Lettre De M L Abbe Fortis A Mylord Comte De Bute Sur Les Moeurs

Chapter 4

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Les choux aigres, dont ils font la plus grande provision possible, avec les racines & les herbes comestibles, qui se trouvent dans les bois & dans les champs, leur fournissent une nourriture saine & peu couteuse. Mais après les viandes rôties, pour lesquelles ils ont une véritable passion, l'ail & les échalottes sont pour eux les mets les plus délicieux. Un _Morlaque_ s'annonce, déjà de loin, aux nez non accoutumés à cette odeur, par les exhalaisons de son aliment favori. Je me souviens d'avoir lu quelque part, que STILPON, repris pour être entré, contre la défense, dans le temple de Céres après avoir mangé de l'ail, répondit: «donnez-moi quelque chose de meilleur, & je ne mangerai plus d'ail». Les _Morlaques_ n'accepteroient pas cette condition, qui même ne leur seroit pas peut-être avantageuse. Il est probable, que l'usage journalier de ces végétaux corrige en partie la mauvaise qualité des eaux des réservoirs fangeux & des ruisseaux marécageux, dont les habitans de plusieurs cantons de la _Morlachie_ sont nécessités, pendant l'été, de faire leur boisson ordinaire. Ces végétaux contribuent peut-être aussi à maintenir ce peuple sain & robuste. On trouve en effet parmi eux un grand nombre de vieillards frais & vigoureux, & je serois tenté d'en faire encore un mérite à l'ail, quoiqu'en puisse dire HORACE. Il m'a paru étrange, que les _Morlaques_, qui font une si grande consommation d'ail, d'oignons & d'échalottes, ne plantent pas ces végétaux dans leur vastes & fertiles campagnes, & que, par cette négligence, ils se voyent obligés d'en acheter tous les ans pour plusieurs milliers de ducats des laboureurs des environs d'_Ancona_ & de _Rimini_. Ce seroit une contrainte salutaire que de les forcer à de telles plantations: si je ne craignois pas m'exposer au ridicule, je proposerois un moyen de leur épargner des sommes considérables, c'est celui de les encourager à des cultures de cette espèce par des récompenses: moyen par lequel on obtient tout du laboureur.

Un des derniers gouverneurs de la _Dalmatie_, animé d'un zèle patriotique, introduisit dans cette province la culture du chanvre, qui cependant ne subsiste plus avec la même vigueur. Quelques _Morlaques_, convaincus par l'expérience des avantages de cette culture, la continuent néanmoins, & ne dépensent plus autant pour les toiles étrangeres, dont ils fabriquent chez eux une partie. Pourquoi ne pourroient-ils pas tous reprendre le désir de cultiver une plante qui est devenue pour eux un besoin de première nécessité?

La vie frugale & laborieuse des habitans de la _Morlachie_, jointe à la pureté de l'air qu'ils respirent, font qu'il s'y trouve, sur-tout dans les montagnes, un grand nombre de gens qui parviennent à un âge très-avancé. Comme ils ignorent cependant à l'ordinaire le tems précis de leur naissance, je ne voudrois pas chercher parmi eux un second DANDO[19]. Je crois pourtant avoir remarqué un bon vieillard qui pourrait faire pendant au célèbre PARR.

[Note 19: Alexandre Cornelius memorat Dandonem Illyricum D. annos vixisse Plin. 7. c. 48.]

§. XIII.

_Des meubles, des Cabanes; de l'habillement & des armes des MORLAQUES_.

Les Morlaques aisés se servent, au lieu de matelats, de couvertures grossières, qui leur viennent de la _Turquie_: rarement un richard parmi eux a un lit comme les nôtres; il est peu commun même de voir un bois de lit travaillé grossièrement, dans lequel ils dorment sans draps & sans matelats, entre leurs couvertures Turques. Le lit de presque tous est la terre nue, couverte, tout au plus, d'un peu de paille, où ils étendent leur grosse couverture, dans laquelle ils s'enveloppent entièrement. En été ils aiment dormir dans une cour en plein air, & cette coutume est sans doute le moyen le plus sûr de se délivrer des insectes domestiques.

