Part 3
Je compte bien, chère enfant, que les souvenirs familiaux évoqués par cette lettre vous accompagneront demain dans le pèlerinage vers la tombe de vos morts... Vos morts! il en repose un bien petit nombre sous la pierre où vous vous agenouillerez. En payant à ceux-ci votre dette de souvenir, n’oubliez pas ceux qui dorment dans d’autres coins de la terre de France, et dont la vie, telle qu’elle fut, a contribué à ce que sera votre vie. C’est doubler sa force individuelle que la maintenir en contact permanent et avec le passé national et avec ce rameau de la race qui s’appelle la famille. Élargissez donc, par une évocation consciente et sereine, le sens religieux de cette fête des Morts. Au delà du brave et éminent homme, votre père, et de votre exquise et sentimentale aïeule, faites remonter la piété de votre hommage jusqu’aux plus lointains de vos ancêtres, jusqu’au soldat de Napoléon, jusqu’aux ignorés manieurs de charrue qui, il y a des cent ans et des cent ans, parlaient déjà la même langue que vous, avec quelque chose de votre accent.
IV
_On rend visite aux nouveautés de l’hiver.--Opinion de Mlle Lucie sur «les hommes».--Françoise aime la parure.--Des deux degrés de la coquetterie.--La course au luxe.--Angoisses de la contrefaçon somptuaire.--Il y a une coquetterie recommandable._
Dans mon courrier, je trouve ce billet, dont l’écriture nette et pointue m’avait à l’avance révélé l’origine:
«Quelle bonne après-midi j’ai passée l’autre jour à courir les magasins avec vous, mon oncle! C’est bien plus amusant qu’avec maman, parce qu’au fond, maman, ça l’ennuie. Vous, vous êtes patient et complaisant comme tout; seulement, à présent, je suis prise de remords. Ne vous ai-je pas fait perdre du temps? Rassurez-moi!--FRANÇOISE.»
Soyez rassurée, chère petite amie, je ne considère pas comme perdue cette après-midi où, Mme Le Quellien étant fatiguée, je fus promu à l’honneur de vous accompagner dans «les magasins». Les magasins, cela désigne, en votre langage de jeune fille, exclusivement ce qui contient, ce qui vend de quoi vous vêtir, vous coiffer, vous orner. A la veille d’un changement de saison, il paraît que cette enquête sur la mode ne saurait être négligée, même par une élève de l’institution Berquin. En effet, l’institution n’impose pas d’uniforme; on veut seulement que les élèves soient vêtues «de nuances foncées, sans excès d’ornement». Il s’agit de tricher avec ce règlement; il s’agit aussi d’être un peu gentiment mise les jours de sortie. Vous vous y employez de votre mieux. Vous m’avez avoué que vous aimeriez à être très élégante--mais là, très!--et que le même souci agite la plupart de vos compagnes. Un petit nombre, parmi celles-ci, sont riches, et déjà se fournissent dans les grandes maisons. Les autres, les plus nombreuses, tâchent de suppléer par l’ingéniosité à l’insuffisance du budget: telle votre amie Lucie Despeyroux (celle dont le frère est un si joli saint-cyrien)--et vous-même.
Lucie a une théorie qu’elle a bien voulu énoncer un jour en ma présence. Elle ne s’adressait pas à moi; même, dans la chaleur d’une discussion avec vous, elle avait oublié ma présence.
--Ma chère,--s’écria cette agréable personne de dix-sept ans, dont la taille souple et ronde se dessinait sous un costume de drap bleu marine,--quand on n’a pas cent mille francs par an à dépenser dans sa toilette, il faut s’en tenir aux robes «tailleur» et aux blouses. Et puis, tu sais, les hommes n’aiment que les costumes tailleur.
