Part 95
--Ecoutez, mes amis, leur dit-il, maintenant, hélas! presque tous les _pègres_ sont d'infâmes coquins, et pour vous il s'agit de la _sorbonne_[884] que l'on ne perd qu'une fois; vous ne sauriez donc prendre trop de précautions. Eh bien! si vous le voulez, pendant tout le temps que vous resterez ici, je ne sortirai pas, je n'écrirai pas; l'un de vous prendra mes habits pour _aller au vague_[885] et l'autre restera avec moi, ça fait que vous serez tranquilles.
--Tu sortiras, tu rentreras, tu écriras, répondit le vicomte de Lussan à Vernier les bas bleus, nous nous fions à toi, et nous sommes persuadés que notre confiance est bien placée, mais nous allons visiter ta garde-robe, dans laquelle nous trouverons peut-être de quoi nous vêtir.
Vernier les bas bleus était plus riche qu'il ne le croyait lui-même; le vicomte de Lussan trouva dans un bas de buffet, deux pantalons en assez bon état, une blouse neuve et une redingote encore propre. Il donna à Salvador la redingote et le meilleur des deux pantalons.
--C'est parce que j'ai l'intention de vous faire jouer ce soir un rôle important, dans une comédie nouvelle, que je vous permets de vous faire aussi beau que vous le serez, lorsque vous aurez endossé ces habits, dit-il à son complice.
--Je devine quel est votre projet, vous voulez reprendre en gros à Coralie ce que vous lui avez donné en détail.
--Vous l'avez dit.
--Ça se trouve bien, j'ai justement pris l'empreinte de la serrure, dit Vernier, et il montra aux deux amis une carte sur laquelle l'entrée de la serrure de Coralie était parfaitement imprimée[886].
--C'est très-bien vu, mais de quelle manière nous y prendrons-nous pour réussir.
--Laisse-moi faire, tout ira bien, et ce soir, je vous en réponds, nous aurons de l'or, beaucoup d'or, et notre ami Vernier qui nous donnera un coup de main en aura une bonne part.
--Sont-ils adroits ces rupins! s'écria Vernier les bas bleus, qui croyait déjà tenir les pièces d'or dont le vicomte de Lussan promettait une si ample moisson.
Ce dernier s'était placé devant la table et dessinait avec beaucoup de soin le _fac-simile_ d'une clé.
--Vous êtes, dit-il à Salvador, expert en l'art du serrurier, pouvez-vous faire une clé absolument semblable à celle dont voici le portrait, je me suis déjà assuré qu'il y avait ici tout ce qu'il fallait pour cela.
--Parfaitement, répondit Salvador.
--En ce cas à l'oeuvre, je vous expliquerai mon plan pendant que vous travaillerez.
Salvador, doué d'une dextérité sans égale n'eut besoin que de quelques heures de travail pour fabriquer une clé, dont le vicomte de Lussan se montra très-satisfait.
Les trois bandits passèrent à deviser joyeusement, à boire et à manger (Vernier les bas bleus avait un compte ouvert chez le marchand de vin et le charcutier), le reste de la journée.
Lorsque le soir fut venu, ils s'armèrent chacun d'un couteau-poignard (ils étaient tous les trois bien déterminés à ne point, en cas de malheur, se laisser prendre vivants), et se mirent en route pour la rue Tronchet.
Salvador et Vernier les bas bleus entrèrent chez un marchand de vin, de Lussan alla se mettre en observation vis-à-vis la porte cochère de la maison habitée par Coralie.
Il était à son poste depuis environ une demi-heure, lorsqu'il vit sortir la danseuse, il la suivit de loin et la vit entrer à l'Opéra. Bien certain alors qu'elle ne rentrerait pas chez elle de la soirée, il revint trouver ses camarades.
--Elle est sortie, leur dit-il; il ne s'agit plus maintenant que d'éloigner la servante. A vous, Vernier, songez que si vous ne réussissez pas, nous serons forcés d'employer les grands moyens, et j'en serais vraiment fâché, cette servante est une fort bonne et fort jolie fille.