Dans leurs cabanes ils ont peu de meubles, & simples, tels comme doit les avoir un peuple de bergers & de laboureurs, qui dans ces arts même est si peu avancé. Si la maison d'un Morlaque a un galetas, & si elle est couverte d'ardoise ou de tuile, les travées servent de garderobe à la famille qui alors est censée vivre d'une manière magnifique: dans ces maisons brillantes même, les dames couchent sur le plancher. Je les ai vues quelquefois moudre jusqu'à minuit, en chantant à haute voix des chansons tout-à-fait diaboliques, dans la même chambre où je devois coucher, & au milieu de dix ou douze personnes étendues par terre, & qui, malgré cette musique dormoient d'un profond sommeil.

Dans les endroits éloignés de la mer & des villes, les maisons des _Morlaques_ ne sont que de pauvres cabanes, couvertes de paille ou de bardeau, appelle _Zimblé_; couverture usitée sur-tout dans les montagnes, où l'on manque d'ardoise, & où il est à craindre que les vents, en découvrant la cabane, n'ensévelissent les habitans sous les ruines du toit. Le bétail vit dans le même bâtiment, & n'est séparé de ses maîtres que par une simple cloison de baguettes entrelacées, enduite de boue ou de bouse de vache: les murs de la cabane sont encore de la même matière, ou composés de grosses pierres posées à sec les unes sur les autres.

Au milieu de la cabane se trouve le foyer, dont la fumée sort par la porte, le seul endroit par où elle puisse s'échapper. Par cette raison ces misérables demeures sont toutes noires & vernies de suye: tout y sent la fumée, même le lait dont se nourrissent les Morlaques, & qu'ils offrent volontiers aux voyageurs. Les personnes & leurs habits contractent la même odeur empestée. Pendant la saison froide, la famille soupe autour du foyer, & chacun, s'endort au même endroit, où assis à terre il avoit mangé. Quelques cabanes sont garnies, de bancs. Au lieu d'huile, ils brûlent du beurre dans leurs lampes: le plus souvent cependant ils s'éclairent la nuit avec des copeaux de sapin, dont la fumée noircit étrangement leurs visages. Rarement un _Morlaque_ aisé habite une maison, bâtie à la manières des _Turcs_, ou meublée à la nôtre: les plus riches vivent à l'ordinaire en sauvages. Malgré la pauvreté & la saleté de ces habitations, ce peuple n'y souffre aucune de ces immondices, que nous gardons quelques fois longtems dans nos chambres. Dans ces contrées, personne, ni homme ni femme, quoique malade, pourrait se résoudre à aller à ces nécessités dans sa propre cabane; on porte, dans les cas d'un tel besoin, les mourans même, en plein air. Si un étranger, par mépris ou par ignorance, s'avisoit de salir de cette manière la plus chétive habitation, il risqueroit la vie, ou au moins de recevoir solemnellement la bastonnade.

L'habillement des hommes est simple & économique. Ils se servent, comme les femmes, d'_Opanké_ en guise de souliers: ils se chaussent d'une espèce de brodequin tricoté, nommé _Navlakaza_, qui au-dessus de la cheville du pied se joint à l'extrémité de la culotte, par laquelle le reste des jambes est couvert. Cette culotte, faite d'une grosse serge blanche, se lie aux hanches par un cordon de laine, qui la serre comme un sac de voyage. La chemise entre peu dans cette culotte. Sur la chemise ils portent un pourpoint, appellé _Jacerma_, & en hyver ils mettent encore par-dessus un manteau de gros drap rouge, qu'ils nomment _Kabaniza_, ou _Japungia_. Leur tête se couvre avec un bonnet, surmonté d'une espèce de Turban cilindrique, appellé _Kalpak_. Ils se rasent la tête, & ne laissent subsister qu'un petit toupet de leurs cheveux, à la mode des _Polonois_ & des _Tartares_.

