Lettre De M L Abbe Fortis A Mylord Comte De Bute Sur Les Moeurs
Chapter 2
Aussi longtems que dans la maison d'un riche, dont le nombre est aujourd'hui bien diminué, se trouvent des denrées, les pauvres de ce village peuvent être assurés de leur subsistance. De-là vient qu'aucun _Morlaque_ s'avilit assez jusqu'à demander l'aumône à un passant. Dans tous mes voyages, que j'ai faits par des contrées habitées par cette nation, je n'ai jamais rencontré un mendiant. Il m'est arrivé, au contraire, d'avoir besoin de choses que j'ai demandées à de misérables Bergers, qui malgré leur pauvreté, me donnerent libéralement ce qu'ils avoient. Plus souvent encore, quand j'ai traversé les campagnes au milieu des ardeurs du soleil, de pauvres moissonneurs sont venus à ma rencontre, pour m'offrir de leur gré des rafraichissemens, avec une cordialité franche & touchante.
Les _Morlaques_ n'entendent guères l'économie domestique. Dans ce cas particulier, ils ressemblent aux _Hottentots_, & quand il se présente quelque occasion extraordinaire, ils consument souvent dans une semaine, autant qu'il faudroit pour les nourrir pendant plusieurs mois. Une noce, la fête d'un saint, l'arrivée de quelque parent ou ami: enfin tout prétexte de réjouissance, les engage à boire & manger sans modération toutes les provisions qu'ils possedent. Ils se tourmentent, au contraire, eux mêmes par la seule économie qui leur est habituelle: celle dans l'usage des choses qui devroient les garantir de l'intempérie des saisons. Quand un _Morlaque_, portant un bonnet neuf, est surpris par la pluye, il tire ce bonnet, & préfère de recevoir l'orage sur sa tête nue, au malheur de gâter sa coëffure. Il ôte ses souliers en passant par un bourbier.
Un _Morlaque_ est à l'ordinaire très-exact à remplir ses engagemens, si une impossibilité absolue ne l'en empêche. Si au terme préscrit il ne peut pas payer une dette, il offre quelque présent à son créancier, en le priant de prolonger le terme du payement. De-là vient que souvent, par la quantité de ces présens, il paye le double de la valeur de la dette.
§. VI.
_Des amitiés & des inimitiés_.
L'amitié, si sujette, parmi nous, au changement pour les causes le plus légères, est très-durable chez les _Morlaques_. Ils en font presque un article de religion, & c'est au pied des autels, qu'ils en serrent les noeuds sacrés. Dans le Rituel Esclavon ils se trouve une formule pour bénir solemnellement, devant le peuple assemblé, l'union de deux amis ou de deux amies. J'ai assisté à une cérémonie de cette espéce dans l'église de _Perusich_, où deux jeunes filles se firent _Posestre_. Le contentement qui brilloit dans leurs yeux, après la formation de ce lien respectable, montroit aux spectateurs de quelle délicatesse de sentiment sont susceptibles ces âmes simples, non corrompues par les sociétés que nous appellons cultivées. Les amis unis d'une manière si solemnelle, prennent le nom de _Pobratimi_, & les amies celui de _Posestrimé_, qui signifient _demi-frères_ & _demi-soeurs_. Aujourd'hui les amitiés entre deux personnes de sexe différent ne se forment plus avec tant d'appareil: elles étoient plus usitées dans les tems réculés, où regnoit encore l'innocence[11].
[Note 11: Dozivgliega Viila Posestrima S'Velebite visoke planine: Zloga fijo, Kraliu Radoslave; Eto na te dwanajest delija. _Pifm. od Radosl_.
«Sa Fée _Posestrima_ lui cria du sommet des montagnes: vous êtes malheureux, Roi Radoslave; douze cavaliers tombent sur vous.»]
