Les Xipéhuz

Part 2

Chapter 23,529 wordsPublic domain

Du phénomène de la procréation même, j’ai peu à dire; mais ce peu est caractéristique. D’abord, cette procréation se produit quatre fois l’an, un peu avant les équinoxes et les solstices, et seulement par les nuits très pures. Les Xipéhuz se réunissent par groupes de trois, et ces groupes, graduellement, finissent par n’en former qu’un seul étroitement amalgamé et disposé en ellipse très longue. Ils restent ainsi toute la nuit, et le matin jusqu’à l’ascension maximum du Soleil. Lorsqu’ils se séparent, on voit s’élever dans l’air des formes vagues, vaporeuses et _énormes_. Ces formes se condensent lentement, se rapetissent, se transforment au bout de dix jours en cônes ambrés, considérablement plus grands encore que les Xipéhuz adultes. Il faut deux mois et quelques jours pour qu’elles atteignent leur maximum de développement, c’est-à-dire de rétrécissement. Au bout de ce temps, elles deviennent semblables aux autres êtres de leur règne, de couleurs et de formes variables selon l’heure, le temps et le caprice individuel. Quelques jours après leur développement ou rétrécissement intégral, les frontières d’action s’élargissent. C’était, naturellement, un peu avant ce moment redoutable que je pressais les flancs de mon bon Kouath, afin d’aller établir mon campement plus loin.

Si les Xipéhuz ont des sens, c’est ce qu’il n’est pas possible d’affirmer. Ils possèdent certainement des appareils qui leur en tiennent lieu.

La facilité avec laquelle ils perçoivent à de grandes distances la présence des animaux, mais surtout celle de l’homme, annonce évidemment que leurs organes d’investigation valent au moins nos yeux. Je ne leur ai jamais vu confondre un végétal et un animal, même en des circonstances où j’aurais très bien pu commettre cette erreur, trompé par la lumière sub-branchiale, la couleur de l’objet, sa position. La circonstance de s’employer à vingt pour consumer un gros animal, alors qu’un seul s’occupe de la calcination d’un oiseau, prouve une entente correcte des proportions, et cette entente paraît plus parfaite si l’on observe qu’ils se mettent dix, douze, quinze, toujours en raison de la grosseur relative de la carcasse. Un meilleur argument encore en faveur soit de l’existence d’organes analogues à nos sens, soit de leur intelligence, est la façon dont ils agirent en attaquant nos tribus, car ils s’attachèrent peu ou point aux femmes et aux enfants, tandis qu’ils pourchassaient impitoyablement les guerriers.

Maintenant,—question la plus importante,—ont-ils un langage? Je puis répondre à ceci sans la moindre hésitation: «Oui, ils ont un langage.» Et ce langage se compose de signes parmi lesquels j’en ai pu même déchiffrer quelques-uns.

Supposons, par exemple, qu’un Xipéhuz veuille parler à un autre. Pour cela, il lui suffit de diriger les rayons de son étoile vers le compagnon, ce qui est toujours perçu instantanément. L’appelé, s’il marche, s’arrête, attend. Le parleur, alors, trace rapidement, sur la surface même de son interlocuteur,—et il n’importe de quel côté—une série de courts caractères lumineux, par un jeu de rayonnement toujours émanant de la base, et ces caractères restent un instant fixés, puis s’effacent.

L’interlocuteur, après une courte pause, répond.

Préliminairement à toute action de combat ou d’embuscade, j’ai toujours vu les Xipéhuz employer les caractères suivants:

Lorsqu’il était question de moi,—et il en était souvent question, car ils ont tout fait pour nous exterminer, mon brave Kouath et moi,—les signes

ont été invariablement échangés,—parmi d’autres, comme le mot ou la phrase

donné ci-dessus. Le signe d’appel ordinaire était

et il faisait accourir l’individu qui le recevait. Lorsque tous les Xipéhuz étaient invités à une réunion générale, je n’ai jamais failli à observer un signal de cette forme

représentant la triple apparence de ces êtres.