Vernier, suivant les instructions qu'il avait préalablement reçues, prit sa course, et donna l'ordre à un cocher de fiacre qu'il prit sur la place la plus voisine de l'Opéra, de se rendre au domicile de Coralie, et de remettre au concierge de la maison un billet que celui-ci ferait tenir à la personne à laquelle il était destiné.
Il n'était pas à craindre que la femme de chambre s'aperçût que le billet n'avait pas été écrit par sa maîtresse. Coralie dont l'éducation avait été quelque peu négligée, se servait habituellement de secrétaires.
Le cocher, généreusement payé d'avance, s'acquitta de la mission qui venait de lui être confiée; il remit le billet au concierge et attendit.
Le concierge, suivant la louable habitude de ses confrères, n'avait pas manqué de lire le billet, qui, du reste n'était pas cacheté.
--Vite, vite, mademoiselle Hélène, dit-il à la femme de chambre de Coralie, mademoiselle Desrivières vient de se fouler le pied en entrant en scène, elle vous demande avec son châle orange; il y a en bas un fiacre pour vous emmener et v'là un billet qu'elle a donné au cocher pour vous le remettre.
--Je vous remercie bien, M. Fouché, répondit la femme de chambre après avoir lu le billet, qui ne renfermait autre chose que ce que le portier venait de lui apprendre; je vais de suite aller trouver ma maîtresse. Et comme le concierge était monté par l'escalier de service, elle descendit un étage afin de l'éclairer.
Quelques minutes après, la servante portant sous son bras le châle orange de sa maîtresse, montait dans le fiacre qui l'attendait à la porte.
--Aller d'ici à l'Opéra, expliquer sa venue à sa maîtresse, puis revenir, dit de Lussan, nous avons au moins trois quarts d'heure devant nous; c'est plus qu'il ne faut. A vous, marquis. Il y a de la lumière chez le docteur Delamarre, qui demeure au-dessous de Coralie, dites au concierge que vous allez chez lui? N'oubliez pas de jeter un coup d'oeil sur les deux coupes d'agate placées sur la cheminée de la chambre à coucher. Coralie y laisse souvent des bijoux précieux. L'argent est dans une armoire à glace placée dans la chambre à coucher, qu'il vous sera facile d'ouvrir: vous avez ce qu'il faut pour cela?
--J'ai remis mes _halènes_[887] à Rupin, dit Vernier les bas bleus.
Salvador entra dans la maison; il y resta plus longtemps que ses complices ne s'y attendaient.
--Il lui est peut-être arrivé quelque chose, disait Vernier les bas bleus à de Lussan.
--Cela n'est pas probable, répondit celui-ci, s'il en était ainsi, nous aurions entendu du bruit.
L'arrivée de Salvador vint à point pour mettre fin à l'anxiété de ses complices.
--Eh bien! lui dit de Lussan.
--L'affaire n'est pas mauvaise, répondit-il, mais hâtons-nous de fuir. Je crois que j'ai été remarqué par le concierge.
Les trois complices franchirent rapidement l'espace qui sépare la rue Tronchet de celle du Four-Saint-Hilaire. Lorsqu'ils furent arrivés dans le galetas de Vernier les bas bleus, Salvador déposa sur la table tout ce qu'il avait volé chez Coralie.
--Quatre mille _balles_[888] en or, trois mille balles de bijoux à vendre au _fourgat_[889], s'écria Vernier les bas bleus, nous allons joliment faire _pallas_[890].
--As-tu un recéleur à ta disposition? lui demanda de Lussan.
--Je crois bien, Louis l'Aventurier, qui demeure à la Sorbonne; il m'achètera tout ce que je voudrai.
--Garde alors les bijoux pour ta part, et laisse-nous l'argent, cela te va-t-il?
--Très-bien! Vous êtes plus généreux que je ne le pensais.
--Soupons alors et couchons-nous; nous nous séparerons demain matin.
Les trois bandits firent honneur à un excellent poulet et à quelques autres comestibles qu'ils avaient achetés rue Dauphine, puis après ils s'endormirent.
Le lendemain matin, ainsi que cela avait été convenu la veille, ils se séparèrent.
III.--La dame au voile vert.