Ils se ceignent les reins avec une écharpe rouge, de laine ou de soye tissue à mailles. Entre cette écharpe & la culotte ils placent leurs armes, en arrière un ou deux pistolets; en avant un énorme couteau, nommé _Hanzar_, enfermé dans une gaine de laiton, ornée de fausses pierreries. Ce _Hanzar_ est souvent assuré par une chaîne de laiton, qui tourne autour de l'écharpe. A la même place ils mettent un cornet, garni d'étain, dans lequel ils tiennent la graisse nécessaire pour garantir leurs armes de l'humidité, ou pour se guérir eux-mêmes, quand chemin faisant ils se meurtrissent les pieds. De l'écharpe pend aussi une bourse, destinée à contenir un briquet, & le peu d'argent qu'ils peuvent avoir. Le tabac à fumer se conserver encore dans l'écharpe, enfermé dans une vessie séche. Ils tiennent la pipe sur les épaules, laissant la tête dehors, & passant le tuyau entre la chemise & la peau nue. Quand un _Morlaque_ sort de chez lui il porte toujours son fusil sur l'épaule.

Les chefs de la nation sont vêtus avec plus de magnificence. On peut juger du goût de leurs habits par le portrait de mon bon hôte, le _Vajvode_ PERVAN _de Courrich_. (p. IV.)

§. XIV.

_De la poësie, de la musique, des danses & des jeux des MORLAQUES_.

Dans les assemblées champêtres, qui se tiennent à l'ordinaire dans les maisons où il y a plusieurs filles, se perpétue le souvenir des anciennes histoires de la nation. Il s'y trouve toujours un chanteur, qui accompagne sa voix d'un instrument, appellé _Guzla_ monté d'une seule corde, composée de plusieurs crins de cheval entortillés. Cet homme se fait entendre en repetant, & souvent en raccommodant, les vieilles _Pismé_, ou chansons. Le chant héroïque des _Morlaques_ est extrêmement lugubre & monotone. Ils chantent encore un peu du nez, ce qui s'accorde, il est vrai, assez bien avec le son de l'instrument dont ils jouent. Les vers des plus anciennes chansons, conservées par la tradition sont de dix syllabes & sans rime. Les poësies abondent en expressions fortes & énergiques; mais on y apperçoit à peine quelques lueurs d'une imagination vive & heureuse. Elles font cependant une impression singulière sur l'ame des auditeurs, qui peu à peu les apprennent par coeur. J'en ai vu soupirer & pleurer aux passages, qui ne m'avoient aucunement afecté. La valeur des paroles _Illyriennes_ mieux entendue des Morlaques, produit peut-être cet effet: ou, ce qui est plus probable encore, leur esprit simple & peu cultivé, est remué par les impulsions les plus foibles. La simplicité & le désordre, qu'on trouve réunis dans les poësies des _Troubadours Provençaux_, forment aussi le caractère distinctif des contes poétiques des _Morlaques_. Il s'en trouve néanmoins dont le plan est assez régulier: mais le lecteur, ou l'auditeur, est toujours obligé de suppléer, par sa pensée, au défaut des détails, nécessaires à la précision, & sans lesquels une narration, en vers ou en prose, paroitroit monstrueuse aux nations éclairées de l'Europe.

Je ne suis pas parvenu à découvrir de ces poësies, dont l'antiquité bien constatée remonte au de-là du quatorziéme siècle. La cause de la perte des plus anciennes, est apparemment la même que celle qui fit disparoitre tant de livres Grècs & Latins, dans les tems de la barbarie réligieuse. Je soupçonne, qu'on en pourroit trouver de plus ancienne datte chez les _Méredites_, & chez les habitans des _montagnes Clémentines_, peuples séparés entiérement des autres nations, & qui menent une vie purement pastorale. Mais, qui se flattera de pénétrer impunément jusqu'à ces peuplades sauvages & intraitables? Je me sens assez de courage pour entreprendre une telle expédition; non seulement pour chercher de ces anciennes poësies, mais encore pour étudier l'histoire naturelle de ces contrées totalement inconnues, & qui renferment peut-être encore les plus précieux monumens des Grècs, & des Romains: mais trop d'obstacles s'opposent à l'ordinaire à l'accomplissement de tels desirs.