Les Xipéhuz ont d’ailleurs des signes plus compliqués, se rapportant non plus à des actions similaires aux nôtres, mais à un ordre de choses complètement extra-humain, et dont je n’ai rien pu déchiffrer. On ne peut entretenir le moindre doute relativement à leur faculté d’échanger des _idées_ d’un ordre abstrait, probablement équivalentes aux idées humaines, car ils peuvent rester longtemps immobiles à ne faire rien autre chose que converser, ce qui annonce de véritables accumulations de pensées.

Mon long séjour près d’eux avait fini, malgré les métamorphoses (dont les lois varient pour chacun, faiblement sans doute, mais avec des caractéristiques suffisantes pour un épieur opiniâtre), par me faire connaître plusieurs Xipéhuz d’une façon assez intime, par me révéler des particularités sur les différences individuelles.... dirais-je sur les caractères? J’en ai connu de taciturnes, qui, quasi-jamais, ne traçaient une parole; d’expansifs qui écrivaient de véritables discours; d’attentifs, de jaseurs qui parlaient ensemble, s’interrompaient les uns les autres. Il y en avait qui aimaient à se retirer, à vivre solitaires; d’autres recherchaient évidemment la société; des féroces chassaient perpétuellement les fauves, les oiseaux, et des miséricordieux souvent épargnaient les animaux, au contraire, les laissaient vivre en paix. Tout cela n’ouvre-t-il pas à l’imagination une gigantesque carrière? ne porte-t-il pas à imaginer des diversités d’aptitudes, d’intelligence, de forces analogues à celles de la race humaine?

Ils pratiquent l’éducation. Que de fois j’ai observé un vieux Xipéhuz, assis au milieu de très jeunes, leur rayonnant des signes que ceux-ci lui répétaient ensuite l’un après l’autre, et qu’il leur faisait recommencer quand la répétition en était imparfaite!

Ces leçons étaient bien merveilleuses à mes yeux, et de tout ce qui concerne les Xipéhuz, il n’est rien qui m’ait si souvent tenu attentif, rien qui ait plus préoccupé mes soirs d’insomnie. Il me semblait que c’était là, dans cette aube de la race, que le voile du mystère pouvait s’entr’ouvrir, là que quelque idée simple, primitive, jaillirait peut-être, éclairerait pour moi un recoin de ces profondes ténèbres. Non, rien ne m’a rebuté; j’ai, des années durant, assisté à cette éducation, j’ai essayé des interprétations innombrables. Que de fois j’ai cru y saisir comme une fugitive lueur de la nature essentielle des Xipéhuz, une lueur extra-sensible, une pure abstraction, et que, hélas! mes pauvres facultés noyées de chair ne sont jamais parvenues à poursuivre!

J’ai dit plus haut que j’avais cru longtemps les Xipéhuz immortels. Cette croyance ayant été détruite à la vue des morts violentes arrivées à la suite des rencontres entre Xipéhuz, je fus naturellement amené à chercher leur point vulnérable et m’appliquai chaque jour, depuis lors, à trouver des moyens destructifs, car les Xipéhuz croissaient en nombre tellement, qu’après avoir débordé la forêt de Kzour au sud, au nord, à l’ouest, ils commençaient à empiéter les plaines du côté du levant. Hélas! en peu de cycles ils auraient dépossédé l’homme de sa demeure terrestre.

Donc, je m’armai d’abord d’une fronde, et, dès qu’un Xipéhuz sortait de la forêt, à portée, je le visais et lui lançais ma pierre. Je n’obtins ainsi aucun résultat, quoique j’eusse atteint l’ensemble des individus visés à toutes les parties de leur surface, même au point lumineux. Ils paraissaient d’une insensibilité parfaite à mes atteintes et nul d’entre eux ne s’est jamais détourné pour éviter un de mes projectiles. Après un mois d’essai il fallut bien m’avouer que la fronde ne pouvait rien contre eux, et j’abandonnai cette arme.

