Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I

Chapter 12

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Pendant que nous nous exterminons pour la chose publique, il fait à Cannes, à ce qu'on m'écrit, le plus beau temps du monde. Cousin est établi à deux pas de chez moi. Il y a grande et nombreuse compagnie; tous les jours arrivent des gens qu'on met à la porte faute de logement.

J'ai dîné hier avec Bixio, qui demandait de vos nouvelles. Il venait de recevoir une lettre de son fils, qui venait d'assister à sa première affaire, et qui l'avait prise avec le plaisir que l'on trouve aux balles dans sa famille. Il dit que c'est comme le premier baiser d'une femme. Ils ont tué une douzaine de bourboniens et en ont fusillé autant; ce qui est moins drôle que de les tuer en combattant. Il prétend que Borges a été fusillé il y a longtemps, mais qu'on en a un autre pour le remplacer. Les chefs qui courent les montagnes de la Basilicate paraissent des gens très énergiques et intelligents; mais leurs soldats sont d'atroces canailles. Voilà le résumé du jeune Bixio.

Adieu, mon cher Panizzi; dites-moi ce que vous devenez et si nous partirons ensemble.

XCI

Cannes, 31 décembre 1861.

Mon cher Panizzi,

Si M. Fould remet nos finances en bon ordre, il est probable que, pendant quelque temps, nous serons dans la plus belle position politique où la France ait été. Malheureusement tout dépend de la vie et de la santé d'un seul homme. J'attends beaucoup de l'excellente mesure qu'il a prise et que _notre ami_ a provoquée. Il s'est très sagement lié les mains, se sentant entouré de gens disposés à lui tendre les leurs en toute occasion. M. Fould a notablement augmenté le nombre de ses ennemis, mais il n'en a cure. Je le crois très solide pour le présent, parce qu'il est nécessaire. Plus tard, cela deviendra grave. Vous avez dû être content de son discours au Sénat. C'est du langage vraiment parlementaire et d'un homme d'affaires. On est très peu habitué à ce style dans notre Luxembourg, où, à tout propos, on répète Magenta et Solferino.

On prétend que l'adresse sera l'occasion d'un débat très vif. Le prince Napoléon fera un autre discours. Je compte me priver de tout cela, et ne revenir à Paris qu'après les grands froids passés.

Adieu, mon cher ami; je vous souhaite santé et prospérité pour 1862 et la fin du siècle.

XCII

Cannes, 3 février 1862.

Mon cher Panizzi,

Je ne sais quel sera le projet d'adresse du Sénat. D'après la composition de la commission, il n'est pas facile de le deviner. Il n'y a pas de papistes déclarés; seulement des gens qui voudraient ménager la chèvre et le chou. La publication de la correspondance de M. de la Valette avec M. Thouvenel et le cardinal Antonelli est, ce me semble, un assez bon symptôme. Il est évident qu'on a voulu donner une preuve matérielle de l'entêtement de la cour romaine. Je vois un autre symptôme dans la mention faite, dans le rapport de M. Fould et dans d'autres documents, de la dépense que coûte l'entretien d'un corps d'armée à Rome. Je ne doute pas que l'intention de l'empereur ne soit de le retirer le plus tôt qu'il pourra.

Maintenant le point le plus difficile, c'est la situation de Rome. Dès que nous serons sortis, il est fort à croire qu'on voudra pendre Antonelli. Si vous gardiez du loup un mouton obstiné, vous ne seriez peut-être pas entièrement à l'abri de tout reproche, le jour où, après avoir bien admonesté ledit mouton, lui avoir représenté ce qu'il avait à faire pour être tranquille et n'avoir rien à craindre, vous vous en iriez avec l'assurance qu'il sera croqué par sa faute. Ou, si la comparaison du mouton ne vous semble pas assez respectueuse quand il s'agit de la sainte Église romaine, prenez un fou qui a la monomanie du suicide. C'est le cas de ces messieurs. L'empereur craint la responsabilité du médecin quand son malade s'est jeté par la fenêtre.

