Part 94
--Soyez sans inquiétude, M. le vicomte, répondit le directeur qui trouvait assez singulière la crainte manifestée par un homme qui avait déjà un pied dans la tombe, le bâtiment neuf n'est pas achevé d'hier, il existe depuis plus de soixante et dix ans; je puis donc vous donner l'assurance que vous n'y contracterez pas de douleurs rhumatismales.
--S'il en est ainsi, reprit le vicomte, donnez, je vous prie, l'ordre de nous conduire dans nos appartements, je suis un peu fatigué...
--Ils sont prêts vos appartements, dit un guichetier qui venait d'arriver, mais avant qu'on vous y conduise, il faut que vous vous _désenfrusquiniez_[867] pour le _rapiot_[868], allons mon homme, dépêchez-vous.
--Je ne vous comprends pas, parlez, si vous voulez que l'on vous réponde, un langage intelligible.
Le greffier mit fin à ce colloque, qui serait probablement devenu très-orageux, en expliquant au noble Breton ce que l'on exigeait de lui.
--Tous ceux qui se trouvent dans votre position, lui dit-il, doivent, en entrant ici, être rigoureusement fouillés, il faut ensuite qu'ils quittent leurs habits pour prendre ceux de la maison et qu'ils endossent la camisole.
--Il ne s'agit que de s'entendre, répondit le vicomte, je veux bien me soumettre à une règle générale, mais comme je n'ai pas été condamné à supporter les insolences et les familiarités d'un pareil manant, continua-t-il en désignant le guichetier, j'ai l'honneur de vous prévenir que je ne les tolérerais pas si elles se renouvellent.
Lorsque leur toilette de prisonnier fut achevée, on fit descendre au vicomte de Lussan et à Salvador, qui n'avait pu écouter sans rire les singulières boutades de son complice, environ trente marches en pierres de taille et après avoir parcouru plusieurs passages voûtés, éclairés seulement par la lueur pâle et tremblotante de quelques lampes fumeuses, ils se trouvèrent dans le corridor des cellules nommées _cachots blancs_, sans doute parce qu'elles sont un peu moins obscures et un peu plus commodes que les cachots dits de sûreté, qui ne servent plus depuis déjà longtemps.
Ils furent placés séparément, mais assez près l'un de l'autre pour pouvoir converser facilement; ils ne craignaient pas de mettre dans la confidence de leurs discours, les vétérans de faction devant les petites fenêtres qui laissaient arriver un peu de jour dans leurs cellules, attendu qu'ils connaissaient tous deux la langue du Tasse et de l'Arioste et que c'était celle dont ils se servaient après s'être assuré par une question adroitement posée qu'elle était étrangère à leur gardien.
--Eh bien? M. le marquis, dit de Lussan après avoir examiné le cachot qui devait, selon toute apparence, être sa dernière demeure, comment trouvez-vous le logement qui vient de nous être octroyé?
--Il n'est pas, je dois en convenir, meublé avec autant de luxe que ceux dans lesquels nous habitions précédemment, mais tel qu'il se trouve, je m'en contenterais si cette maudite camisole ne tenait pas mes mains captives.
--Je dois en convenir, ce vêtement est véritablement très-incommode, il doit à la longue devenir un supplice.
--Oh! mon Dieu! on s'y habitue comme à tout; vous ne l'aurez pas porté quinze jours que vous n'y penserez plus.
--Quinze jours! vous êtes fou, cher marquis.
--Eh pourquoi donc? s'il vous plaît.
--Parce que je crois que vous avez l'intention de vous pourvoir en cassation.
--Telle est en effet mon intention, n'est-ce point aussi la vôtre?
--Que Dieu me préserve de commettre une pareille lâcheté, le vin est tiré, il faut le boire, le plus tôt sera le mieux.
--Puisqu'il en est ainsi, nous boirons ce nectar aussitôt que nous le pourrons; mais quoi qu'il arrive, nous devons nous attendre à rester ici au moins quarante jours, il avient très-souvent que dans l'espoir que l'ennui et la solitude amèneront les prisonniers à faire des révélations, le procureur général interjette appel.