Je pris l’arc. Aux premières flèches que je lançai, je découvris chez les Xipéhuz un sentiment de crainte très vive, car ils se détournèrent, se tinrent hors de portée, m’évitèrent tant qu’ils purent. Pendant huit jours, je tentai vainement d’en atteindre un. Le huitième jour, un parti Xipéhuz, emporté je pense par son ardeur chasseresse, passa assez près de moi en poursuivant une belle gazelle. Je lançai précipitamment quelques flèches, _sans aucun effet apparent_, et le parti se dispersa, moi les pourchassant et dépensant mes munitions. Je n’eus pas sitôt tiré la dernière flèche que tous revinrent à grande vitesse de différents côtés, me cernèrent aux trois quarts, et j’aurais perdu là l’existence sans la prodigieuse vélocité du vaillant Kouath.

Cette aventure me laissa plein d’incertitudes et d’espérances; je passai toute la semaine inerte, perdu dans le vague et la profondeur de mes méditations, dans un problème excessivement passionnant, subtil, propre à faire fuir le sommeil, et qui, tout à la fois, m’emplissait de souffrance et de plaisir. Pourquoi les Xipéhuz craignaient-ils mes flèches? Pourquoi, d’autre part, dans le grand nombre de projectiles dont j’avais atteint ceux de la chasse, aucun n’avait-il produit d’effet? Ce que je savais de l’intelligence de mes ennemis ne permettait pas l’hypothèse d’une terreur sans cause. Tout, au contraire, me forçait à supposer que la _flèche_, lancée dans des conditions particulières, devait être contre eux une arme redoutable. Mars quelles étaient ces conditions? Quel était le point vulnérable des Xipéhuz? Et brusquement la pensée me vint que c’était l’_étoile_ qu’il fallait atteindre. Une minute j’en eus la certitude, une certitude passionnée, aveugle. Puis le doute froid vint. De la fronde, plusieurs fois, n’avais-je pas visé, touché ce but? Pourquoi la flèche serait-elle plus heureuse que la pierre?...

Or, c’était nuit, l’incommensurable abîme, ses lampes merveilleuses épandues par-dessus la terre. Et moi, la tête dans les mains, je rêvais, le cœur plus ténébreux que la nuit.

Un lion se mit à rugir, des chacals passèrent dans la plaine, et de nouveau la petite lumière d’espérance m’éclaira. Je venais de penser que le caillou de la fronde était relativement gros et l’étoile des Xipéhuz si minuscule! Peut-être, pour agir, fallait-il aller profond, percer d’une pointe aiguë, et alors leur terreur devant la flèche s’expliquait!

Cependant Wéga tournait lentement sur le pôle, l’aube était proche, et la lassitude, pour quelques heures, endormit dans mon crâne le monde de l’esprit.

Les jours suivants, armé de l’arc, je fus constamment à la poursuite des Xipéhuz, aussi loin dans leur enceinte que la sagesse le permettait. Mais tous évitèrent mon attaque, se tenant au loin, hors de portée. Il ne fallait pas songer à se mettre en embuscade, leur mode de perception leur permettant de constater ma présence à travers les obstacles.

Vers la fin du cinquième jour, il se produisit un événement qui, à lui seul, prouverait que les Xipéhuz sont des êtres faillibles à la fois et perfectibles comme l’homme. Ce soir-là, au crépuscule, un Xipéhuz s’approcha délibérément de moi, avec cette, vitesse constamment accélérée qu’ils affectionnent pour l’attaque. Surpris, le cœur palpitant, je bandai mon arc. Lui, s’avançait toujours, pareil à une colonne de turquoise dans le soir naissant, arrivait presque à portée. Puis, comme je m’apprêtais à lancer ma flèche, je le vis, avec stupéfaction, se retourner, cacher son étoile, sans cesser de progresser vers moi. Je n’eus que le temps de mettre Kouath au galop, de me dérober à l’atteinte de ce redoutable adversaire.

Or, cette simple manœuvre, à laquelle aucun Xipéhuz n’avait paru songer auparavant, outre qu’elle démontrait, une fois de plus, l’invention personnelle, l’individualité chez l’ennemi, suggérait deux idées: la première, c’est que j’avais chance d’avoir raisonné juste relativement à la vulnérabilité de l’étoile xipéhuze; la seconde, moins encourageante, c’est que la même tactique, si elle était adoptée par tous, allait rendre ma tâche extraordinairement ardue, peut-être impossible.

