Part 1
J.-H. ROSNY
LES XIPÉHUZ
PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE XV, RUE DE L’ÉCHAUDÉ — SAINT-GERMAIN, XV
M DCCC XCVI
Tous droits réservés
_LIVRE PREMIER_
I
LES FORMES
C’était mille ans avant le massement civilisateur d’où surgirent plus tard Ninive, Babylone, Ecbatane.
La tribu nomade de Pjehou, avec ses ânes, ses chevaux, son bétail, traversait la forêt farouche de Kzour, vers le crépuscule du soir, dans l’océan de la mer oblique. Le chant du déclin s’enflait, planait, descendait des nichées harmonieuses.
Tout le monde étant très las, on se taisait, en quête d’une belle clairière où la tribu pût allumer le feu sacré, faire le repas du soir, dormir à l’abri des brutes, derrière la double rampe de brasiers rouges.
Les nues s’opalisèrent, les contrées polychromes vaguèrent aux quatre horizons, les dieux nocturnes soufflèrent le chant berceur, et la tribu marchait encore. Un éclaireur reparut au galop, annonçant la clairière et l’onde, une source pure.
La tribu poussa trois longs cris; tous allèrent plus vite: des rires puérils s’épanchèrent; les chevaux et les ânes mêmes, accoutumés à reconnaître l’approche de la halte d’après le retour des coureurs et les acclamations des nomades, fièrement dressaient l’encolure.
La clairière apparut. La source charmante y trouait sa route entre des mousses et des arbustes. Une fantasmagorie se montra aux nomades.
C’était d’abord un grand cercle de cônes bleuâtres, translucides, la pointe en haut, chacun du volume à peu près de la moitié d’un homme. Quelques raies claires, quelques circonvolutions sombres, parsemaient leur surface; tous avaient vers la base une étoile éblouissante comme le soleil à la moitié du jour. Plus loin, aussi excentriques, des strates se posaient verticalement, assez semblables à de l’écorce de bouleau et madrés d’ellipses versicolores. Il y avait encore, de ci, de là, des Formes quasi-cylindriques, variées d’ailleurs, les unes minces et hautes, les autres basses et trapues, toutes de couleur bronzée, pointillées de vert, toutes possédant, comme les strates, le caractéristique point de lumière.
La tribu regardait, ébahie. Une superstitieuse crainte figeait les plus braves, grossissante encore quand les Formes se prirent à onduler dans les ombres grises de la clairière. Et soudain les étoiles tremblant, vacillant, les cônes s’allongèrent, les cylindres et les strates bruissèrent comme de l’eau jetée sur une flamme, tous progressant vers les nomades avec une vitesse accélérée.
Toute la tribu, dans l’ensorcellement de ce prodige, ne bougeait point, continuait à regarder. Les Formes abordèrent. Le choc fut épouvantable. Guerriers, femmes, enfants, par grappes, croulaient sur le sol de la forêt, mystérieusement frappés comme du glaive de la foudre. Alors, aux survivants, la ténébreuse terreur rendit la force, les ailes de la fuite agile. Et les Formes, massées d’abord, ordonnées par rangs, s’éparpillèrent autour de la tribu, impitoyablement attachées aux fuyards. L’affreuse attaque, pourtant, n’était pas infaillible, tuait les uns, étourdissait les autres, jamais ne blessait. Quelques gouttes rouges jaillissaient des narines, des yeux, des oreilles des agonisants, mais les autres, intacts, bientôt se relevaient, reprenaient la course fantastique dans le blémissement crépusculaire.
Quelle que fût la nature des Formes, elles agissaient à la façon des êtres, nullement à la façon des éléments, ayant comme des êtres l’inconstance et la diversité des allures, choisissant évidemment leurs victimes, ne confondant pas les nomades avec les plantes ni même les animaux.
Bientôt les plus véloces fuyards perçurent qu’on ne les poursuivait plus. Épuisés, déchirés, ils osèrent se retourner enfin vers le prodige. Au loin, entre les troncs noyés d’ombre, continuait la poursuite resplendissante. Et les Formes, de préférence, pourchassaient, massacraient les guerriers, souvent dédaignaient les faibles, la femme, l’enfant.
