Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I
Chapter 11
Maintenant que M. de Cavour est mort, l'Angleterre aura-t-elle la même bienveillance pour la révolution italienne? Ne craindra-t-elle pas, là comme ailleurs, l'influence française? S'il en était ainsi, je craindrais que vous ne vissiez bientôt l'Autriche reprendre son ascendant. Il est en outre fort à craindre que les garibaldiens ou plutôt les mazziniens, délivrés du seul homme qui les dominait, ne se mettent à faire des extravagances, et alors tout est à recommencer ou plutôt tout est perdu.
Adieu, mon cher Panizzi. Si vous m'écrivez, je resterai jusqu'à dimanche prochain à Fontainebleau, peut-être même davantage, cela dépendra de ce que fera _mon hôte_.
LXXVII.
Fontainebleau, 24 juin 1861.
Mon cher Panizzi,
Je suis encore ici pour une semaine; après y être venu pour huit jours, j'y serai resté près d'un mois. C'est l'usage de la maison.
Je suis dans le lieu du monde où l'on parle le moins de politique, et je ne sais rien de ce qui se passe. Je ne comprends guère les entortillements du _Moniteur_ au sujet de la reconnaissance _de fait_ du royaume d'Italie, combinée avec l'occupation indéfinie de Rome par l'armée française, et je crois que cela ne signifie absolument rien.
Je suis allé l'autre jour avec Sa Majesté voir les fouilles qu'on a fait exécuter autour d'Alise, pour savoir si cette ville était l'_Alesia_ de César. Nous avons trouvé les fossés des lignes de contrevallation et de circonvallation des Romains encore bien conservés. Le terrain est une espèce de conglomérat de gravier lié par un ciment naturel, le tout très dur; si bien que les fossés, bien que comblés aujourd'hui par les terres éboulées, et par celles que les pluies y ont apportées, sont partout reconnaissables à leurs talus dont les parements ont été bien conservés.
Nous avons trouvé au fond d'un de ces fossés une belle épée romaine, et une grande quantité de pointes de flèches ou de lances en bronze; enfin le plus curieux, une douzaine de ces chausse-trapes que César appelle des _stimuli_ et qu'il avait jetés en avant de ses retranchements pour piquer les pieds de nos ancêtres.
J'ai reçu ici une lettre de M. Ellice, qui me paraît n'avoir rien perdu de son entrain et qui me propose une tournée de jolies hôtesses et de maisons de campagne. Je crains bien de ne pouvoir l'accompagner; en outre, je n'aime pas trop à changer tous les jours d'hôtes et de cuisine.
Adieu, mon cher Panizzi; répondez-moi un mot ici avant samedi prochain, mais _candidement_.
LXXVIII
Paris, 2 juillet 1861.
Mon cher Panizzi,
Je suis, depuis hier, de retour à Paris, fort las de ce long séjour à la cour. Je n'ai pas les qualités du courtisan, et, bien que les maîtres du château que je quitte soient les plus bienveillants et aimables de tous les souverains, c'est avec un vif plaisir que je me suis assis devant mon modeste dîner.
On me charge de commissions assez difficiles pour l'exposition universelle. Croyez-vous que je trouve encore lord Granville à Londres? car c'est avec lui surtout que j'aurai à discuter la chose.
Je vous écris à la hâte, et je garde pour nos déjeuners prochains la relation fidèle de la grande réception des ambassadeurs siamois. Ils ressemblent fort à des orangs-outangs, mais ils ont des étoffes de brocart merveilleuses.
Connaissez-vous le comte Arese, qui vient ici comme ambassadeur du roi d'Italie? On dit que M. de la Valette, aujourd'hui à Constantinople, sera envoyé à Turin. C'est un homme d'esprit et dans les meilleures dispositions pour l'Italie.
Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère. Je vous écrirai un mot avant mon départ, pour vous dire le jour de mon arrivée.
LXXIX
Paris, 19 août 1861.
Mon cher Panizzi,
Je crois assez à l'efficacité d'une cure de raisin, et si, après Ems, vous avez une ordonnance _ad hoc_, nous pourrions faire ensemble un tour à Bordeaux où, tout en mangeant les raisins du pays, vous pourriez prendre des informations au sujet de la liqueur qu'on en extrait. Nous ferions, en même temps, une visite à la comtesse de Montijo, qui sera à Biarritz; peut-être à Leurs Majestés, et incontestablement à M. Fould.
