Lettre De M L Abbe Fortis A Mylord Comte De Bute Sur Les Moeurs
Chapter 5
_Asan_, capitaine Turc, est blessé dans un combat, & sa blessure le met hors d'état de retourner dans sa maison. Sa mère & sa soeur vont le visiter dans le camp: mais sa femme, retenue par une pudeur qui nous paroîtra étrange, n'ose pas y aller aussi pour voir son mari. _Asan_ prend cette délicatesse pour un défaut de sentiment de la part de sa femme, s'en fâche, & dans le premier mouvement de sa colère, il lui envoie une lettre de répudiation. On arrache cette tendre épouse & mère à cinq créatures touchantes, à ses enfans, dont le dernier est encore au berceau, & elle les quitte avec la douleur la plus amere. A peine revenue dans la maison de son père, les principaux seigneurs du voisinage demandent sa main. Son frère, le _Begh Pintorovich_, l'accorde au _Cadi_, ou au juge d'_Imoski_: malgré les prières de sa soeur désolée, qui aimoit toujours son premier époux & ses enfans avec la plus vive tendresse. Le cortège nuptial, pour aller à _Imoski_ devoit passer devant la maison d'_Asan_, qui, guéri de ces blessures & revenu chez lui, se répent vivement de son divorce. Connoissant parfaitement le coeur de celle, qui avoit été son épouse, il envoie à sa rencontre deux de ses enfans, auxquels elle fait des présens, qu'elle avoit préparés pour eux. Alors _Asan_ lui-même fait entendre sa voix en rappellant ses enfans, & en se plaignant de l'insensibilité de leur mère. Ce reproche, le départ de ses enfans, la perte d'un mari que, malgré ses manières rudes, elle aimoit autant qu'elle en étoit aimée, causent une si grande révolution dans l'ame de cette jeune épouse qu'elle tombe morte subitement, & sans proférer une parole.
_XALOSTNA PJESANZA_
PLEMENITE
_ASAN-AGHINIZE._
Sto se bjeli u gorje Zelenoi? Al-su snjezi, al-su Labutove? Da-su snjezi vech-bi okopnuli; Labutove vech-bi poletjeli. Ni-su snjezi, nit-su Labutove; Nego sciator Aghie Asan-Aghe. On bolu-je u ranami gliutimi. Oblaziga mater, i Sestriza; A Gliubovza od stida ne mogla.
Kad-li-mu-je ranam' boglie bilo, Ter poruça vjernoi Gliubi svojoi: Ne çekai-me u dworu bjelomu, Ni u dworu, ni u rodu momu. Kad Kaduna rjeci razumjela, Josc-je jadna u toi misli stala. Jeka stade kogna oko dwora: J pobjexe Asan-Aghiniza Da vrât lomi kule niz penxere, Za gnom terçu dve chiere djevoike: Vrati-nam-se, mila majko nascia: Ni-je ovo babo Asan-Ago Vech daixa Pintorovich Bexe.
CHANSON SUR LA MORT DE L'ILLUSTRE EPOUSE D'_ASAN-AGA_.
Quelle blancheur brille dans ces forêts vertes? Sont ce des neiges, ou des cygnes? Les neiges seroient fondues aujourd'hui, & les cygnes se seroient envolés. Ce ne sont ni des neiges ni des cygnes, mais les tentes du guerrier Asan-Aga. Il y demeure blessé & se plaignant amerement. Sa mère & sa soeur sont allées le visiter: son épouse seroit venue aussi, mais la pudeur la retient.
Quand la douleur de ses blessures s'appaisa, il manda à sa femme fidelle: «Ne m'attends pas ni dans ma maison blanche, ni dans ma cour, ni parmi mes parens». En recevant ces dures paroles cette malheureuse reste triste & affligée. Dans la maison de son époux, elle entend les pas des chevaux, & désespérée elle court sur une tour pour finir ses jours en se jettant par les fenêtres. Ses deux filles épouvantées, suivent ses pas incertains, en lui criant: Ah, chere mere, ah! ne suis pas: ces chevaux, ne sont pas ceux de notre père _Asan_; c'est ton frère, le Beg _Pintorovich_ qui vient te voir.
J vratise Asan Aghiniza, Ter se vjescia bratu oko vrâta. Da! moi biate, welike framote! Gdi-me saglie od petero dize! Bexe muçi: ne govori nista. Vech-se máscia u xepe svione, J vadi-gnoi Kgnigu oproshienja, Da uzimglie podpunno viençanje, Da gre s'gnime majci u Zatraghe. Kad Kaduna Kgnigu prouçila, Dva-je sina u çelo gliubila, A due chiere u rumena liza: A s'malahnim u besicje sinkom Odjeliti nikako ne mogla. Vech-je brataz za ruke uzeo, J jedva-je finkom raztavio: Ter-je mechie K'sebi na Kogniza, S'gnome grede u dworu bjelomu.
U rodu-je malo vrjeme stâla, Malo vrjeme, ne nedjegliu dana, Dobra Kada, i od roda dobra, Dobru Kadu prose sa svi strana; Da majvechie Imoski Kadia. Kaduna-fe bratu svomu moli:
«Ai, tako te ne xelila bratzo! Ne moi mene davat za nikoga, Da ne puza jadno serze moje Gledajuchi sirotize svoje».