J'ai traduit plusieurs chansons héroïques des _Morlaques_, & j'en joindrai une, qui m'a paru bien faite & intéressante, à cette lettre. Sans prétendre la comparer aux poësies d'OSSIAN, je me flatte qu'on y trouvera au moins un autre mérite, celui de peindre la simplicité des anciens tems, & les moeurs de la nation. Le texte _Illyrien_ mettra le lecteur en état de juger combien cette langue sonore & harmonieuse, négligée cependant par les peuples cultivés même qui la parlent, est propre à la musique & à la poësie. OVIDE, pendant qu'il vivoit parmi les _Slaves de la mer noire_[20], ne dédaigna pas de faire des vers dans leur idiome, & y réussit jusqu'à l'admiration, & à acquérir l'amitié de ces sauvages: quoique par un retour de l'orgueil Romain, il parut se repentir après, d'avoir profané de cette manière les muses Latines[21].

[Note 20: Les Allemands: qui comptent OVIDE parmi leurs poëtes, ne seront pas contens de le voir ici du nombre des _Illyriens_. Si les _Getes_ & _les Goths_ ont été une même nation, ils auront raison. Car la langue des _Goths_ étoit un dialecte de la _Teutonique_.]

[Note 21: Ah! pudet, & Getico scripsi sermone libellum, Structaque funt nostris barbara verba modis. Et placui (gratare mihi), coepique poëtæ Inter inhumanos nomen habere Geras. OVIDE. _de Ponto. IV. Ep._ 13.]

La ville de _Raguse_ a produit plusieurs poëtes élégans, & même quelques femmes distinguées par le talent de faire des vers: le plus célèbre de ces poëtes est JEAN GONDOLA. Les autres villes des côtes & des isles de la _Dalmatie_, n'en manquèrent pas non plus: mais le grand nombre d'_Italianismes_, introduit dans les dialectes de ces villes, y altère de plus en plus l'ancienne pureté de la langue. Les habiles gens dans cette langue & sur-tout le plus savant entr'eux, l'Archidiacre MATHIAS SOVICH, trouvent le dialecte des _Morlaques_ également barbare & rempli de mots & de façons de parler étrangères[22]. Celui des _Bosniens_ dont se servent aussi les Morlaques montagnards dans l'intérieur des terres, est à mes oreilles plus harmonieux que le dialecte _Illyrien_ des habitans des côtes. Mais revenons à nos chansons.

[Note 22: Depuis mon retour, le savant, pieux & charitable Archidiacre SOVICH, est mort, emportant les regrets de tous les honnêtes gens de sa nation. La mémoire de cet excellent homme, digne d'un meilleur sort & d'une plus longue vie, ne doit se perdre parmi ces compatriotes s'ils chérissent leur honneur. Né à _Pétersbourg_ au commencement de ce siècle, d'un père originaire de _Cherso_ & attaché au service de PIERRE _le Grand_, il devint orphelin dans l'âge le plus tendre; mais il reçut une excellente éducation dans la maison de l'admiral _Zmajevich_. Après la mort de cet admiral, il fut ramené en Dalmatie par l'abbé CARAMAN qui avoit été envoyé en Russie pour y chercher les connoissances nécessaires à la correction du Bréviaire _Glagolitique_. A la recommandation de Mr. ZMAJEVICH, alors archévêque de _Zara_, le jeune SOVICH entra dans le seminaire _della Propaganda_, où il s'appliqua à la théologie & principalement à la lecture des manuscripts _Glagolitiques_. Il aida _Monsieur Caraman_, mort aussi depuis peu archévêque de _Zara_, dans la correction du Missel, & à écrire une apologie, qui ne vit pas le jour. Pour rècompense de ses services, il obtint la place d'Archidiacre d'_Osero_, où il vécut dans une retraite philosophique, partageant le peu qu'il possedoit avec les pauvres & avec ses amis. On l'appella plusieurs fois à Rome pour la correction du Missel: il y alla une seule fois & revint mécontent. Dans sa solitude il n'abandonnoit pas les études, comme le prouvent plusieurs manuscrits précieux de sa composition que j'ai vus entre ses mains. Parmi les productions de sa plume, doit se trouver un ouvrage fin: savoir la _Grammatica Slavonica de Meletius Smotrisky_, traduit en latin avec le texte à côté, purgée de superfluités, & enrichie d'observations à l'usage des jeunes Ecclésiastiques _Illyriens_. Cet ouvrage mérite d'autant plus de voir le jour, que la langue _Esclavone_, usitée dans les livres religieux, & qu'on enseigne dans les séminaires de _Zara_ & d'_Almisa_, n'a aucune grammaire bien faite, & que, après la mort de _Sovich_, il ne se trouve plus en _Dalmatie_ personne, qui sache profondémemnt cette langue.]