Adieu, mon cher Panizzi. Vous paraissiez croire, il y a quelque temps, à une aggression de l'Autriche. Je ne la crois pas possible dans la situation politique et financière où elle se trouve. Les blagues de Benedek ne prouvent rien. Il faut de l'argent pour mettre une armée en mouvement; seulement, il est à croire que les Autrichiens ne seraient peut-être pas fâchés d'être attaqués. Si le Parlement italien conserve du calme, il ôtera cette espérance au cabinet de Vienne. La guerre la plus sûre que vous puissiez faire à l'Autriche, c'est de la laisser se consumer en préparatifs inutiles et ruineux.

XCIV

Cannes, 10 mars 1862.

Mon cher Panizzi,

Je reviens d'une excursion dans nos montagnes[14]. A deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, nous avions chaud et les orangers ont des fruits mangeables. Il y croît des asperges sauvages dont nous nous régalions et qui me rappelaient l'Italie. Les aimez-vous? on les adore ou on les déteste.

[Note 14: A Saint-Césaire, chez le docteur Maure.]

Notre discussion de l'adresse a dû vous intéresser. Bien que nos gens soient des vieillards très goutteux, très écloppés pour la plupart, ils ont montré une ardeur toute juvénile à crier et à faire tapage. Nous autres gens sensés et philosophes, nous ne pouvons pas nous figurer ce que deviennent de vieux généraux en pouvoir de femmes. La peur du diable les prend, et, par suite, l'amour de notre saint-père le pape, dont le diable est le gendarme ou le premier ministre, si vous voulez.

On m'écrit que c'est encore bien pis dans les salons de Paris. On vous appelle un homme sans moeurs si vous doutez que le pape ne soit un saint martyr et M. de Goyon un tison d'enfer crucifiant le vicaire de Jésus-Christ. Par contre, il ne paraît pas que le reste du public se montre très enclin, à cette mode de dévotion. On m'a écrit que les étudiants font du tapage, que les ouvriers disent de mauvais propos aux prêtres, enfin qu'il y a une agitation assez mauvaise des deux côtés.

La discussion de l'adresse dans le Sénat me semble au fond assez bonne. M. Billault a usé du dernier argument, qui, à parler franchement, est le seul bon, au point de vue français. C'est lorsqu'il a dit qu'après avoir occupé Rome, nous serions mal reçus à vouloir empêcher un autre de l'occuper. Or, cet autre, ce sont les Autrichiens, que le pape appelle de tous ses voeux. Nous ne sommes pas en position d'entamer une guerre qui pourrait devenir générale. Cependant, à la manière dont il a parlé de l'obstination de la cour de Rome, il y a lieu d'espérer que le gouvernement français comprend la nécessité d'en finir.

Ici, on est, ce me semble, assez effrayé du changement du ministère italien. Je ne parle que par l'impression que me donnent les journaux et le peu de lettres que je reçois. On ne croyait pas que M. Ricasoli fût bien disposé pour la France, on le regardait même comme décidément hostile à l'empereur; mais, en même temps, il avait la réputation d'être très franchement contraire au parti du mouvement qui est le plus dangereux et pour vous et pour nous. J'ai rencontré plusieurs fois M. Ratazzi à Paris. Il ne paye pas de mine; il a l'air timide et embarrassé; cela tient peut-être à ce qu'il ne parle pas le français très facilement. Il a fait, d'ailleurs, un bon discours dans un dîner qu'on lui a donné ici.

Adieu, mon cher Panizzi; miss Lagden et mistress Ewers me chargent pour vous de mille amitiés et compliments.

XCV

Cannes, 22 mars 1862.

Mon cher Panizzi,

Votre lettre, qui a dû se croiser avec la mienne, et qui m'a été adressée à Paris, je ne sais par qui, portait cette suscription: à _Kenné-Vard_. Cependant, elle est arrivée à Cannes (Alpes-Maritimes). Ce qui fait grand honneur à l'administration des postes.

M. Fould m'a fait nommer membre du jury international pour les faïences et porcelaines. Il en résulte que je serai à Londres le 1er mai, sinon plus tôt. Je n'ai pas besoin de vous dire que je m'arrangerais merveilleusement de votre hospitalité, qui m'est déjà si connue; mais je ne sais pas encore bien de quelle façon je dois être à Londres et pour combien de temps. Non pas que je craigne que vous n'abusiez de votre position pour me faire voter en faveur de votre fabricant de pots de chambre; mais, d'une part, si la chose durait longtemps, je ne voudrais pas vous embarrasser; de l'autre, je ne sais pas s'il n'y a pas un hôtel pour les infortunés dans ma position. Enfin nous verrons. Quand je serai à Paris, j'en saurai plus long et je vous dirai tous mes projets.

