Part 98
--Ecoutez-moi, dit Silvia avec emphase et du ton d'une sybille qu'agite un fanatisme sacré: l'impuissance de vos conceptions, le secours que vous êtes forcé d'implorer d'une femme privée des avantages naturels de son sexe, tout m'annonce que vous touchez à une décadence prochaine. Vous avez jusqu'ici vécu dans une position brillante, grâce à quelques expéditions heureuses auxquelles j'ai pris une assez grande part; mais, rappelez-vous le bien, une longue suite de hasards est une chaîne fatale dont le prolongement amène nécessairement le malheur. Une catastrophe me paraît donc certaine, inévitable, et vous y succomberez; car, dans la carrière du crime, malheur à qui s'arrête ou regarde en arrière! Quant à moi, j'espère d'autant mieux échapper à l'adversité que c'est dans mon propre malheur que je veux puiser les chances de réussite. En un mot, c'est sur ma laideur, oui, sur cette figure, jadis si belle, aujourd'hui si horrible, que repose le succès de cette dernière entreprise. A une autre époque, je dus mon bonheur à la régularité de mes traits; eh bien! je veux dompter la nature, et que la laideur même me serve à vaincre les obstacles devant lesquels vous êtes venus vous briser. Je bénis donc mon destin, tout affreux qu'il est, puisqu'il m'est permis encore une fois de vous guider dans la carrière...
A demain l'attaque!
Le lendemain matin, Silvia fut exacte. Elle développa son plan, dans tous ses détails, à ses complices. Ils le trouvèrent si adroitement conçu qu'ils l'applaudirent à plusieurs reprises.
--Trouvez-vous, leur dit-elle, à Saint-Roch, à neuf heures, vous jugerez par vous-mêmes si mon déguisement n'inspire aucun soupçon, et, en même temps, de l'effet que ma présence produira sur la femme au voile vert.
A l'heure indiquée, les deux bandits étaient au poste. La vieille dame ne tarda pas à arriver; elle alla se placer à quelques pas du confessionnal qui se trouve près de la chapelle de la Vierge. Au bout de quelques instants, ils virent arriver une autre femme couverte de vêtements en lambeaux, et dont les couleurs primitives, effacées, maculées, indiquaient néanmoins par leurs vestiges, que celle qui les portait avait été dans l'aisance; c'était Silvia, mais, sous cet accoutrement, elle était méconnaissable. Sans regarder autour d'elle, elle se plaça sur les marches du tribunal de la pénitence, et tira d'un petit cabas qu'elle portait, un livre de prières qui, par un reste de fermoir en vermeil, indiquait avoir été orné avec luxe, mais, du reste véritable bouquin, et sale comme tout le reste du costume de la pénitente; elle l'ouvrit et se mit à prier avec une grande ferveur apparente. La messe finie, elle ne parut pas songer à se retirer, mais, au contraire, elle entama une autre série de prières dans lesquelles elle paraissait complétement absorbée. La dame au voile vert était restée priant, sur sa chaise, près de là, un chapelet à la main. Tout à coup elle le laissa tomber et se baissa pour le ramasser; mais la faiblesse de sa vue la faisait tâtonner à droite et à gauche, sans le retrouver d'abord. Silvia voyant son embarras, se baisse, le ramasse, et le présente à la vieille dame. Celle-ci lui adressa mille remercîments, qu'elle termine en lui disant:
--Dieu vous bénira, ma chère dame, puisque vous compatissez aux souffrances des affligés!...
--Grand merci de vos souhaits, vénérable dame, répondit Silvia, j'en ai grand besoin, car je suis bien malheureuse!
--Persévérez dans la voie sainte où vous êtes, ma fille; confiez-vous en Dieu, il ne vous abandonnera jamais.
--C'est aussi ce que je veux faire, répondit Silvia, et c'est pour me donner la force de supporter les coups de l'adversité que je viens me jeter aux pieds du vicaire de cette paroisse, que l'on m'a indiqué comme un homme aussi bon que pieux et charitable. Je veux lui faire l'aveu de mes fautes et m'entourer de ses conseils, car le malheur m'a persécutée avec tant d'acharnement, que souvent l'idée me prend de mettre fin à mon existence. Je l'aurais même déjà fait, si je n'avais été retenue par un reste des sentiments religieux qui vivent encore dans mon âme.