Le récit des faits qui précèdent a appris à nos lecteurs que c'était principalement parmi ses connaissances que le vicomte de Lussan, auquel un nom recommandable faisait ouvrir les portes des salons de la meilleure compagnie, choisissait ses victimes. On a vu que d'abord il se borna à donner à Salvador et à Roman des instructions de nature à faciliter l'exécution des vols que ceux-ci se chargeaient d'exécuter ou de faire exécuter, et que ce n'est que plus tard, peu de temps après la mort du dernier, et lorsque Salvador eut pris la résolution de ne plus retourner chez la Sans-Refus, qu'il se détermina à payer de sa personne.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons prier nos lecteurs de faire avec nous quelques pas en arrière.
Nous disions tout à l'heure que le vicomte de Lussan s'était fait inscrire au rang des nouveaux catholiques les plus prononcés, ce n'était pas seulement parce que _la dévotion trouve pour faire de mauvaises actions des raisons qu'un simple honnête homme ne saurait trouver_, qu'il avait pris ce parti; il savait que l'on est généralement disposé à accorder une grande confiance à ceux qui, tout en vivant dans le monde, s'acquittent avec exactitude de leurs devoirs religieux, et la dévotion était un masque dont il savait à propos se servir, et qui lui avait facilité l'accès des salons de plusieurs nobles douairières qui ne surent que lorsqu'un jugement solennel eut appris à tout le monde que le vicomte de Lussan, malgré l'ancienneté de son blason, n'était rien autre chose qu'un insigne bandit, qu'il ne faut pas toujours se fier aux apparence.
Quoi qu'il en soit, le vicomte avait pour confesseur un vénérable prêtre, attaché à l'église de Saint-Roch, et il avait tellement eu l'art de s'insinuer dans sa confiance, que très-souvent ce digne ecclésiastique l'invitait à dîner.
Lorsqu'il fut arrêté, rue de Varennes, à quelques pas de son domicile, le vicomte était sorti de chez lui pour se rendre chez ce prêtre que, depuis quelque temps, il visitait très-souvent.
Le récit des faits qui suivent apprendra à nos lecteurs quel était le but de ces visites.
Un jour, tandis que le vicomte et le bon prêtre étaient à table, tête à tête, on annonça à M. l'abbé la visite d'une vieille femme presque aveugle, dont la figure était cachée par un ample voile vert. Elle venait remettre, à ce dernier, une petite somme d'argent pour faire dire des messes et un anniversaire pour les trépassés. L'abbé voulait se lever pour aller recevoir la pieuse bonne femme dans une autre pièce; mais Lussan lui dit de ne pas se gêner pour lui et, même, le pria de la faire entrer. Le domestique l'ayant introduite, elle remit au vicaire une somme de quatre-vingts francs. Lussan, en observateur curieux et avide de tirer parti de tout, remarqua que cette femme était fort âgée, couverte de vêtements sordides et dégoûtants; elle portait un de ces chapeaux ballons d'une forme tout à fait mirobolante, de couleur jadis noire, mais aujourd'hui fauve et rougeâtre, qui, accompagné d'un immense garde-vue en taffetas vert, produisait cet ensemble drôlatique qui caractérise les tireuses de cartes de bas étage. Enfin, toute la mise de la vieille dévote annonçait la plus grande misère; et, pour comble, elle avait bien de la peine à se conduire, tant sa vue paraissait faible et obtuse.
Lorsqu'elle fut sortie, le vicomte fit part au bon vicaire de toutes ses remarques, et lui témoigna l'étonnement où il était de voir donner quatre-vingts francs par une femme dont le costume accusait un si complet dénûment. Celui-ci lui répondit qu'il ne fallait pas toujours s'en rapporter aux apparences, et que loin que cette bonne femme fût dans la misère, elle était au contraire riche et même fort riche; qu'elle faisait beaucoup de bien aux pauvres de la paroisse; en un mot, qu'il était à regretter que les gens de sa sorte fussent en aussi petit nombre.