Assez souvent j’ai rencontré Lucie place Possoz, et vous m’en avez suffisamment parlé pour que j’aie attribué tout de suite cette façon de s’exprimer décidée, avertie, à son extrême et charmante innocence. Rien n’est plus touchant que d’entendre votre amie juger le monde, la vie, et, comme elle dit, les hommes. Les hommes, pour elle, c’est tout justement ce merveilleux saint-cyrien, son frère, Maxime Despeyroux, qui fait parfois des entrées sensationnelles au parloir de Berquin. Du propos de Lucie, j’ai conclu que le séduisant Maxime avait le goût exclusif des costumes tailleur. Vous, Françoise, après avoir réfléchi quelques secondes, vous avez fait cette réponse profonde:
--Les costumes tailleur dont j’aurais envie sont tout de même horriblement chers. Ah! comme il doit être agréable d’avoir assez d’argent pour s’arranger comme on voudrait!
--Françoise!... a interrompu, moitié sourire, moitié gronderie, la douce Mme Le Quellien.
Vous avez rougi; vous avez fait cette moue, menton tendu, lèvres pincées, qui vous rend si drôle... et l’on a abandonné le chapitre des costumes.
Mme Le Quellien s’alarme, en effet, de votre penchant à la coquetterie. Je la rassure de mon mieux; pourtant, de vous à moi, je puis vous l’avouer: je vous trouve extrêmement occupée de toilette. Cela ne vous empêche pas, je le sais, d’avoir du goût pour les choses sérieuses, pour l’étude, pour les arts, ni d’être, au fond, sensible et bonne. Mais vos goûts sérieux, votre bon cœur, s’accommodent d’un penchant à vous parer. L’après-midi que j’ai passée avec vous, en vue de vous documenter sur les modes de l’hiver prochain, me fut singulièrement instructive à cet égard.
D’abord, j’ai constaté que vous connaissez le nom et le lieu de tous les grands faiseurs parisiens. J’ai admiré votre aisance à entrer dans une maison de modes, à vous faire voir des modèles en abondance, puis à vous défiler au dernier moment sans acheter rien, emportant la forme enviable dessinée dans votre mémoire de dix-huit ans. J’ai vu le tressaillement de votre regard quand une «chose de beauté»--s’il en est vraiment parmi ces fanfreluches de la toilette--vous frappait au passage. Hélas! Françoise,--je vous dois cette dure vérité,--malgré tous vos dons précieux de nature, vous êtes évidemment susceptible de devenir un simple être de luxe si vous êtes riche un jour, ou de souffrir de votre médiocrité si vous ne l’êtes point. Voilà pourquoi notre course aux chapeaux et aux corsages m’a laissé une certaine anxiété dont il faut que je vous fasse part. Si, le faisant, je vous importune un peu, ce sera pour compenser cette agréable humeur dont j’accompagnais vos emplettes.
Avez-vous observé que le mot de coquetterie a deux sens, comme la chose a, si l’on peut dire, deux degrés? Une femme est coquette qui se pare pour elle-même, parce qu’elle s’intéresse à ses propres charmes, les cultive, les accroît et les décore. Une femme est coquette qui veut et cherche des hommages masculins, les hommages du plus grand nombre possible d’admirateurs... Vous vous récriez. Vous me dites: «Je me soucie fort peu des hommages, on m’ennuie quand on me fait la cour...» C’est vrai, je l’ai constaté, vous êtes coquette au premier degré. Les fadeurs débitées face à face vous irritent. Les admirations masculines trop prochaines vous troublent et vous froissent. Êtes-vous bien sûre, cependant, de ne jamais franchir, à l’usage du monde, le degré qui sépare la coquetterie inoffensive de la dangereuse coquetterie? Ce désir d’être parée peut bien, en ce moment, avoir pour unique objet d’admirer vous-même, vous seule, l’image que votre glace vous renvoie. Mais n’est-ce pas parce que vous considérez votre existence actuelle comme une période d’attente--les «mesures pour rien», c’est votre mot?... Il vous plaît de vous voir élégante, parce que cette vue rassure vos prévisions d’avenir. Une voix (que vous étouffez sans doute) murmure alors en vous: «Quand je voudrai!...» Votre impatience à souffrir les admirations des hommes, votre déplaisir du flirt? Ne faites pas là-dessus trop de fond. Les femmes sont volontiers disposées, quand il s’agit d’elles-mêmes, à appeler vertu ce qui n’est que timidité. «Mais je ne suis pas timide, mon oncle!» Justement, voilà pourquoi je demeure inquiet. Votre timidité devant les courtisans n’est, au fond, qu’un défaut d’habitude, le résultat d’une éducation familiale, pure à merveille. Je ne lui donne pas trois mois de vie mondaine pour s’évaporer. Et alors, le goût de parure inné en Mlle Françoise s’accroissant du même coup, comment garantir que le degré ne soit jamais franchi entre la première et la seconde coquetterie?...