--Mais en effet, cher ci-devant, vous devez connaître cette maison et ses usages; convenez-en cher marquis, vous m'avez trompé de la plus indigne manière; j'ai cru longtemps que vous étiez un gentilhomme de bonne maison, si j'avais su que vous étiez un forçat évadé, je n'aurais certes pas accepté les vingt-cinq mille francs que vous m'avez remis lors de notre première entrevue, ma liaison avec vous a taché mon écusson.
--En vérité, vicomte, vos singulières susceptibilités me font pouffer de rire, la justice vient de vous prouver que tous les hommes sont égaux devant elle; vos nombreux quartiers de noblesse n'ont pas empêché les juges de vous faire un sort semblable au mien, et il est probable qu'il n'empêcheront pas maître Samson de faire son devoir; du reste mon cher de Lussan, croyez-moi, je mourrai aussi noblement que vous, je me suis assez frotté à la noblesse pour avoir contracté quelques-unes de ses habitudes.
--Il est vrai; sur ce, cher marquis, je vais prier Dieu qu'il vous garde et prendre quelques instants de repos, je suis vraiment très-fatigué.
--Bonsoir alors, vicomte.
--Bonne nuit, marquis.
Le lendemain, le vicomte de Lussan fit demander l'aumônier, le respectable abbé Montès, qu'il avait vu plusieurs fois à la Conciergerie et dont il avait beaucoup goûté la conversation. On s'étonnera sans doute de ce qu'un homme semblable au vicomte de Lussan, se montrait si empressé de remplir ses devoirs de chrétien, mais à une époque où il est de bon ton de s'associer au mouvement de recrudescence religieuse qui se manifeste d'une manière si bruyante, il avait cru devoir s'inscrire avec ostentation parmi les néo-catholiques les plus prononcés; peut-être, d'ailleurs, partageait-il sur ces matières l'opinion de Montesquieu qui a dit quelque part: «Que la dévotion trouve, pour faire de mauvaises actions, des raisons qu'un simple honnête homme ne saurait trouver.»
Le digne aumônier s'empressa de se rendre à l'invitation du vicomte, qui, n'ayant pas l'intention de se pourvoir en cassation, croyait devoir se hâter de se mettre en état de grâce; l'aumônier lui apprit alors que le procureur général avait interjeté appel, et qu'ainsi il devait s'attendre à vivre encore au moins quarante jours; il ajouta que ce délai pouvait avoir un résultat satisfaisant, que dans des cas semblables, le roi examinait les pièces de la procédure et que souvent il accordait une commutation de peine.
--Une commutation de peine! s'écria le vicomte de Lussan, une commutation de peine! et en vertu de quel droit un roi peut-il changer la nature d'une peine? M'envoyer dans un bagne, moi, le vicomte de Lussan, me confondre avec de misérables voleurs qui appartiennent pour la plupart à la lie du peuple: si une pareille faveur m'était accordée, je la refuserais, soyez-en convaincu; je suis condamné, respect à la chose jugée, qu'on m'exécute.
Salvador, qui avait obtenu la permission d'assister à l'entretien qui avait lieu entre le vicomte et l'aumônier, était de l'avis de son complice, et ces deux scélérats prièrent le prêtre, lorsqu'il les quitta, de vouloir bien faire quelques démarches afin que l'arrêt qui les concernait fût immédiatement exécuté.
On a deviné que les recommandations de Salvador et du vicomte de Lussan furent parfaitement inutiles; on ne pouvait pour plaire à ces deux misérables, déroger à des usages établis.
De Lussan et Salvador étaient depuis huit jours à Bicêtre, lorsqu'un matin ce dernier éveilla son complice pour lui dire qu'il venait de faire un rêve qui lui annonçait une liberté prochaine et assurée.
Le vicomte ne put s'empêcher de rire aux dépens de la superstition de celui qu'il n'appelait plus que monsieur le ci-devant, depuis qu'un jugement solennel l'avait dépouillé de son titre et de sa fortune.
--Il ne s'agit pas de rire, monsieur le vicomte de Lussan répondit Salvador, il faut croire; les rêves, je n'en puis douter, sont des révélations de ce qui doit nous arriver; je vous assure que si seulement vous voulez prendre l'engagement de répondre par ces mots: _Je ferai tout ce que vous voudrez_, nous serons libres bientôt.
--_Je ferai tout ce que vous voudrez_, cher ci-devant, ce sera un moyen comme un autre de passer le temps.