--Ah! ciel! que me dites-vous? répliqua la vieille; Dieu vous préserve d'une telle pensée, ce serait courir à votre damnation éternelle! Vous ferez bien de voir le digne vicaire dont le confessionnal est dans cette chapelle; je compte d'autant plus sur l'efficacité de ses consolations, que j'en ai éprouvé moi-même toute la puissance depuis qu'il me les prodigue.
--J'y compte aussi, madame, dit Silvia; mais quand on manque de tout et que l'on meurt de faim, que faut-il faire?
--Quoi! vous seriez réduite à cette affreuse nécessité, dit la vieille; tenez, prenez ce peu de monnaie; voici aussi un petit pain que j'avais acheté pour moi, mangez-le.
Silvia se précipita sur les mains sales et décharnées de sa bienfaitrice, les pressa, les baigna de ses larmes, et en un clin d'oeil elle eut avalé le pain.
--Dieu vous récompensera, dit-elle à la vieille, vous m'avez sauvé la vie!
--Mais, lui répliqua celle-ci, vous êtes encore jeune, qui donc vous empêche de travailler?
--Hélas! dit Silvia, depuis que j'ai eu le malheur d'avoir la figure brûlée, je ne puis obtenir d'ouvrage, tant on me trouve laide! Tenez, voyez-vous même.
En disant ces mots, elle leva un mauvais voile qui lui couvrait le visage; la vieille s'étant approchée de plus près, à cause du mauvais état de sa vue, recula de surprise et d'horreur en voyant cette monstrueuse figure.
Enfin, pour ne pas trop la désoler, elle lui dit froidement:--il est vrai que yeux ont été bien maltraités, mais vous n'avez pas cessé d'être un membre de la grande famille, et il faut que vous viviez. Si vous voulez venir ici tous les jours, je vous donnerai douze sols pour vivre, en attendant mieux. Je vous le répète, soyez confiante en la Providence, elle ne vous abandonnera pas.
--Oh! merci, bonne et respectable dame, merci de vos secours inespérés; je les accepte avec joie, ainsi que vos sages conseils.
La dame au voile vert s'étant retirée en ce moment, Salvador et de Lussan la suivirent.
Pendant ce temps-là, Silvia était restée à l'église, attendant le vicaire pour se confesser: il ne tarda pas à venir, et la voyant agenouillée dans ce pieux dessein, d'un geste il l'invita à prendre place au confessionnal. Silvia s'approcha, et après avoir récité son _confiteor_, elle commença l'aveu de ses fautes sur lesquelles elle s'étendit largement; puis, prenant sa voix la plus douce, la plus insinuante, elle se mit à raconter une histoire si lamentable, et avec un tel accent de vérité, qu'elle fit verser des larmes au digne et trop crédule ecclésiastique qui l'écoutait attentivement. Bref, en peu d'instants, la perfide créature avait su se rendre intéressante, et convaincu son confesseur de ses malheurs imaginaires. Le digne homme en fut tellement touché qu'il lui remit quelques pièces de monnaie en lui promettant sa protection. Enfin, elle se retira; mais ayant aperçu de Lussan et Salvador, qui depuis quelques instants étaient rentrés dans l'église, et avaient été témoins de ses manoeuvres hypocrites, elle leur remit une adresse ainsi conçue:
«Mademoiselle Aimée Dufresne, rue Maubuée nº 13, chambre 37, au sixième.»
Dans la soirée, Salvador et de Lussan, très modestement vêtus, se rendirent à cette adresse, ils trouvèrent Silvia dans un misérable galetas dont Gresset semble avoir dessiné le plan et l'ameublement, quand il a dit dans sa _Chartreuse_:
Une lucarne mal vitrée, Près d'une gouttière livrée A d'interminables sabbats, Où l'université des chats, A minuit en robe fourrée Vient tenir ses bruyants états; Une table mi-démembrée, Près du plus humble des grabats; Six brins de paille délabrée, Tressés sur de vieux échalas: Voilà les meubles délicats, Dont la Chartreuse est décorée, Et que les frères de Borée, Bouleversent avec fracas!