Quand un Morlaque voyage par les montagnes désertes, il chante, principalement de nuit, les hauts faits des anciens _rois & barons Slaves_, ou quelque aventure tragique. S'il arrive qu'un autre voyageur marche en même tems sur la cime d'une montagne voisine, ce dernier répéte le verset chanté par le premier; & cette alternative de chant continue aussi longtems que les chanteurs peuvent s'entendre. Un long hurlement, consistant dans un _Oh!_ rendu avec des inflexions de voix rudes & grossières, précède chaque vers, dont les paroles se prononcent rapidement, & presque sans modulation qui est reservée à la dernière syllabe, & qui finit par un roulement allongé, haussé à chaque expiration.

La poësie ne s'est pas perdue entièrement chez les Morlaques, & ils ne sont pas réduits à répéter uniquement les anciennes compositions. Il y a encore beaucoup de chantres, qui après avoir chanté, en s'accompagnant de la _Guzla_, quelque morceau antique, finissent par des vers composés à la louange de ceux qui les employent. Plus d'un Morlaque est en état de chanter, depuis le commencement à la fin, ces propres vers impromptus, & toujours au son de la _Guzla_. Ils ne manquent pas d'écrire leurs poësies, quand l'occasion se présente de transmettre à la postérité quelque événement mémorable. La musette, le flageolet, & un chalumeau de plusieurs roseaux, sont encore les instrumens favoris de la nation.

Les chansons nationales, conservées par tradition, contribuent beaucoup à maintenir les anciennes coûtumes. De-là vient que leurs cérémonies, leurs jeux, & leur danses tirent leur origine des tems les plus reculés. Leurs jeux consistent presque tous dans des preuves de force ou d'adresse: comme de sauter plus haut, ou de courir plus vite, ou de jetter le plus loin une pierre qu'on peut soulever à peine. Les _Morlaques_ dansent, au son de la voix ou de la musette, leur danse favorite appellée _Kolo_, ou cercle; qui change bientôt en celle qu'ils nomment _Skosi-gori_, ou sauts hauts. Tous les danseurs, hommes & femmes, se tenant par la main, forment un rond, & commencent par tourner lentement. A mésure que la danse s'anime, ce rond prend des figures différentes, & dégénère à la fin en sauts extravagans, exécutés par les femmes même, malgré le désordre qu'ils mettent dans leur habillement. Il est incroyable avec quelle passion les _Morlaques_ aiment cette danse sauvages. Quoique fatigués par le chemin ou par le travail, quoique mal nourris, ils la dansent, & passent plusieurs heures, sans presque prendre de repos dans ce violent exercice.

§. XV.

_De la médecine des MORLAQUES_.

De ces bals s'ensuivent fréquemment des maladies inflammatoires. Dans un tel cas, comme dans d'autres, les _Morlaques_ se guérissent eux-mêmes, & n'appellent jamais un médecin, puisque heureusement il ne s'en trouve aucun parmi eux. Une bonne quantité de _Rakia_, ou d'eau-de-vie, est leur première potion médicinale: si la maladie ne s'amende pas, ils infusent dans l'eau-de-vie une bonne dose de poivre, on de poudre à canon, & ils avalent la mixture. Après quoi ils se couvrent bien si c'est en hyver; ou, si c'est en été, ils s'exposent, couchés sur le dos, aux ardeurs du soleil, _afin_, comme ils disent, _de suer le mal_. Ils ont contre la fièvre tierce une cure plus systématique. Le premier & le second jour, ils prennent un gobelet de vin, dans lequel trempe une pincée de poivre: le troisième & le quatrième, ils doublent la dose. J'ai vu plus d'un Morlaque parfaitement remis par le moyen de cet étrange fébrifuge.

