Les vrais mystères de Paris

Part 99

Chapter 993,831 wordsPublic domain

L'abbé Royer s'empressa de communiquer cette réponse à Silvia: elle en fut si joyeuse qu'elle sauta au cou de la vieille dame et l'accabla de caresses. Celle-ci, de son côté, n'en était pas moins ravie; il lui semblait qu'une nouvelle ère allait s'ouvrir pour elle, et que les sons magiques de l'instrument tant désiré devaient la rajeunir et lui rendre la beauté et les grâces du bel âge!

Enfin, au bout de quelques jours, le piano arriva.

A la vue de la caisse qui le contenait, la vieille s'écria:

--Dieu! qu'il est grand, votre clavecin!

--Et lourd! dirent les deux vigoureux commissionnaires qui l'avaient apporté.

--Oh! oui, il est lourd, dit Silvia, car c'est un piano à queue et à six octaves, de la fabrique de Pleyel; c'est ce qu'il a fait de plus solide et de plus riche!

--Il paraît que l'expéditeur est un homme avisé tout de même, dit le père Fleurus, car il l'a fait emballer dans une caisse joliment solide, et à deux serrures encore!

--Tiens, c'est vrai, dit Silvia: je reconnais bien mon père à l'excès de ses précautions.

La vieille paraissait examiner tout cela avec une espèce de satisfaction; mais ce qui l'embarrassait c'était de trouver une place pour loger l'énorme caisse sans tout bouleverser dans son appartement. Ne pourrait-on pas sortir le clavecin de la boîte, dit-elle, il tiendrait moins de place, et on l'entrerait plus facilement.

--C'est vrai, dit le citoyen Fleurus, s'il y a _t'une_ clé, on peut _z'ouvrir ilmédiatement_ tout de suite.

--Taisez-vous, monsieur le cuirassier, dit madame Fleurus, il faut donc que vous mêliez votre musique partout:

Le trop parler, monsieur, souvent nous est contraire; Pour garder le silence il faut savoir se taire!

--Est-elle cocasse _mame_ mon épouse! Va, j'ai le chic en fait d'instrument, moi _qu'ai tété_ trois mois trompette dans les _curassiers_. Allons mes amis, donnez-moi la clé, je vous ferai voir l'truc pour déballer un _craversin_.

--Les clés? qui les a, les clés? dit l'un des commissaires à son camarade: est-ce toi, fiston? ousque tu les a fichées les clés?

--Tiens, répondit l'autre, tu sais bien que je les ai données à Pierrot. Il est capable de les avoir emportés chez le père Moulard, là _ous_ qu'il loge à Charonne!

L'un de ces commissionnaires, il n'est peut-être pas nécessaire de le dire, n'était autre que Vernier les bas bleus, revêtu ainsi qu'un de ses camarades (qui bien entendu ne connaissait pas le mot de l'énigme et qui avait consenti, moyennant une somme de deux cents francs, à jouer le rôle qui lui était imposé), du costume complet des enfants du Cantal.

Pendant le colloque des deux commissionnaires, maître Fleurus avait été chercher un gros marteau et un ciseau, et déjà il se mettait en devoir de forcer les serrures; mais Silvia se jeta sur lui en lui disant:

--Qu'allez-vous faire! malheureux vandale? vous allez briser mon piano, le désaccorder pour toujours, et peut-être m'en donner pour deux cents francs de réparations! De grâce, madame, continua-t-elle en s'adressant à la vieille, ordonnez que l'on attende à demain; ce brave homme (indiquant l'un des commissionnaires), apportera la clé. Du reste, il faut un luthier pour déballer mon piano sans accident, et je ne pense pas qu'il y ait le moindre inconvénient à l'entrer jusqu'à demain dans la première pièce. Il faut le placer là, dit-elle en indiquant la place où elle voulait l'avoir.

La vieille ne s'y étant pas opposée, la caisse fut placée à l'endroit indiqué par Silvia, et tout le monde se retira satisfait, excepté pourtant le citoyen Fleurus, qui marmottait entre ses dents:

--En _v'là z'une de couleurrr_ qui l'y ont montée _zà_ la vieille, c'est pour avoir un deuxième pour boire, les _faignants_, qui l'y rapporteront les clés demain!

Il était bien trois heures de l'après-midi lorsque tout ceci fut terminé. Peu de temps après, la vieille et Silvia se mirent à dîner, et on pense bien qu'il ne fut question que du piano.