Ainsi, à distance, dans la nuit toute venue, la scène était plus surnaturelle, plus écrasante aux cerveaux barbares. Les guerriers allaient recommencer la fuite. Une observation capitale les arrêta: c’est que, guerriers, femmes ou enfants, les _Formes abandonnaient la poursuite au-delà d’une limité fixe_. Et, quelque lasse, impotente que fût la victime, même évanouie, dès que cette frontière idéale était franchie, tout péril aussitôt cessait.
Cette très rassurante remarque, bientôt confirmée par cinquante faits, tranquillisa les nerfs frénétiques des fuyards. Ils osèrent attendre leurs compagnons, leurs femmes, leurs pauvres petits échappés à la tuerie. Même, un d’eux, leur héros, abruti d’abord, effaré par le surhumain de l’aventure, retrouva le souffle de sa grande âme, alluma un foyer, emboucha la corne de buffle pour guider les fugitifs.
Alors, un à un, vinrent les misérables. Beaucoup, éclopés, se traînaient sur les mains. Des femmes-mères, avec l’indomptable force maternelle, avaient gardé, rassemblé, porté le fruit de leurs entrailles à travers la mêlée hagarde. Et beaucoup d’ânes, de chevaux, de bétail, revinrent, moins affolés que les hommes.
Nuit lugubre, passée dans le silence, sans sommeil, où les guerriers sentirent continuellement trembler leurs vertèbres. Mais l’aube vint, s’insinua pâle à travers les gros feuillages, puis la fanfare aurorale, de couleurs, d’oiseaux retentissants, exhorta à vivre, à rejeter les terreurs de la Ténèbre.
Le Héros, le chef naturel, rassemblant la foule par groupes, commença le dénombrement de la tribu. La moitié des guerriers, deux cents, manquait, avait probablement succombé. Beaucoup moindre était la perte des femmes et presque nulle celle des enfants.
Quand ce dénombrement fut terminé, qu’on eut rassemblé les bêtes de somme (peu manquaient, par la supériorité de l’instinct sur la raison pendant les débâcles,) le Héros disposa la tribu suivant l’arrangement accoutumé, puis, ordonnant de l’attendre, seul, pâle, il se dirigea vers la clairière. Nul, même de loin, n’osa le suivre.
Il se dirigea là où les arbres s’espaçaient largement, dépassa légèrement la limite observée la veille et regarda.
Au loin, dans la transparence fraîche du matin, coulait la jolie source; sur les bords, réunie, la troupe fantastique des Formes resplendissait. Leur couleur avait varié. Les cônes étaient plus compacts, leur teinte turquoise avant verdi, les Cylindres se nuaient de violet et les Strates ressemblaient à du cuivre vierge. Mais chez toutes, l’étoile pointait ses rayons qui, même à la lumière diurne, éblouissaient.
La métamorphose s’étendant aux contour des fastamagoriques Entités, des cônes tendaient à s’élargir en cylindres, des cylindres se déployaient, tandis que des strates se curvaient partiellement.
Mais, comme la veille, tout à coup les Formes ondulèrent, leurs Étoiles se prirent à palpiter; le Héros, lentement, repassa la frontière de Salut.
II
EXPÉDITION HIÉRATIQUE
La tribu de Pjehou s’arrêta à la porte du grand Tabernacle nomade où les chefs seuls entrèrent. Dans le fond rempli d’astres, sous l’image mâle du Soleil, se tenaient les trois grands-prêtres. Plus bas qu’eux, sur les degrés dorés, les douze sacrificateurs inférieurs.
Le Héros s’avança, dit au long la terrifique aventure de la forêt de Kzour, que les prêtres écoutaient, très graves, étonnés, sentant un amoindrissement de leur puissance devant cette aventure extra-humaine.
Le suprême grand-prêtre exigea que la tribu offrît douze taureaux, sept onagres, trois étalons au Soleil. Il reconnut aux Formes les attributs divins, et, après les sacrifices, résolut une expédition hiératique. Tous les prêtres, tous les chefs de la nation zahelal, devaient y assister.