Il n'y avait plus personne à Londres quand j'y ai repassé. J'ai trouvé le Museum en place. Newton m'a montré l'Apollon debout. Je l'ai trouvé très beau. Brandis, qui l'avait admiré couché, a dit qu'il n'avait jamais rien vu de si laid. Newton en était un peu mortifié. Je lui ai dit que c'était ce qu'on appelait en Allemagne du _Gemüth_, c'est-à-dire du charlatanisme et de la blague scientifique.
Voulez-vous, _tempore et occasione prælibatis_, vous charger d'une négociation? Vous savez que nous avons, en 1862, une exposition des beaux-arts universelle à Londres. Nous y envoyons seulement les ouvrages d'artistes vivants, ou morts depuis moins de dix ans. Nous n'en avons pas beaucoup sous la main. M. le duc d'Aumale a un fort beau tableau de Paul Delaroche, _la Mort du duc de Guise_. Croyez-vous qu'il voulût l'exposer? Il rendrait service à l'école française, à la mémoire de Paul Delaroche, et ferait plaisir à tout le monde. Il déterminerait probablement de riches amateurs à suivre son exemple. Le tableau serait exposé avec le nom du propriétaire sur le livret. Régulièrement, il devrait être envoyé à la commission impériale avant d'être envoyé à l'exposition de Londres, mais nous le dispenserions de ce voyage. Il suffirait qu'il fit écrire qu'il mettra le tableau à la disposition de la commission française à Londres. On lui répondrait qu'on accepte avec reconnaissance. Voyez si vous voulez et pouvez vous charger de cette négociation. Je désirerais que vous ne fissiez pas mention officielle de mon nom; mais vous pourriez cependant dire au prince que vous avez pour garant que l'offre serait acceptée.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis fort occupé et tracassé par cette exposition; je suis repris par mes étouffements.
LXXX
Paris, 30 août 1861.
Mon cher Panizzi,
Le journal nous donne aujourd'hui une bonne circulaire de Ricasoli sur les affaires de Naples. Le mal, c'est que ce n'est pas par des moyens constitutionnels qu'on peut faire cesser cet état de choses. Il n'y a eu dans le royaume de Naples qu'un temps d'ordre parfait; c'est quand le général Manhès faisait fusiller tous les gens de mauvaise mine qui n'avaient pas fait leur barbe; mais je ne sais pas trop comment on prendrait aujourd'hui ces mesures énergiques.
Alexandre Dumas, qui est un grand blagueur, conte des choses curieuses de l'état de Naples. Il dit qu'il y a une association de voleurs établie sur des bases larges, qu'on appelle _la Camorra_, et dont tous les affiliés s'aident entre eux contre la société des honnêtes gens. Un article du règlement est que, lorsqu'un étranger prisonnier refuse de payer sa bienvenue aux camorristes, et se bat avec eux à coups de couteau, s'il est vainqueur, la société Camorra lui fait une pension. Cela rappelle les beaux temps de la Grèce.
Il n'y a personne ici, en sorte qu'on ne fait même pas de nouvelles. Cependant, par quelques mots échappés à un des infortunés ministres qui sont de garde ici, je ne serais pas surpris que la question de l'évacuation de Rome mûrit rapidement. Pourvu que cela n'amène pas une attaque contre la Vénétie, ce serait au mieux.
Je n'ai pas encore de projets bien arrêtés. Il faut que j'aille, dans le courant de septembre, voir M. Fould à Tarbes, et madame de Montijo à Biarritz. J'ai, ici, en train, un petit travail pour _le maître_, que je voudrais lui porter, afin de faire d'une pierre deux coups; mais je n'avance pas comme je voudrais et j'en ai encore pour quelques jours. D'un autre côté, je n'ai pas de nouvelles de madame de Montijo. Je la crois à Biarritz ou en route pour y aller, et la durée de son séjour en France aura une influence capitale sur mes projets pour le mois prochain.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments. Miss Lagden et mistress Ewers se rappellent à votre souvenir.
LXXXI
Paris, 3 septembre 1861.