Ils guérissent les obstructions, en appliquant une grande pierre platte sur le ventre du malade; & les rhumatismes par de violentes frictions, qui écorchent d'un bout à l'autre le dos du patient. Contre les douleurs de rhumatismes, ils employent encore une pierre rougie au feu, & enveloppée d'un linge mouillé. Pour reprendre l'appétit, perdu à la suite d'une longue fièvre, ils boivent copieusement du vinaigre. Mais le dernier & principal remède, dont ils se servent, quand ils peuvent l'avoir, dans les cas les plus désespérés, c'est le sucre, dont ils mettent un morceau encore dans la bouche des mourans, pour qu'ils puissent passer dans l'autre vie avec moins d'amertume. Ils employent l'Ivette contre les douleurs des jointures, & appliquent fréquemment les sangsues aux membres enflés.

Dans les endroits, où se trouve une ochre rougeâtre, on a la coutume de mettre de cette terre sur les blessures & sur les contusions: comme on sait aussi en Bohème & en Misnie, où cette terre abonde. Greisel qui rapporte ce remède, a reconnu sa vertu par sa propre expérience, comme je l'ai expérimentée aussi sur moi en Dalmatie. Sans avoir étudié l'anatomie, les Morlaques savent très-bien remettre les membres disloqués & fracturés: ils saignent habilement, avec un instrument, semblable à celui avec lequel on tire du sang aux chevaux, sans jamais causer ces accidens, qui suivent si souvent l'usage de la lancette.

§. XVI.

_Des funérailles des MORLAQUES_.

Pendant qu'un mort reste encore dans la maison, sa famille le pleure déjà avec de véritables hurlemens, qui redoublent quand le prêtre vient le prendre. Dans ces momens de tristesse, les _Morlaques_ parlent au cadavre, & lui donnent sérieusement des commissions pour l'autre monde. Après ces cérémonies on couvre le mort d'une toile blanche, & on le porte à l'église, où recommencent les lamentations, & où les parentes du défunt & des pleureuses louées, chantent sa vie d'un ton lugubre. Quand il est enterré, tout le cortège funèbre, avec le curé de la paroisse, retourne à la maison du défunt, où, en mêlant les prières avec la crapule, on fait un repas immodéré.

Pour marquer de l'affliction, les hommes se laissent croître la barbe pendant quelque tems: coutume qui, comme plusieurs autres de ce peuple, approche de celle des Juifs. Un bonnet bleu ou violet est encore un signe de deuil. Les femmes s'enveloppent la tête d'un mouchoir bleu ou noir, & couvrent de noir tout ce qui est rouge dans leurs habillemens.

Pendant la première année, après l'enterrement d'un parent, les femmes _Morlaques_ vont, au moins chaque jour de fête, faire de nouvelles lamentations sur le tombeau, & y répandre des fleurs & des herbes odorantes. Si la nécessité les force quelquefois de manquer à ce devoir, elle s'excusent auprès du mort, en lui parlant comme s'il étoit vivant, & lui rendent compte des raisons qui les ont empêchées de lui faire la visite accoutumée. Elles lui demandent des nouvelles de l'autre monde, & lui adressent souvent les questions les plus singulières. Tout cela se chante d'un ton lamentable & mésuré. Les jeunes filles, qui désirent d'apprendre les belles manières de la nation, accompagnent souvent ces femmes, & chantent avec elles des duets vraiment funèbres.

Voilà les observations que j'ai faites sur les moeurs d'une nation jusqu'ici peu connue & méprisée. Je ne prétends pas que ces détails, que j'ai ramassés dans une grande étendue de pays, & dans des endroits assez éloignés l'un de l'autre, conviennent également à tous les villages de la Morlachie. Les différences cependant, qui pourraient s'y trouver, seront peu considérables.

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ARGUMENT _du poëme Illyrien suivant_.