Les associations, existantes parmi le peuple en Italie, sous le nom de _frères Jurés (Fratelli Giurati,_) paroissent être une imitation des amitiés, des _Morlaques_, & des autres nations de la même origine. La différence entre ces _Frères_ & les _Pobratimi_ ne consiste pas seulement dans le défaut de cérémonie; mais surtout encore dans le but, qui est louable dans les contrées Esclavonnes, & qui en Italie au contraire, est nuisible à la société.
Dans ces amitiés, les _Morlaques_ se font un devoir de s'assister réciproquement dans tous les besoins, dans tous les dangers, & de vanger les injustices que l'ami a essuyées. Ils poussent l'enthousiasme jusqu'à hazarder & à donner la vie pour le _Pobratimé_. Ces sacrifices même ne sont pas rares, quoiqu'on parle moins de ces amis sauvages, que des _Pylades_ des anciens. Si la désunion se met entre deux _Pobratimi_, tout le voisinage regarde un tel événement comme une nouveauté scandaleuse. Ce cas arrive cependant quelquefois de nos jours, à la grande affliction des vieillards _Morlaques_, qui attribuent la dépravation de leurs compatriotes à leur commerce trop fréquent avec les Italiens. Mais le vin & les liqueurs fortes, dont cette nation commence à faire un abus continuel, produisent chez elle, comme par-tout ailleurs, des querelles & des événemens tragiques.
Si les amitiés des _Morlaques_, non corrompus, sont confiantes & sacrées, leurs inimitiés ne sont pas moins durables & presque indélébiles. Elles passent de père en fils, & les mères n'oublient jamais d'inculquer, déjà aux enfans en bas âge, le devoir de venger un père tué, & de leur montrer souvent, à cet effet, la chemise ensanglantée, ou les armes du mort. La passion de la vengeance s'est si fort identifiée avec la nature de ce peuple, que toutes les exhortations du monde ne pourroient pas la déraciner. Un _Morlaque_ est porté naturellement à faire du bien à ses semblables, & à marquer sa réconnoissance pour les moindres bienfaits: mais il ne sait ce que c'est que de pardonner des injures. Vengeance & justice se confondent dans sa tête & composent une seule & même idée: combinaison, qui paroît, il est vrai, avoir formé la notion primitive de la justice. Ce peuple se sert d'un proverbe familier, qui n'est que trop accrédité: _Kò fe ne ofveti, onfe ne pofveti_, qui ne se venge pas, ne se sanctifie pas. Il est remarquable que dans la langue Illyrienne, _Ofveta_ signifie également vengeance & sanctification, tout comme son verbe dérivé _Ofvetiti_. Les anciennes inimitiés des familles font couler le sang, encore après une longue suite d'années. En _Albanie_, comme on me dit, ces vengeances personnelles produisent des effets plus terribles encore, & les esprits aigris y sont plus difficiles à appaiser. Dans cette contrée, l'homme le plus doux est capable d'exercer la vengeance la plus barbare: il croit s'acquiter d'un devoir, en comettant un crime, en préférant un honneur chimérique à l'observation des loix, & en s'exposant de propos délibére aux châtimens les plus sévères.
A l'ordinaire, le meurtrier d'un _Morlaque_ bien apparenté, se voit obligé de s'enfuir & de se cacher pendant longtems dans différens endroits. Si par son adresse ou par son bonheur, il parvient à se dérober aux poursuites de ses ennemis, & s'il a trouvé le moyen d'amasser quelque argent, il tâche, après un tems raisonnable, d'obtenir son pardon. Pour traiter des conditions de sa paix, il demande un sauf-conduit, qu'on observe fidellement. Il trouve des médiateurs, qui, à un jour fixé rassemblent les deux familles ennemies. Après quelques préliminaires on introduit le criminel dans le lieu de l'assemblée, où il entre en marchant à quatre, en se traînant par terre, & en tenant pendus à son col les armes, avec lesquelles il a exécuté le meurtre. Pendant qu'il se trouve dans cette position incommode & humiliante, un ou plusieurs des parens présens, font l'éloge du défunt; ce qui rallume quelquefois leur colère, & met la vie du criminel en danger. Dans quelques endroits, les parens du mort menacent le meurtrier, en lui mettant des armes à la gorge, & ne consentent, qu'après beaucoup de resistance, à recevoir le prix du sang répandu. En _Albanie_ ces paix coûtent beaucoup: chez les _Morlaques_ elles se font souvent à peu de fraix: toutes, cependant, se terminent par un bon repas aux dépens du criminel.