--S'il en est ainsi, dit de Lussan, vous conviendrez, mon cher abbé, que c'est bien le cas de dire où la fortune va-t-elle se nicher! car la bonne femme est d'un aspect bien dégoûtant. Pour moi, il me semble que l'amour de Dieu et du prochain, la dévotion, la charité même, n'excluent pas la propreté; et, je vous l'avoue franchement, j'ai peine à croire à la fortune de cette femme, cela me paraît inconciliable avec l'état de délabrement où elle est. Je crois plutôt qu'elle n'est que l'instrument de personnes pieuses qui veulent rester inconnues, et qui, en récompense des petits services qu'elle leur rend, lui procurent des moyens d'existence.
--Vous êtes dans l'erreur M. le vicomte, répondit le vicaire; elle est riche, et quand je parle ainsi, c'est que je le sais. Je puis même d'autant mieux vous l'assurer que j'ai vu, ce qui s'appelle de mes propres yeux, vu, tout ce qui compose sa fortune, dans les circonstances que je vais vous citer:
Il n'y a pas plus de deux mois que cette femme vint pour la première fois me charger de dire quelques messes pour le repos de l'âme de ses père et mère, décédés il y a longtemps; elle me remit, en outre, quarante francs pour les indigents et autant pour l'église. Ses visites se renouvelèrent plusieurs fois et toujours elle se montrait aussi généreuse. Je ne pouvais comprendre d'où, ni comment, lui venaient les sommes dont elle disposait, tant sa misère apparente faisait contraste avec ses oeuvres de charité; mais je ne tardai pas à être au fait de cette espèce de mystère.
Il y a de cela quinze jours au plus, elle vint me prier de vouloir bien passer chez elle pour me faire une confidence importante, confidence que, disait-elle, elle ne pouvait me faire ailleurs que dans son appartement. Je vous avoue que cette invitation me parut si extraordinaire de sa part, que pendant trois ou quatre jours j'hésitai à m'y rendre; mais enfin, après y avoir bien réfléchi, je crus devoir lui donner cette satisfaction.
Arrivé à sa demeure, l'aspect ridicule du concierge, ses questions insolites, et ensuite celles non moins extraordinaires de son épouse, firent naître en moi de singulières idées. Quoi qu'il en soit, après avoir subi un interrogatoire en règle, je fus conduit par le cerbère femelle, chez la dame au voile vert. Après avoir frappé d'une certaine manière, un guichet s'ouvrit, je déclinai mon nom:
--Ah! c'est vous, M. le vicaire, me dit la vieille, entrez, je vous prie.
Alors elle ouvrit deux serrures fermées à plusieurs tours; puis, lorsque je fus entré, elle les refermera avec un soin et une précaution qui piquèrent vivement ma curiosité, sans toutefois que j'en éprouvasse la moindre crainte. Je fus alors introduit dans un rez-de-chaussée, composé de plusieurs pièces en désordre, et aussi malpropres que la maîtresse de la maison. La dame, après s'être excusée sur son grand âge et ses infirmités, de me recevoir si peu convenablement, prit la parole en ces termes:
--M. le vicaire, vous êtes un homme en qui j'ai la plus grande confiance, et je vais immédiatement vous en donner la preuve: Je suis vieille et assez riche; je possède en or, argent, billets de banque et bijoux, environ deux cent mille francs; j'ai, en outre, une rente de cinq mille francs au porteur, inscrite sur le grand livre. Je n'ai sur la terre qu'une seule personne qui me touche par les liens du sang, c'est ma fille; mais depuis longtemps je n'ai entendu parler d'elle, j'ignore absolument sa destinée. Elle exceptée, je n'ai ni parents, et il faut bien le dire, ni amis. Dieu peut d'un instant à l'autre me rappeler à lui, et toutes mes richesses seraient à peu près perdues si je venais à mourir sans indiquer l'endroit où elles sont renfermées. Je ne puis mieux m'adresser qu'à vous, M. le vicaire, pour révéler un secret de cette nature. Je vais donc indiquer où tous ces objets sont cachés, et je vous autorise, après ma mort, à en disposer du mieux que vous l'entendrez, sauf la réserve que je vous ferai connaître tout à l'heure. Voici un écrit cacheté qui renferme à cet égard mes volontés formelles; veuillez vous en constituer le dépositaire pour ne l'ouvrir qu'après ma mort.