Et des messagers parcoururent les monts et les plaines à cent lieues autour de la place où s’éleva plus tard l’Ecbatane des mages. Partout la ténébreuse histoire faisait se dresser le poil des hommes, partout les chefs obéirent précipitamment à l’appel sacerdotal.
Un matin d’automne, le Mâle perça les nues, inonda le Tabernacle, atteignit l’autel où fumait un cœur saignant de taureau. Les grands-prêtres, les immolateurs, cinquante chefs de tribu, poussèrent le cri triomphal. Cent mille nomades, au dehors, foulant la rosée fraîche, répétèrent la clameur, tournant leurs têtes tannées vers la prodigieuse forêt de Kzour mollement frissonnante. Le présage était favorable.
Alors, les prêtres en tête, tout un peuple marcha à travers les bois. Dans l’après-midi, vers trois heures, le héros de Pjehou arrêta la multitude. La grande clairière roussie par l’automne, un flot de feuilles mortes cachant ses mousses, s’étendait avec majesté; sur les bords de la source, les prêtres aperçurent ce qu’ils venaient adorer et apaiser, les Formes. Elles étaient douces à l’œil, sous l’ombre des arbres, avec leurs nuances tremblantes, le feu pur de leurs étoiles, leur tranquille évolution au bord de la source.
—Il faut, dit le grand-prêtre suprême, offrir ici le sacrifice: qu’ils sachent que nous nous soumettons à leur puissance!
Tous les vieillards s’inclinèrent. Une voix s’éleva, cependant. C’était Yushik, de la tribu de Nim, jeune compteur d’astres, pâle veilleur prophétique, de renommée débutante, qui demanda audacieusement d’approcher plus près des Formes.
Mais les vieillards, blanchis dans l’art des sages paroles, triomphèrent: l’autel fut construit, la victime amenée—un éblouissant étalon, superbe serviteur de l’homme. Alors, dans le silence, la prosternation d’un peuple, le couteau d’airain trouva le noble cœur de l’animal. Une grande plainte s’éleva. Et le grand-prêtre:
—Êtes-vous apaisés, ô dieux?
Là-bas, parmi les troncs silencieux, les Formes circulaient toujours, se faisant reluire, préférant les places où le soleil coulait en ondes plus denses.
—Oui, oui, cria l’enthousiaste, ils sont apaisés!
Et saisissant le cœur chaud de l’étalon, sans que le grand-prêtre, curieux, prononçât une parole, Yushik se lança par la clairière. Des fanatiques, avec des hurlements, le suivirent. Lentement, les Formes ondulaient, se massant, rasant le soi, puis, soudain, précipitées sur les téméraires, un lamentable massacre épouvanta les cinquante tribus.
Six ou sept fugitifs, à grand effort, poursuivis avec acharnement, purent atteindre la limite. Le reste avait vécu et Yushik avec eux.
—Ce sont des dieux inexorables! dit solennellement le suprême grand-prêtre.
Puis un conseil s’assembla, le vénérable conseil des prêtres, des ancêtres, des chefs.
Ils décidèrent de tracer, au-delà de la limite du Salut, une enceinte de pieux, et de forcer, pour la détermination de cette enceinte, des esclaves à s’exposer à l’attaque des Formes sur tout le pourtour successivement.
Et cela fut fait. Sous menace de mort, des esclaves entrèrent dans l’enceinte. Très peu, pourtant, y périrent, par l’excellence des précautions. La frontière se trouva fermement établie, rendue à tous visible par son pourtour de pieux.
Ainsi finit heureusement l’expédition hiératique, et les Zahelals se crurent abrités contre le subtil ennemi.
III
LES TÉNÈBRES
Mais le système préventif préconisé par le conseil, bientôt fut démontré impuissant. Au printemps suivant, les tribus Hertoth et Nazzum passant près de l’enceinte des pieux, sans défiance, un peu en désordre, furent cruellement assaillies par les Formes et décimées.