§. VII.
_Des talens & des arts des MORLAQUES_.
Une grande vivacité d'esprit, & un génie naturellement entreprenant, font réussir les _Morlaques_ en tout à quoi ils s'appliquent. Bien conduits, ils deviennent d'excellent soldats. Dans la dernière guerre avec la _Porte_, le brave général DELFINO, qui conquît sur les _Turcs_ une partie considérable de la province, les employa dans le service en toute manière, principalement comme grenadiers. Ils réussissent merveilleusement dans la conduite des affaires de commerce, & quoique déjà avancés en âge, ils apprennent avec facilité à lire, à écrire & à calculer. On dit, qu'au commencement de ce siécle, les bergers _Morlaques_ s'occuperent beaucoup de la lecture d'un gros livre de théologie, de morale & d'histoire, compilé par un certain P. DIVCOVICH, & imprimé plusieurs fois à Venise avec leurs caractères _Cyrilliens-Bosniaques_, différens un peu des _Russes_. Il arriva souvent, quand le curé, plus pieux que savant, estropioit dans son prône quelque fait de l'histoire sainte, qu'un des auditeurs s'avisa de crier: _Nie tako_, il n'est pas ainsi. Pour obvier à ce scandale, on prit le parti de ramasser tous les exemplaires de cet ouvrage, qui par cette raison est devenu fort rare en Dalmatie. Leur vivacité d'esprit se montre aussi dans des reparties piquantes. Un _Morlaque_ de _Scign_ se trouvant présent à l'échange des prisonniers après la dernière guerre, vit qu'on rendit plusieurs soldats _Ottomans_ contre un seul officier Vénitiens. Un des députés _Turcs_ dit alors en se moquant, que les Vénitiens lui paroissoient faire un mauvais marché. «Sache, répliqua le _Morlaque_, que mon souverain donne volontiers plusieurs ânes pour un bon cheval».
Malgré les dispositions les plus heureuses pour tout apprendre, les _Morlaques_ ont des connoissances très imparfaites à l'égard de l'agriculture & de l'art de gouverner le bétail. La ténacité à garder les anciennes coutumes, singuliérement propre à cette nation, & le peu de soin qu'on prend à les convaincre des avantages des nouvelles méthodes, ont du produire naturellement cet effet. Ils laissent les bêtes à corne, & à laine, exposées à l'inclémence de l'air, au froid, & souvent à la faim. Leurs charues, & les autres instrumens de labourage paroissent construits dans l'enfance des arts, & ressemblent aussi peu aux nôtres, que les modes du tems de _Triptoleme_ ressemblent à celles du siécle présent. Ils font tant bien que mal, du beurre & des fromages, qui pourroient passer si ce laitage étoit préparé avec moins de malpropreté.
Le métier du tailleur se borne à l'ancienne & invariable coupe des habits, qui se prennent toujours de la même étoffe. Un drap plus étroit ou plus large que de coutume, désoriente un tailleur _Morlaque_, & met en défaut son habileté.
Ils ont quelques idées de l'art de la teinture, & leurs couleurs ne sont nullement à mépriser. Leur noir se fait avec l'écorce du _Frêne_, qu'ils appellent _Jassea_, mise en infusion avec du machefer, qu'ils ramassent dans les atteliers des maréchaux ferrans. Avec du _Pastel sauvage_, séché à l'ombre & bouilli pendant quelques heures, ils obtiennent un beau bleu foncé. Ils tirent le jaune & le brun du _fustet_ [_Scèdano_], appellé par eux _Raci_, & la première de ces couleurs encore du _Fusain_ [_Evonimo_] connu chez eux sous le nom de _Puzzalina_. Ils sont accoûtumés à teindre leurs étoffes à froid.
