Lettres à l'Amazone

Part 2

Chapter 23,788 wordsPublic domain

Cela vous amusait, cela vous indignait aussi, car vous aviez l’impression le long de cette lecture de participer à un morne blasphème. Avoir sous les yeux tant d’aveux de délire érotique et les traduire par des soupirs spirituels vous semblait extravagant. Puis, vous pouvez croire que deux poètes que vous aimez, et l’un plus encore que l’autre, se soient égarés dans la forêt aux sensualités mystiques et formidables, mais non que, tels deux imbéciles d’un genre nouveau (il est vrai), ils soient allés se réfugier dans des chambres d’hôtel uniquement pour chanter matines et convertir M. Claudel. Pour moi, je n’ai été, je vous l’avoue, ni très amusé ni très indigné. Je connais trop la bonne foi familiale de M. Paterne Berrichon. Il croit que la mémoire de Rimbaud gagnerait beaucoup si on pouvait ranger ce jeune homme parmi les coquebins de l’unisexualité. Je veux bien qu’il ait résisté à Verlaine (Elle me résistait, je l’ai assassinée), et je n’essaierai pas de doser cette résistance et de compter ses compromissions. Je ne suis pas de la partie, mais que tout cela soit chaste, ce serait le faire encore pire qu’on ne le rêve.

Chasteté, voilà un mot dont on abuse un peu. Quand deux hommes au cœur tendre ont l’un pour l’autre une amitié violente et chaste (cela se voit: il y a eu Montaigne et La Boétie, pour ne citer qu’un exemple historique), ils ne quittent pas l’un sa famille et l’autre sa femme pour aller vivre ensemble. L’amitié n’a pas de but qu’elle ne puisse satisfaire au milieu de la vie sociale. C’est le type des sentiments stables et permanents. Mais si elle se brise, l’un des amis ne poursuit jamais l’autre de ses fureurs, comme il arrive aux amants qui trouvent dans la violence une dernière et vaine possession. Appliqué à l’amour, le mot chaste n’a aucun sens ou n’en a qu’un conventionnel, que je ne me charge pas de définir. C’est une épithète qu’on accole à certains noms estimés, comme celui d’épouse. Il est admis que les épouses sont toujours chastes, jusqu’à preuve du contraire, comme les jeunes filles, toujours pures. Mais c’est de la littérature, et de bien mauvais goût. Dans les opéras, ces épithètes cumulent et on les applique à n’importe quoi; exemple:

Demeure chaste et pure!

Mais dans l’amour, de tout ordre qu’il soit, quel emploi peut-on faire du mot chaste qui ne soit suggéré par une impression de repos, par une attitude? Quand une femme s’endort, la tête sur l’épaule de son amant, elle est toujours chaste, mais si elle avait songé à l’être au milieu de ses manifestations, le serait-elle encore? Est-ce avec la main des amants, est-ce avec la bouche des amants, est-ce avec le rêve des amants qu’on peut être chaste? La chasteté en amour n’est qu’une espèce d’avarice, une sorte d’égoïsme. C’est aussi une absurdité. On ne se retire pas du monde à deux pour être chaste, mais on l’est peut-être devenu, du moment qu’on aime, parce que le corps que l’on aime prend une valeur telle qu’on ne peut le qualifier par des mots impudiques.