Vous protestez? Mettons, s’il vous plaît, que vous vous en tiendrez à la coquetterie égoïste. Vous vous parerez pour vous, c’est entendu, pour vous voir belle et élégante dans les miroirs... Seulement, vous verrez aussi, par le monde, les autres femmes, coquettes au premier ou au second degré. N’aurez-vous pas envie de lutter avec elles pour la primauté somptuaire? A Paris, de nos jours, cette gageure des toilettes s’exaspère jusqu’à la folie, et l’on ne sait vraiment où cela s’arrêtera, car la manie du «record» s’en mêle. Quelques procès, de fournisseur à cliente, nous ont fait connaître le jupon, en mousseline de soie, de 900 francs; il ne peut être porté qu’une fois. Tout Paris sait le nom de la mondaine--d’ailleurs exquise--qui se commande au moins une robe par jour... J’ai passé cet été une quinzaine de jours sur une plage assez fréquentée. Une des joies de cette plage, pour les oisifs, était de contempler les toilettes d’une aimable personne du meilleur genre cosmopolite. Elle en faisait trois par jour, et quelles! Il fallait bien regarder chacune d’elles, car on ne la devait plus revoir, non plus que le chapeau qui la couronnait... Spectacle divertissant pour le sexe en veston et en smoking, mais spectacle atroce pour les autres élégantes de la plage. Une femme en mal d’élégance doit, en effet, être la plus élégante, ou bien son élégance lui semble inutile, manquée... Le corsage qu’elle ajustait amoureusement dans son cabinet de toilette, tout à l’heure, lui brûle les épaules dès l’instant qu’une autre femme, sous ses yeux, en porte un autre plus admirable... O Françoise, imaginez quelles douleurs se prépare celle dont la fortune n’est pas indéfinie, dont les caprices se heurtent tout de suite aux bornes d’un étroit budget, et qui veut s’engager dans la course au luxe moderne! J’en ai vu, j’en vois plusieurs autour de moi. Elles sont touchantes et désolantes. Toutes connaissent, bien entendu, une première de chez Virot qui trahit en leur faveur le secret professionnel et leur livre pour 30 francs le modèle de 200. Toutes ont déniché la «petite couturière» adroite comme une fée, qui a «refusé d’entrer chez Dœuillet», et qui cependant façonne des robes pour trois louis, sans doute par philanthropie. Toutes rognent sur le budget de la table, du service, des enfants même, pour payer ces frais de vêture, énormes malgré tout, malgré le temps passé à faire chez soi des plissés, des garnitures de paillettes, voire de la peinture sur étoffes. Et, le grand jour ou le grand soir arrivé, quand enfin cette laborieuse toilette s’exhibe à quelque fête, au milieu de cent autres, celle qui la porte a soudain le cœur pincé d’une angoisse. Elle a regardé autour d’elle; elle s’est comparée; elle s’est jugée. Le vrai chapeau de Virot, la vraie robe de Dœuillet sont là, devant elles, portés par une autre femme. Et, rien qu’à les voir, la malheureuse se rend compte que son chapeau, que sa robe à elle, proclament pour tout œil exercé (quel œil de femme ne l’est pas en cette matière?) la contrefaçon anxieuse, l’économie dans le luxe, c’est-à-dire quelque chose de plus choquant que l’indigence!... Cela n’empêchera pas la coquette pauvre de recommencer son effort, de courir à de nouvelles angoisses et à d’autres déceptions. A ce jeu, la bonté du cœur s’use ou s’aigrit vite. La catastrophe de l’honnêteté, que le romancier met d’ordinaire au bout de pareilles destinées, ne s’accomplit pas toujours. Mais la vie n’en demeure pas moins à la fois tragique et méprisable. Coquette et honnête! Quel sujet de roman pour un psychologue. Je ne me souviens pas qu’un écrivain l’ait traité. La vie réelle le traite tous les jours.