Cependant, après avoir tant fait que d’arriver à connaître la vérité, je sentis grandir mon courage devant l’obstacle et j’osai espérer de mon esprit la subtilité nécessaire pour le renverser[2].

[1] Le Kensington Muséum, à Londres, et M. Dessault lui-même possèdent quelques débris minéraux, en tout semblables à ceux décrits pur Bakhoûn, que l’analyse chimique a été _impuissante_ à _décomposer_ et à _combiner_ avec d’autres substances, et qui ne peuvent, en conséquence, entrer dans aucune nomenclature des corps connus.

[2] Aux chapitres suivants, où le mode est généralement narratif, je serre de près la traduction littérale de M. Dessault, sans pourtant m’astreindre à la fatigante division en versets ni aux répétitions inutiles.

VI

SECONDE PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN

Je retournai dans ma solitude. Anakhre, troisième fils de ma femme Tepaï, était un puissant constructeur d’armes. Je lui ordonnai de tailler un arc de portée extraordinaire. Il prit une branche de l’arbre Waham, dure comme le fer, et l’arc qu’il en tira était quatre fois plus puissant que celui du pasteur Zankann, le plus fort archer des mille tribus. Nul homme vivant n’aurait pu le tendre. Mais j’avais imaginé un artifice et Anakhre, avant travaillé selon ma pensée, il se trouva que l’arc immense pouvait être tendu et détendu par une femme débile.

Or, j’avais toujours été expert à lancer le dard et la flèche, et en quelques jours j’appris à connaître si parfaitement l’arme construite par mon fils Anakhre que je ne manquais aucun but, fût-il menu comme la mouche ou vif comme le faucon.

Tout cela fait, je retournai vers Kzour, monté sur Kouath aux yeux de flamme, et je recommençai à roder autour du domaine des ennemis de l’homme. Pour leur inspirer confiance, je tirai beaucoup de flèches avec mon arc habituel, à chaque fois qu’un de leurs partis approchait de la frontière, et mes flèches tombaient beaucoup en deçà d’eux. Ils apprirent ainsi à connaître la portée exacte de l’arme, et par là à se croire absolument hors de péril à des distances fixes. Pourtant, une défiance leur restait, qui les rendait mobiles, capricieux, tant qu’ils n’étaient pas sous le couvert de la forêt, et leur faisait dérober leurs étoiles à ma vue.

A force de patience, je lassai leur inquiétude, et, au sixième matin, une troupe vint se poster en face de moi, sous un grand arbre à châtaignes, à trois portées d’arc communes. Ils n’y furent pas sitôt que j’envoyai une nuée de flèches inutiles. Alors, leur vigilance s’endormit de plus en plus et leurs allures devinrent aussi libres qu’aux premiers temps de mon séjour.

C’était l’heure décisive. Ma poitrine grondait si fort que, d’abord, je me sentis sans puissance. J’attendis, car d’une seule flèche dépendait le formidable avenir. Si celle-là faillait d’aller au but marqué, plus jamais peut-être les Xipéhuz ne se prêteraient à mon expérimentation, et alors comment savoir s’ils sont accessibles aux coups de l’homme?

Cependant, minute à minute, l’être de volonté triompha, fit taire la poitrine, fit souples et forts les membres et tranquille la prunelle. Alors, lent, je levai l’arc d’Anakhre. Là-bas, au loin, un grand cône d’émeraude se tenait immobile dans l’ombre de l’arbre; son étoile éclatante se tournait vers moi. L’arc énorme se tendit; dans l’espace, sifflante, partit la flèche véloce ... et le Xipéhuz, atteint, _tomba, se condensa, se pétrifia_.

Le cri sonore du triomphe jaillit de ma poitrine. Étendant les bras, dans l’extase, je remerciai l’Unique.

Ainsi donc ils étaient vulnérables à l’arme humaine, ces épouvantables Xipéhuz! Ainsi donc on pouvait espérer les détruire!