En voyant arriver ses complices, Silvia plaça sur une table estropiée un excellent poulet et une bouteille de bordeaux vieux, qu'elle tenait à côté d'elle. Ensuite, elle se leva pour offrir un escabeau à M. le vicomte et un tabouret au marquis, puis elle prit place sur le bord du lit. Vous voyez, messieurs, dit-elle, que la ci-devant marquise de Roselly sait se conformer aux circonstances: elle veut réussir, elle réussira. Cette journée m'a vue faire beaucoup de chemin, ajouta-t-elle, je suis étonnée de tant de succès. Croiriez-vous que la dame au voile vert s'intéresse déjà à moi? D'un autre côté, mon confesseur qui me fait l'effet d'un excellent homme, d'un parfait chrétien, m'a promis sa protection; vous voyez que tout va bien, et que j'ai quelque raison de dire que l'avenir est à moi. Soyez donc tranquilles, messieurs; si j'ai perdu mes charmes, j'ai beaucoup acquis en intelligence, et d'ailleurs j'ai été à bonne école.
--Mais, où tout cela nous conduira-t-il? demanda Salvador; car, enfin, nous voilà dans une position intolérable! Il y a de quoi tomber malade rien qu'à voir cet affreux taudis: quel sera le résultat de tant de privations?
--Le résultat, vous en pouvez douter? c'est le trésor de la vieille au voile vert!
--Que le ciel vous entende, dit de Lussan! Et nous, qu'avons-nous à faire?
--Vous recevrez tous les jours un bulletin qui vous indiquera la marche à suivre, répondit-elle. Au surplus, nous nous reverrons, mais jamais ici, où je me suis logée avec les cinq francs que m'a donnés le vicaire. Il est probable qu'il fera prendre des renseignements sur mon compte, s'il a réellement l'intention de me protéger; dès lors, j'ai certaines précautions à prendre.
--Vous pouvez compter sur sa promesse, dit le vicomte; l'abbé Reuzet? est le plus franc des hommes, le plus digne ecclésiastique que je connaisse: il est mon confesseur depuis longtemps.
--Votre confesseur, s'écria Silvia! il faut qu'il ait les manches larges alors, ou qu'il ait le pouvoir d'absoudre les cas réservés?...
--Eh! mon Dieu, qu'importe! dit de Lussan, nous n'allons pas discuter ici une thèse religieuse. M. l'abbé Royer est mon confesseur ordinaire, et tout bonnement pour satisfaire à la mode du jour, rien de plus. C'est un très-digne prêtre qui aime à faire le bien, et qui ne suppose jamais le mal. C'est du reste chez lui et par lui, que j'ai connu la dame au voile vert; aussi, suis-je bien convaincu qu'il ne m'en a point imposé dans les détails qu'il m'a donnés à ce sujet.
Quinze jours se passèrent en visites de Silvia au vicaire, et en assiduités de toute espèce à l'église. La dame au voile vert y rencontrait chaque jour sa protégée, elle lui apportait les restes de ses repas et quelque monnaie pour l'aider dans ses autres dépenses. Enfin, Silvia dans ses divers rapports avec l'un et avec l'autre, joua si bien son rôle, que le vicaire crut devoir engager la dame au voile vert à la prendre chez elle. «A votre âge, lui dit-il, il est imprudent de vivre seule; prenez cette infortunée avec vous, vous attirerez sur vous les bénédictions du Seigneur!
La vieille accueillit cette proposition, et, dès le lendemain, la fille de la Sans-Refus était installée chez la dame au voile vert.