Je vous entends, je vous vois, froissant ce papier en vous écriant: «Oh! le méchant! l’injuste! il peut croire que je serai pareille à de telles femmes!...» Non, Françoise, je ne le crois point. Je sais que votre nature heureusement équilibrée répugnera toujours aux excès. Je voudrais vous épargner l’épreuve douloureuse, vous guérir tout de suite d’un léger défaut peu à peu accru... En ce moment, vous avez une coquetterie spontanée, innocente, amusante, à laquelle vous m’avez vu me prêter l’autre jour volontiers moi-même. Mais demain? Dans le monde? Au cours de la vie? Il faut pourtant savoir où l’on va, et, comme dit le philosophe, vouloir sa volonté. A quoi bon se surcharger à l’avance d’un poids qui vous rendra le chemin plus pénible, et dont cependant vous ne vous débarrasserez qu’avec effort?...
--C’est entendu, mon oncle... je ne serai plus coquette.
Gardez-vous-en bien, chère enfant. Je ne vous ai parlé aujourd’hui que de deux coquetteries: la mauvaise, qui ne sera jamais la vôtre, et l’inoffensive, qui est la vôtre--aujourd’hui inoffensive en effet, demain dangereuse. Il y en a une troisième. Oui, Françoise, il y a la bonne coquetterie, l’utile, la recommandable coquetterie... La preuve en est que le plus fâcheux service à rendre à une femme est de répandre ce bruit: «Elle n’est vraiment pas coquette...» Les hommes (comme dirait votre camarade Lucie), les hommes n’ont aucun goût pour les personnes dont on dit cela: demandez plutôt au joli saint-cyrien, amateur de costumes tailleur.
Il faut éviter cette réputation d’excessive vertu, et pour cela il faut être coquette d’une certaine façon. Peut-être la devinez-vous déjà? je vous la dirai en détail dans ma prochaine lettre... Et, comme les plus graves problèmes contemporains n’effrayent pas notre ingénuité, nous tâcherons, dans la même lettre, de pronostiquer l’avenir de la coquetterie féminine au cours du siècle qui va commencer.
V
_Une visite de Mme Le Quellien.--Retour à la question de la coquetterie.--Théorème d’après Fénelon.--L’avenir du costume féminin.--«Complet habit» pour femmes.--Encore Fénelon._
J’aiguisais ma plume pour vous écrire, lorsqu’on m’annonça la visite de votre mère, la douce Mme Le Quellien. Il était environ dix heures du matin.
--Mon ami, me dit-elle sitôt qu’elle fut assise en face de moi dans mon cabinet de travail, je veux m’ôter un souci qui, cette nuit, a gâté mon sommeil. N’est-ce pas aujourd’hui que vous avez coutume d’écrire à la petite?
Je répondis qu’en effet, chaque mardi de quinzaine, je m’imposais cet agréable devoir.
--Eh bien! je voudrais, j’aimerais... Mon Dieu!... comment vous dire cela, cher ami, sans vous contrarier?...
Je suppliai Mme Le Quellien de ne point se gêner et de m’avouer tout uniment ce qui la tourmentait.