--Je puis alors compter sur vous?
--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que _je ferai tout ce que vous voudrez_.
--Très-bien alors.
Le même jour, Salvador ayant fait prier le directeur de venir le voir, il lui demanda ce qu'il fallait pour écrire; dès qu'il eût en sa possession ce qu'il désirait, il écrivit une longue lettre adressée au procureur général, qu'il ne voulut pas laisser lire à son complice.
--Votre rôle est purement passif, lui dit-il, vous devez, suivant nos conventions, vous borner à exécuter mes ordres.
--C'est vrai, cher ci-devant, c'est vrai, _je ferai tout ce que vous voudrez_.
Plusieurs jours après l'envoi de la lettre adressée au procureur général, Salvador fut demandé au greffe; lorsqu'il revint près de son complice, il lui apprit qu'il venait de procurer à la police l'arrestation d'une douzaine au moins d'individus couverts de crimes, et qu'il était probable que, le jour même, ils seraient transférés tous deux à la Force, attendu qu'il avait eu l'adresse de se faire impliquer avec lui dans de nouvelles affaires capitales.
--M. de Pourrières n'a pas pensé un seul instant, dit le vicomte de Lussan avec beaucoup de majesté, que je me ferais délateur pour obtenir ma liberté?
--Eh! je n'ai rien pensé du tout, s'écria Salvador, à la fin impatienté des susceptibilités de son complice, il s'agissait de nous faire transférer à la Force, et j'ai employé le seul moyen qu'il y eût pour cela; mais laissez-moi agir et ne vous inquiétez de rien, vous n'aurez dans tout ceci qu'à dire: _Amen_.
--Très-bien alors, et, s'il en est besoin, comptez sur un bras solide et sur un courage qui ne faiblira pas au moment du danger.
L'attente de Salvador ne fut pas trompée; à la tombée de la nuit, la carriole vint chercher les deux complices; un officier de paix préposé aux transfèrements occupait le siége de devant de ce véhicule; derrière lequel, selon l'usage, galopaient deux gendarmes.
Les compagnons de voyage de Salvador et du vicomte de Lussan, gens de sac et de corde, prêts à tout risquer pour reconquérir leur liberté, adoptèrent avec enthousiasme le projet qui leur fut soumis en peu de mots, et ils s'empressèrent de débarrasser les deux complices des entraves qui les empêchaient d'agir.
Salvador avait donné au garçon de service qui faisait son lit et celui du vicomte de Lussan, (vieux forçat qui avait conservé les bonnes traditions), quelques pièces d'or que depuis qu'il savait sa condamnation certaine il tenait en réserve pour s'en servir en cas de besoin. En échange de ces derniers débris de sa prospérité passée, ce garçon de service lui avait remis une pince de fer d'environ dix-huit pouces de long et une forte vrille, à l'aide desquelles il put enlever une des planches qui formaient le fond du panier à salade.
Salvador et de Lussan, en leur qualité d'inventeurs du plan d'évasion, avaient obtenu de leurs compagnons de voyage le privilége de passer les premiers par l'ouverture qui serait faite[869]; dès que la planche fut enlevée, ils se disposèrent à en user, mais l'ouverture était si étroite que, pour être certains de ne pas s'y trouver engagés, ils furent forcés de se mettre presque nus, c'est-à-dire de ne garder sur eux que leurs chemises et leurs pantalons; ils se laissèrent enfin choir sur la route, et se mirent à courir vers la Seine, qu'ils traversèrent à la nage, à la hauteur du château de Bercy, tandis que les gendarmes qui escortaient le panier à salade, et qui ne savaient où donner de la tête, couraient après ceux des autres prisonniers qui avaient suivi l'exemple qu'ils venaient de donner.
Ils suivirent le cours de la Seine pour joindre la barrière de Bercy. Comme il faisait tout à fait nuit lorsqu'ils entrèrent dans Paris, la singularité de leur costume ne fut pas remarquée.
--Eh bien, vicomte? dit Salvador à son compagnon lorsque la barrière fut franchie.
--Eh bien, marquis?
--Nous voilà libres, mais qu'allons-nous devenir?
--Eh! parbleu, allons chez le père Juste; il faudra bien que ce vieux scélérat nous fournisse les moyens de sortir de l'affreuse position dans laquelle nous nous trouvons.