A ces voix l'épouse d'_Asan_ tourne ses pas, & courant les bras étendus vers son frère, elle lui dit: «Ah mon frère! vois ma honte extrême! Il me répudie, moi qui lui ai donné cinq enfans»! Le Beg se tait & ne répond rien: mais il tire d'une bourse de soye vermeille, une feuille de papier, qui permet à sa soeur de se couronner pour un nouveau mari, après qu'elle sera retournée dans la maison de ses pères. La dame affligée voyant ce triste écrit, baise le front de ses fils & les joues de rose de ses deux filles. Mais elle ne peut pas se séparer de l'enfant au berceau. Le sévére Beg l'en arrache, l'entraine avec force, la met à cheval, & la ramene dans la maison paternelle.
Peu de tems après son arrivée, le peu de tems de sept jours à peine écoulé, de toute part on demande en mariage la jeune & charmante veuve, issue d'un sang illustre. Parmi les nobles prétendans se distingue le _Kadi_ d'_Imoski_. D'une voix plaintive elle dit alors à son frère: «ne me donne pas à un autre mari, mon cher frère: mon coeur se briseroit dans ma poitrine, si je revoyois mes enfans abandonnés».
Ali Bexe ne hajasce nista, Vech-gnu daje Imoskomu Kadii. Josc Kaduna bratu-se mogliasce, Da gnoi pisce listak bjele Knighe Da-je saglie Imoskomu Kadii.
«Djevoika te liepo poz dravgliasce, A u Kgnizi liepo te mogliasce, Kad pokupisc Gospodu Svatove Dugh podkliuvaz nosi na djevoiku; Kadà bude Aghi mimo dwora, Neg-ne vidi sirotize svoje».
Kad Kadii bjela Kgniga doge Gospodu-je Svate pokupio. Svate Kuppi grede po djevoiku. Dobro Svati dosli do djevoike, I Zdravo-se povratili s'gnome.
A Kad bili Aghi mimo dvora, Dve-je chierze s'penxere gledaju, A dva fina prid-gnu izhogiaju, Tere svajoi majçi govoriaju.
«Vrati-nam se, mila majko nascia, Da mi tebe uxinati damo».
Kad to çula Asan-Aghiniza, Stariscini Syatov govorila:
«Bogom, brate Svatov Stariscina, Ustavimi Kogne uza dvora, Da davujem sirotize moje»
Ustavise Kogne uza dvora, Svoje dizu liepo darovala. Svakom' sinku nozve pozlachene, Svakoi chieri çohu da pogliane. A malomu u besicje sinku Gnemu saglie uboske hagline.
A to gleda Junak Asan-Ago; Ter dozivglie do dva sina fvoja:
«Hodte amo, sirotize moje, Kad-se nechie milovati na vas Majko vasciâ, serza argiaskoga».
Kad to çula Asan Aghiniza, Bjelim liçem u Zemgliu udarila; U put-se-je s'duscjom raztavila Od xalosti gledajuch sirota.
Le _Beg_ ne fait point d'attention à ses prières, & s'obstine à la donner au _Kadi_ d'_Imoski_. Alors elle le prie de nouveau: puisque tu veux absolument me marier, envois au moins une lettre en mon nom au _Kadi_, & dis-lui: la jeune veuve te salue & te prie par cet écrit, que quand tu viendras la chercher, accompagné des seigneurs _Svati_, de lui apporter un voile, avec lequel elle puisse se couvrir, afin qu'en passant devant la maison d'_Asan_, elle ne voie pas ses enfans orphelins.
Après avoir reçu la lettre, le _Kadi_ assemble sur le champ les seigneurs _Svati_ pour chercher son épouse, & pour lui porter le long voile qu'elle demande. Les _Svati_ arrivent heureusement à la maison de l'épouse, & la conduisent avec le même bonheur vers la demeure de son époux.
Arrivée, chemin faisant, devant la maison d'_Asan_, ses deux filles la voyent d'un balcon, & ses deux fils courent à sa rencontre, en criant: «chère mère reste avec nous; prens chez nous des rafraichissemens».
La triste veuve d'_Asan_, entendant les cris de ses enfans, se tourne vers le premier _Svati:_ «Pour l'amour de Dieu, cher & vénérable arrête les chevaux près de cette maison, afin que je donne à ces orphelins quelque gage de ma tendresse». Les chevaux s'arrêtent devant la porte, elle descend & offre des présens à ses enfans: elle donne aux fils des brodequins d'or, & de beaux voiles aux filles. Au petit inocent, qui couche dans le berceaux, elle envoit une Robe.
_Asan_ voyant de loin cette scene, rappelle ses fils: «revenez à moi, mes enfans; laissez cette cruelle mère, qui a un coeur d'airain, & qui ne ressent plus pour vous aucune pitié».
Entendant ces paroles, cette veuve affligée pâlit & tombe par terre. Son ame quitte son corps au moment qu'elle voit partir ses enfans.
FIN