--Dieu, qu'il est grand! disait la vieille, je n'en ai jamais vu de cette dimension. Puis elle se levait et tournait à chaque instant autour de la caisse, l'examinait en tous sens, ajoutant: Voilà une boîte qui est bien faite, je n'en ai jamais vu de pareille.

--Mon père l'aura faite exprès, dit Silvia: c'est un homme qui ne fait que du solide en toutes choses.

La vieille s'en approcha encore une fois, l'examina de nouveau avec attention, puis la frappa de l'extrémité des doigts.

--Tiens, dit-elle, il me semble que j'ai entendu _quéque_ chose _grouiller_?

--Ce n'est rien, dit Silvia, c'est la vibration qui produit cet effet.

--_Quéque_ c'est _q'la_ vibration? demanda la vieille.

Silvia eut assez de peine à lui faire comprendre l'effet de vibration qu'elle avait entendu, car comme nous l'avons dit, la vieille était d'une intelligence fort obtuse, et la science des Noël et Chapsal et des Bescherelles était pour elle lettre close. Enfin, elle fut rassurée par la démonstration que lui en fit Silvia en frappant sur un verre de cristal:

--Nous allons finir de dîner, ma bonne mère, dit Silvia, puis ensuite je vous lirai le deuxième volume de l'ouvrage que nous avons commencé.

--Si tu avais un autre livre à me lire, répondit la vieille, je n'en serais pas fâchée, car celui-ci me fait faire des rêves qui me font peur. L'autre nuit, j'ai rêvé que tous les voleurs de la Forêt-Noire s'étaient introduits et cachés chez moi pendant que je priais Dieu à l'église, et que la nuit ils nous avaient coupé le cou à toutes les deux.

--Ah bah! tous songes sont mensonges, ma chère maman; il ne faut jamais croire à ces bêtises-là.

--T'as ben raison, va! les rêves, c'est des histoires comme dit le proverbe.

--Tenez, reprit Silvia, si vous le voulez, je vous lirai les fables de Florian!

--Ah! oui, c'est gentil tout d'même ces histoires-là! C'est des fables qui ne sont pas vraies, n'est-ce pas?... N'importe, j'les aime bien tout d'même!--Tiens, il me semble que la caisse craque?

--Oui, c'est vrai, vous ne vous trompez pas, chère maman, la caisse a craqué; mais c'est l'effet du bois qui a changé d'atmosphère.

--Tiens, c'est du nouveau _l'arme aux sphères_! ça fait donc craquer le bois? Ah! mon Dieu, v'là qui craque encore plus fort! c'est comme mon buffet, qui craque si fort la nuit qu'il m'a éveillée plusieurs fois.

--Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Silvia; tous les meubles sont sujets à cela lorsqu'ils ne sont pas parfaitement en équilibre. Ne nous occupons plus de cela, lisons Florian.

La vieille devint attentive à la lecture de Silvia, mais de temps en temps elle faisait des remarques qui n'étaient certainement jamais venues à l'esprit d'aucun commentateur; elles étaient d'une naïveté à faire pouffer de rire, et il ne fallait rien moins que la grande préoccupation où se trouvait Silvia, pour ne pas lui éclater au nez.

Enfin neuf heures sonnèrent; la vieille se disposa à se coucher, mais lorsqu'elle voulut fermer la porte de sa chambre à double tour, comme elle en avait l'habitude, elle s'aperçut que la caisse était placée de manière à l'en empêcher; force fut donc pour elle de se mettre au lit et de laisser les choses dans l'état où elles étaient; car à elles deux elles n'étaient pas assez fortes pour remuer la caisse, ni la changer de place. Après l'avoir embrassée et lui avoir souhaité le bonsoir, Silvia se retira dans sa chambre.

Laissons-les l'une et l'autre; nous ne tarderons pas à apprendre comment elles ont passé la nuit.

V.--Drame.

Nous avons laissé la dame au voile vert et sa compagne retirées chacune dans son appartement, pour chercher dans un sommeil réparateur le repos du corps, l'oubli des peines de la journée et l'illusion sur celles qui souvent l'attendent le lendemain!... Quelques heures se sont écoulées; pénétrons dans cet intérieur et voyons ce qui s'y passe.