--C'est dit, allons chez le père Juste, et s'il ne se montre pas accommodant...
--Nous le mettrons à la raison, cher marquis.
Salvador et de Lussan étaient exténués de fatigue; ils ne mirent cependant que peu de temps à franchir l'espace assez long qui sépare la barrière de Bercy de la rue Saint-Dominique-d'Enfer.
Ils frappèrent et sonnèrent plusieurs fois à la porte de la maison habitée par le vieil usurier, qui demeura sombre et silencieuse.
--Le père Juste, à ce qu'il paraît, s'est défait de son chien, dit Salvador.
--Je crois plutôt, répondit le vicomte, que Dieu a débarrassé la terre de ce vieil intrigant, car il ne sort jamais le soir, et à moins qu'il ne soit mort, il doit entendre le bruit infernal que depuis plus d'une heure nous faisons à sa porte.
Une vieille habitante de la maison voisine, lasse sans doute d'entendre le bruit que faisaient Salvador et de Lussan, mit la tête à sa fenêtre et interpella les deux amis.
--Que voulez-vous, leur dit-elle, pourquoi frappez-vous si tard et si fort à la porte d'une maison inhabitée?
--Pardonnez-nous, madame, répondit de Lussan, nous désirons parler à M. Juste, banquier.
--M. Juste le banquier? vous avez choisi une singulière heure et un singulier costume pour venir chez un banquier.
--Nous sommes voisins, reprit Salvador, et nous sommes sortis en négligé.
--Votre négligé n'est guère de mise par le temps qu'il fait; dix degrés de froid et en chemise, excusez; mais puisque vous êtes voisins, comment donc se fait-il que vous ne sachiez pas que M. Juste est mort depuis longtemps.
--M. Juste est mort, s'écria de Lussan, il ne nous manquait plus que cela.
--Oui, il est mort; son chien qu'il avait habitué à se jeter sur tous ceux qui entraient chez lui, s'est à la fin jeté sur lui et l'a dévoré bel et bien; on dit qu'il était devenu enragé parce que son maître était si avare qu'il ne lui donnait pas assez à manger.
--Oh! quel affreux malheur!
--Un malheur, c'est au contraire bien heureux pour ce vieux gueux de Juste; s'il n'était pas mort il serait à l'heure qu'il est dans les cabanons de Bicêtre avec ses deux amis, deux nobles coquins, comte et marquis chefs de bande, que j'irai voir exécuter samedi; mais bien le bonsoir, messieurs les je ne sais quoi; si vous êtes de la clique du père Juste, vous pouvez aller pleurer sur sa tombe, il est enterré à _Mont-Parnasse_.
La vieille ferma sa fenêtre, laissant Salvador et de Lussan aussi surpris qu'effrayés de la mort épouvantable de l'usurier Juste.
--Il ne nous reste qu'une ressource, dit de Lussan à Salvador, lorsqu'ils se furent éloignés de la maison naguère habitée par l'usurier; il nous faut faire une tentative près de Coralie.
--Nous aurions tort, je crois, de beaucoup compter sur cette femme qui ne vous a pas seulement donné signe de vie pendant tout le temps que nous sommes restés en prison.
--Que sait-on, peut-être qu'en nous voyant nus et sans pain, elle voudra bien nous donner quelques pièces d'or.
--Je crois plutôt qu'elle nous fera chasser par ses gens si elle ne nous fait pas arrêter.
--Il n'y a pas de danger. Coralie, quoique jeune aimable, jolie et riche, est d'une avarice extrême, elle n'a à son service qu'une seule femme de chambre dont nous viendrions facilement à bout si elle avait de mauvaises intentions.
--Allons donc tenter l'aventure, il faudra bien qu'elle s'exécute...
--J'allais vous le dire.
Il y avait loin de la rue Saint Dominique-d'Enfer à celle Tronchet, où demeurait la danseuse Coralie; cependant de Lussan et Salvador, aiguillonnés par la faim, le froid et le désespoir, se mirent courageusement en route.
Onze heures venaient de sonner, la nuit était sombre: les deux aventuriers, qui cherchaient à éviter la rencontre des patrouilles, marchaient silencieusement dans l'ombre. Arrivés dans une petite rue voisine du pont Saint-Michel, des clameurs, proférées par une multitude de voix vinrent tout à coup frapper leurs oreilles.