Allez-vous me pardonner ces divagations? Il est si difficile d’être raisonnable sur ce sujet, et c’est vous qui m’y avez provoqué! J’y reviens encore. Qu’est-ce que Verlaine peut bien entendre par la chasteté de son amour pour Rimbaud? Il avait, malgré son goût de l’imprécis, un sens juste de la langue française appuyée sur la langue latine, mais il aimait à prendre les mots selon des nuances nouvelles. Le sens du mot chaste semble ici évident. Pour Verlaine, les relations sexuelles deviennent chastes quand elles sont dictées par l’amour et il ne confond nullement l’amour avec le besoin physique. L’amour, et c’est précisément ce que je vous expliquais plus haut, est chaste quels que soient ses gestes. Verlaine les oppose aux gestes de la _machine obscène_, de la machine qui n’est pas mue par l’amour, quoique ce soient les mêmes. Le sentiment est très juste, la sensation étant très réelle. L’amour confère aux gestes qu’il nécessite un pouvoir d’irradiation qu’ils ne possèdent pas quand ils ne sont mus que par le besoin physique. C’est la chaleur rayonnante du fer rouge comparée à la chaleur de la pointe électrique qui meurt où elle est née. L’intensité de la sensation (rappelez-vous le baiser de l’épigramme grecque, le baiser qui arrache les ongles) donne à ce sensuel étonné l’impression qu’une telle volupté est chaste. Cette intensité l’éblouit, l’enlace, le pénètre, l’éternise. Et quelque chose de tant d’émotion physique a passé dans la poésie surgie au souvenir de cet amour, qui ne se retrouve pas dans l’autre poésie de Verlaine.

Je m’explique mal une telle passion, pareil en cela au commun des hommes qui n’y voit qu’aberration. Mais que d’aberrations dans nos prétendues normes! La géométrie elle-même peut devenir sentiment, disait Pascal. L’intelligence elle-même suggère des passions physiques. Nous ne sommes pas extrêmement choqués du goût d’un Platon pour la beauté d’un Alcibiade. Apprenons à ne pas l’être du goût d’un Verlaine par l’esprit de feu d’un Rimbaud. Des objets dissemblables produisant des effets pareils, cela est commun dans la nature; ceux-là le savent qui ont l’habitude de regarder autour d’eux avec soin et de ne pas se laisser prendre aux apparences. Et n’est-ce pas heureux pour les hommes que la beauté ne soit pas l’unique cause de l’amour, et pour beaucoup de femmes aussi? Tous les dons peuvent remplacer celui-là et la mélancolie qui luit tristement, comme de l’eau dans des yeux usés, a pu allumer bien des flammes au cœur compatissant des belles femmes. Desdémone aima le More et l’aimait encore en mourant de ses mains. L’amour, comme l’esprit, souffle où il veut et, là où il a soufflé, il tend à se réaliser corporellement, puisque les attractions sont physiques, c’est-à-dire corporelles.

Soyez louée par moi, âme royale, d’avoir voulu que je réfléchisse sur le mystère des sympathies défendues et des baisers prohibés. Je l’ai fait avec la froideur et avec le détachement d’un physicien ou d’un pur esprit. Quand mon sentiment ne comprend pas, je m’en rapporte à mon intelligence, mais elle s’exprime un peu gauchement dans cette psychologie nouvelle, vous lui serez indulgente; je sais que cela vous sera facile. Pour moi, si je pouvais aimer encore, et tout amazonienne que vous êtes, je mettrais facilement d’accord les normes de la vie et les inquiétudes de mon sentiment, en vous élisant par-dessus tout ce qui existe. Mais j’ai peur de vos flèches et je dresse mon bouclier, qui est le silence.

LETTRE CINQUIÈME

L’AMOUR NU

Comme vous n’ignorez pas que j’ai autrefois essayé de dissocier les idées, vous m’avez demandé, mon amie, si je ne pouvais pas aussi dissocier les sentiments. J’y ai pensé bien souvent et j’ai longtemps été arrêté par le préjugé qui considère les sentiments comme des phénomènes irréductibles. L’amour, par exemple, est l’amour. On aime ou on n’aime pas. L’amour, dès qu’il est, veut réaliser sa fin. S’il n’y songe pas, c’est qu’il n’est pas l’amour, etc. Cela m’embarrassait beaucoup. A force d’y réfléchir, cependant, je me suis demandé si l’amour, puisque nous prenons l’amour, qui est le sentiment-type, quoique un dans son essence, n’avait pas des manifestations tellement multiples et tellement contradictoires qu’on pouvait pratiquement, dans nos civilisations compliquées, les seules qui nous intéressent, parce que nous y participons avec délices, sinon avec fougue, faire abstraction de son unité d’origine. Relisez ma phrase, qui est un peu surchargée, vous verrez que je veux dire que le philosophe doit considérer l’amour sous la même lumière que les hommes au milieu desquels il vit et ne pas plus se nourrir d’abstractions que ces hommes eux-mêmes.