--Vrai? vous ne serez pas froissé?... C’est que, voyez-vous, je voudrais le moins possible intervenir dans votre correspondance avec Françoise... Seulement, avant-hier, quand j’allai la voir à la pension, je la trouvai si assombrie et si anxieuse en même temps que je dus la confesser... Votre dernière lettre, où vous gourmandiez un peu sa coquetterie, lui avait causé un gros chagrin. «S’il me juge si sévèrement, lui qui me connaît bien, s’écria-t-elle, comment doivent me juger les autres, qui ne voient de moi que les apparences?...» Elle me dit encore que vos critiques l’avaient plongée dans l’incertitude et le désarroi. «Que faire?... Je ne peux pas pourtant choisir les nuances d’étoffes que je trouve ridicules et les formes de chapeaux qui ne me vont pas?... Qu’il les choisisse lui-même avec toi, cela m’est bien égal, au fond! Je croyais que cela vous faisait plaisir à tous les deux, de me voir gentiment mise...»
Ainsi parla Mme Le Quellien. J’étais confondu, navré.
--Chère Françoise, murmurai-je. Si j’avais cru lui faire de la peine, j’aurais jeté ma lettre au feu. Dois-je tout de même lui écrire aujourd’hui?
--Sûrement! Elle attend votre lettre avec une impatience fébrile, parce que, paraît-il, vous lui avez promis d’y indiquer la bonne façon d’être coquette. Écrivez-lui donc, mais, je vous en prie, cette fois du moins, ne soyez pas trop sévère... ne la faites pas pleurer. Elle est si jeune, la pauvre chérie, et vous savez comme son cœur est sain!...
Quand votre mère m’eut quitté, rassurée, emportant la promesse que «je ne vous ferais plus pleurer», je méditai quelque temps sur moi-même et je me maltraitai fort. Ainsi, ma dernière lettre, que je croyais affectueuse, vous avait chagrinée. J’avais prétendu simplement éveiller votre sensibilité, et voilà que je l’avais meurtrie! Hélas! chère enfant, ce n’est pas la première fois que pareille infortune m’échoit, sinon avec vous, du moins avec le public. Quel écrivain n’a pas été stupéfait de l’interprétation excessive donnée à ce qu’il suppose avoir écrit du ton le plus modéré? C’est que, voyez-vous, les indifférents systématiques mis à part, chacun de nous cherche dans ce qu’il lit un aliment pour ses passions politiques, sentimentales ou autres. Et la lecture passionnée de ma récente lettre, qui vous a tant bouleversée, me flatte au fond... Tout de même, «vos beaux yeux ont pleuré»; j’en ai quelque remords. Et, puisque je fus si maladroit que de vous chagriner, je passe la parole--pour rentrer en grâce auprès de vous--au plus doux des prédicateurs: à Fénelon.
Fénelon vous dit,--parlant précisément des jeunes filles:
«Les véritables grâces ne dépendent point d’une parure vaine et affectée; mais on peut chercher la propreté, la proportion et la bienséance dans les habits nécessaires pour couvrir nos corps.»
Sans même en appeler à cette haute autorité, nous concevons aisément qu’il soit expédient à une femme d’être un joli spectacle pour les yeux. Bien plus, il est dangereux qu’elle soit tout à fait indifférente à son propre aspect physique. Ce n’est pas sans raison que le suave conseiller de la duchesse de Beauvilliers inscrit en tête des coquetteries permises le mot de «propreté». La propreté, cette demi-vertu,--ainsi l’appelaient nos aïeules,--devient trop aisément indifférente à qui repousse toute envie de plaire. Or, rien n’est moins séduisant qu’une femme dont on dit: «Elle n’est pas soignée.» Les femmes entre elles le savent bien; aussi est-ce une des accusations qu’elles lancent le plus volontiers et le plus perfidement contre des rivales... C’est faux, très souvent, surtout de nos jours, à Paris, où même la plus humble bourgeoisie française commence à se familiariser avec les habitudes hygiéniques du Nord. Avouons cependant qu’il reste encore à faire, beaucoup à faire en province. Ils sont nombreux, les chefs-lieux d’arrondissement où l’habitant répondrait--comme à un fonctionnaire de mes amis étonné de ne point trouver d’établissement de bains dans sa nouvelle résidence:
«Oh! monsieur le sous-préfet... vous savez... dans notre petite ville, on donne si rarement des bals!...»