Presque toutes les femmes _Morlaques_ savent broder & tricoter. Leurs broderies sont assez curieuses, & parfaitement égales des deux côtés de l'étoffe. Elles font un tissu à maille, que les Italiennes ne peuvent imiter, & dont elles se servent pour fabriquer cette espéce de cothurne, appelle _Nazuvka_, qu'elles portent dans leurs _Pappuzze_ & leurs _Oporche_, ou souliers. Dans ces lieux on trouve aussi des métiers pour fabriquer des serges & des toiles grossieres: les femmes cependant y travaillent peu, leurs devoirs domestiques ne leur permettant guères de s'adonner à des travaux sédentaires.
Dans quelques villes, comme à _Verlika_, fleurit la poterie. Les vases travaillés grossiérement, & cuits dans des fourneaux rustiques creusés en terre acquièrent cependant avec le tems une dureté, qui surpasse celle des poteries Italiennes.
§. VIII.
_Des superstitions des MORLAQUES_.
Ces peuples, tant ceux qui sont de l'église Romaine que ceux qui sont de la Grècque, ont par rapport à la religion les idées les plus étranges. L'ignorance des ecclésiastiques qui devroient les éclairer, achève de les entretenir dans des opinions absurdes. Les _Morlaques_ croient avec tant d'obstination, aux sorciers, aux esprits, aux spectres, aux enchantemens, aux sortiléges, comme s'ils étoient convaincus de l'éxistance de ces Etres par mille expériences réitérées. Ils sont persuadés aussi de la vérité des _Vampires_, à qui ils attribuent, comme en _Transylvanie_, le désir de sucer le sang des enfans. Lorsqu'un homme, soupçonné de pouvoir devenir _Vampire_, ou comme ils disent _Vakodlak_, meurt: on lui coupe les jarrets & on lui pique tout le corps avec des épingles; ces deux opérations doivent empêcher le mort de rétourner parmi les vivants. Quelquefois un _Morlaque_ mourant, croyant sentir d'avance une grande soif du sang des enfans, prie ou oblige même ses héritiers à traiter son cadavre en _Vampire_ avant de l'enterrer.
Le plus hardi _Haiduck_ se sauve à toutes jambes à la vue de quelque chose qu'il peut envisager comme un spectre, ou comme un esprit-follet; & de telles apparitions se présentent souvent à des imaginations échauffées, crédules & remplies de préjugés. Ils n'ont aucune honte de ces terreurs, & les excusent par une maxime, qui revient à un vers de PINDARE: «la crainte des esprits, fait fuir même les enfans des dieux». Les femmes _Morlaques_, sont, comme il est naturel, cent fois plus craintives & plus visionaires que les hommes, plusieurs, à force d'entendre dire qu'elles sont sorcières, s'imaginent l'être devenues réellement.
Ces vieilles sorcières, sont censées habiles dans l'art de faire des sortiléges de toute espéce. Un des plus ordinaires, est celui d'ôter le lait aux vaches d'autrui, pour augmenter le lait de leurs propres vaches. Elles exécutent encore des choses plus merveilleuses. On m'a raconté l'histoire d'un jeune homme, à qui deux sorcières enlevèrent, pendant son sommeil, le coeur, pour le manger rôti. Dormant profondément, il ne s'apperçut pas de sa perte; mais en se reveillant il sentit la place du coeur vuide. Un cordelier, couché dans la même chambre & qui ne dormoit pas, vit bien l'opération des deux sorcières, mais, se trouvant enchanté, ne put pas l'empêcher. L'enchantement cessant au réveil du jeune homme, ces ces deux méchantes femmes, après s'être frottées avec un onguent, s'envolèrent. Après leur départ le cordélier, s'empressant de tirer de la braise le coeur moitié rôti, le fit avaler au jeune homme, qui, comme de raison, le sentit tout de suite remis à sa place accoutumée. Ce cordélier raconte souvent cette histoire, & en assure, sous serment, la vérité. Les bonnes gens, qui l'écoutent, n'oseroient soupçonner que le vin a produit cette apparition, & que les deux femmes, dont l'une n'étoit nullement âgée, étoient venues dans la chambre pour autre chose que pour faire des sortiléges. Si ce peuple souffre du mal, causé par ces sorcières, appellées _Ujestize_, il a le remède à portée dans le secours des enchanteresses, connues sous le nom de _Babornize_, qui défont les enchantements, formés par les premières. Un malheureux incrédule, qui douterait de la vérité de ce systême de magie, auroit à craindre le ressentiment des deux pouvoirs opposés.
