Les vrais mystères de Paris

Part 96

Chapter 963,891 wordsPublic domain

--Ou..... oui, _mossieu_, lui répondit-elle, avec un accent charabias très-prononcé, tout en avalant le reste de son café et s'essuyant la bouche avec le bas d'un tablier sale et crotté: oui, _mossieu_, pour vous servir.

--Mon Dieu, madame de Grignac, pardonnez si je vous dérange pour un objet étranger à votre commerce. Je voudrais avoir, mais sous le sceau du secret, quelques renseignements sur l'une de vos voisines qui est aussi, je crois, l'une de vos pratiques.

--Une de mes _praquites_, que vous dites? mais j'en ai _guiablement_ des _praquites_, et des bonnes encore! De laquelle que vous voulez parler, mon bon _mossieu_?

--Avant de vous la nommer je veux savoir si vous garderez le secret?

--Le _checret_... _fich'tra!_ la mèrre Grrignac est connue dans le quartier pour la discrétion même, fich'tra! et il n'y a pas une âme au monde qui puisse dire que je suis une mauvaise langue, allez! Moi, bavarde, à quoi bon, s'il vous plaît? A quoi me servirait de vous dire que la _merchière_ est entretenue par le boulanger du coin, qui vend son pain à faux poids pour lui donner des robes de _choie_, et qu'à son tour la _merchière_ elle donne des culottes et des cravates au fils du père Gublin, concierge du nº 13. Puis, que le traiteur va faire _banqueroute_ parce que son _banquetier_, qu'est brouillé avec madame la traiteuse, ne veut plus lui donner d'argent. Et puis, que l'épicier de _vis-jà-vis_ n'a rien dans sa boutique; que les pains de sucre sont en carton, ainsi que les paquets de bougies et de chandelles; que les boîtes sont vides et les bocaux pleins d'eaux de toutes les couleurs pour éblouir la _praquite_ et les passants. Eh! mon doux Jésus! à quoi bon parler de _chela_, est-ce que _chela_ me regarde et vous aussi? pour moi je déteste la médisance; allez, mon bon _mossieu_, vous devez voir que je ne suis pas une mauvaise langue, et que je n'aime pas de m'occuper des affaires de mes _voigins_...

Pendant que la fruitière débitait cette infernale kirielle, le vicomte avait peine à se contenir; vingt fois il lui prit envie d'envoyer à tous les diables ce vieux magot qui, tout en disant qu'elle ne voulait pas se mêler des affaires de ses voisins, les déchirait tous sans pitié; mais l'intérêt qu'il avait de connaître la femme au voile vert, lui fit prendre son mal en patience.

--Enfin, reprit l'imperturbable fruitière, quoi donc que vous me demandiez tout à l'heure? je ne m'en rappelle déjà plus.

--Je vous demandais, madame de Grignac, si vous connaissiez, ici après, au nº 25, une respectable dame qui porte habituellement un voile vert et qui paraît presque aveugle?

--Ah! ah! j'y suis, j'y suis! répliqua la Grignac: _c'hest c'te_ vieille maligne qui fait l'aveugle pour tromper Dieu et le diable! si je la connais, je le crois bien fich'tra! _c'hest_ une vieille _chorchière_ qui a autant de vices que d'écus!

--Pourriez-vous, ma bonne madame de Grignac, me dire son nom, d'où elle vient, ce qu'elle fait, enfin me donner quelques détails précis sur ses habitudes?

--Son nom, je ne le sais pas, ni personne. D'où _qu'alle vient_? elle vient certainement du sabbat! d'où voulez-vous donc que _cha_ vienne un vieux loup-garou pareil?

--Pardon, ma bonne dame, mais on m'a dit qu'elle était compatissante, charitable!...

--Oui, _cha c'hest vrai_ qu'on dit tout _chela_, mais personne ne le sait au juste; m'est avis à moi que _c'hest_ une vieille _chorchière_, une vieille donneuse de sort, qui ne fait rien sans consulter _Luchifer_ avec _qui qu'elle_ est enfermée du matin au soir; aussi personne n'entre jamais chez elle, c'est pire que dans une prison. Allez, _mossieu_, il y a quelque chose là-dessous, et bien sûr qu'elle a fait un pacte avec le malin et qu'elle lui à vendu son âme, car un soir que je lui portais un demi-quarteron de beurre, j'ai vu le diable comme je vous vois.