La vieille est ensevelie dans le plus profond sommeil; Silvia, l'oreille attentive, vient à pas de loup et pieds nus s'en assurer. Quelle est donc la cause d'une telle sollicitude? est-ce l'intérêt que lui inspire la dame qui l'a recueillie avec tant de confiance et tant de bonté? craint-elle qu'une indisposition subite, un affreux cauchemar, ou quelque autre cause, ne vienne interrompre son repos? Non, ce ne sont pas ces nobles sentiments qui la tiennent éveillée, Silvia en est incapable. Ce qui la tient éveillée, c'est la pensée du crime, c'est la soif de l'or, c'est celle du sang!!! Elle a juré la mort de sa bienfaitrice, elle vient s'assurer si le moment de frapper est arrivé!...

La chambre où repose la vieille n'est éclairée que par la faible lumière d'une veilleuse; Silvia approche, elle plonge un indicible regard sur la victime:

--Elle dort, dit-elle; elle dort, mais c'est pour ne plus se réveiller!

Puis revenant précipitamment dans la pièce voisine, elle ouvre la caisse, il en sort deux hommes. Salvador et de Lussan!...

Enfermés depuis plus de six heures dans cette espèce de cercueil, ils en sortent brisés et presque asphyxiés; mais grâce à un verre d'eau-de-vie que leur administre Silvia, ils ne tardent pas à se remettre et à retrouver l'énergie farouche et sanguinaire qu'exige l'accomplissement de leurs desseins.

Prêts à frapper, ils n'attendent que le signal de leur complice. Celle-ci retourne auprès de la vieille, qui dort toujours du plus profond sommeil...

Silvia appelle et guide du geste les deux assassins!...

Rapides comme la pensée, ils se précipitent sur la malheureuse vieille, et l'étranglent sans qu'elle puisse pousser un gémissement!!!

--C'est fait! dit de Lussan.

--Oui, répond Salvador! cette _marraine_[898] là ne viendra pas _me tenir sur les fonts baptismaux_[899].

* * * * *

* * * * *

Sur la demande de Salvador, Silvia apporta une lumière; il voulait s'assurer si la vieille était bien morte; il l'approche de sa figure:

--Dieu de Dieu! s'écrie-t-il, c'est la mère Sans-Refus!

--Ma mère! dit Silvia: quoi! j'ai fait assassiner ma mère!...

--Comment? c'est la Sans-Refus, dit à son tour de Lussan: voilà une aventure diabolique!...

Salvador et de Lussan s'entre-regardaient sans mot dire, l'oeil fixe, et comme atterrés par cette découverte!

--Ah bah! dit Silvia, à qui un si grand crime n'avait pas arraché une larme; _c'est un fait accompli_, il faut en subir les conséquences. Après tout, c'est une manière d'hériter tout comme une autre; un peu plus tôt, un peu plus tard, la succession ne pouvait manquer de nous venir.

--C'est vrai, dit Salvador, Silvia a raison.

Et ces trois monstres se serrèrent alors la main en signe d'acquiescement et de félicitation.

--Ne perdons pas un temps précieux, dit de Lussan; procédons à la recherche de la cachette indiquée par mon cher confesseur.

En un instant ils eurent découvert la cachette que l'abbé Royer avait si indiscrètement indiquée, et s'emparèrent de tout ce qu'elle contenait!...

Trois heures du matin sonnaient comme finissait cette sanglante expédition; mais pour sortir de là sans bruit, il fallait user d'adresse.

A cinq heures et un quart, le père Fleurus, en homme vigilant, arriva dans la cour pour commencer son service quotidien. Fidèle à ses vieilles habitudes et gai comme un pinson, il sifflotait l'air de la _Carmagnole_ et du _Ça ira_, comme aux belles journées de 93. Lorsque le jour fut venu tout à fait, Silvia l'appela par le petit guichet, et le pria d'aller de suite lui acheter un peu de fleurs d'oranger pour sa maîtresse qui, disait-elle, était incommodée.

--A quoi q'c'est bon, vot'fleur d'orange? répondit-il: _faurrait_ ben mieux lui faire prendre une bonne goutte de Paul-Niquet[900] ou de 107 ans!

--Non, non, citoyen Fleurus, c'est de la fleur d'oranger qu'il lui faut. Allez vite; tenez, voici de l'argent, vous garderez de quoi boire un verre de vin blanc pour votre peine.