Je quitte Cannes mardi prochain, désolé de laisser des champs couverts de violettes et d'anémones pour les boues de Paris.

Je suis sans nouvelles ici. Il me semble qu'il y a de l'agitation à Paris, ce à quoi la discussion de l'adresse n'a pas peu contribué. On nous a rendu des institutions parlementaires ce qu'il y a de plus inutile, sinon de plus nuisible. Cependant cela peut avoir un bon effet, celui de prouver à l'Europe que la parole est assez libre dans nos assemblées politiques.

Il me semble qu'il résulte de la discussion du paragraphe relatif aux affaires de Rome, que tout le monde s'accorde à décerner au gouvernement du saint-père un brevet d'incapacité et de sottise. C'est quelque chose mais pas encore assez. Je compte beaucoup, pour terminer la question, sur l'emploi du vinaigre, dont nos prêtres font un si grand usage.

Mais qu'arriverait-il si, au lieu de dépenser quinze ou vingt millions par an à tenir garnison à Rome, on en dépensait cinq ou six à acheter les consciences du sacré collège? Je me suis toujours laissé dire que la simonie était pratiquée à Rome sur une grande échelle. Le duc de Modène, votre légitime souverain, obtenait ce qu'il voulait avec une douzaine de _zampetti_.

Cousin a quitté Cannes hier. Il est guéri de son mal de gorge, mais le sang qui le tourmente s'est jeté dans ses jambes. Il a des varices qui l'inquiètent, et il va à Montpellier pour se faire faire des caleçons en gutta-percha. Je l'ai trouvé très raisonnable, mais les lettres de ses amis les burgraves, qu'il me montrait de temps en temps, ne le sont guère. Ce sont des fous qui ne pensent qu'à détruire, sans examiner si l'édifice ne leur tomberait pas sur la tête.

M. Fould dans une de ses dernières lettres me demandait de vos nouvelles; sa conversion de la rente a eu plein succès, mais il a contre lui une masse d'ennemis dont les plus dangereux ne sont pas les déclarés. Cependant il me paraît avoir bon courage, et bonne disposition de mordre qui le mordra.

Adieu, mon Cher Panizzi; mille amitiés à nos amis. Jeudi ou vendredi prochain, je serai à Paris, et vous aurez bientôt communication de mes plans.

XCVI

Paris, 31 mars 1862.

Mon cher Panizzi,

Il y a certainement beaucoup d'agitation sourde à Paris et ailleurs; mais les choses sont loin d'en être au point où Duvergier de Hauranne et autres grands politiques les voient. On souffre de la crise monétaire, de la crise alimentaire, de la crise religieuse. Les orléanistes et les légitimistes se donnent beaucoup de mouvement pour faire tomber la voûte sur leurs têtes. Bien qu'ils soient experts en cette manoeuvre, elle me paraît encore solide; mais il est certain que ni les ministres ni les Chambres ne plaisent au public. On aspire vers quelque chose qui ne soit ni le passé ni le présent.

Le prestige de l'empereur n'a pas diminué dans les masses; et les classes qui se disent intelligentes aboutiront, je crois, avec tous leurs efforts, à donner à son gouvernement une tendance plus démocratique. Je ne suis pas de ceux qui s'en réjouiront, mais je ne vois pas trop comment il pourrait en être autrement. La passion est si aveugle, que les parlementaires et les aristocrates, qui pourraient empêcher la balance de pencher d'un côté, la précipitent au contraire. Malgré le goût furieux qu'on a pour l'argent aujourd'hui, il y a une foule de gens qui, au risque de compromettre leur fortune, mettent des bâtons dans les roues de M. Fould.