--Vraiment, ma bonne madame de Grignac, vous en êtes bien digne, et je vous crois. Mais tâchez donc de me mettre un peu au courant de l'histoire de cette vieille sorcière, j'y suis plus intéressé que vous ne pensez.

--Je veux bien vous _chatisfaire_, mais surtout n'allez pas lui répéter ce que je vais vous dire, car elle me jetterait un _chort_, et que deviendrait la mèrrre Grrignac si on lui jetait un _chort_, vous me le promettez n'est-ce pas? alors écoutez-moi bien:

Il n'y a pas plus de trois mois que la vieille _elle_ est tombée _ichi_ à côté comme une bombe, sans que l'on sache si elle venait du _chiel_ ou de l'enfer. En arrivant dans le quartier, elle loua l'appartement où elle est, au rez-de-chaussée, toutes les fenêtres en étaient grillées, mais non contente de cela elle en fit doubler les volets en fer, ainsi que la porte principale, dans laquelle elle fit pratiquer un guichet; cette porte est fermée de trois ou quatre _cherrures de chureté_, et elle ne l'ouvre jamais à personne. Quand elle sort pour aller à la messe ou au salut, le père Fleurus, son concierge, garde la porte à vue; notre saint-père le pape lui-même ne pourrait pas y entrer. Allez, _mossieu_, je suis bien _chure_ de ce que je dis, _c'hest_ une vieille _chorchière_ qui fait de la fausse monnaie pendant la nuit: il y en a même qui disent qu'elle a la poule noire!!! Mais, mon doux Jésus, je tremble en vous disant tout cela; surtout qu'elle ne sache jamais que je vous ai parlé d'elle, car elle serait capable de me changer en chien ou en chèvre, et, qui sait? peut-être même en poulet d'Inde!

--Soyez tranquille, madame de Grignac, je suis homme discret, et d'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai plus d'intérêt que vous à me taire. Maintenant, s'il m'est permis de vous faire une observation, je vous dirai que vos craintes me paraissent par trop exagérées, et que loin que cette femme ait autant de pouvoir que vous lui en supposez, elle me paraît au contraire fort malheureuse et avoir bien de la peine à vivre.

--De la peine à vivre, quand on a la poule noire, et qui _gnia_ qu'à faire tourner le tamis pour avoir de l'argent? on voit bien que vous n'entendez pas ces choses-là comme moi, _mossieu_, et puis d'ailleurs _c'hest_ qu'_alle_ a encore des rentes _voyagères_.

--Oui, on dit tout cela, mais on n'en sait rien, répliqua le vicomte: pour moi, je crois qu'elle est dans la misère jusque par-dessus la tête!

--Si elle était si pauvre, reprit la mère Grignac avec sécheresse, pourquoi prendrait-elle tant de précautions pour empêcher le monde d'entrer chez elle? Allez, _mossieu_, bien _chur_ elle a un trésor, et un fameux encore! Le père Fleurus et sa femme _ils chavent_ tout _chela_, mais ce sont de fins matois, vous auriez beau les questionner, ils ne vous diraient rien.

--Ainsi, bonne madame Grignac, vous croyez qu'elle a de l'argent et même beaucoup?

--Tiens, _c'hte_ malice! _c'hest_-y donc si difficile d'avoir un trésor quand on est _chorchière_: J'suis _chure_ qu'elle a des _milards_!!!

--D'après les détails que vous venez de me donner, ma chère bonne dame, je ne pense pas que cette dame soit celle que ma famille recherche et dont la tête est dérangée. Au surplus, je vais m'informer auprès du père Fleurus et de sa femme, si cette dame est la comtesse de Gipavas, dont malheureusement le cerveau est détraqué depuis quelque temps.

--Ah! ah! ah! ah! une comtesse! merci, _j'chors_ d'en prendre! _c'hest_ une drôle de comtesse celle-là, qui va au _chabbat_ toutes les nuits avec _Luchifer_!

--Adieu, madame Grignac, jusqu'au revoir dit Lussan, en poussant avec affectation une pièce d'or sur son comptoir.

