Les vrais mystères de Paris

Part 93

Chapter 933,768 wordsPublic domain

»Le chef de la police m'a appris que Salvador était accusé d'avoir commis un assassinat, suivi de vol, sur la personne du juif Josué, et que la nommée Catherine Fontaine, marquise de Roselly, ex-première chanteuse du grand théâtre de Marseille, était considérée comme sa complice; je ne puis vous donner des renseignements relativement à ce crime; je dois seulement vous dire que je ne serais pas étonné si les prévisions de la justice se trouvaient pleinement justifiées.

»J'ai beaucoup connu Catherine Fontaine ou plutôt, la marquise de Roselly, puisqu'il est vrai qu'un gentilhomme vénitien fut assez fou pour l'épouser, et je dois ajouter que cette femme malgré tous les charmes de sa personne et de son esprit, est capable de commettre tous les crimes.

»Je la rencontrai pour la première fois aux îles d'Hyères; elle venait d'abandonner son premier amant, un chevalier d'industrie, nommé Préval, qui a ajouté à son nom roturier une particule nobiliaire. Son extrême beauté, la tournure originale de son esprit, me séduisirent, et je lui présentai des hommages qui ne furent pas repoussés. Je jouais à cette époque un rôle de grand seigneur et j'avais assez d'or dans ma bourse pour qu'il fût possible de prendre au sérieux mon surnom de duc de Modène.

»Catherine Fontaine était douée d'une voix admirable, d'une beauté sans égale, et d'une mémoire prodigieuse; elle avait reçu une excellente éducation; il n'en faut pas tant pour réussir dans la carrière dramatique. Je lui fis la proposition de la faire entrer au grand théâtre de Marseille, dont je connaissais très-particulièrement le directeur; elle accepta cette proposition avec le plus vif empressement.

»Je me voyais déjà l'heureux époux d'une cantatrice renommée, profession fort agréable et fort recherchée de nos jeunes _lions_, sans doute parce qu'elle n'oblige le mari qui l'accepte et qui peut, grâce aux magnifiques revenus hypothéqués sur le larynx de madame, mener bonne et joyeuse vie, qu'à savoir fermer à propos les yeux; mais mes espérances furent déçues, Catherine Fontaine, lorsqu'elle se vit le pied dans l'étrier, oublia les nombreux services que je venais de lui rendre (j'ai négligé de vous dire, que, lorsque je la rencontrai, elle était à peu près dans la misère), et me chassa avec aussi peu de façons que si j'avais été un mauvais domestique.

»Ne croyez cependant pas, monsieur, que c'est parce que j'ai le droit de lui reprocher sa conduite à mon égard, que je vous disais tout à l'heure que je la croyais capable de tous les crimes. Je n'obéis pas en ce moment à des motifs personnels, je n'ai d'autre but que celui d'éclairer la justice. Au reste, envoyez à Marseille, où elle a laissé les plus déplorables souvenirs, une commission rogatoire, et je suis persuadé que toutes les personnes qui seront interrogées sur son compte, s'exprimeront en des termes non moins énergiques que ceux dont je viens de me servir.

»Je ne puis, monsieur, vous en dire davantage; je désire bien sincèrement que les renseignements que je viens de vous fournir, puissent aider à la manifestation de la vérité, et qu'ils engagent ceux de qui dépend mon sort à venir, à me témoigner une indulgence dont je saurai, je vous en donne l'assurance, me rendre digne par ma conduite à venir.

»J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,

»RONQUETTI, dit _le duc de Modène_,

»En ce moment détenu à Sainte-Pélagie, où il subit une condamnation de deux années de prison, pour banqueroute simple.»

Cette lettre, ainsi que nous l'avons déjà dit, abrégea singulièrement la tâche confiée au magistrat instructeur que nous avons mis en scène; une fois que l'on sut quel était l'homme qui avait pris le nom et la qualité de marquis de Pourrières, il devint facile de lui prouver qu'il n'était qu'un imposteur. Des commissions rogatoires furent envoyées à Toulouse, à Valenciennes, à Turin, à Draguignan, au commissariat du bagne de Toulon, et tous les renseignements qui en furent la suite vinrent successivement justifier les allégations du duc de Modène.