--Arrêtez! arrêtez! au voleur! à l'assassin!...
Et la rue fut envahie par plusieurs hommes qui poursuivaient un individu qui, grâce à des jarrets d'acier, gagnait à chaque instant un espace de terrain considérable.
Pour éviter la rencontre des poursuivants, parmi lesquels pouvaient fort bien se trouver quelques suppôts de dame police, Salvador et de Lussan se jetèrent brusquement dans la rue Poupée. Ils n'avaient pas fait vingt pas dans cette rue, qu'un homme tomba pour ainsi dire entre leurs bras.
--Laissez-moi passer, leur dit-il, je suis un malheureux déserteur.
Salvador et de Lussan reconnurent de suite Vernier les bas bleus. Les divers crochets qu'il venait de faire avaient fait perdre ses traces à ceux qui le poursuivaient, et il croyait avoir fait naufrage au port lorsqu'à son tour il reconnut les deux aventuriers.
--Rupin, le grand Richard, s'écria-t-il, il paraît alors que ce ne sera pas pour samedi?
--Nous l'espérons bien, dit de Lussan, si surtout tu veux nous procurer de quoi souper et un asile pour cette nuit.
--Je puis vous conduire chez moi, répondit Vernier les bas bleus, le local n'est pas beau, mais tel qu'il est je vous l'offre et de bon coeur. Vous m'avez fait gagner de l'argent lorsque vous étiez _rupins_, il est bien juste que je fasse aujourd'hui quelque chose pour vous.
Lorsque l'on a faim et froid, lorsqu'on n'a pas un lieu pour se reposer, on saisit, sans hésiter, la première branche qui se présente. Aussi Salvador et de Lussan s'empressèrent-ils d'accepter l'offre de Vernier les bas bleus; ils n'avaient d'ailleurs rien à craindre de cet homme dont la position n'était guère meilleure que la leur, puisque, condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité, il ne pouvait faire une démarche pour les livrer sans compromettre sa propre liberté.
Vernier les bas bleus occupait, dans une maison délabrée et sans portier de la rue du Four-Saint-Hilaire, un galetas situé au septième étage, meublé d'un lit sur lequel se carraient les deux plus minces matelas et quelques vieilles couvertures; d'une table boiteuse, d'un bas de buffet, de deux chaises dépaillées, et éclairé seulement par un châssis à tabatière.
--Voilà le gîte, dit-il à ses hôtes en les introduisant dans cet affreux grenier; il n'est pas beau, mais il est sûr.
--C'est tout ce qu'il nous faut pour aujourd'hui, répondit de Lussan; demain il fera jour, et, s'il plaît à Dieu, nous trouverons bien les moyens de nous en procurer un meilleur.
--Ah ça! vous qui n'avez probablement dans le _bauge_[870] que la _mouise_[871] de _Tunebée_[872], vous devez _canner la pégrenne_[873].
--Nous mangerions très-volontiers un morceau, répondit Salvador. N'est-il pas vrai vicomte?
De Lussan, qui s'était jeté sur le lit, fit un signe affirmatif.
--Je vais alors, dit Vernier les bas bleus, chercher _deux doubles cholettes de picton_[874], du _tarton savonné_[875] et un jambonneau, ça vous va-t-il?
--Allez, mon cher, achetez ce que vous voudrez, nous saurons, si Dieu nous prête vie, reconnaître plus tard ce que vous faites aujourd'hui pour nous; mais si vous voulez que votre hospitalité me soit agréable, ne me parlez plus argot. A quoi bon se servir d'un langage bas et ignoble que tout le monde comprend maintenant?
--On vous obéira; j'ai trop envie d'être de _mèche_[876]...
--Encore!...
--De moitié; je me laisse emporter par la force de l'habitude. Je disais donc que j'ai trop envie d'être de moitié dans les affaires que déjà sans doute vous avez en vue, pour faire quelque chose qui vous soit désagréable.
Le pain, le jambonneau et le vin, offerts par Vernier les bas bleus, furent expédiés en quelques minutes.
--Ceci ne vaut ni les salmis de filets de perdreaux aux truffes, ni le vin de Chambertin, dit de Lussan; mais ça se laisse manger et paraît fort bon lorsqu'on a faim.