--Vous êtes ben bonne, mamzelle; mais je ne puis laisser la maison seule en ce moment: on ne sait ce qui peut arriver, l'ennemi est quéq'fois plus près qu'on ne pense. J'reste donc à mon poste, à moins que mame Fleurus ne vienne me relever; mais il n'est pas encore six heures, et ce n'est guère qu'à neuf qu'elle se lève et descend dans la cour, quand elle sera arrivée je serai tout à vot' service.

--Ce vieil imbécile est capable de nous faire prendre comme dans une souricière, dit Lussan.

--Si vous le faisiez entrer, dit tout bas Salvador à Silvia, nous aurions bientôt la clé des champs.

--Excellente idée, dit Silvia.

Elle revient au guichet, appelle père Fleurus et lui dit que sa maîtresse désire lui parler et le prie de vouloir bien entrer un instant chez elle.

--Ah! pour ça, dit le rébarbatif portier, je suis t'à vos ordres.

Puis comme Silvia avait toutes les clés, elle lui ouvrit la porte, les deux brigands restèrent cachés derrière. Quand le père Fleurus fut entré dans la première pièce, Silvia lui dit qu'elle avait besoin d'un chaudron qui se trouvait sur un rayon très-élevé dans la cuisine, et le pria de vouloir bien le lui donner. Notre cuirassier sans défiance, entre dans la cuisine, monte sur une chaise; mais au même moment la porte est refermée sur lui à double tour, les trois complices disparaissent avec la rapidité de l'éclair!...

Le brave citoyen tout ébahi, était loin de supposer le véritable motif de son emprisonnement; il ne s'en affectait même pas le moins du monde, car il supposait que c'était une mauvaise plaisanterie que lui faisait Silvia pour se venger du refus qu'il lui avait fait un instant auparavant. Il en riait donc d'assez bon coeur; mais quand il vit que cela se prolongeait par trop longtemps, il appela:

--Aimée, Aimée, ouvrez-moi donc! J'vous promets qu'une aut' fois j'serai _pus genti_. Voyons, ouvrez-moi vite, car _mame_ Fleurus me grondera si ma cour n'est pas t'en état de _propriété_ quand elle va descendre! Aimée, Aimée! Tiens, pas de réponse!... Attends, attends va, petite farceuse, tu me payeras ça, je vas t'avoir bientôt fait d'_ouvert_ la cage!

En effet, moitié riant, moitié grommelant, en moins de cinq minutes il eut dévissé la serrure; mais une fois sorti, il eut beau chercher il ne vit personne.

--Diable, diable, dit-il, en v'là une sévère de farce quoiqu'ça _siguenifie_?

Il cherche de nouveau, il appelle: personne ne répond. Alors, voyant que la chambre de la vieille est ouverte, il entre: quel spectacle! Tout y est dans le plus grand désordre, le lit est au milieu de l'appartement et ne renferme plus qu'un cadavre!!!

--Savoyard de sort, dit-il: en v'là zune de _catatrofe_[901]; qu'est-ce que va dire _mame_ Fleurus? Mon Dieu, mon Dieu! tout est perdu, le diable est dans la maison!

Ce disant, il revient dans la première pièce, jette les yeux sur la caisse ouverte, point de piano. Seulement il y voit deux places artistement disposées et rembourrées, et les empreintes récentes dont elles conservent les traces en indiquent l'usage. Plus de doute, les assassins ont été introduits dans cette caisse par Aimée et elle a disparu avec eux!

--Au voleur! à l'assassin! crie le malheureux portier: A moi, au secours!...

* * * * *

* * * * *

* * * * *

La police se livra à de longues et minutieuses recherches, mais vaines précautions, l'heure fatale n'avait pas encore sonné pour ces trois scélérats!

Le jour qui suivit celui où l'assassinat de la malheureuse Sans-Refus fut consommé, Salvador s'éveilla avec le soleil, et arracha de Lussan et Vernier les bas bleus au sommeil. (Ce dernier avait passé la nuit dans le logement de la rue de l'Ouest.) Silvia dormait encore paisiblement. Salvador mena ses deux complices dans la pièce voisine de la chambre à coucher.

--Nous n'avons pas de temps à perdre, leur dit-il; la police va mettre tous ses agents en campagne, et comme malheureusement la figure de Silvia est plus que remarquable, il est probable que nous serons découverts si nous restons ici: il nous faut donc quitter ce logement.