La grande nouvelle est le retour de la Valette. Il paraît qu'il est venu dire ici qu'il était impossible de vivre à Rome avec Goyon, et qu'il fallait en retirer ou lui, la Valette, ou bien l'autre. Ce soir, on disait que le maréchal Niel allait remplacer l'un et l'autre et être à la fois ambassadeur et commandant du corps d'armée. Ce serait une singularité qu'un ambassadeur avec une armée; mais, enfin, cela vaudrait mieux que ce qui existe et ce qui a trop duré.

Un officier français qui revient d'Italie me dit que la fusion des volontaires avec l'armée régulière est très malheureuse et qu'il en résultera un affaiblissement notable pour l'armée italienne. Nos armées républicaines d'autrefois ne se sont pas trop mal trouvées de semblables mesures; mais, ici, ce qui me paraît grave, c'est la force que cela va donner au parti progressiste, aux impatients qui peuvent tout perdre. Ce temps-ci devrait pourtant conseiller la patience.

L'Allemagne, avec ses princes imbéciles, se détraque davantage de jour en jour. Le roi de Prusse me paraît avoir des velléités d'imiter Charles X, et il pourrait bien avoir le même sort. Il se trouve dans une singulière position, pouvant se mettre à la tête d'une révolution où il a tout à gagner, ou bien d'une contre-révolution où il a tout à perdre.

Adieu, mon cher Panizzi. Je pense que je dois être à Londres pour le 1er mai. Je crains que vous n'ayez de moi plus que vous n'en voudrez.

XCVII

Paris, 9 avril 1862.

Mon cher Panizzi,

On est toujours ici dans la sotte situation dont je vous ai parlé il y a quelques jours. Tout le monde voit le mal et fait des prédictions sinistres; on dit à Sa Majesté où le bât blesse, et il ne paraît pas près de prendre une résolution.

En attendant, l'anarchie fait des progrès. Les prêtres imaginent tous les jours quelque sottise nouvelle. L'archevêque de Toulouse veut célébrer par une grande fête l'anniversaire d'une conspiration huguenote à Toulouse, et a annoncé une fête solennelle en commémoration d'un petit massacre qui eut lieu en 1562. Il y a de quoi exciter une émeute à Toulouse, où il y a des rouges et des blancs, également mauvaises têtes.

J'ai dîné hier avec trois ministres, tous les trois désolés et désespérant de se faire écouter. Un d'eux, et c'est le plus éloquent de la bande, m'a pris à part pour me prier de parler au maître et de lui dire l'état des choses. «Comment voulez-vous qu'on m'écoute, lui ai-je dit, moi, qui n'ai pas qualité pour être écouté?--C'est précisément à cause de cela, m'a-t-il répondu, que peut-être on vous écoutera.»

Les papistes du ministère, et il y en a plusieurs que bien vous connaissez, lui montrent la révolution déchaînée et lui disent qu'il n'y a de salut que dans les bras des prêtres et des blancs. On prête ce mot à une grande dame, mais je n'y crois pas: «Je n'aime ni les blancs ni les rouges, mais plutôt les blancs que les rouges!» Si cela continue, elle verra ce que peuvent les blancs et ce qu'ils feront pour la défendre.

On disait hier au soir que M. de la Valette allait retourner à Rome et que Goyon serait rappelé. Ce serait une bonne chose, mais il y a déjà longtemps qu'on nous promet cela, et toujours nous attendons. J'ai des nouvelles d'Italie de source que je crois très bonne. On me dit qu'à Naples l'immense majorité est pour l'unité italienne, que les bandes sont très peu nombreuses, très peu dangereuses, et que le personnel ne se compose que de voleurs. En Sicile, le désordre est plus grave; on pille et on vole partout avec impunité. Impossible d'avoir des recrues pour l'armée.

Au sujet de la tournée triomphale de Garibaldi, on prétend que les journaux ont fort exagéré l'effet qu'il a produit. On est allé le voir et l'entendre comme on va à un opéra nouveau. Personne n'attache grande importance à ce qu'il dit ni à ce qu'il fait. C'est une bête curieuse. Le mal, à mon avis, c'est qu'il y a tant de bêtes prêtes à suivre celle qui va brouter sur le bord d'un précipice!

Pensez aux commissions que vous aurez à me donner. Selon mon usage, je viendrai sans habits et je puis vous apporter ce que vous désirerez; j'espère, d'ailleurs, que vous n'avez pas besoin d'un piano a queue.