--Vous avez raison, répondit Salvador; c'est le besoin qu'on en a qui donne du prix aux choses les plus ordinaires; aussi, comme nous sommes exténués de fatigue, et que nous avons un extrême besoin de sommeil, je suis persuadé que nous trouverons délicieuse la couche modeste de notre ami Vernier.
Les trois bandits se couchèrent l'un près de l'autre sur le lit, qui, fort heureusement pour eux, se trouva d'une largeur plus qu'ordinaire, et bientôt on n'entendit plus, dans le galetas de la rue du Four-Saint-Hilaire, que le bruit calme et mesuré de leur respiration.
Ils s'éveillèrent à la naissance du jour. Vernier les bas bleus, qui avait voulu ménager à ses hôtes une surprise agréable, posa sur la table boiteuse une chopine d'eau-de-vie achetée la veille, et les trois complices, ayant allumé chacun une pipe chargée de caporal, tinrent conseil.
Salvador, de Lussan et Vernier les bas bleus ne possédaient pas à eux trois la valeur de trois pièces de cinq francs, et, cependant, il fallait aux deux premiers des vêtements quels qu'ils fussent, et les moyens de se déguiser, s'ils ne voulaient pas se résoudre à rester confinés dans le galetas de leur hôte.
--Je vais écrire à Coralie, dit le vicomte, notre ami Vernier portera ma lettre.
--Faites, cher vicomte. Ah! si je savais où se trouve en ce moment ma femme, nous n'aurions pas besoin de nous adresser à cette danseuse.
--Mais, vous ne le savez pas, ainsi il est inutile d'en parler.
Le vicomte de Lussan écrivit à Coralie une lettre bien pathétique, bien touchante, que Vernier, ainsi que cela venait d'être convenu, se chargea de porter.
Il arriva chez Coralie avant dix heures du matin, madame n'était pas encore levée, il fut donc forcé de remettre la missive dont il était porteur à la femme de chambre, qui voulut bien, prenant en considération ses instantes prières, la remettre à l'instant même à sa maîtresse.
Elle revint près de Vernier qui l'attendait dans l'antichambre, au bout de quelques minutes, à son air pincé, à l'expression quelque peu hautaine de ses yeux, le bandit devina qu'elle ne lui apportait pas une bonne nouvelle.
Il ne se trompait pas.
--Madame, lui dit-elle, ne connaît pas la personne qui lui demande l'aumône, elle vous prie de lui rendre cette lettre qu'elle ne veut pas conserver.
Vernier fut obligé de se retirer. Lorsqu'il sortit de chez Coralie, la rue Tronchet était pleine d'une foule de colporteurs de canards, qui criaient à tue-tête, _la relation exacte et détaillée de l'évasion miraculeuse, après leur condamnation à mort, de deux particuliers très-connus dans Paris, grande récompense à ceux qui les feront arrêter_; Vernier les bas bleus acheta, moyennant cinq centimes, ce monstrueux canard, qu'il fit voir à ses hôtes lorsqu'il rentra chez lui.
--Il paraît que l'on tient énormément à faire une _tronche_[877] de votre _sorbonne_[878], dit Vernier les bas bleus, lorsque Salvador et de Lussan eurent achevé la lecture du canard; puisqu'on offre une grande récompense à celui qui vous fera _faucher le colas_[879], c'est flatteur pour vous.
--Oui, mais c'est un peu inquiétant répondit de Lussan, en regardant fixement Vernier les bas bleus, l'espoir d'obtenir cette grande récompense peut engager à nous trahir des gens auxquels nous aurions accordé toute notre confiance.
--Il n'est que trop vrai, ajouta Salvador.
--Hé! les _Rupins_... ce n'est pas pour moi que vous dites ça, n'est-ce pas? J'suis un _grinche_[880], un _escarpe_[881], tout ce que vous voudrez; je _buterais_[882] le Père éternel pour _affurer une tune_[883]; mais je suis un honnête homme, trahir des amis, jamais?
Salvador et de Lussan, intérieurement charmés de voir Vernier rejeter si loin de lui et avec une indignation si énergiquement exprimée, la pensée d'une action semblable à celle qu'ils avaient paru le croire capable de commettre, s'empressèrent de le calmer.