--Quittons-le donc et mettons-nous en route, répondit le vicomte de Lussan, nous avons de l'or, des papiers en règle...

--Nous ne pouvons en ce moment penser à nous mettre en route. Je pense que nous devons laisser s'écouler un peu de temps et nous confiner dans quelque obscure retraite.

--Nous ferons, cher marquis, tout ce que vous jugerez convenable; vous êtes aujourd'hui la sagesse et la prudence elles-mêmes.

--Je suis bien aise que vous me rendiez cette justice; car vous ne songerez pas alors à blâmer la cruelle nécessité qui nous force à abandonner notre amie.

--Comment abandonner la marquise, celle à qui nous devons le succès qui vient de couronner notre dernière entreprise? Ah! marquis!...

--Songez, vicomte, que la malheureuse Silvia est, à l'heure qu'il est, si laide, si reconnaissable surtout, que le premier individu peut fort bien dire en la voyant passer: Voilà la femme qui a introduit les assassins chez la vieille de la rue Thérèse.

--C'est vrai, s'écria Vernier les bas bleus, je me range à l'avis de Rupin.

--Laissons alors à la marquise, ajouta de Lussan, le quart de ce que nous possédons.

--A quoi bon, reprit Salvador, le sort de la malheureuse est fixé: elle sera prise avant qu'il ne se soit écoulé trois jours, ajouta-t-il d'une voix piteuse; est-il donc nécessaire qu'une partie de ce que nous avons eu tant de peine à gagner tombe entre les mains de la justice?

Au fait, reprit Vernier les bas bleus, je n'en vois pas la nécessité.

Le résultat de la conversation qui précède n'est pas difficile à deviner. Les trois bandits partirent, emportant l'or, les bijoux et les billets de banque volés à la mère Sans-Refus; ce ne fut que, pressés par les instances du vicomte de Lussan, qu'ils se déterminèrent à laisser sur la commode deux billets de banque de mille francs.

--C'est autant de perdu, avait dit Salvador en se déterminant à obéir à son complice: elle sera arrêtée lorsqu'elle voudra les changer.

Nous n'essayerons pas de peindre la rage qui s'empara de Silvia, lorsqu'elle eut acquis la certitude qu'elle avait été abandonnée par son amant.

--Je devais m'y attendre, s'écria-t-elle en proie à la plus sombre fureur. Je devais m'y attendre, il ne m'aimait que parce que j'étais belle; mais je me vengerai.

Le hasard, ou plutôt la Providence qui voulait que les crimes des scélérats dont elle désirait se venger fussent punis, se chargea de la servir.

Plusieurs jours s'étaient passés depuis la disparition de Lussan, de Salvador et de Vernier les bas bleus, et Silvia désespérait de parvenir à les découvrir, lorsqu'un soir elle vit ce dernier qui se dirigeait vers les cabriolets qui stationnent sur la place des Victoires; il marchait en chancelant, son teint était allumé, en un mot, il était ivre.

--Aux Batignolles, rue des Dames, nº 13, dit-il au cocher dont il avait choisi le véhicule.

--Enfin! se dit Silvia qui avait entendu ces mots, je le tiens, j'en suis sûre; mais pour que ma vengeance soit complète, il faut qu'ils sachent que c'est à moi qu'ils devront leur perte.

Silvia, réfléchissant aux moyens qu'elle devait employer pour arriver au but de ses désirs, allait gagner la retraite qu'elle avait choisie après avoir abandonné le logement de la rue de l'Ouest, lorsqu'elle se trouva en face d'un homme qu'elle connaissait depuis longtemps.

C'était Ronquetti, dit le duc de Modène.

Comme elle avait suivi avec assiduité le compte rendu par les journaux des débats qui avaient amené la condamnation de son amant et de ses complices, elle savait le rôle qu'y avait joué cet homme qui, pour récompense des révélations qu'il avait faites avait obtenu la remise du restant de sa peine, et était entré au service de la police à laquelle il savait se rendre très-utile.

Elle l'aborda résolûment.

--Vous êtes Ronquetti, le duc de Modène? lui dit-elle.

--Pour vous servir si j'en suis capable, belle dame.

Silvia était assez élégamment costumée: un voile épais couvrait son visage, et l'élégance de sa taille justifiait de reste le compliment que venait de lui adresser son ancien amant.