On joue un mélodrame[15] samedi prochain et l'on s'attend à un tapage horrible; car, maintenant, c'est au spectacle qu'on fait de l'opposition.

Adieu, mon cher Panizzi; quand vous vous ennuyez où vous êtes, réfléchissez que vous êtes dans le seul pays ou on peut être sûr de son lendemain.

[Note 15: _Les Volontaires de 1814_, par Victor Séjour, dont la première représentation n'eut lieu au théâtre de la Porte-Saint-Martin que le mardi, 22 avril 1862.]

XCVIII

Paris, 18 avril 1862.

Mon cher Panizzi,

Que vous dirai-je de la politique? L'anarchie est toujours en nos conseils. On a cru un instant qu'on allait changer quelques ministres, puis rien ne s'est fait. Il est évident pourtant que les choses ne peuvent pas demeurer longtemps _in statu quo_, et il faudra bien que la balance penche d'un côté ou de l'autre.

Lord Palmerston n'a pas fait avancer la question de l'évacuation par son discours de l'autre jour. Était-ce de sa part étourderie naturelle à un jeune ministre comme lui; mauvais vouloir pour nous, ou désir de popularité? je n'en sais rien; mais je regarde son discours comme un embarras de plus dans une affaire où il y en a déjà tant.

Il paraît que Ratazzi offre maintenant de garantir au pape la possession des États qu'il conserve à présent, et qu'il prendrait l'engagement de les faire respecter. Mais comment empêcher les Italiens de Rome de mettre à la porte le saint-père s'il n'y a plus qu'eux pour le garder? Le voyage de Garibaldi, et surtout ce qu'il a dit au sujet de Mazzini, a fait ici un très mauvais effet. C'est un personnage dans le genre de la Fayette, que ses bonnes qualités, mêlées à la faiblesse de son caractère, rendaient très dangereux. On me dit que ces ovations qu'il reçoit partout ne prouvent pas qu'il ait une grande influence; qu'on honore en lui son dévouement et son désintéressement sans adopter sa politique. Cela est possible; mais, ici, on s'effraye facilement de tout ce qui ressemble à de l'agitation révolutionnaire, et, par peur du rouge, on en est venu à proscrire le rose.

On ne sait rien encore sur ce qui se fera pour l'ambassade de Rome. La Valette paraît bien décidé à n'y pas retourner s'il doit y retrouver Goyon. Les paris sont ouverts pour l'un et pour l'autre. Ce qui me paraît le plus probable, c'est qu'on enverra à Rome quelque général qui réunira les fonctions diplomatiques et le commandement militaire. Encore une cote mal taillée!

Adieu, mon cher Panizzi. J'espère que votre rhume vous aura quitté.

XCIX

Paris, 23 avril 1862.

Mon cher Panizzi,

On nous parle beaucoup de la confusion qui règne dans la commission anglaise de l'exposition. Il n'y en a pas moins dans notre commission française, si bien que je ne sais pas encore quel est mon destin. Les uns me disent que je suis président d'une classe, les autres, simple membre. Je me soucie autant de l'un que de l'autre, pour l'honneur et le profit; la grande question, c'est de savoir quand je dois être à Londres. De toute façon, j'y serai très prochainement; mais je vous préviendrai toujours deux jours d'avance.

Ce que je vous disais de l'offre faite par le gouvernement italien, je l'ai entendu dire hautement à Vimercati chez le prince Napoléon, et il le donnait comme la pensée du comte de Cavour. Il n'y a qu'un inconvénient à cette combinaison, c'est la difficulté de l'exécution. Comment empêcher les descendants de Rémus, _magnanimi Remi nepotes_, de _sbudellare_ Autonelli?

Je persiste à trouver que le discours de lord Palmerston est peu politique, supposé que son désir soit que nous évacuions, avec les dispositions de jalousie qui existent dans les deux pays; il n'y a pas de pire moyen d'obtenir quelque chose que d'avoir l'air de l'exiger. Assurément l'empereur et les gens qui raisonnent savent les obligations des entraînements d'un ministre devant une Chambre; mais le gros public n'y comprend rien, et l'amour-propre national, s'en mêlant, crée un embarras de plus.