Mon cher Panizzi,
Je crois que la nomination de la Valette, combinée avec celle de Benedetti, est un acheminement à la consommation que vous désirez. Ces deux bons catholiques sont, je crois, très propres à persuader à notre saint-père que son royaume n'est plus de ce monde. Peut-être aura-t-il de la peine à le croire; mais il faudra qu'il s'y résigne, et qu'il fasse beau c.., comme disait le général Beurnonville à un prince du Rhin qu'on voulait médiatiser.
J'ai eu des nouvelles de Constantinople, où l'on se moque beaucoup des histoires qu'on a faites de la chasteté du sultan, et de son goût pour l'eau pure. L'un est aussi vrai que l'autre; mais son grand goût pour le moment, c'est pour les poules. Il vient de commander un poulailler de cinq cent mille francs pour élever ses volailles. Voilà comme il entend l'économie! Croyez que nous aurons, d'ici à peu de temps, des choses sérieuses en Orient, qui donneront un cruel démenti à lord Palmerston, lequel veut absolument que l'empire turc se tienne debout tant qu'il vivra. Je crois la Porte beaucoup plus près de sa fin que mylord.
Adieu, mon cher Panizzi. Dites-moi ce que vous devenez. Je ne suis pas surpris que les eaux d'Ems ne vous aient pas immédiatement soulagé. Vous savez qu'on n'en ressent les effets que quelques semaines après.
LXXXII
Paris, 8 septembre 1861.
Mon cher Panizzi,
Je viens de recevoir un télégramme de Biarritz. On me dit que, quand j'y viendrai, il y aura une chambre pour moi. Cela me jette dans un certain embarras. J'ai répondu que j'étais aux ordres de Leurs Majestés; que, lorsqu'on m'écrirait de venir, je viendrais; que cependant je préférais attendre quelques jours encore, afin d'avoir fini la tartine destinée au _maître de la maison_.
On nous dit tantôt blanc tantôt noir des affaires de Naples. Les agents du saint-père ici ont honte, à ce qu'il paraît, des défenseurs de l'autel et du trône qu'ils ont dans les Calabres: car ils démentent énergiquement toute participation aux mouvements de Chiavone et consorts. Comment expliquez-vous le discours de l'archevêque hongrois? De temps en temps, j'espère qu'un schisme va se déclarer. Faites donc une église ambroisienne et procurez-moi une place de chanoine quelque part où il y ait des religieuses.
Je crains que le tableau dont je vous avais prié de parler au duc d'Aumale ne soit plus ancien qu'il ne faut; cependant, je ne doute pas qu'il ne fût accepté s'il était offert. Lorsque vous le rencontrerez, vous pourriez lui parler de l'exposition en général, du petit nombre de bonnes choses qu'on peut y mettre, et, si vous le voyiez disposé à prêter ce qu'il a, vous lui diriez que la commission accepterait avec reconnaissance, que tout se traiterait comme il voudrait. Vous pouvez encore ajouter que M. Duchatel a promis de prêter _la Source_ de M. Ingres.
Un de mes amis, venant de Vienne, me dit que les affaires y sont graves. On a mauvaise opinion de l'avenir et presque pire du présent. On dit l'empereur très borné, très entêté, et absolument dans les mains de sa mère, laquelle est dans celles des jésuites. Les Hongrois sont absolument hors d'état de rien faire; mais ils ne payent pas et ils parviennent, en se ruinant, à ruiner leur ennemi. Il y a un système d'incendies organisé: on met le feu aux fermes et aux maisons de quiconque paye l'impôt sans avoir de garnisaires. L'archevêque a demandé qu'on lui en envoyât.
Adieu, mon cher ami. Que faites-vous? Je ne partirai pas sans vous écrire où je vais.
LXXXIII
Biarritz, 15 septembre 1861.
Mon cher Panizzi,
J'ai reçu, mardi dernier, une dépêche télégraphique conçue en ces termes: «Venez sans culottes!» Je suis parti le soir même, et, depuis mercredi, je suis l'hôte de Leurs Majestés. C'est une petite villa très jolie, un peu trop près peut-être de la mer, qui se permet de faire trop de tapage pour mon goût particulier. Il n'y a que très peu de monde, et j'y suis le seul étranger à la maison. Depuis mon arrivée, on m'a tenu tellement en courses ou en travail (vous savez quel travail), que je n'ai pas encore pu vous donner de mes nouvelles.