Les chefs qui échappèrent au massacre racontèrent au grand conseil Zahelal que les Formes étaient maintenant beaucoup plus nombreuses qu’à l’automne passé. Toutefois, comme auparavant, elles limitaient leur poursuite, mais les frontières s’étaient élargies.
Ces nouvelles consternèrent le peuple: il y eut un grand deuil et de grands sacrifices. Puis, le conseil résolut de détruire la forêt de Kzour par le feu.
Malgré tous les efforts on ne put incendier que la lisière.
Alors, les prêtres, au désespoir, consacrèrent la forêt, défendirent à quiconque d’y entrer. Et deux étés s’écoulèrent.
Une nuit d’octobre, le campement endormi de la tribu Zulf, à deux portées d’arc de la forêt fatale, fut envahi par les Formes. Trois cents guerriers perdirent encore la vie.
De ce jour une histoire sinistre, dissolvante, mystérieuse, alla de tribu en tribu, murmurée à l’oreille, le soir, aux larges nuits astrales de la Mésopotamie. _L’homme allait périr._ L’_autre_, toujours élargi, dans les forêts, sur les plaines, indestructible, jour par jour dévorerait la race déchue. Et la confidence, craintive et noire, hantait les pauvres cerveaux, à tous durement ôtait la force de lutte, le superbe optimisme des jeunes races. L’homme errant, rêvant à cela, n’osait plus aimer les somptueux pâturages natals, cherchait en haut, de sa prunelle accablée, l’arrêt des constellations. Ce fut l’an mil des peuples enfants, le glas de la fin du monde, ou, peut-être, la résignation de l’homme rouge des savanes indiennes.
Et dans cette angoisse, les primitifs méditateurs venaient à un culte amer, un culte de mort que prêchaient de pâles prophètes, le culte des Ténèbres plus puissantes que les Astres, des Ténèbres qui devaient engloutir, dévorer la sainte Lumière, le feu resplendissant. Partout, aux abords des solitudes, on rencontrait immobiles, amaigries, des silhouettes d’inspirés, des hommes de silence, qui, par périodes, se répandant parmi les tribus, contaient leurs épouvantables rêves, le Crépuscule de la grande Nuit approchante, du Soleil agonisant.
IV
BAKHOUN
Or, à cette époque, vivait un homme extraordinaire, nommé Bakhoûn, issu de la tribu de Ptuh et frère du premier grand-prêtre des Zahelals. De bonne heure, il avait quitté la vie nomade, fait choix d’une belle solitude, entre quatre collines, dans un mince et vivant vallon où roulait la clarté chanteuse d’une source. Des quartiers de rocs lui avaient fait la tente fixe, la demeure cyclopéenne. La patience, l’aide ménagée des bœufs et des chevaux, lui avaient créé l’opulence, des récoltes réglées. Ses quatre femmes, ses trente enfants, y vivaient de la vie d’Éden.
Bakhoûn professait des idées singulières, qui l’eussent fait lapider sans le respect des Zahelals pour son frère aîné, le grand-prêtre suprême.
Premièrement, il croyait que la vie sédentaire, la vie à place fixe, était préférable à la vie nomade, ménageant les forces de l’homme au profit de l’esprit;
Secondement, il pensait que le Soleil, la Lune et les Étoiles n’étaient pas des dieux, mais des masses lumineuses;
Troisièmement, il disait que l’homme ne doit réellement croire qu’aux choses prouvées par la Mesure.
Les Zahelals lui attribuaient des pouvoirs magiques, et les plus téméraires, parfois, se risquaient à le consulter. Ils ne s’en repentaient jamais. On avouait qu’il avait souvent aidé des tribus malheureuses en leur distribuant des vivres.
Or, à l’heure noire, quand apparut la mélancolique alternative d’abandonner des contrées fécondes ou d’être détruites par des divinités inexorables, les tribus songèrent à Bakhoûn, et les prêtres eux-mêmes, après des luttes d’orgueil, lui députèrent trois des plus considérables de leur ordre.
Bakhoûn prêta la plus anxieuse attention aux récits, les faisant répéter, posant des questions nombreuses et précises. Il demanda deux jours de méditations. Ce temps écoulé, il annonça simplement qu’il allait se consacrer à l’étude des Formes.