Entre la communion Romaine & la Grècque règne une haine décidée, que les ministres de ces religions ne cessent de fomenter. Les deux partis racontent, l'un de l'autre, milles anecdotes scandaleuses. Les églises des Latins sont pauvres, mais assez propres: celles des Grècs sont aussi pauvres, & de plus d'une malpropreté honteuse. Dans une ville de la MORLACHIE, j'ai vu un prêtre, assis par terre à la place devant l'église, écouter la confession des femmes qui s'étoient mises à genoux à ses côtés: posture singuliere, qui indique l'innocence des manières de ce bon peuple. Ils marquent aux ministres des autels une vénération profonde, une soumission entière & une confiance sans bornes. Souvent ces ministres traitent militairement leurs ouailles, & les corrigent par des coups de bâton. Sur ce procédé, comme sur les pénitences publiques, ils s'appuyent de l'exemple de l'église primitive.
Les prêtres abusent encore de la crédulité & de la confiance des pauvres Montagnards, en leur vendant chèrement des billets superstitieux & d'autres drogues de cette espéce. Ils écrivent d'une manière singuliere dans ces billets, appelles _Zapiz_, le nom de quelque saint; quelquefois ils en copient d'anciens, en y ajoutant quelque absurdité de leur propre invention. Ils attribuent à ces _Zapiz_ à peu près les mêmes vertus, que les _Basilidens_ attribuèrent à leurs monstrueuses amuletes. Pour se préserver ou pour se guérir de quelques maladies, les Morlaques les portent cousus à leur bonnet: souvent, dans le même but, ils les attachent aux cornes de leur bétail. Le profit considérable, que les prêtres tirent de ces paperasses, les engage à prendre toutes les mésures possibles pour en maintenir le crédit, malgré les fréquentes preuves de leur inutilité, dont ceux, qui s'en servent, ne manquent pas de s'appercevoir. Il est remarquable, que les _Turcs_ même du voisinage accourent pour avoir de ces billets des prêtres Chrétiens; ce qui augmente encore le débit de cette marchandise.
Un autre point de la superstition Morlaque; qui cependant n'est pas entièrement inconnue parmi le peuple en Italie, c'est une vertu particulière contre l'épilepsie & plusieurs maladies, attribuée aux médailles de cuivre & d'argent du Bas-Empire, ou aux monnoyes Vénitiennes du moyen âge, qui passent généralement pour être des médailles de _Sainte Hélene_. Ils attribuent la même vertu aux monnoyes Hongroises, appellées _Petizze_, quand leur revers représente la _Sainte Vierge_, portant l'enfant Jésus sur le bras droit.
Les _Turcs_ voisins, qui portent dévotement ces zapiz superstitieux, & qui présentent des offrandes, ou font dire la messe, devant les images de la sainte Vierge (actions surement contraires aux préceptes de l'Alcoran), tombent dans une contradiction manifeste, en ne voulant pas répondre au salut, usité parmi les habitans des bords de la mer, _buaglian Issus_; loué soit Jésus. Par cette raison les voyageurs vers les frontières se saluent réciproquement, en disant, _buaglian Bog_, Dieu soit loué.
§. IX.
_Des manières des MORLAQUES_.