Or, pour le commun des hommes, il y a évidemment plusieurs sortes d’amour qu’il ne confond jamais et entre lesquelles même il fait des distinctions beaucoup plus essentielles qu’elles ne le sont en réalité. Ce n’est qu’un premier stade. Une analyse clairvoyante nous permet d’aller beaucoup plus loin et de diversifier, jusqu’à l’infini, la notion d’amour, sans pourtant perdre de vue son unité primordiale.

En nous et autour de nous, je cherche l’amour nu et je ne le trouve qu’associé à un sentiment étranger qui est son parasite, mais aussi son excitant, qui le nourrit, l’entretient et l’exalte. L’amour nu doit être extrêmement rare. Il finit tragiquement, ayant toutes ses racines dans la nature et aucune dans la société, qui ne lui est d’aucun secours. Les faits-divers parfois contiennent la brève aventure de l’amour nu, de l’amour à l’état pur. Schopenhauer lisait les faits-divers. Cela lui a permis de comprendre le tragique de la vie. Racine a travaillé sur les faits-divers de l’histoire.

L’amour nu n’a pas de place dans la civilisation, où il est absurde, et dans la nature même, où il travaille à sa propre destruction, il n’a qu’une place momentanée. Au fond, ce n’est peut-être qu’une occupation de l’esprit, une rêverie de poète chimérique. Ne nous en occupons pas davantage. Il n’a d’autre but que lui-même. C’est proprement une aberration. En somme, l’amour est comme le radium, il ne nous est connu que dans l’union qu’il forme avec ses composés. On le suppose. On ne l’a jamais vu.

Dans la société, l’amour est toujours lié à un autre sentiment, qui le supporte ou l’enclave, le fait valoir, en le maintenant, comme le chaton de la bague serre une pierre précieuse. Il est le diamant, l’émeraude ou la perle de l’intérêt, des convenances sociales, de la curiosité, de l’ambition. Les femmes s’éprennent de la célébrité. Du clown au philosophe, tout ce qui est extraordinaire peut faire naître l’amour chez ces êtres qui étonneront toujours leurs mâles. La gaîté les séduit, et l’éloquence, ou seulement l’abondance des paroles. Le More s’est fait aimer de Desdémone en lui racontant ses prouesses. Les femmes, pourtant bien plus près de la nature que l’homme et qui, engagées dans le sentier, vont bien plus fatalement au but, se déterminent rarement à l’amour pour des motifs qui le concernent directement. Chez elles, l’émotion fondamentale est mise en mouvement par une autre émotion qui ne semble avoir aucun rapport avec l’amour même.

Mais ce qui déclenche le plus souvent l’amour, chez l’un comme chez l’autre sexe, c’est la convenance sociale. Nous ne connaissons guère que cet amour-là, l’amour de convenance, et je ne parle pas du mariage, mais de l’amour des amants. De là ce fait qui a été toujours observé, que les liaisons illégitimes ne diffèrent pas beaucoup des autres, dont elles prennent très vite l’allure, les manies, les prérogatives même. _La Parisienne_, de Becque, illustre cela très bien et mieux encore l’histoire anecdotique du XVIIIe siècle. Les liaisons reposent sur la convenance plus encore que le mariage, où elle n’est souvent qu’une apparence. Plus les amants ont d’expérience, et ils en ont toujours plus que les couples d’époux, plus leurs amours seront basées sur la convenance et moins l’inattendu y prend de part. De sorte que s’il y a encore quelques mariages romanesques, il n’y a presque pas de liaisons romanesques.

Les grandes inégalités de notre état social restreignent beaucoup pour les femmes le choix de leurs amants. Il leur est imposé par le milieu où elles vivent et dont presque jamais elles n’osent sortir. Les convenances qui les emprisonnent seront aussi celles qui disposeront de leur main gauche comme elles ont disposé de leur main droite. Elles ne s’échappent à demi de la médiocrité du mariage que pour tomber dans la médiocrité, plus étroite encore, quelquefois, de la liaison de convenance et, courant après l’amour, elles ne l’atteindront jamais. Les hommes ont une certaine tendance à sortir de leur monde, surtout au cours de leur jeunesse, mais c’est pour tomber régulièrement dans le cercle des courtisanes, où ils demeurent souvent prisonniers, et l’amour aussi leur échappe, mais ils s’en soucient peu et même le redoutent.