Hier, nous avons fait une assez longue excursion qui n'a pas trop bien réussi, car nous sommes revenus tous trempés comme des soupes. Nous sommes allés voir une terre très grande que l'empereur a donnée à M. Walewski dans les Landes. Ce sera très beau, dit-on, quand ce sera arrangé. Présentement, il y a tout à faire, jusqu'à de la terre à trouver, car il n'y a encore que des marais.
L'autre jour, on a fait prendre au prince impérial son premier bain de mer, et très maladroitement, suivant moi, on l'a jeté dans l'eau la tête la première, en sorte qu'il a eu grand'peur. On lui en a fait des reproches, et on lui a demandé pourquoi, lui qui ne sourcillait pas devant un canon chargé, il avait peur de la mer. Il a répondu sans être soufflé: «C'est que je commande au canon, et que je ne commande pas à la mer.» Cela m'a paru assez philosophique pour un prince qui n'a pas encore six ans.
Biarritz est plein de monde de tous les pays. Il y a force dames de tout rang et de toute vertu, toutes avec les toilettes les plus extraordinaires qu'on puisse imaginer. La plage ressemble à un bal de carnaval.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite santé et prospérité.
LXXXIV
Biarritz, 28 septembre 1861.
Mon cher Panizzi,
La Valette, me dit-on, n'est pas encore parti. La conversation qu'il aura avec Sa Majesté avant de se mettre en route serait curieuse à écouter, et je voudrais être une petite souris pour les entendre.
Je vous ai dit plus d'une fois que je croyais l'empereur aussi attaché au pape que vous et moi. La différence entre nous, c'est qu'il a charge d'âmes. Il s'agit pour lui de se convaincre de la disposition réelle de la France et de l'Europe. Je crois que le sentiment catholique s'est affaibli en France depuis la bataille de Castelfidardo. Cependant croyez qu'il est toujours très fort; nous ne pouvons nous débarrasser comme les Anglais des chimères chevaleresques en présence des intérêts. Les Anglais tolèrent les insolences des Yankees en considération du coton. On ne pourrait obtenir cela des Français. Un vieillard sans puissance et quinteux, fait pitié. Il serait plus facile de lui faire la guerre s'il était souverain d'un grand pays. Pensez, en outre, à l'influence énorme des curés et des femmes, qui sont toutes papistes. Voyez combien il est nécessaire de ménager la chèvre et le chou, et prenez patience, si on ne se décide pas aussi vite que vous le désirez.
Adieu. Comment vont vos genoux et vos poignets?
LXXXV
Paris, 14 octobre 1861.
Mon cher Panizzi,
Je suis arrivé hier à Paris avec M. Fould. Voici votre lettre. Les conditions du duc sont parfaitement justes. Vous vous souvenez que je vous avais dit que son nom serait sur le livret. Quant au soleil et au vernis, bien que le premier de ces deux articles soit peu à craindre en Angleterre, notre surveillant y mettra bon ordre. Mais je ne sais de quel tableau le duc veut parler. Il ne dit que le nom de l'auteur, et point le sujet. Vous connaissez la condition pour l'exposition, artistes vivants ou morts depuis moins de dix ans, Paul Delaroche est mort en 1857 ou 1856.
On est ici dans un état de crise qui, dans un autre pays, n'aurait rien d'effrayant, mais qui, avec des imaginations niaises comme on en a ici, pourrait devenir très grave. _Mon hôte de Biarritz_ en est un peu alarmé et commence à voir avec inquiétude que le tas de niais qu'il a autour de lui a laissé faire bien des bêtises. D'ailleurs, entre _l'hôte et l'hôtesse_, particulièrement en ce qui touche au spirituel, il y a toujours de graves dissidences qui compliquent la situation.
On commence à demander assez hautement qu'on en finisse avec la question de Rome. Un bruit s'est répandu qui, je crois, n'est qu'une invention pour autoriser à attendre sans rien faire: c'est que notre saint-père allait bientôt mourir. Naturellement, on dit que l'on peut ajourner toute solution jusqu'à son successeur; très bonne occasion pour ne rien faire du tout.
Bref, il y a ici de grandes inquiétudes: mauvaise récolte en blés, guerre d'Amérique, traité de commerce avec l'Angleterre et la Belgique qui met en souffrance un certain nombre d'industries. Tout cela ne présage guère un bon hiver. M. Fould va, je crois, recevoir des propositions, l'opinion publique le désignant pour prendre en main la poêle. Il a ses conditions, auxquelles il fera bien de se tenir.
Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a beaucoup regretté que vous ne soyez pas venu. Il vous aurait fait manger des ortolans sublimes. Je ne trouve pas de mot pour exprimer ce qu'est un ortolan gras et frais. Cela vaut mieux que toutes les hanches possibles, fussent-elles revêtues de crinoline.
LXXXVI
Paris, 23 octobre 1861.
Mon cher Panizzi,
Voulez-vous une histoire assez bonne du séjour du roi de Prusse à Compiègne, où il n'est pas question du roi de Prusse?
On était allé au château de Pierrefonds, château gothique comme vous savez. Madame *** était dans un groupe de dix ou douze personnes parmi lesquelles le maréchal X... Elle demanda ce que c'était qu'un grand lézard sculpté qui sortait du toit. On lui répondit que c'était une, gargouille. «Qu'est-ce qu'une gargouille?--C'est un conduit pour rejeter les eaux du toit.--Comment! tant de sculptures pour un conduit? Mais ce conduit-là doit coûter bien cher?--J'en sais de plus chers», dit à haute et intelligible voix le maréchal X... Je tiens le fait de deux témoins sûrs.
Politiquement, cela veut dire que la dame ne vaut plus grand'chose auprès de qui vous savez, et j'en avais déjà fait la remarque. Je ne pense pas pourtant, comme tout le monde le croit ici, que notre ami Fould rentre au ministère. On a peur de lui; on lui garde une dent, je ne sais pourquoi. En attendant, les gens de finances se lamentent, et font des prédictions sinistres.
Vous aurez vu la circulaire relative à la société de Saint-Vincent de Paul. Je crois qu'on aurait dû la faire il y a longtemps. Le moment peut-être n'est pas très bien choisi; mais, après tout, il y avait un danger réel à cette association cléricale, qui avait déjà pris une extension immense. Le Midi en est empesté.
Je viens de voir Sobolewski revenant d'Italie. Il trouve que les fonctionnaires piémontais ne sont pas très adroits et que l'unification n'est pas trop avancée. Il n'a vu que le Nord. A ma grande surprise, il dit que c'est à Florence que les changements lui avaient paru avoir le plus de succès. L'ordre étant odieux aux gens des Marches, ils se plaignent des gendarmes et des préfets, qui ont toujours les lois et les décrets à la bouche, tandis que, sous le gouvernement du saint-père, quand on avait un _fratone_ dans sa manche, on faisait à peu près ce qu'on voulait.
Je crois que le pape a eu l'art de persuader ici qu'il va mourir, en sorte qu'à toutes les propositions raisonnables, on répond: «Attendons.» Puis, autre bêtise: on se persuade que, lui mort, on ferait nommer un monseigneur Marini dont on attend monts et merveilles! Tout cela est fort triste.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous, ne buvez ni ne mangez, que comme je fais quand je ne dîne pas chez vous; vous vous porterez bien.
LXXXVII
Paris, 17 novembre 1861.
Mon cher Panizzi,
J'ai longuement causé, l'autre jour, avec M. de la Valette, qui va partir pour Rome la semaine prochaine. Je crois que vous auriez été satisfait. Le chevalier Nigra, avec qui j'ai dîné avant-hier au Palais-Royal, me paraît très content du choix de l'ambassadeur. Il me semble avoir toutes les qualités désirables pour traiter avec des ecclésiastiques. Une orthodoxie égale à la vôtre, et des dispositions à donner aux cardinaux toute la confiance que leur habit inspire à un bon catholique comme vous et moi. Malheureusement, je ne vois ni dans les Chambres ni dans le public la résolution qu'il faudrait pour lui rendre sa tâche facile.
Le prince m'a beaucoup demandé de vos nouvelles. Il y avait à dîner M. Nigra; Ratazzi, qui ne dit pas grand'chose et qui n'a pas trop l'air d'en penser beaucoup plus; le prince de San-Cataldo et sa femme, qui est, je crois, Polonaise. Je m'étonnais, pendant tout le dîner, de lui trouver l'air si peu sicilien.