--Adieu, adieu, _mossieu_. Mais, me fait-il rire avec sa comtesse! c'est la comtesse _Progerpine_ sans doute, et elle est noble de la fabrique du diable!--_C'hest_ égal, il est bien comme il faut ce _mossieu_, et je n'ai pas trop perdu mon temps à jacasser avec lui, ajouta-t-elle, en ramassant la pièce d'or: voilà un _petit chou_ comme on les aime dans mon pays?

Pendant que la mère Grignac continuait à marronner entre ses dents, Lussan était allé droit à la maison nº 25; il en examine avec soin, mais rapidement l'extérieur, car plus il approche du but, et plus il apporte de circonspection dans ses démarches. Il entre d'abord dans la cour, revient sur ses pas, et entre dans la loge du concierge, située sous la porte à gauche, et où par hasard il ne se trouvait personne en ce moment. Il est bon de dire que la porte de la loge est surmontée de cette inscription en lettres de six pouces de haut: «_Adressez-vous à monsieur le concierge S. V. P._» et qu'à côté on lit, sur une ardoise attachée près de la croisée, cette autre inscription tracée en plus petits caractères:

SÉCURITÉ. DISCRÉTION.

«_Le citoyen Fleurus et madame son épouse font les ménages dans la maison seulement._»

Diable, dit Lussan, voici des républicains qui ne se prodiguent pas! Enfin, maître pour un instant de la loge, il la parcourt rapidement des yeux, et fait ses petites remarques. Il la trouve d'une propreté irréprochable et passablement meublée: une pendule à colonnes en bois de citronnier, avec vases assortis garnis de fleurs; quelques gravures, dont une représentant la bataille de Fontenoy, et pour pendant, celle de Fleurus qui avait eu l'honneur de donner son nom à l'intrépide gardien de la maison. Une paire de fleurets en croix, des gants de buffle et un plastron, le tout formant trophée, témoignent de son culte pour les jeux de Mars et de Bellone. Au-dessous de ces instruments de mort, est un petit cadre en bois noir, renfermant le congé de réforme du nommé Jean-Chrysostôme Gringilliard, natif de Gaudiempré en Artois, maître en fait d'armes. En ce moment le vicomte est interrompu dans sa lecture par l'arrivée d'un homme d'environ soixante-huit ans, d'une taille de cinq pieds huit pouces environ, maigre, mais d'une constitution athlétique, coiffé d'un bonnet de police orné d'une grenade, qu'il porte crânement sur l'oreille droite, cravaté militairement; au total, propre et ce qu'on appelle tiré à quatre épingles; mais le vieux brave, à la suite d'une blessure, avait en la main gauche amputée. En voyant le vicomte, il saisit son bonnet de police, le lève, étend le bras, et d'un geste gracieusement calqué sur ceux du télégraphe, il salue en trois temps avec gravité.

--Pardon et excuse, mon _coronel_, dit-il au vicomte; quoique vous désirez? Ce disant, il replaça son bonnet de police avec ces mouvements automatiques qui caractérisent le vieux grognard.

--C'est moi, mon brave, dit le vicomte, qui vous demande pardon d'être entré chez vous en votre absence. Je suis d'autant plus charmé de vous rencontrer que je désire causer avec vous.

--J'en suis _t'enchanté_, répond l'intrépide Janitor; vous n'avez sans doute pas l'honneur de me connaître, mais c'est _z'égal_: un ancien _curassier_, c'est solide _z'au_ poste. Parlez mon _coronel_!

--Il s'agit, citoyen Fleurus...

--Tiens! vous savez donc mon nom, interrompt le citoyen? D'où donc q'vous venez pour savoir que j'suis le citoyen Fleurus?

--Vous le saurez plus tard, dit le vicomte. Il s'agit pour l'instant, citoyen Fleurus de me rendre un service: c'est de me donner quelques renseignements sur la dame qui demeure chez vous et qui porte presque toujours un voile vert.

--Ah! vous voulez dire madame l'_alolyme_, madame l'_incomito_, comme qui l'appelle dans la maison: je suis à vos ordres; mais si vous voulez me permettre d'appeler Philippine Craperel, ou pour mieux dire, mon épouse, madame Fleurus, c'est z'elle qui peut z'avoir celui de vous satisfaire; elle a t'une langue dorée, et parle comme les aristocrates de _Colblance_, enfin c'est une _frilosophe_!

--Ne dérangez pas madame, je vous en prie, dit le vicomte.