Les complaisances, les petits soins de cette Syrène captèrent bientôt toute la confiance de la vieille pécheresse. Tous les soirs elle lui faisait la lecture, et puisait dans la fertilité de son imagination, tous les moyens de la distraire. Enfin, il y avait déjà quinze jours qu'elles vivaient ensemble, lorsque la vieille, qui prenait un intérêt croissant à sa protégée, lui demanda de lui raconter ses malheurs passés; Silvia qui avait prévu cette demande, n'avait pas manqué de composer une fable qui devait intéresser la dame au voile vert; voici donc brièvement ce qu'elle lui raconta:
«Je suis née à Orléans de parents honnêtes, mais peu fortunés: mon père était maître menuisier. Comme j'étais douée de quelque beauté, je devins son idole, et il me fit donner une éducation brillante et bien au-dessus de son état et de sa position. Ainsi, loin de se borner à l'enseignement ordinaire du pensionnat de la célèbre madame de Saint-Prix, il me fit donner des maîtres de peinture, de déclamation, de musique, d'équitation et de danse: j'excellais surtout sur le piano que je touchais, j'ose le dire, dans la perfection.
»Il n'en fallait pas tant, dans une ville de province, pour m'attirer de nombreux adorateurs, et, ce qui n'y contribua pas peu, c'est que malheureusement pour moi, nous demeurions à côté de l'hôtel où logeaient la plupart des officiers de la garnison. Ma beauté, dont je puis parler aujourd'hui sans vanité; l'éclat de ma voix, et les sons harmonieux que je tirais de mon piano, ne tardèrent pas à me faire remarquer par un jeune lieutenant de hussards, modèle accompli de grâces et de perfections. Que vous dirai-je? séduite, aveuglée par une passion que la fougue de l'âge et le peu de discernement de mes parents ne m'avaient pas appris à réprimer, séduite encore par la promesse fallacieuse qu'il m'avait faite de m'épouser, une belle nuit j'abandonnai ma famille pour suivre le lieutenant Saint-Denis.
»Quand je dis fallacieuse, peut-être l'accusé-je à tort, car je crois bien que ses intentions étaient honorables et qu'il m'aurait épousée; mais un accident affreux, terrible, vint donner une tout autre issue à notre liaison, et créer un obstacle presque invincible à la réalisation de ses projets et des miens.
»Un soir, à la suite d'un souper chez le lieutenant-colonel du régiment, on avait fait un punch _monstre_. Le vase qui le contenait était assez près de moi, et nous éclairait tous de sa flamme joyeuse, lorsque je ne sais à quelle occasion je tournai et baissai rapidement la tête vers un des convives. Par une fatalité tout à fait inconcevable, une de mes anglaises que je portais alors fort longues, trempa dans le liquide enflammé; en une seconde, mes cheveux, imprégnés de parfum, formèrent un vaste incendie auquel j'aurais moi-même succombé, si ce même voisin n'avait eu la présence d'esprit d'ôter rapidement sa redingote et de me la jeter sur la tête! Il parvint par ce moyen à éteindre le feu, mais il était trop tard, j'étais défigurée pour toujours!... Je fus conduite dans une maison de santé; mais quand, après un traitement de six semaines, mon amant eut acquis la certitude que le mal était irréparable, il m'abandonna; et lorsque enfin je fus en état de sortir, j'appris que son régiment était parti pour Paris!...
»Le jugeant d'après mon coeur, je m'y rendis pour le voir, mais il refusa obstinément tout rapprochement avec moi. Eclairée alors, mais trop tard, sur mon malheur, je fus me loger dans un garni. Je cherchai de l'ouvrage de tous côtés, et je ne manquai pas de vanter à outrance mon habileté, mais vainement; mon extrême laideur me faisait refuser partout. Désespérée, j'allais mettre fin à mes jours, ou mourir de faim, lorsque Dieu m'inspira la pensée d'aller à Saint-Roch, où j'eus le bonheur de vous rencontrer; vous savez le reste... Sans vous, madame, je le dis hautement, je n'existerais plus, vous avez été pour moi une seconde Providence? J'espère maintenant que vous me connaissez tout entière, vous daignerez me continuer vos bontés, et serez assez généreuse pour me garder près de vous. Je vous promets de vous donner chaque jour des preuves non équivoques de mon dévouement et de mon attachement sans bornes; enfin, je vous aimerai comme une mère tendre et vénérée. Oui, madame, je sens que mon coeur est pénétré pour vous de reconnaissance et d'amour; vous avez été si bonne, si compatissante pour moi, objet d'horreur pour tous, que je ne vous demande d'autre faveur que de rester près de vous, vous ferez tout ce que vous voudrez de moi et pour moi. Et si, d'après le cours ordinaire des choses, Dieu vous rappelle à lui avant moi, je veux vous rendre pieusement les derniers soins, les suprêmes devoirs; chaque jour j'arroserai votre tombe de mes larmes, et mon deuil n'aura d'autre terme que ma vie.