J'ai dîné hier chez le duc Pasquier, qui a quatre-vingt-quinze ou quatre-vingt-seize ans. Il nous a raconté toute l'histoire du mariage de Napoléon Ier, d'une manière charmante; c'était à écrire sous sa dictée d'un bout à l'autre du récit, qui a duré plus de vingt minutes. Si les vieillards ne devenaient ni sourds ni aveugles, ce serait vraiment assez agréable de vieillir.
Adieu, mon cher Panizzi. Faites-moi le plaisir de dire à M. Newton qu'il y a, dans le vestibule de la villa Albani, à Rome, un Apollon exactement semblable à celui que j'ai vu dans les marbres de Cyrène. Même dimension, même attitude, même draperie; seulement il est plus mutilé. Il y en a un plâtre au palais de l'Industrie. Cela prouve que ces deux marbres, le vôtre et celui de Rome, sont des copies d'un original fameux qui est à trouver.
LXXXVIII
Paris, 4 novembre 1861.
Mon cher Panizzi,
Le chevalier Nigra va demain à Compiègne passer huit jours, à ce qu'on me dit; M. Fould aussi. Il est très possible qu'il en revienne avec un portefeuille. Je le désire, non pour lui, mais pour nos finances, qui en ont besoin.
Je ne crois pas du tout à la guerre, si les Italiens ne font pas de sottises. L'Autriche n'a pas de quoi acheter des souliers à ses soldats, et nous n'en avons guère davantage.
Adieu, mon cher Panizzi, écrivez-moi avant que j'aille à Compiègne.
LXXXIX
Compiègne, 16 novembre 1861.
Mon cher Panizzi,
Je suis ici depuis huit jours et j'ai assisté à la petite comédie ministérielle qui s'est jouée. Elle s'est terminée comme vous avez vu. Notre ami est entré par une très bonne porte. Je l'aurais désirée plus large pour lui, mais il ne se peut rien de plus honorable que la lettre de l'empereur. Il a été également très bien traité par l'impératrice, et les préventions qu'il a pu craindre autrefois paraissent tout à fait dissipées à présent. Cependant il est évident qu'il entre dans un cabinet où il a des ennemis très acharnés, sinon très dangereux, et je prévois sous peu des batailles à livrer. X. paraît un peu écorné. Ce qu'il dit ici de bêtises aux uns et aux autres n'est pas croyable. C'est la médiocrité ou plutôt la nullité personnifiée, accompagnée d'une vanité puérile à laquelle il faut des _fiocchi_ continuels.
La mort du roi de Portugal est venue rompre toutes nos fêtes. Celle de l'impératrice, entre autres, est renvoyée au 22, lorsque le deuil sera dans sa seconde phase. Les bouquets ont été contremandés. Cependant M. Nigra m'en a envoyé un énorme que j'ai fait remettre à Sa Majesté sans lui dire de quelle part. Mais on a reconnu le masque, car il avait eu soin d'y mettre une profusion de rubans aux couleurs italiennes.
Nous avions ici quatre highlanders sans la moindre culotte: le duc d'Athole, lord Murray, lord Dunmore et lord Tullybardine. Hier, ils ont dansé des _reels_ avec leurs _pipers_. Ils sont fort bons diables, et ont l'air de s'amuser. Ce n'est pas le cas pour tout le monde.
Si vous aviez entendu, il y a deux jours, l'empereur parler des affaires d'Italie, vous auriez été assez content. Nigra, qui a passé les huit premiers jours du mois à Compiègne, m'a paru très reconnaissant de l'accueil qui lui a été fait. Cela ne veut pas dire qu'on quitte Rome; mais je crois que la question fait des progrès.
On descend pour déjeuner. Je n'ai que le temps de vous dire adieu.
XC
Paris, 8 décembre 1861.
Mon cher Panizzi,
Depuis mon retour de Compiègne, je suis, de deux heures jusqu'à six, en commission pour le sénatus-consulte de M. Fould. Il m'avait prié d'intriguer pour en être et j'ai bravement voté pour moi dans mon bureau. J'ai failli avoir l'unanimité, ce qui aurait été fâcheux pour ma modestie. Nous sommes là à faire de l'éloquence, à fendre des cheveux en quatre, à chercher midi à quatorze heures, et, en attendant, le temps passe et nous n'avançons pas. Je crains que nous n'en ayons encore pour une douzaine de jours.