Une fois qu'il fut bien établi que l'homme que l'on tenait en prison n'était autre que le forçat évadé Salvador, le séquestre fut mis sur les biens de la maison de Pourrières, qui devaient être rendus, après le jugement, au jeune Fortuné, seul héritier connu du marquis Alexis de Pourrières; et l'on s'occupa de rechercher les moyens dont s'étaient servis Salvador et son complice Roman, pour se débarrasser de l'infortuné, que le premier de ces deux scélérats voulait remplacer.

Ainsi que l'avait dit Ronquetti, les jalons qu'il indiquait en firent découvrir d'autres qui amenèrent enfin la découverte de la vérité.

On chercha d'abord la femme qui avait loué au comte de Courtivon l'appartement meublé de la rue Joubert; cette femme, que l'on découvrit sans peine, se rappela de suite un locataire qui avait disparu de chez elle, en lui laissant tous ses effets, bien qu'il ne lui dût rien; elle n'avait pas fait à la police la déclaration de la disparition de ce locataire, parce que n'étant pas, à l'époque où il habitait chez elle, autorisée à loger en garni, elle avait craint d'être mise à l'amende. Elle répondit aux justes reproches qui lui furent adressés, qu'elle était une honnête femme, qu'elle n'avait jamais eu la pensée de s'approprier les effets laissés chez elle par le comte de Courtivon, effets qu'elle avait conservés avec le plus grand soin et qu'elle était en mesure de représenter; on lui donna l'ordre, qu'elle s'empressa d'exécuter, d'apporter ces effets, qui furent soumis à une visite rigoureuse. Dans la poche d'un gilet de piqué blanc, souillé de plusieurs taches de vin, ce qui fit présumer que ce gilet pouvait bien être celui qu'Alexis de Pourrières portait le jour où eut lieu, chez Lemardelay, le fameux banquet dont, grâce à Ronquetti, on connaissait tous les détails, on trouva une carte de visite au nom du comte de Courtivon, sur le dos de laquelle il avait écrit ces mots: rue Notre-Dame-des-Victoires, hôtel des Pays-Bas, Casimir de Feuillade, chambre numéro 20; cette carte et les divers effets qui avaient appartenu au comte de Courtivon, furent saisis pour servir, si cela devenait nécessaire, de pièces à conviction.

En sortant de la rue Joubert on se rendit rue Notre-Dame-des-Victoires à l'hôtel des Pays-Bas; de l'inspection du livre de police de cet hôtel, tenu par hasard avec beaucoup d'ordre, il résulta la preuve qu'à une époque qui coïncidait avec celle de la disparition du comte de Courtivon, deux individus qui se faisaient appeler messieurs de Feuillade, y avaient logé un peu plus de quinze jours et qu'ils occupaient ensemble la chambre nº 20.

Le maître de l'hôtel des Pays-Bas, doué à ce qu'il paraît d'une excellente mémoire, traça de ces deux individus qu'il avait remarqués parce qu'ils étaient ses compatriotes, un portrait qui ne pouvait s'appliquer qu'à Salvador et à Roman.

On montra à cet homme le masque en cire de Roman, il le reconnut sans hésiter un seul instant.

--La physionomie sur laquelle on a moulé ce masque, dit-il, appartenait au plus âgé des deux messieurs de Feuillade.

Voulant rendre l'épreuve plus décisive, on le manda au palais de justice un jour où Salvador était mené à l'instruction avec plusieurs autres détenus, il le reconnut parmi les individus dont il était entouré, il fit seulement observer qu'il ne comprenait pas comment de blond qu'il était, il était devenu aussi brun.