Mais sans s'arrêter à cette prière, notre homme donne un coup de sifflet, et deux minutes après, entre dans la loge une femme de belle taille, droite et roide comme un échalas, âgée de soixante à soixante-cinq ans environ. Sa mise, qui paraît dater de la fin du règne de Louis XV, est d'une propreté peu commune: sa tête est encaissée dans une coiffure en dentelle à carcasse plissée, elle porte un caraco à manches courtes et dos froncé, le jupon de dessus est retroussé avec grâce dans les fentes des poches, et laisse voir celui de dessous, qui est en belle calmande à grandes rayes; elle est chaussée de mules en maroquin vert à hauts talons, et sa jambe que rehausse l'éclat d'un bas fin et d'une irréprochable blancheur, laisse apercevoir des contours qui ne sont pas sans charme. Enfin, l'ensemble de son costume, et son maintien, avaient ce genre d'élégance que nos pères admiraient chez les soubrettes de bonne maison, il y a trois quarts de siècle. Du reste, madame Fleurus avait dû être belle, car ses traits quoiqu'un peu flétris par l'âge, étaient encore fort bien.

En voyant le vicomte dans la loge, elle lui fit une profonde et gracieuse révérence; puis après l'avoir prié de l'excuser de ce qu'elle l'avait fait attendre, elle lui offrit une chaise, en réclamant son indulgence pour son mari, qui avait eu l'impolitesse de le laisser debout.

--Je suis confus de vos bontés, madame, dit le vicomte, et je vous...

--Dis donc, madame, interrompit maître Gringilliard, ce _mossieur_ a t'un service à te demander une _confinence_ à te faire.

M. Fleurus, dit aigrement madame son épouse, il me semble que vous n'auriez pas dû vous permettre d'interrompre monsieur. Ensuite, est-ce qu'il ne vous serait pas possible de vous défaire de cette manière de parler, de ces _liaisons dangereuses_ qui sont l'écueil de votre langue à chaque instant? On voit bien, mon ami, que vous avez servi dans les cuirassiers!...

--Un peu, mon neveu, j'm'en flatte, répliqua vivement le père Fleurus, en se redressant et en posant devant sa femme. J'ai servi avec honneur et gloire, j'ai t'été blessé en servant la république une _invisible_ et _intarissable_, à preuve qu'en v'là les marques, ajouta-t-il en montrant son moignon.

--C'est vrai, dit le vicomte, cela vous honore et je vous en félicite de tout mon coeur. Vous êtes un bon Français!

--Y a gros à parier, qu'j'en suis t'un de bon Français; mais _gnia_ pas de quoi faire tant de bruit quand on a fait son devoir! J'avais juré de vivre libre ou de mourir en franc républicain, ce n'est pas ma faute si la république _s'est périe_ avant moi!...

--Oui, reprit madame Gringilliard, dont les opinions ne sympathisaient pas avec celles de son mari, la république vous a joliment récompensé; elle vous a laissé la liberté..... de tirer toute votre vie le cordon d'une main.

--Et vous donc, madame la ci-devant? quéqu'ça vous a donc rapporté d'avoir zété à _Colblance_ avec Pitt et Cobourg, et avec tous vos aristocrates? Vous y avez appris à faire la révérence, à parler du français qu'est un tas de _blagues_ où je ne comprends rien; faut-y pas faire tant d'embarras pour ça!

--Taisez-vous, vieille croûte! sachez que j'ai appris à vivre dans le grand monde, moi, et que je ne serais pas déplacée dans un salon; tandis que vous, vous vous en feriez chasser par la grossièreté de votre langage et de vos manières populacières!

--J'suis du peuple! c'est vrai, mais du peuple souverain, madame Fleurus! Tâchez à l'avenir d'en parler avec respect du peuple souverain, entendez-vous? Un soldat républicain n'a que faire de science pour se battre, et je soutiens qu'entre ses mains un bancal vaut mieux que toutes vos _grand'mères_ et toutes vos _rhitouriques_, qui sont autant d'inventions d'un tas de faignants! Du fer et du pain, mille cartouches, c'est assez pour aller à la gloire! Je parle sans _illusions_, moi; et qu'importe que vous _saviez_ vous tirer d'affaire dans un salon, lorsque votre position vous force de rester à la porte avec votre digne époux?