Vous voyez que si l’amour ne peut guère être dissocié véritablement, on peut du moins entrevoir quels sont les sentiments, les émotions, les tendances avec lesquels on le rencontre le plus souvent et sans lesquels il ne pourrait vivre. L’état de l’atmosphère civilisée ne convient pas à son développement isolé. Pour vivre, il est obligé d’entrer dans des combinaisons, où, d’ailleurs, il est quelquefois étouffé. Je n’en ai nommé que quelques-unes, et vous me reprocheriez, si je ne l’indiquais pas, d’avoir oublié la vanité, qui lui sert encore très souvent de compagnon, et l’amour-propre, qui entre peut-être dans tous les mélanges où il s’amalgame et où il distille en secret le venin futur de la jalousie.

Vous ne vous êtes peut-être jamais demandé pourquoi tant de bons esprits ont échoué à écrire sur l’amour ou n’ont réussi que de très petites parties de leur sujet? C’est qu’il est immense, et d’une variété telle que l’esprit ne peut l’embrasser. L’amour se gonfle de toutes les émotions humaines, physiques, intellectuelles, sentimentales, et à chaque combinaison nouvelle, il fait figure d’être nouveau. Un amour né de la curiosité ne se comporte pas comme s’il était né de l’ambition, de l’intérêt ou de la volupté. Il y aurait encore, en toutes ses variétés primordiales, des nuances à étudier séparément, dont l’ensemble ferait un traité fastidieux. On s’y perdrait, comme on se perd dans la vie, et rien ne serait moins utile. On peut décrire l’amour chez les animaux, y compris l’homme considéré comme l’un d’eux, mais on ne peut pas décrire, autrement qu’en esquisses romanesques, l’amour humain. Il est possible de le montrer clairement en ses parties où il est commun à toute la nature; on ne peut dire clairement en quoi il est différent. On peut l’étudier systématiquement comme instinct, non comme sentiment.

L’amour nu, mais est-ce déjà l’amour? ne peut se rencontrer que chez les animaux, là seulement où il n’y a pas de préoccupations étrangères à son but. Ce n’est pas possible chez l’homme, du moins l’homme civilisé, où il s’est agrégé trop de sensations, de sentiments, d’états psychologiques qu’il incorpore à son essence. L’homme a trop d’imagination pour se satisfaire d’une émotion nue.

J’ai peur de n’avoir pas été clair, ayant voulu trop condenser ma pensée. Ne croyez pas que je réclame l’amour nu. Pas plus que vous, je ne saurais que faire d’un amour qui ne serait pas multiplié et sensibilisé par toutes les émotions intellectuelles, qui ne serait pas enrichi de tout l’apport mystique de l’inquiétude humaine. Mais vous m’avez dit tant de choses à ce propos que je remets à plus tard la suite de nos controverses. Vous verrez, chère Amazone, que cela fera peut-être un petit traité assez curieux, mais je compte beaucoup sur vous pour cela, sur votre manière amazonienne de considérer les choses et d’en renouveler la vision.