L'astucieuse Silvia voyant que ses discours faisaient impression sur la vieille, continua encore longtemps sur le même ton, et elle finit par y mettre tant de naturel et de pathétique, que son auditrice, transportée, se jeta à son cou en versant des larmes, et lui dit: «Oui, vous serez ma fille! vous remplacerez celle que le sort m'a ravie, ou qui, peut-être, oublieuse de ses devoirs, m'abandonne depuis si longtemps à mon triste destin. Puisque vous voulez bien m'assurer de votre attachement sincère et désintéressé, comptez sur moi, je ne vous abandonnerai jamais!»
--Que ces paroles sont agréables à mon coeur, dit Silvia transportée de joie, c'est en ce moment que j'éprouve combien la reconnaissance est un doux fardeau pour les âmes pures!...
Cette scène et ces discours préparés depuis longtemps par Silvia, la mirent tout à fait sur un bon pied dans la maison. A compter de ce jour, elle fut chargée des soins du ménage et prit une part plus intime aux affaires de la vieille, sans toutefois que celle-ci la laissât jamais seule à la maison, ni lui confiât aucune de ses clés. Enfin, par sa causerie toujours intéressante et spirituelle, par ses prévenances incessantes, Silvia avait tellement subjugué la dame au voile vert, que celle-ci ne pouvait se passer d'elle. L'intimité était parvenue à un tel point qu'un soir Silvia, lui chantant une romance de cette voix fraîche et suave, qui naguère lui avait mérité tant de suffrages adulateurs.
--Vous chantez admirablement, mon enfant, dit la vieille qui avait écouté Silvia avec ravissement.
--Si j'avais un piano, ce serait bien plus agréable, on ne peut bien chanter sans accompagnement.
--C'est un clavecin que vous voulez dire, n'est-ce pas, mon enfant?
--Piano ou clavecin, mais si vous aimez cet instrument, dit Silvia, je puis vous satisfaire sans qu'il vous en coûte rien, car j'en ai un chez mon pauvre père. Si vous voulez me permettre de lui écrire, et ensuite me promettre de faire ajouter à ma lettre quelques mots de recommandation par notre excellent vicaire, je suis persuadée que mon père daignera me pardonner et m'enverra mon piano. O combien alors je serai heureuse près de vous, chère madame! déjà vous vous êtes faite à ma figure, en me donnant les moyens de vous procurer d'agréables distractions, de charmer votre vieillesse, il me sera bien doux de penser que nous ne nous quitterons jamais.
--Je n'avais pas besoin de cette dernière preuve de dévouement, répondit la vieille; je suis prête à faire tout ce qui peut vous faire plaisir.
Silvia, enchantée de voir que son plan réussissait à merveille, écrivit le lendemain à son prétendu père une lettre ainsi conçue:
«Mon cher et très-honoré père,
»C'est à vos pieds et inondée de mes larmes, que je me prosterne! Fille coupable, une passion aveugle, insensée, m'a fait trahir tous mes devoirs envers Dieu, envers vous, envers le monde! Hélas! pourquoi ai-je cédé aux perfides insinuations d'un misérable séducteur qui avait juré ma perte? pourquoi ai-je abandonné le meilleur des pères pour me jeter dans la voie du crime?..... Ne me maudissez pas ô mon père! le ciel m'a assez punie; n'ajoutez pas au fardeau de mes infortunes!