--Le savoir aura toujours son prix, dit madame Fleurus, avec son air pincé, et je vois avec peine, mon cher mari, que vous ne soyez pas compétent pour trancher la question. Quant à votre république, je l'ai en horreur à cause de tout le mal qu'elle a fait: elle a tout détruit, religion, morale, royauté légitime!... Hélas! prions et craignons Dieu, car tout bon et miséricordieux qu'il est il se lassera, et peut-être le jour n'est pas loin où il punira les hommes d'avoir porté une main parricide et sacrilége sur le trône et l'autel!

--Pardon, continua madame Fleurus, en s'adressant au vicomte, pardon d'avoir poussé si loin cette discussion en votre présence; mais mon mari a beau dire et beau faire, je n'oublierai jamais tout ce que je dois à la noblesse!

--Respect à l'opinion de chacun, madame Fleurus, dit le vicomte, même à celle de votre mari, quoique par le privilége de ma naissance je doive me ranger à la vôtre. En effet, et quoiqu'il n'entre pas dans mes habitudes de tirer vanité de ce qui n'est qu'un jeu de la destinée, je vous apprendrai avec bonheur que je suis né gentilhomme!

--Je l'aurais deviné, monsieur, dit madame Fleurus, en prenant son ton le plus aimable, je l'aurais deviné à vos manières polies, qui sont l'apanage des gens de qualité.--Enfin, ajouta-t-elle, veuillez me dire en quoi je puis vous servir?

--Voici, madame, le motif qui m'amène chez vous:

Je suis originaire de la Flandre française; ma famille réside à Saint-Sylvestre-Cappel, et je me nomme le marquis de Woolblek. Lors de la dernière révolution, ma grand'mère a perdu la tête, et, il y a environ un an qu'elle s'est enfuie du château, emportant une somme de quatre à cinq mille francs. Je suis à sa recherche, et, d'après des renseignements précis que l'on m'a fournis récemment, j'ai lieu de croire que c'est dans cette maison qu'elle s'est retirée, et où elle est connue sous le nom de la dame au voile vert.

--Je regrette d'avoir à détruire vos espérances, M. le marquis, dit madame Fleurus, mais la dame dont vous parlez habite ici depuis deux ans, elle ne peut donc être votre parente.

Madame Fleurus mentait lorsqu'elle disait que la dame au voile vert habitait depuis deux ans la maison confiée à la garde de son époux. De Lussan le savait bien, mais il ne pouvait lui laisser voir qu'il était instruit de ce qu'il paraissait vouloir apprendre; la portière, d'ailleurs, ne faisait, suivant toutes les probabilités, qu'obéir aux instructions qu'elle avait reçues.

--En effet, répliqua de Lussan, un peu déconcerté, s'il est vrai qu'il y ait deux ans que cette dame est votre locataire, elle ne peut être celle que je cherche. Vous excuserez donc, madame, une démarche qui, comme vous le voyez, était fondée sur une curiosité fort naturelle. Toutefois, ce qui avait le plus contribué à me faire ajouter foi aux renseignements que l'on m'avait donnés, c'est que la dame que vous avez chez vous passe, dans le voisinage, pour folle, ce qui lui donne un grand air de ressemblance avec ma malheureuse grand'mère.

--Hélas! M. le marquis, répondit madame Fleurus, le monde est bien sot, bien méchant! on traite cette dame de folle parce qu'elle ne voit personne et qu'elle est assidue à l'église; mais la vérité est qu'elle n'est pas folle du tout, je puis vous l'attester.

--Ah! bah! dit maître Fleurus, si elle n'est pas folle, c'est bien _d'hasard_. Quoi donc qu'elle va faire tous les jours du matin jusqu'au soir avec ses calotins, si elle n'est pas folle?

--M. Fleurus, lui répondit sa femme, il me semble que vous devriez parler avec plus de politesse, d'une dame qui vous fait vivre, et d'une classe d'individus qui ont droit au respect de tous.

--De quoi qui m'fait vivre? Si je l'y garde son magot, n'est-y pas juste qué m'paye? Et quant à tous vos _églisiers_, quoi que je tiens d'eux, donc moi? Je ne connais que les curés de la république, les _théophilou-en-troupe_!...

--Elle a donc de la fortune, la dame au voile vert? ajouta de Lussan.