Maintenant, sans crainte, je la laissai gronder, ma poitrine, je la laissai battre, la musique d’allégresse, moi qui avais tant désespéré du futur de ma race, moi qui, sous la course des constellations, sous le bleu cristal de l’abîme, avais sombrement calculé qu’en deux siècles le vaste monde aurait senti craquer toutes ses limites devant l’invasion xipéhuze. Et pourtant, quand elle revint, la superbe, l’aimée, la pensive, la Nuit, il tomba une ombre sur ma béatitude, le chagrin que l’homme et le Xipéhuz ne pussent pas coexister, que la vie de l’un dût être la farouche condition de l’anéantissement de l’autre.

_LIVRE DEUXIÈME_

VII

TROISIÈME PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN

I

Les prêtres, les vieillards et les chefs ont, dans l’émerveillement, écouté mon récit; jusqu’au fond des solitudes les coureurs sont allés répéter la bonne nouvelle. Le grand Conseil a ordonné aux guerriers de se réunir à la sixième lune de l’an vingt-deux mille six cent et quarante-neuf, dans la plaine de Mehour-Asar, et les prophètes ont prêché la guerre sacrée. Plus de cent mille guerriers Zahelals sont accourus; un grand nombre de combattants des races étrangères, Dzoums, Sahrs, Khaldes, attirés par la renommée, sont venus s’offrir à la grande nation.

Kzour a été cerné d’un décuple rang d’archers, mais les flèches ont toutes échoué devant la tactique xipéhuze, et des guerriers imprudents, en grand nombre, ont péri.

Alors, pendant plusieurs semaines, une grande terreur a prévalu parmi les hommes ...

Le troisième jour de la huitième Lune, armé d’un couteau à pointe fine, j’ai annoncé aux peuples innombrables que j’allais seul combattre les Xipéhuz dans l’espérance de détruire la défiance qui commençait à naître contre la vérité de mon récit.

Mes fils Loûm, Demja, Anakhre, se sont violemment opposés à mon projet et ont voulu prendre ma place. Et Louma dit: «Tu ne peux pas y aller, car, toi mort, tous croiraient les Xipéhuz invulnérables, et la race humaine périrait.»

Demja, Anakhre et beaucoup de chefs ayant prononcé les mêmes paroles, j’ai trouvé ces raisons justes et je me suis retiré.

Alors, Loûm, s’étant emparé de mon couteau à manche de corne, a passé la frontière mortelle et les Xipéhuz sont accourus. L’un d’eux, beaucoup plus rapide que les autres, allait l’atteindre, mais Loûm, plus subtil que le léopard, s’écarta, tourna le Xipéhuz, puis d’un bond géant, le rejoignit, darda la pointe aiguë.

Les peuples immobiles virent _crouler, se condenser, se pétrifier_ l’adversaire. Cent mille voix montèrent dans le matin bleu, et déjà Loûm revenait, franchissait la frontière. Son nom glorieux circulait à travers les armées.

II

PREMIÈRE BATAILLE

L’an du monde 22649, le septième jour de la huitième lune.

A l’aube, les cors ont sonné; les lourds marteaux ont frappé les cloches d’airain pour la grande bataille. Cent buffles noirs, deux cents étalons ont été immolés par les prêtres, et mes cinquante fils ont avec moi prié l’Unique.

La planète du soleil s’est engloutie dans l’aurore rouge, les chefs ont galopé au front des armées, la clameur de l’attaque s’est élargie avec la course impétueuse de cent mille combattants.

La tribu de Nazzum a, la première, abordé l’ennemi et le combat a été formidable. Impuissants d’abord, fauchés par les coups mystérieux, bientôt les guerriers ont connu l’art de frapper les Xipéhuz et de les anéantir. Alors, toutes les nations, Zahelals, Dzoums, Sahrs, Khaldes, Xisoastres, Pjarvanns, grondantes connue les océans, ont envahi la plaine et la forêt, partout cerné les silencieux adversaires.

Pendant longtemps toute la bataille a été un chaos; les messagers continuellement venaient apprendre aux prêtres que les hommes périssaient par centaines, mais que leur mort était vengée.