Les tribus furent un peu désappointées, car on avait espéré que Bakhoûn pourrait délivrer le pays par sorcellerie. Néanmoins, les chefs se montrèrent heureux de sa décision et en espérèrent de grandes choses.
Alors, Bakhoûn s’établit aux abords de la forêt de Kzour, se retirant à l’heure du repos, et, tout le jour, il observait, monté sur le plus rapide étalon de Chaldée. Bientôt, convaincu de la supériorité du splendide animal sur les plus agiles des Formes, il put commencer son étude hardie et minutieuse des ennemis de l’Homme, cette étude à laquelle nous devons le grand livre anti-cunéiforme de soixante grandes belles tables, le plus beau livre lapidaire que les âges nomades aient légué aux races modernes.
C’est dans ce livre, admirable de patiente observation, de sobriété, que se trouve constaté un système de vie absolument dissemblable de nos règnes animal et végétal, système que Bakhoûn avoue humblement n’avoir pu analyser que dans son apparence la plus grossière, la plus extérieure. Il est impossible à l’Homme de ne pas frissonner en lisant cette monographie des êtres que Bakhoûn nomme les Xipéhuz, ces détails désintéressés, jamais poussés au merveilleux systématique, que l’antique scribe révèle sur leurs actes, leur mode de progression, de combat, de génération, et qui démontrent que la race humaine a été au bord, du Néant, que la Terre a failli être le patrimoine d’un _Règne_ dont nous avons perdu jusqu’à la conception.
Il faut lire la merveilleuse traduction de M. Dessault, ses découvertes inattendues sur la linguistique pré-assyrienne, découvertes plus admirées malheureusement à l’étranger,—en Angleterre, en Allemagne,—que dans sa propre patrie. L’illustre savant a daigné mettre à notre disposition les passages saillants du précieux ouvrage, et ces passages, que nous offrons ci-après au public, peut-être inspireront l’envie de parcourir les superbes traductions du Maître[1].
[1] _Les Precurseurs de Ninive_, par B. Dessault, édition in-8°, chez Calmann-Lévy. Dans l’intérêt du lecteur, j’ai converti l’extrait du livre de Bakhoûn, ci-après, en langage scientifique moderne.
V
PUISE AU LIVRE DE BAKHOUN
Les Xipéhuz sont évidemment des Vivants. Toutes leurs allures décèlent la volonté, le caprice, l’association, l’indépendance partielle qui fait distinguer l’Être animal de la plante ou de la chose inerte. Quoique leur mode de progression ne puisse être défini par comparaison,—c’est un simple glissement sur terre—il est aisé de voir qu’ils le dirigent à leur gré. On les voit s’arrêter brusquement, se tourner, s’élancer à la poursuite les uns des autres, se promener par deux, par trois, manifester des préférences qui leur feront quitter un compagnon pour aller au loin en rejoindre un autre. Ils n’ont point la faculté d’escalader les arbres, mais ils réussissent à tuer les oiseaux _en les attirant_ par des moyens indécouvrables. On les voit souvent cerner des bêtes sylvestres ou les attendre derrière un buisson; ils ne manquent jamais de les tuer et de les consumer ensuite. On peut poser comme règle qu’ils tuent _tous les animaux indistinctement_, s’ils peuvent les atteindre, et cela sans motif apparent, car ils ne les consomment point, mais les réduisent simplement en cendres.
Leur manière de consumer n’exige pas de bûcher: le point incandescent qu’ils ont à leur base suffit à cette opération. Ils se réunissent à dix ou à vingt, en cercle, autour des gros animaux tués, et font converger leurs rayons sur la carcasse. Pour les petits animaux,—les oiseaux, par exemple,—les rayons d’un seul Xipéhuz suffisent à l’incinération. Il faut remarquer que la chaleur qu’ils peuvent produire n’est point instantanément violente. J’ai souvent reçu sur la main le rayonnement d’un Xipéhuz et la peau ne commençait à s’échauffer qu’après quelque temps.