... L’observance, sans plus, de la «demi-vertu», serait d’ailleurs une pauvre règle d’économie féminine. Dans la société contemporaine, le rôle de la femme, s’il n’est plus (par bonheur!) _uniquement_ de plaire, est encore de plaire, parmi d’autres devoirs. Des révoltées, des femmes précurseurs peuvent abdiquer dès aujourd’hui cette mission: vous n’avez point, Françoise, un tempérament de révoltée. Soyez consciente du mouvement puissant, indéniable, qui va transformer peu à peu la coquetterie féminine dans le sens que je vous dirai tout à l’heure; mais, née en 1882, demeurez tout simplement une femme de votre époque. Fénelon vous suggère encore un excellent moyen de vivifier votre coquetterie en la réglant: il prononce le mot de _proportion_. Glosons sur ce mot à la façon des géomètres.
THÉORÈME.--Toute mauvaise coquetterie est une erreur de proportions.
Erreur de proportion, l’extravagance des formes, l’accouplement hurlant des couleurs. Erreur de proportion, l’excès des ornements surajoutés au vêtement essentiel. Erreur de proportion, l’amas ostentatoire des bijoux... Poussons plus avant l’application de notre théorème. Nous dirons encore: erreur de proportion, le luxe de la toilette en désaccord manifeste avec la fortune de celle qui la porte; erreur de proportion, l’obstination d’une femme mûre à se vêtir en jeunesse.
Vous, Françoise, vous avez reçu de la nature un sens heureux de l’harmonie. Vos toilettes sont donc agréables à regarder, parce qu’elles vous encadrent, si l’on peut dire, et vous expliquent. La seule erreur de proportion qui vous pourrait menacer serait de ne point mesurer toujours votre parure à l’effet que vous en souhaitez. Ne pleurez point, cette fois; je suis prêt à proclamer que rien n’est plus charmant ni plus honnête que vous! Promettez-moi seulement, chaque fois que vous choisirez une toilette ou que vous agencerez une parure, de vous adresser cette question: «Qu’est-ce que je me propose en m’ornant ainsi?» Comme vous êtes intelligente et franche, vous vous répondrez la vérité. Si cette réponse est: «Je me propose d’étonner les gens» ou bien: «Je me propose d’être mieux que Louise, Lucie, Jeanne, etc...» ou encore: «Je désire qu’on me croie très riche...» repoussez hardiment la tentation: c’est de la mauvaise coquetterie. Ce sera de la bonne, de la recommandable coquetterie si vous pouvez loyalement vous répondre à vous-même: «Je veux profiter autant que possible de mes avantages naturels pour être un objet agréable à tous les yeux, et surtout aux yeux que j’aime; je veux en outre que mon extérieur renseigne le mieux possible ceux qui me verront sur mon âge, mes goûts, ma condition, afin que, si l’on vient à m’aimer, ce soit _moi_ que l’on aime, et non pas un personnage travesti.» La distinction, n’est-il pas vrai? est aisée à faire. Voilà pour le présent. Regardons vers l’avenir.
Vous êtes née vers la fin du XIXe siècle, chère Françoise, et votre vie de femme fleurira principalement durant le XXe. Il est sage, par conséquent, que vous vous inquiétiez un peu, par avance, de ce que deviendront, au XXe siècle, les mœurs féminines. On peut prévoir qu’elles changeront beaucoup et que la différence sera plus sensible de 1950 à 1900, par exemple, que de 1900 à 1850. Jamais l’esprit de la femme n’a fermenté comme à cette heure. La femme reprend par devers soi le souci de son bonheur, au lieu de le confier à l’homme. Qu’on goûte ou non cette évolution, il est nigaud de la nier: vous n’avez d’ailleurs qu’à évoquer le nom de ceux qui la nient! Quant au sens de cette évolution, point n’est besoin non plus d’être grand clerc pour l’apercevoir. La femme, au cours des prochaines années, tendra de plus en plus à rapprocher sa condition de celle de l’homme. Et les habitudes, les apparences même des deux sexes inclineront de plus en plus à se confondre.