Surpris de ce langage, et n'ayant jamais voulu m'immiscer dans les affaires mondaines, que je connais fort peu, je voulus en décliner un si rare témoignage de confiance; la vieille dame ne voulut accepter aucune excuse; elle pria, pressa avec tant d'instances, qu'enfin j'acceptai. Alors elle m'engagea à passer dans sa chambre à coucher, et, après avoir tiré son lit hors de l'alcôve, elle leva une tapisserie et me fit voir une petite porte artistement pratiquée dans le mur. Elle l'ouvrit, et retira de cette cachette une jolie boîte en ébène, garnie en argent ciselé, portant des armoiries et une couronne ducale. Cette boîte contenait de l'or en grande quantité, des billets de banque, des diamants, et des inscriptions de rentes au porteur. Bref, je pus me convaincre qu'elle renfermait au moins trois cents mille francs en valeurs réelles.
--Voilà tout ce que je possède, dit la vieille. Si la personne nommée dans mon testament existe encore, poursuivit-elle, et que par sa conduite elle soit digne de mes bienfaits, vous partagerez ma succession avec elle. Dans le cas contraire, tout est à vous pour en faire de bonnes oeuvres. Telle est, ô digne et respectable ministre du Seigneur, ma dernière volonté; que celle de Dieu soit faite en toutes choses!
Quelques observations que je fisse de nouveau pour la détourner du dessein où elle était à mon égard, elle ne voulut rien entendre, et, après avoir replacé la cassette dans l'armoire pratiquée dans le mur, elle en referma la porte, et exigea encore une fois que je lui promisse d'exécuter ponctuellement ses intentions. En considération du bien qui pouvait en résulter pour les pauvres, je crus devoir m'y engager non-seulement sans restriction, mais encore de manière à mériter l'approbation du monde et de mes supérieurs. Du reste, vous me connaissez assez, M. le vicomte, pour être convaincu que je m'acquitterai avec zèle et exactitude de ce mandat important.
Maintenant, s'il m'est permis de vous dire mon opinion sur cette femme, je pense que son intention est de réparer après sa mort les torts d'une vie passée dans le désordre et peut-être même dans le crime. Ce qui me le fait croire, c'est que son langage, qui n'est pas très-pur, est celui d'une femme du peuple, que le manque d'éducation n'a pas dû rendre difficile sur les moyens de faire fortune.
Il est encore une autre raison qui donne à l'opinion que je viens d'exprimer une certaine force, et cette raison la voici:
Je dois croire sincère la dévotion de cette femme, ses bonnes oeuvres en sont un témoignage suffisant; eh bien! quoiqu'elle écoute avec beaucoup de recueillement les exhortations religieuses que j'ai cru devoir lui adresser, bien qu'elle assiste à tous les offices, elle n'a pas encore voulu se confesser.
--Je ne suis pas encore prête, a-t-elle dit lorsque je l'ai engagée à s'approcher du tribunal de la pénitence; plus tard, monsieur l'abbé, je n'ose pas encore vous révéler les fautes nombreuses, les crimes mêmes de ma vie passée, mais je me repens, soyez-en sûr.
Je n'ai pas cru devoir insister, les choses en sont là.
Pendant ce récit, le vicomte était tout yeux et tout oreilles, il avait peine à contenir la joie intérieure qu'il éprouvait, et déjà même il combinait les moyens de s'emparer du trésor de la vieille. A la vérité, l'abbé n'avait pas indiqué l'adresse de la dame au voile vert, mais dans tout le reste, il s'était montré d'une indiscrétion que le nom seul du vicomte et la piété sincère qu'il lui supposait, peuvent seuls faire excuser. Quoi qu'il en soit, avec des hommes de la trempe de Lussan, l'absence d'un renseignement de cette nature n'était pas un grand obstacle; il savait que le service commandé par la vieille devait avoir lieu le lendemain, et qu'elle devait y assister; cela lui suffisait. En effet, il se rendit à Saint-Roch, et même il était tellement pressé d'y arriver, qu'il se trouva à l'église une heure trop tôt. Enfin, la vieille qu'il attendait avec tant d'impatience arriva. Elle n'avait pas ce jour-là son inséparable voile vert, mais un voile noir fort épais, qui donnait à sa figure et à tout le reste de sa personne une teinte des plus lugubres: elle s'agenouilla et pria longtemps avec une ferveur telle que le service était fini depuis plus d'une heure qu'absorbée dans sa prière, elle ne songeait pas à quitter l'église. Le vicomte qui avait l'intention de la suivre à sa sortie, afin de découvrir sa demeure, enrageait de toute son âme d'être forcé de l'imiter et de simuler une dévotion qui était loin de son coeur; car Dieu sait les sinistres projets qu'il méditait en ce moment. Enfin, après avoir été faire de nombreuses révérences et génuflexions devant toutes les chapelles, la vieille dame prit de l'eau bénite et sortit. Tout cela fut encore fort long à cause de la difficulté qu'elle éprouvait à se conduire, et qui la faisait presque trébucher à chaque pas dans les chaises; mais enfin une fois sortie, et suivant les murs avec précaution, elle ne tarda pas à rentrer chez elle, rue Thérèse, numéro 25.