LETTRE SIXIÈME

MYSTICISME

Vous en souvenez-vous, mon amie? Nous étions d’accord l’autre soir, pendant qu’un éclairage singulier vous permettait de lire et de critiquer ma dernière Lettre, sur ceci que l’amour, avec tout le cortège des sentiments qui s’appuient sur lui et participent à son exaltation, est une religion et la seule que puisse avouer, la seule où puisse se plaire un être délicat. J’entends l’amour humain sous toutes ses formes, même et d’abord peut-être celles que les imbéciles appellent grossières ou anormales, les formes sensuelles, les formes mystiques, qui ne sont pas loin l’une de l’autre, toutes les sympathies profondes jalousement exclusives, toute tendance, quelle que soit son nom, qui fait qu’on a la sensation et le désir de vivre en un autre être, à peu près autant qu’en soi-même, ou parfois davantage. Ceux qui ont cherché l’essence de la religion et qui ont voulu la définir en quelques mots ont trouvé qu’elle impliquait un sentiment de dépendance à l’égard d’une volonté inconnue répandue dans l’univers, d’une volonté que l’homme cherche à deviner, ce qui l’incline à toutes sortes de pratiques mystérieuses, rituelles ou spontanées, dans le but d’y conformer sa vie. A peu de chose près, et en jouant un peu sur les mots, il est vrai, cette définition s’applique très bien à l’amour, où le spontané ne se mêle au rituel que dans certaines proportions et n’en est jamais que le complément. M. Salomon Reinach donne de la religion une définition toute différente: «Un ensemble de scrupules qui met obstacle au libre exercice de nos facultés.» Mais je ne crois pas que les scrupules soient primordiaux, ils rentrent dans les rites, c’est-à-dire dans les moyens. Il a trop pensé à l’anecdote du paradis terrestre, ainsi qu’à toutes les défenses par lesquelles les êtres vénérés exercent leur pouvoir sur les faibles hommes. Les scrupules ne sont venus qu’après la croyance aux dieux, dont l’existence est nécessaire pour les soutenir. Sa définition est plutôt celle des religions organisées que celle du sentiment religieux, à quoi nous voulons rattacher l’amour.

Je sais bien qu’on ne fera jamais comprendre à la masse des hommes qu’il n’y a pas de différence essentielle entre la prière à un Dieu invisible et la prière à un être humain que l’on voit, que l’on touche, dont on attend des satisfactions précises, mais je ne me soucie de convaincre que ceux qui participent déjà obscurément à de telles idées. Il n’est pas certain d’abord que la prière de l’amant à l’amante demande uniquement des choses précises. Elle demande aussi le bonheur, c’est-à-dire l’infini. Rien n’est moins précis. On ne demande pas autre chose à Dieu et son rôle, dont il s’acquitte assez mal, est de donner à ses dévots ce bonheur infini que seul il détient. S’il y a une supériorité, elle est en faveur de l’amant dont la prière est moins chimérique, parce qu’il n’a la prétention que de se servir de ses sens pour communiquer avec d’autres sens, tandis que l’homme pieux les tend sur le néant, s’efforce de bander sur l’absence du violon la corde qu’il prétend faire vibrer. Mais ce ne sont là que des formes primitives, également décevantes, par l’énormité de leurs requêtes, de l’amour ou de la religion. Si, dans la religion, le cœur est condamné à la prière éternelle, au désir éternel, c’est que ni prière ni désir n’ont d’objet sensible, mais qu’est-ce que deux êtres qui s’aiment peuvent se demander l’un à l’autre qui ne soit déjà accompli dans leurs volontés? La prière en amour est un sacrilège. Elle supposerait l’inexistence même de l’amour, qui n’est pas s’il y a disparité dans le désir. Mais nous montons peut-être un peu haut? J’aime cette région où le sentiment devient raison et la raison sentiment, mais j’aime aussi la clarté qui ne se rencontre guère dans l’abstraction.