J'en aurai long à vous conter sur les nôtres, quand je serai au British Museum. Le pire, c'est qu'il faudrait, pour en sortir, un peu d'énergie, et, malheureusement, je crains qu'elle ne fasse défaut.

Adieu mon cher Panizzi; vous savez que Viollet-Leduc est chargé des réparations du château de Pierrefonds et d'autres travaux pour l'empereur. Cela posé, je vous demanderai pourquoi un architecte est nécessaire pour le mariage de notre amie la charmante veuve, qui va épouser le duc de R...? _Réponse:_ parce qu'elle aura besoin de Viollet-Leduc (ou de violer le duc). Il passe, en effet, parmi les jeunes gens de son âge, pour être médiocre entre deux draps.

XCIX

Paris, 26 avril 1862.

Mon cher Panizzi,

La reine de Hollande est ici, et il faut que je lui fasse ma cour. Je suis invité aux Tuileries et à l'ambassade d'Angleterre. Enfin ma vieille cuisinière est malade et j'ai des tracas par-dessus les oreilles. D'ailleurs, il paraît que rien n'est prêt à Londres et que le jury ne se réunira pas avant le 7 de mai.

La Valette part lundi pour Rome. Il paraît certain que Goyon s'en revient. La Valette semble satisfait et dit qu'enfin il a une mission.

Je vous écris à la hâte. Je dors sur tous les draps possibles. Je ne demande qu'une chose, c'est que vous ne me fassiez ni boire ni manger. Je n'ai plus ni tête ni estomac.

C

Paris, 2 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

Si j'avais la moindre étincelle de poésie, c'est en vers que je vous écrirais, pour vous décrire l'affreuse mer que j'ai traversée hier sur _the Queen Victoria_, laquelle secoue son homme mieux que n'a jamais pu faire l'impératrice Messaline. J'ai souffert le martyre, et, pendant que je remplissais une cuvette placée entre mes mains, la mer entrait par le collet de mon habit et me mouillait le derrière, s'il est permis de s'exprimer ainsi. J'ai trouvé mon dîner prêt, mais j'avais et j'ai encore l'estomac trop brouillé pour manger. Il me semblait même que mon lit dansait sur la vague.

Je vous écris du Sénat, en attendant qu'on nous renvoie dans nos foyers, car c'est notre dernière séance. Je trouve tout le monde assez préoccupé du Mexique, de la récolte qui inspire des inquiétudes et des élections qui auront lieu cette année. On est assez sévère, ce me semble, pour l'impératrice, à qui on attribue l'expédition du Mexique.

De Rome, je n'ai rien appris. Le pape, qui donnait des espérances de passer dans une meilleure vie, paraît tout à fait remis et plus entêté que jamais.

L'empereur va partir pour l'Auvergne, où il pourra, chemin faisant, tâter un peu le pouls aux populations.

Le pauvre Landresse, le bibliothécaire de l'Institut que vous connaissiez, a été enterré avant-hier. Il est impossible d'être absent deux mois sans perdre quelqu'un de ses amis. Le chancelier Pasquier est toujours bien malade; on dit qu'il ne passera pas la semaine. Il a un catarrhe et quatre-vingt-dix-sept ans.

J'ai voyagé avec Walewski, avec lequel j'ai joué un duo de cuvette; avec le comte Branicki, qui n'a fait que manger pendant la traversée. C'est un coeur et un estomac cosaque, qui digérerait du lion et du chameau.

Adieu, mon cher Panizzi; tenez-vous en joie, et faites-vous le moins de mauvais sang possible au sujet des hommes et des choses.

CI

Paris, 11 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

Je donne demain à dîner à Saint-Germain, au docteur Maure, à Cousin et Mignet, à miss Lagden et mistress Ewers. Nous boirons à votre santé. Précisément le prince Napoléon s'est avisé de m'inviter ce jour-là. Je suis allé faire mes excuses à son chambellan, qui m'a promis d'arranger l'affaire.

Le duché de Morny ne me paraît pas faire un très bon effet. Ce pays-ci est trop démocratique pour ces façons-là. Je croyais que Morny était trop peu poétique pour faire cas d'un titre tout sec.

L'empereur est admirablement reçu dans son petit voyage. Il a parlé bien à l'archevêque de Bourges.