--Vous êtes mouchard? ajouta-t-elle.

Ronquetti voulut se fâcher.

--Ne vous mettez pas en colère, lui dit Silvia; nous n'avons pas de temps à perdre en paroles inutiles: bornez-vous à répondre à ma question. Vous êtes mouchard?

--Je suis mouchard, vous l'avez dit.

--Vous ne me reconnaissez pas?

Silvia entraîna Ronquetti sous un réverbère et leva son voile.

Ronquetti recula épouvanté.

--Je n'ai pas cet honneur, répondit-il.

--Je suis Silvia la cantatrice, ou plutôt la marquise de Roselly.

--Ah bah! en ce cas, ma chère amie, je vous arrête au nom de la loi; vous avez à régler un petit compte avec M. le procureur du roi.

--Je sais cela.

--Vous êtes, à ce qu'il paraît, lasse de vivre. Au fait, je comprends cela, votre visage...

--Brisons, je vous prie. Je puis vous donner Salvador, de Lussan et Vernier les bas bleus.

--Oh! faites cela, ma chère Silvia, et je vous promets que vous n'aurez pas sujet de vous plaindre de moi.

--Je le ferai, mais à une condition.

--Quelle qu'elle soit, elle vous sera accordée si toutefois elle est possible.

--Je veux être présente à l'arrestation de ces trois hommes.

--N'est-ce que cela? Accordé, accordé, je vous le garantis.

Le lendemain, de grand matin, une nombreuse escouade d'agents de police envahissait une petite maison isolée de la rue des Dames, aux Batignolles, et pénétrait dans un appartement où elle trouvait les trois bandits que jusqu'alors elle avait vainement cherchés.

Salvador, de Lussan et Vernier se conformant à la détermination qu'ils avaient prise de ne pas se laisser arrêter vivants, firent une vigoureuse résistance; ils tuèrent deux des agents chargés d'opérer leur arrestation; la police, elle aussi, a ses champs de bataille, mais il fallut enfin qu'ils cédassent au nombre. Salvador, blessé au bras, de Lussan, qui avait reçu une balle dans la jambe, Vernier horriblement maltraité, ne pouvaient plus faire de résistance, on se jeta sur eux, ils furent garrottés et tout fut dit.

Lorsqu'ils se trouvèrent dans l'impossibilité de nuire, Silvia, qui jusqu'à ce moment, s'était tenue à l'écart, s'approcha d'eux.

--C'est à moi que vous devez votre arrestation, dit-elle; je suis bien vengée, n'est-il pas vrai?

--Furie, s'écria Salvador, débarrasse-moi de ton odieuse présence.

--Ne vous mettez pas en colère, cher marquis, dit de Lussan, nous n'avons que ce que nous méritons, il faut le reconnaître; nous ne devions pas abandonner notre amie.

--Elle montera à la _butte_[902] avec nous, notre amie, dit Vernier les bas bleus, ça sera drôle.

--J'échapperai à l'échafaud, dit Silvia à Salvador, adieu, M. le marquis de Pourrières.

Elle porta à ses lèvres un petit flacon qui contenait de l'acide prussique, et tomba sur le carreau comme frappée de la foudre.

--Elle est allée retenir nos places là-haut, dit Vernier les bas bleus, bon voyage.

Salvador voulut s'emparer du flacon dont Silvia venait de se servir, mais il en fut empêché par les agents de police.

Les trois complices furent de suite conduits à la Conciergerie, et des ordres furent donnés pour qu'ils fussent gardés à vue; le nouveau procès qu'il fallut leur faire ne fut pas long; on n'avait en quelque sorte qu'à constater leur identité, et d'ailleurs, ils ne songèrent pas à nier le nouveau crime dont ils s'étaient rendus coupables depuis leur évasion.

Enfin, le soleil qui devait éclairer le jour où ils allaient recevoir la juste récompense due à leurs crimes se leva.

De Lussan, dès le matin, s'était fait couper les cheveux aussi courts que possible; il avait arraché lui-même le collet de sa chemise, enfin, sa _toilette_ était faite.

--Vous le voyez, maître, dit-il au bourreau lorsque ce fonctionnaire s'approcha de lui; je suis prêt pour la cérémonie, vous n'aurez donc pas besoin de poser votre main sur moi.