Je ne sais s’il faut dire que les Xipéhuz sont de différentes formes, car tous peuvent se transformer successivement en cônes, cylindres et strates, et cela en un seul jour. Leur couleur varie continuellement, ce que je crois devoir attribuer, en général, aux métamorphoses de la lumière depuis le matin jusqu’au soir et depuis le soir jusqu’au matin. Cependant quelques variations de nuances paraissent dues au caprice des individus et spécialement à leurs _passions_, si je puis dire, et constituent ainsi de véritables expressions de physionomie, dont j’ai été parfaitement impuissant, malgré une étude ardente, à déterminer les plus simples autrement que par hypothèses. Ainsi, jamais je n’ai pu, par exemple, distinguer une _nuance_ colère d’une _nuance_ douce, ce qui aurait été assurément la première découverte en ce genre.
J’ai dit leurs _passions_. Précédemment j’ai déjà remarqué leurs préférences, ce que je nommerais leurs _amitiés_. Ils ont leurs _haines_ aussi. Tel Xipéhuz s’éloigne constamment de tel autre et réciproquement. Leurs colères paraissent violentes. J’en ai vu s’entrechoquer avec des mouvements identiques à ceux qu’on observe lorsqu’ils attaquent les gros animaux ou les hommes, et ce sont même ces combats qui m’ont appris qu’ils n’étaient point immortels, comme je me sentais d’abord disposé à le croire, car deux ou trois fois j’ai vu des Xipéhuz succomber dans ces rencontres, c’est-à-dire _tomber, se condenser, se pétrifier_. J’ai précieusement conservé quelques-uns de ces bizarres cadavres[1], et peut-être pourront-ils plus tard servir à découvrir la nature des Xipéhuz. Ce sont des cristaux jaunâtres, disposés irrégulièrement, et striés de filets bleus.
De ce que les Xipéhuz n’étaient point immortels, j’ai dû déduire qu’il devait être possible de les combattre et de les vaincre, et j’ai depuis lors commencé la série d’expériences combattantes dont il sera parlé plus loin.
Comme les Xipéhuz rayonnent toujours suffisamment pour être aperçus à travers les fourrés et même derrière les gros troncs,—une grande auréole émane d’eux en tous sens et avertit de leur approche,—j’ai pu me risquer souvent dans la forêt même, me fiant à la vélocité de mon étalon à la moindre alerte. Là, j’ai tenté de découvrir s’ils se construisaient des abris, mais j’avoue avoir échoué en cette recherche. Ils ne meuvent ni les pierres, ni les plantes, et paraissent étrangers à toute espèce d’industrie _tangible_ et _visible_, seule industrie appréciable à l’observation humaine. Ils n’ont conséquemment point d’armes, selon le sens par nous attribué à ce mot. Il est certain qu’ils ne peuvent tuer à distance: tout animal qui a pu fuir sans subir le contact _immédiat_ d’un Xipéhuz a infailliblement échappé, et de cela j’ai été maintes fois témoin.
Ainsi que l’avait déjà remarqué la malheureuse tribu de Pjehou, ils ne peuvent franchir certaines barrières idéales à la poursuite de leurs victimes. Mais ces limites se sont toujours accrues d’année en année, de mois en mois. J’ai dû en rechercher la cause.
Or, cette cause ne semble être autre qu’un phénomène de _croissance collective_ et, comme la plupart des choses xipéhuzes, elle est hermétique à l’intelligence de l’homme. Brièvement, voici la loi: les limites de l’action xipéhuze s’élargissent proportionnellement au nombre des individus, c’est-à-dire que dès qu’il y a procréation de nouveaux êtres, il y a aussi extension des frontières; mais tant que le nombre reste invariable, tout individu est totalement incapable de franchir l’habitat attribué—par la force des choses(?)—à l’ensemble de la race. Cette règle fait entrevoir une corrélation plus intime entre la masse et l’individu que la corrélation similaire remarquée parmi les hommes et les animaux. On a vu plus tard la réciproque de cette loi, car dès que les Xipéhuz ont commencé à diminuer, leurs frontières se sont proportionnellement rétrécies.