De Lussan, adroit et intelligent, comme nous le connaissons, s'assura que c'était bien là qu'elle demeurait; puis il se retira, et remit à un autre jour les investigations dont il pouvait avoir besoin pour mettre ses projets à exécution. Il ne dormit pas de toute la nuit tant l'impatience, le désir de s'emparer du trésor de la vieille femme au voile vert avaient exalté ses esprits. A peine fit-il jour le lendemain, qu'il se mit en course pour prendre des renseignements dans le quartier de la vieille dame; il apprit qu'elle y était connue sous le nom de la dame au voile vert, ou de l'aveugle. Du reste, on ne savait rien de précis sur son compte, chacun faisait une histoire à sa manière: les uns disaient qu'elle tirait les cartes, les autres, que c'était quelque vieille pécheresse qui, par esprit de pénitence, se livrait aux brocards de la multitude. Enfin, d'autres ajoutaient que s'il voulait connaître plus particulièrement cette femme, qui était une énigme pour tout le monde, il fallait qu'il s'adressât au père Fleurus et à son épouse, concierges du numéro 25, qui paraissaient les seuls qui fussent dans la confidence mystérieuse; que toutefois il serait aussi possible que l'épicier en face lui donnât également quelques renseignements utiles.
L'épicier, adroitement interpellé par le vicomte, répondit que cette dame n'était pas sa pratique, et qu'il ne savait absolument rien sur son compte; mais il ajouta que sa voisine la mère Grignac, la fruitière, pourrait le satisfaire: C'est la plus fameuse bavarde de Paris, dit-il, il ne faudra pas de grands efforts pour que vous obteniez d'elle tout ce que vous désirez savoir. De Lussan remercia l'épicier _fait homme_, et en deux pas il fut chez la mère Grignac.
Il lui fallut tout son sang-froid pour ne pas éclater de rire au nez de l'énorme fruitière! Imaginez-vous une masse de chair informe, des membres aussi mal taillés que mal attachés, une taille aussi haute que large; une figure joufflue, carrée, diaprée de rouge, de blanc, de bleu, etc., çà et là recouverte d'une couche épaisse de poussière de charbon; un nez en pied de marmite, c'est-à-dire gros, court, bourgeonné et véritable succursale de l'entrepôt des tabacs; des yeux horriblement louches, éraillés et cireux; une bouche ornée de trente-deux dents incontestablement blanches, mais appartenant plutôt à l'ordre des ruminants qu'à l'espèce humaine; des lèvres épaisses et retroussées; enfin une véritable caricature. Mais ce qui complétait cet être, idéal du grotesque et des bizarreries de la nature, c'était des vêtements en drap grossier, luisants de graisse, et dont la façon était en harmonie avec la matière; sa coiffure était composée d'un foulard jaune orange, mais si sale que la couleur en était devenue tout à fait problématique. Somme toute, un Sancho Pança femelle, dont l'ensemble était aussi repoussant que hideux à voir.
De Lussan, avec cette exquise politesse qu'il apportait en toute chose, principalement avec les petits afin de leur en imposer plus facilement, s'adressa, le chapeau à la main, à la futaille organisée dont nous venons d'esquisser le véridique portrait.
--Est-ce à madame de Grignac, lui dit-il, que j'ai l'honneur de parler?