Lettres à l'Amazone

Part 11

Chapter 111,084 wordsPublic domain

Mon amie, je suis interrompu par le soleil, qui vient me chercher, puisque je ne puis aller à lui sur la route et parmi les clairières. Ce soleil de l’automne, comme ses roses, est plus qu’un autre exquis. Il n’a pas les perfidies de celui du printemps, il n’est pas meurtrier, ainsi que celui de l’été. Il est calme, profond et continu, comme un amour heureux, dont il a la brièveté et le sourire un peu mélancolique. Bien qu’on ait dit cela cent fois et mille fois, peut-être avec les mêmes mots, la matière en est toujours neuve. Pas plus que les cœurs féconds, la nature ne s’épuise pas, mais elle se renouvelle, et les cœurs, si parfois ils se rajeunissent, ce n’est qu’en soubresaut, ils n’ont qu’une saison, et elle a beau se prolonger, elle marche vers la nuit, et elle le sait. Voilà-t-il pas encore des choses bien nouvelles? Mais redire les choses déjà dites et faire qu’on croie les entendre pour la première fois, c’est tout l’art d’écrire, mon amie, comme tout l’art de vivre est de revivre, comme tout l’art d’aimer est d’aimer encore.

Le miracle est que tous les actes humains se ressemblent et qu’ils soient en même temps différents, qu’une personnalité marque tous ces gestes au fond identiques, qu’il y ait autant de mondes qu’il y a de pensées distinctes et même autant qu’il y a de phases successives dans l’évolution d’une même pensée. Il ne faut pas nous révolter contre cette diversité, mais, au contraire, l’accueillir avec joie et nous plier volontiers à ces changements de nous-mêmes, et il est bon que nous en ayons pleinement conscience, pourvu qu’en même temps nous ayons conscience de notre unité fondamentale. Si peu qu’il en reste, il en reste toujours assez dans un esprit sain pour lui permettre de comparer le présent au passé et de mesurer les modifications de l’âme à travers la vie. Ils me semblent toujours singuliers, et peu attentifs, ceux qui disent de bonne foi: «Je n’ai jamais changé.» Cela signifierait peut-être que, n’étant rien, ils sont devenus rien, la vraie personnalité vivante étant faite de couches successives, à peu près comme un oignon de lis, ou comme ces objets pétrifiés qui se sont recouverts d’un voile de silice, plus épais chaque jour. J’aime assez cette dernière comparaison, car la vie n’est-elle pas nécessairement une lente fontaine pétrifiante? Voilà ce que je crains, et qu’elle ne dessèche peu à peu nos fibres vitales et qu’un jour vienne où, ayant encore les apparences humaines, nous n’en ayons plus que les apparences.

On s’aperçoit un jour de je ne sais quelle raideur dans les articulations de l’esprit. Le sentiment n’est plus perçu que sous les espèces de l’intelligence. On met à le comprendre tout le génie qu’il faudrait pour le sentir comme un parfum. Oui, il y a un jour où l’on se met à vouloir comprendre les parfums et c’est la fin de la sensibilité, sans laquelle l’homme perd la moitié de son agilité et s’enfonce lentement dans les sables mouvants. D’ailleurs, c’est moins peut-être une question d’âge et de durée qu’une question de construction moléculaire. Il est mauvais d’avoir cherché trop tôt à comprendre la vie. Outre que c’est difficile et qu’on y arrive rarement, on n’en serait pas plus avancé d’avoir résolu le problème, car dans tout problème, ce n’est pas la solution qui est la plus importante, c’est la méthode. Or, la méthode intellectuelle est particulièrement stérile. Elle ne livre que les apparences, elle ne permet d’étreindre que les ombres. La vie est d’abord physique, elle s’appuie sur des puissances physiques, elle se développe par des moyens physiques: elle ne se conquiert que par des armes physiques et ne livre son secret que sous des pressions physiques. Une fois en possession de ce secret, on peut le traiter par des réactifs intellectuels, mais il faut l’avoir arraché d’abord du milieu de l’organisme qui le détient.

Voyez la théorie de l’amour, de Schopenhauer, comme sa base physique lui donne l’odeur même de la vérité. Toute métaphysique doit être physique d’abord pour être autre chose qu’une rêverie. Voyez comme la seule religion qui ait conquis les races intellectuelles s’appuie sur des solidités physiques: virginité, union sexuelle, grossesse, naissance, mort, résurrection et ascension physiques, miracles thérapeutiques, tout le poème naturaliste de la chair, joies et douleurs de la chair. Ce n’est que plus tard qu’on a brodé une métaphysique sur cette physique et quand on y a agrégé des symboles ce furent des symboles physiques et qui se mangent: le poisson, l’agneau; le dieu même est festin; il réconforte les corps et saigne dans les bouches! Essayez de toucher à la physique de la métaphysique chrétienne et tout croule: ce n’est plus qu’un jeu prétentieux et maladroit de vieillards platoniciens.

Où suis-je parvenu, mon amie? Voilà où conduit la logique, quand on la laisse faire. Vous me direz si cela vous a amusé. Pour moi, j’y ai pris grand plaisir, comme toujours quand je pense à vous, quand j’écris pour vous.

TABLE DES LETTRES

A

L’AMAZONE

Préface 3 I. Le Souvenir 7 II. Élévation 17 III. Les Deux sexes 27 IV. Chasteté 39 V. L’amour nu 49 VI. Mysticisme 61 VII. L’Absence 73 VIII. La Volonté 83 IX. La Sympathie 95 X. Le Plaisir 107 XI. L’Amour 119 XII. Soi-même 131 XIII. Mécanismes 143 XIV. Un Conte 153 XV. Retour 163 XVI. Survivances 173 XVII. Invitation à l’Ennui 185 XVIII. Tirésias 197 XIX. Le Satyre 209 XX. La Sensation 219 XXI. L’Oubli 229 XXII. Exaltation 241 XXIII. Suite du précédent chapitre 253 XXIV. Une et toutes 263 XXV. Analyse 275 XXVI. Contradictions 285 XXVII. Le Désir 297 XXVIII. Retours 309 XXIX. Épisode 319 XXX. Le Rythme 329 XXXI. La Nature 339 XXXII. Physique 349

CE LIVRE, LE TRENTE-CINQUIÈME DE LA COLLECTION DES MAITRES DU LIVRE, A ÉTÉ ÉTABLI PAR AD. VAN BEVER. TIRÉ A MILLE SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES; SOIT: 5 EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 5; 8 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE 6 A 13; 50 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL (DONT 8 HORS-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 14 A 55 ET DE 56 A 63; 112 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ, VERT CHARTREUSE (DONT 12 HORS-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 64 A 163 ET DE 164 A 175; ET 900 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DES MANUFACTURES DE RIVES (DONT 50 HORS-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 176 A 1025 ET DE 1026 A 1075. LE PRÉSENT OUVRAGE A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER PAR PAUL HÉRISSEY, A ÉVREUX, LE 30 MARS MCMXIV. LES ORNEMENTS TYPOGRAPHIQUES ONT ÉTÉ DESSINÉS ET GRAVÉS SUR BOIS PAR P.-E. VIBERT.