A l’heure brûlante, mon fils Sourdar aux pieds agiles, dépêché par Loûm, est venu me dire que, pour chaque Xipéhuz anéanti, il périssait douze des nôtres. J’ai eu l’âme noire et le cœur sans force, puis mes lèvres ont murmuré:

—Qu’il en soit comme le veut le seul Père!

Et m’étant rappelé le dénombrement des guerriers, qui donnait le chiffre de cent et quarante mille; sachant que les Xipéhuz s’élevaient à quatre mille environ, je pensai que plus du tiers de la vaste armée périrait, mais que la terre serait à l’homme. Or, il aurait pu se faire que l’armée n’y suffît pas:

—C’est donc une victoire! murmurai-je tristement.

Mais comme je songeais à ces choses, voilà que la clameur de la bataille fit trembler plus fort la forêt, puis de tous les côtés les guerriers reparurent et tous, avec des cris de détresse, s’enfuyaient vers la frontière de Salut.

Alors je vis les Xipéhuz déboucher à l’Orée, non plus séparés les uns des autres, comme au matin, mais unis par vingtaines, circulairement, leurs feux tournés à l’intérieur des groupes. Dans cette position, invulnérables, ils avançaient sur nos guerriers impuissants, et les massacraient épouvantablement.

C’était la débâcle, et terrible. Les plus hardis combattants ne songeaient qu’à la fuite. Pourtant, malgré le deuil qui s’élargissait sur mon âme, j’observai patiemment les péripéties fatales, dans l’espoir de trouver quelque remède au fond même de l’infortune, car souvent le venin et l’antidote habitent côte à côte.

De cette confiance dans la réflexion, le destin me récompensa par deux découvertes. Je remarquai, premièrement, aux places où nos tribus étaient en grandes multitudes et les Xipéhuz en petit nombre, que la tuerie, d’abord incalculable, se _ralentissait_ à mesure, que les coups de l’ennemi portaient de _moins en moins_, beaucoup de frappés se relevant après un bref étourdissement, et les plus robustes finissant même par résister complètement au choc, par continuer la fuite après des atteintes répétées. Le même phénomène se renouvelant en divers points du champ de bataille, j’osai hardiment conclure que les Xipéhuz se fatiguaient, que leur puissance de destruction ne dépassait pas une certaine limite.

La seconde remarque, qui complétait merveilleusement la première, me fut fournie par un groupe de Khaldes. Ces pauvres gens, entourés de tous côtés par l’ennemi, perdant confiance dans leurs courts couteaux, arrachèrent des arbustes et s’en firent des massues à l’aide desquelles ils essayèrent de se frayer un passage. A ma grande surprise, leur tentative réussit. Je vis des Xipéhuz par douzaines perdre l’équilibre sous les coups, et environ la moitié des Khaldes s’échapper par la trouée ainsi faite, mais, chose singulière, ceux qui, au lieu d’arbustes, se servirent d’instruments d’airain (ainsi qu’il advint à quelques chefs), ceux-là se tuèrent eux-mêmes en frappant l’ennemi. Il faut encore remarquer que les coups de massue ne firent pas de mal sensible aux Xipéhuz, car ceux qui étaient tombés se relevèrent promptement et reprirent la poursuite. Je n’en considérai pas moins ma double découverte comme d’une extrême importance pour les luttes futures.

Cependant, la débâcle continuait. La terre retentissait de la fuite des vaincus; avant le soir, il ne restait plus dans les limites xipéhuzes que nos morts et quelques centaines de combattants montés aux arbres. De ces derniers, le sort fut terrible, car les Xipéhuz les brûlèrent vivants en convergeant mille feux dans les branchages qui les abritaient. Leurs cris effroyables retentirent pendant des heures sous le grand firmament.

III

BAKHOUN ÉLU

Le lendemain, les peuples firent le dénombrement des survivants. Il se trouva que la bataille coûtait neuf mille hommes environ; une évaluation sage porta la perte des Xipéhuz à six cents. De sorte que la mort de chaque ennemi avait coûté quinze existences humaines.