Ce maître d'hôtel garni était devenu pour l'accusation un témoin précieux; on le pria de rassembler ses souvenirs et de rendre compte à la justice de tous les faits concernant les deux individus qui avaient logé chez lui, qui pourraient lui revenir à la mémoire: d'abord il ne se rappela rien, la conduite de ses deux locataires avait été, pendant le peu de temps qu'ils étaient restés chez lui, à peu près semblable à celle de tout le monde, ils sortaient le matin et rentraient le soir, cependant après avoir longtemps cherché, il se souvint qu'un matin le plus âgé avait donné l'ordre à un des garçons de l'hôtel, d'aller lui chercher un cabriolet de place et que ce cabriolet, après l'avoir pris à l'hôtel, l'avait conduit chez un marchand de couleurs voisin.

Ce marchand de couleurs interrogé à son tour, déclara qu'il se rappelait parfaitement qu'un individu, à peu près semblable d'aspect à celui qu'on lui dépeignait, était venu chez lui vers l'époque indiquée, et qu'il lui avait acheté plusieurs litres d'essence de térébenthine, contenus dans une de ces grosses cruches de grès auxquelles on a donné le nom de dame-jeanne; il avait fait transporter cette cruche et ce qu'elle contenait dans son cabriolet, puis il était parti: le marchand de couleurs n'en savait pas davantage.

Quel besoin un homme qui paraissait n'habiter Paris que momentanément, pouvait-il avoir d'une quantité aussi considérable d'essence de térébenthine que celle qui avait été achetée par Roman? cette acquisition cachait peut-être un mystère qu'il était de l'intérêt de la justice de pénétrer? on voulut être fixé sur ce point et le chef de la police fut chargé de trouver le cocher du cabriolet qui avait pris Roman à l'hôtel des Pays-Bas, pour le mener chez le marchand de couleurs; le cocher fut retrouvé, il répondit aux questions qui lui furent adressées, qu'il avait conduit l'homme qui avait acheté chez un marchand de couleurs de la rue Notre-Dame des Victoires, une grosse cruche pleine d'un liquide dont il ne pouvait dire le nom, jusqu'à la grille du parc du Raincy, qu'arrivé là, cet homme avait pris sa cruche et l'avait quitté après l'avoir généreusement payé.

Cette dernière déclaration fut pour le chef de la police de sûreté, auquel elle fut communiquée, un véritable trait de lumière; il se rappela qu'à une époque qui coïncidait avec celle de la disparition du comte de Courtivon, qui n'était autre, il n'était plus permis d'en douter, que le marquis Alexis de Pourrières, (les lettres adressées à Alexis sous ce nom que l'on avait saisies chez Salvador, qui les conservait précieusement, par la raison toute simple qu'elles devaient servir à constater son identité, si par hasard elle était contestée, ne laissaient du reste aucun doute à cet égard); on avait découvert dans la partie la plus isolée du parc du Raincy, sous un amas de branchages et de feuilles sèches, les restes informes d'un cadavre dont les ossements étaient entièrement calcinés.

Il se fit représenter les rapports auxquels avait donné lieu cette singulière découverte, les hommes de l'art qui avaient été chargés de constater l'état dans lequel se trouvait le cadavre, après avoir déclaré qu'il était tout à fait méconnaissable, prétendaient que le feu avait été alimenté: soit par des essences, soit par d'autres matières inflammables, et en effet l'état des lieux justifiait leurs allégations, lee feuillage des arbres environnant à demi brûlé prouvait que le feu avait été très-considérable.

Cette découverte avait provoqué de la part de la police des recherches nombreuses qui demeurèrent sans résultats; on ne put jamais savoir si un crime avait été commis, ou si l'on ne devait déplorer qu'un suicide accompagné de circonstances extraordinaires; cependant dans la prévision que le hasard pourrait peut-être plus tard fournir de nouveaux indices, on avait, après avoir fait donner la sépulture aux tristes restes du cadavre, recueilli avec soin tous les objets qui avaient résisté à l'action du feu; parmi ces objets que l'on avait conservé avec soin, se trouvait une petite clé destinée, selon toute apparence, à ouvrir un meuble de forme moderne; la forme de cette clé était assez remarquable, pour qu'elle fût facilement reconnue; elle était forée, à trèfle, l'entrée et la tige étaient en acier, l'anneau, ciselé avec assez de soin, était en cuivre.