»Oui, mon tendre père, j'ai été bien coupable; mais je déteste aujourd'hui mon ingratitude. Mon repentir et mes larmes me font espérer que vous jetterez un regard de compassion sur votre malheureuse fille, et que vous daignerez lui pardonner. Ce n'est plus, hélas! cette fille qui faisait naguère la joie et l'orgueil de votre coeur; cette beauté, ces grâces dont j'étais si fière, un accident affreux me les a ravies et m'a rendue l'horreur de tous ceux que j'approche! Plongée dans la misère, par suite de cette funeste catastrophe, abandonnée de tous mes amis, et n'ayant d'autre ressource que mon travail pour subsister, le croirez-vous, ô mon père, votre fille infortunée s'est vue repoussée par tous, comme un objet d'épouvante et dégoût! Je serais donc morte de désespoir et de faim si le Seigneur ne m'avait prise en pitié, et ne m'avait donné la pensée d'aller me jeter aux pieds d'un digne prêtre qui a daigné me tendre une main secourable. Sans lui, sans monsieur l'abbé Reuzet, je serais certainement morte de faim; mais cet homme de Dieu m'a placée chez une vieille et respectable dame qui m'a prise en affection, et qui promet de me garder près d'elle, malgré l'état horrible de ma figure. Cette dame, à cause de son grand âge, a besoin de distractions et montre beaucoup de plaisir à m'entendre chanter; mais, comme elle n'est pas musicienne, il n'y a pas de piano chez elle, et je suis forcée de chanter sans accompagnement. Oserai-je vous prier de m'envoyer le mien? ce serait pour moi un moyen de plus de plaire à ma bonne protectrice, dont les procédés sont au-dessus de tout éloge. De grâce, excellent et généreux père, ne refusez pas ma prière, je vous le demande à genoux: ne me traitez pas selon mes torts, mais comme une fille d'autant plus chère qu'elle s'offre à vos yeux purifiée par le repentir et les larmes.
»Je suis, avec le plus profond respect, mon très-cher et très-honoré père,
»Votre fille,
»AIMÉE DUFRESNE.»
«_P. S._ Vous adresserez mon piano, dans une caisse solide; à M. Fleurus, rue Thérèse, 25, à Paris.»
A la suite de cette lettre se trouvaient ces quelques mots de l'abbé Reuzet:
«Monsieur,
»Si la recommandation d'un homme voué au culte du Seigneur et ami des malheureux peut vous toucher, je puis vous assurer que votre fille est digne, par son repentir, de toute votre indulgence et de toute votre affection. Elle est placée près d'une dame aussi pieuse que respectable, et qui lui laissera probablement de quoi vivre, sinon richement, au moins d'une manière honorable. Du reste, tout ce qu'elle vous mande est parfaitement exact. Je vous engage donc à lui envoyer son piano qui lui est nécessaire, non dans des vues mondaines, mais pour procurer quelques distractions à sa bienfaitrice.
»J'ai l'honneur d'être, monsieur,
»Votre très-humble serviteur,
»L'abbé REUZET.»
Une réponse favorable du père ne se fit pas longtemps attendre; elle était adressée à M. l'abbé Royer et ainsi conçue:
«Monsieur l'abbé,
»J'ai l'honneur de vous remercier de la bonté que vous avez eue de vous intéresser à ma fille et de la tirer de la malheureuse position où elle se trouvait, par suite des égarements de la fatale imprudence de sa jeunesse. Sa lettre m'a fait verser des larmes bien amères, mais, en présence du témoignage d'un homme de bien qui prêche et pratique tout à la fois les maximes de l'Evangile, je ne puis oublier que je suis père et je lui pardonne.
»Ma fille me demande son piano dans le but de procurer quelques moments agréables à sa maîtresse, je ne puis le lui refuser. Veuillez donc être assez bon, M. l'abbé, pour lui dire qu'elle le recevra très-incessamment, et parfaitement emballé, à l'adresse de M. Fleurus, rue Thérèse, numéro 25.
»J'ose espérer, M. l'abbé, que vous ne laisserez pas votre bonne oeuvre incomplète, et que ma fille trouvera toujours près de vous cette protection éclairée et ces bons conseils qui l'ont enfin fait rentrer dans les vues du Seigneur.
»Recevez, M. l'abbé, avec l'expression de ma vive et sincère reconnaissance, les salutations respectueuses de
»Votre très-humble serviteur,
»FRANÇOIS DUFRESNE,
»Menuisier, rue Jeanne-d'Arc, à Orléans.»
On a deviné que cette lettre avait été pensée et écrite par Salvador et de Lussan, que le chemin de fer avait depuis quelques jours transportés à Orléans où ils avaient pris un logement sous le nom de François Dufresne.