L'innocence de la liberté, naturelle aux peuples pasteurs, se conservent en _Morlachie_; où l'on en observe, au moins, des vestiges frapants dans les endroits éloignés des côtés maritimes. La cordialité n'y est gênée par aucuns égards, & elle se montre à découvert sans distinction des circonstances. Une belle fille _Morlaque_ rencontre en chemin un compatriote, & l'embrasse affectueusement sans penser à mal. J'ai vu les femmes, les filles, les jeunes gens, & les vieillards, se baiser tous entre eux, à mésure qu'ils s'assembloient sur la place de l'église; en sorte que toute une ville paroissoit composée d'une seule famille. Cent fois j'ai observé la même chose aux marchés des villes, où les _Morlaques_ viennent vendre leurs denrées.
Les jours de fête, outre le baiser, ils se permettent encore de certaines libertés, que nous trouverions peu décentes: mais qu'ils ne regardent pas comme telles, en disant, que ce sont des badinages sans conséquence. Par ces badinages, cependant, commencent à l'ordinaire leurs amours, qui, quand les amants sont d'accord, finissent, souvent par des enlèvemens. Il arrive rarement qu'un _Morlaque_ déshonore une fille, ou l'enlève contre sa volonté. Dans un cas semblable, elle seroit surement une belle défense, puisque dans ces pays le sexe cède de peu aux hommes en force & en courage. Presque toujours une fille fixe elle-même l'heure & le lieu de son enlèvement. Elle le fait pour se délivrer d'une foule d'amants, auxquels elle a donné peut-être des promesses, ou desquels elle a reçu quelques présens galans, comme une bague de laiton, un petit couteau, ou telle autre bagatelle.
Les femmes _Morlaques_ prennent quelque soin de leurs personnes pendant qu'elles sont libres: mais, après le mariage, elles s'abandonnent tout de suite à la plus grande malpropreté; comme si elles voulurent justifier le mépris avec lequel leurs maris les traitent. Il ne faut pas s'attendre, cependant, à des émanations douces à l'approche des filles _Morlaques_: elles ont la coûtume d'oindre leurs cheveux avec du beurre, qui, devenu rance; exhale, même de loin, l'odeur la plus détestable.
§. X.
_De l'habillement des femmes_.
Les habits des femmes _Morlaques_ varient suivant les districts, & paroissent toujours singuliers aux yeux d'un étranger. La parure des filles diffère de celles des femmes mariées, en ce que les premières portent sur leur tête des ornemens bizarres, au lieu que les dernieres n'osent se coëffer que d'un mouchoir noué, blanc ou en couleur. Ces filles mettent un bonnet d'écarlate, d'où descend à l'ordinaire jusqu'aux épaules un voile, comme une marque de leur virginité. Si ce bonnet est garni de plusieurs médailles, parmi lesquelles se trouvent souvent de précieuses antiques; d'ouvrages de filogramme, comme des pendants d'oreilles, & de chaînes d'argent, terminées par des croissans: les plus hupées se croyent assez parées. Quelques-unes y mettent encore des verres colorés, montés en argent. Les pauvres portent ce bonnet sans ornemens, ou garni seulement de coquillages étrangers, de boules de verres enfilées, ou de quelques pièces rondes d'étain, un principal mérite de ces bonnets, & par quoi les plus élégantes _Morlaques_ montrent leur bon goût, c'est celui de fixer les yeux par le brillant des ornemens, & de faire du bruit au moindre mouvement de tête. Dans quelques endroits, elles plantent sur ces bonnets, des houpes de plumes teintes, qui ressemblent à deux cornes; dans d'autres elles y mettent des pannaches de verre filé, ou des bouquets de fleurs artificielles; achetées dans les villes maritimes. On voit, dans cette variété d'ornemens fantasques & barbares, percer quelquefois une étincelle de goût & de génie.
Leurs chemises, déstinées pour les jours de fête, sont brodées en soye rouge, souvent même en or. Elles travaillent elles-mêmes ces chemises en menant paître les troupeaux; & l'exactitude, avec laquelle elles font cette broderie, en marchant & sous métier, est réellement surprenante. Ces chemises se ferment au cou par deux crochets, nommés _Maite_, & elles sont ouvertes sur la poitrine comme celles des hommes.