L’amour répond à ce besoin d’avoir un être qui s’occupe de nous, et pour lequel on est quelque chose d’incomparable et surtout qui accepte nos adorations, auquel nous pouvons reporter toutes nos pensées. J’ai vu un amour qui dura de longues années et dans lequel les amants eurent toujours une vénération corporelle et un respect étonné l’un pour l’autre. Jamais ils ne se quittèrent, et ils se voyaient tous les jours, sans se baiser mutuellement la main. Quelle religion se serait superposée à celle-là? De quelle utilité aurait été à ces êtres un culte rituel? Ils auraient été incapables de le comprendre, étant eux-mêmes semblables à des dieux, à la fois, et à des fidèles, portant en soi toutes les valeurs religieuses et réalisant toutes les extases. Cette notion du divin, sur laquelle argumentent les philosophes mystiques, ils l’auraient créée, au-dessus de toutes les philosophies, s’ils avaient été des êtres à métaphysique. On a dit que les animaux cultivés (ceux qui vivent dans notre intimité) avaient sur nous la supériorité de voir, d’entendre et de toucher leurs dieux, qui sont les hommes, et on a vu, dans leur conduite à notre égard, l’origine même du sentiment religieux. A chaque instant, ils nous demandent des miracles et ces miracles s’accomplissent parfois. Quand des oiseaux volent dans le ciel de mes fenêtres, mon chat supplie ma Toute-Puissance de les arrêter, qu’il puisse les abattre d’un coup de patte. Il y eut pendant quelque temps une cage suspendue à une fenêtre voisine; que de fois ne vint-il pas me demander de la mettre à sa portée. Évidemment, dans son esprit de chat, je n’avais qu’un geste à faire, pas même, je n’avais qu’à vouloir. Je n’ai pas accompli ces miracles, mais j’en fais quotidiennement d’autres, auxquels il est très sensible: quand il a faim, il me le dit et je lui fais apporter à manger. C’est bien là une ébauche de religion, réduite à ses éléments magiques les plus simples, mais aussi les plus essentiels, et dans laquelle l’être communique directement avec le dispensateur de tous les biens. La position des amants ressemble assez à celle-là. Chacun d’eux tient entre ses bras son dieu et le créateur de sa joie. Point n’est besoin pour eux, êtres privilégiés, d’imaginer l’être suprême dont ils dépendent et qui a tout pouvoir sur leur bonheur, même sur leur vie. Ils le sentent autour d’eux, sur eux, en eux, dans une communion précise et pourtant infinie, physique et cependant irréelle. Loin que l’amour soit une imitation des mouvements religieux, c’est lui qui a servi de modèle à toutes les religions à mysticisme et qui en est le prototype.

La religion est son plagiaire et son succédané. Voyez avec quelle facilité, à l’amour humain devenu impossible, succède l’amour divin, qui n’en semble que la transformation naturelle. Dieu, dans le cœur des femmes, remplace l’amant si naturellement! Voyez comme l’amour spiritualisé des mystiques demeure empreint de ses origines matérielles. Il n’est peut-être pas une phrase dans tous leurs discours qui ne s’applique également bien à Dieu ou aux hommes. Sainte Thérèse et les autres emploient une langue si équivoque qu’on y sent courir parfois comme un frisson de spasmes! Qu’est-ce autre chose que l’anéantissement en Dieu? Quand Bossuet veut justifier la communion et le dogme de la présence réelle dans l’eucharistie et dans chacune des hosties que s’assimile le fidèle, il prend pour garant l’amour humain et ses magnifiques frénésies: «Dans le transport de l’amour humain, dit-il, qui ne sait qu’on se mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait s’incorporer en toutes manières et enlever jusqu’avec les dents ce qu’on aime, pour s’en nourrir, pour s’y unir, pour en vivre.» Et voilà pourquoi il faut remercier Dieu de s’être donné à nous en pâture dans la sainte communion. Mais combien plus sainte et plus originale et plus savoureuse les amants trouveront-ils la communion qui ne se pratique pas sous des espèces chimériques, mais dans la belle réalité des mutuels repas d’amour.

J’avoue que la religion, sévère imitation des pratiques de l’amour humain, peut avoir des charmes pour les vieillards, les malades, les infirmes auxquels elle peut donner je ne sais quelle apparence, je ne sais quels ressouvenirs. La religion est l’hôpital de l’amour. Vue ainsi, j’apprécie son rôle philanthropique, quoique je trouve aussi plus digne, quand on ne peut plus aimer, de s’enfermer en soi-même que de courir vénérer des simulacres. Don Juan mourut dévot et, comme on dit, «en odeur de sainteté». Ah! comme j’aimerais que lui fût revenu aux sens, à l’heure dernière, le bouquet des odeurs féminines qu’il avait si âprement respirées! Quoique je vous aime, Amazone, je n’aime pas don Juan.

LETTRE SEPTIÈME

L’ABSENCE