--A cet égard, je n'ai point de réponse à faire à M. le marquis, dit madame Fleurus. Je ne me suis jamais permis d'adresser à cette dame la moindre question sur sa position, parce que les affaires de nos locataires ne me regardent pas, et M. le marquis est trop bien élevé pour provoquer une indiscrétion.

--Vous vous méprenez sur le but de ma question, répondit le vicomte un peu piqué; je n'ai nul motif d'être curieux de ces sortes de choses, et si je vous ai demandé si cette dame avait de la fortune, c'est tout machinalement, et surtout sans l'intention de vous faire manquer à vos devoirs.

Le vicomte vit bien qu'il n'y avait rien à espérer, ni de cette vieille caricature, ni de son imbécile de mari: d'ailleurs il suffisait de les voir un instant pour être persuadé que, pour que la vieille eût conservé son bon sens, jamais elle n'aurait choisi de pareils confidents. Il prit donc le parti de laisser croire qu'il n'avait éprouvé aucune contrariété de la manière dont la précieuse concierge lui avait fermé la bouche, et, quoique peu satisfait du résultat de son enquête, il en savait du moins assez pour dresser d'autres batteries qui le missent à même de venir à bout de ses desseins. Il se retira donc en comblant les Fleurus de politesses et de salutations.

Nous connaissons trop de Lussan comme homme de résolution pour croire qu'il se rebute devant les obstacles, et qu'il se tienne pour battu par la puissance d'inertie des Fleurus. Il éprouva bien quelques regrets d'avoir si mal réussi d'abord auprès de ces cerbères; mais l'espoir d'être plus heureux une autre fois releva son courage. Deux cent mille francs en or, argent, diamants, en billets de banque, cent mille francs, en rentes au porteur. Quelle immense proie! se disait-il; la laisserai-je donc échapper? Vrai supplice de Tantale, j'y touche, je ne puis... mais non, dussé-je y périr, il faut absolument que j'en vienne à bout!

On pense bien que dès le jour même de l'entretien qu'il avait eu avec le vicaire de Saint-Roch, et par suite duquel il avait été instruit de tout ce qui se rattachait à la dame au voile vert, de Lussan n'avait pas manqué d'en rendre compte à son ami Salvador. Tous deux s'étaient ingéniés à qui mieux mieux pour mettre la vigilance des Fleurus en défaut; mais la bêtise du mari, plus redoutable encore que l'esprit et l'astuce de la femme, avait déconcerté tous leurs projets. Vainement ils leur avaient lâché émissaires, sur émissaires le père Fleurus, en esclave docile de sa femme, qu'il regardait comme un oracle, les renvoyait à celle-ci et ne répondait jamais autre chose que: Adressez-vous _tà mame_ Fleurus, moi j'ignore la chose de _mame l'Alolyme_. Quant à madame Fleurus, élevée avec les grands, au milieu de ce monde tout confit en menteries, feint, fardé et dangereux, elle possédait au suprême degré l'art de dissimuler, et après une heure d'entretien avec elle, on se trouvait tout étonné de ce que ses phrases filandreuses n'avaient pas fait faire un pas à la question.

Il fallait don renoncer à cette importante affaire qui promettait un si beau résultat: c'est à quoi ne pouvaient se résoudre ni de Lussan, ni Salvador, et ils cherchaient tous les moyens d'arriver au but qu'ils voulaient absolument atteindre, lorsqu'ils furent arrêtés tous deux.

IV.--Suite du précédent.

Les exigences de notre récit nous forcent à conduire nos lecteurs dans un lieu que nous ne nommerons pas; mais que la courte description que nous allons essayer d'en faire fera suffisamment connaître.

De la boutique d'une maison sise dans une des petites rues qui débouchent sur le boulevard Bonne-Nouvelle, on a fait un petit salon, tapissé seulement d'un papier rouge commun. Ce salon (puisque salon il y a), est meublé seulement d'une grande table ronde, couverte d'un tapis vert, d'un canapé en velours d'Utrecht jaune, et de quelques chaises en cerisier couvertes en crin, quelques mauvaises lithographies dans des cadres dorés sont appendues aux murs, une pendule d'albâtre et deux vases de porcelaine dorée, dans lesquels se prélassent deux grosses touffes de fleurs artificielles ornent la cheminée.

Un bon feu brûle dans l'âtre, et répand dans le salon une douce chaleur qui paraît réjouir fort ceux qui s'y trouvent.