On retourna chez la vieille dame de la rue Joubert qui avait logé le comte de Courtivon pendant son séjour à Paris, on lui demanda si les meubles qui garnissaient l'appartement qu'il avait occupé, étaient toujours les mêmes, elle répondit affirmativement. La clé trouvée parmi les débris humains du parc du Raincy, fut essayée et il se trouva qu'elle ouvrait une commode pour laquelle la vieille dame se rappela qu'elle avait été forcée d'en faire fabriquer une peu de temps après la disparition de son locataire.

Il n'était plus douteux que Salvador et Roman, liés avec l'infortuné Alexis de Pourrières, l'avaient sous un prétexte quelconque, entraîné dans le parc du Raincy, où ils l'avaient assassiné, et qu'ensuite ils s'étaient, à l'aide de ses clés que sans doute ils avaient prises, puisqu'on ne les avait pas retrouvées, introduits dans son domicile pour s'emparer de ses papiers, ce qu'ils avaient pu faire sans être remarqués, grâce à la disposition des lieux; nos lecteurs n'ont pas oublié que la maison dans laquelle habitait Alexis de Pourrières, était composée de deux corps de logis, l'un sur la rue, l'autre sur un jardin qui les séparait, que l'appartement du marquis était situé au troisième étage du premier, et la loge du concierge à l'entre sol du second.

Avant d'être reconduit dans sa cellule, Salvador fut confronté avec le maître de l'hôtel des Pays-Bas, qui le reconnut parfaitement pour être le même individu qui avait logé chez lui à une époque indiquée par son livre de police, sous le nom de Casimir de Feuillade, il fit seulement remarquer de nouveau que ses cheveux, de blonds qu'ils étaient, étaient devenus noirs.

--En effet, fit observer le chef de la police, tous les témoins s'accordent à dire que le forçat Salvador avait les cheveux blonds, et comme suivant nous, il est maintenant établi que l'homme qui persiste à conserver le nom du marquis Alexis de Pourrières, n'est autre que cet individu, nous croyons que la couleur de ses cheveux pourrait bien n'être due qu'aux prodiges récents de la chimie, ne serait-il pas possible de s'en assurer?

--Très-possible, répondit le juge, nous avons fait venir devant nous, pour que cela fût fait, un très-habile chimiste; approchez, M. Arnault, examinez les cheveux de l'accusé, et dites-nous si c'est à l'art ou à la nature qu'ils doivent leur couleur.

--Le chimiste s'approcha de Salvador: Je n'ai pas besoin, dit-il, d'examiner les cheveux de l'accusé pour m'apercevoir qu'ils ont été teints, vous pouvez voir comme moi qu'ils sont blonds à leur naissance, parce que sans doute l'accusé depuis qu'il est détenu n'a pu pratiquer une opération qui demande à être renouvelée au fur et à mesure de la croissance des cheveux.

Le fait dénoncé par le chimiste fut constaté par un procès-verbal.

Le juge fit ensuite avancer Paolo: Regardez bien l'accusé, lui dit-il, figurez-vous que ses cheveux sont blonds au lieu d'être noirs, et dites-nous si vous le reconnaissez?

--Parfaitement, monsieur, répondit le bon domestique, je regrette beaucoup d'être forcé d'accuser le mari de mon excellente maîtresse, mais je dois la vérité à la justice. Monsieur est bien la personne qui fut connue à Turin sous le nom du vicomte de Létang; c'est monsieur qui m'a frappé d'un coup de poignard dont la marque est encore visible sur ma poitrine, parce que je voulais l'arrêter au moment où il venait de commettre une tentative de vol chez M. Carmagnola, que je servais à cette époque; je dois ajouter que monsieur était accompagné d'un homme plus âgé que lui, que l'on croyait son précepteur, qui se faisait appeler M. Duchemin et qui ressemblait beaucoup au masque de cire que vous venez de montrer au maître de l'hôtel des Pays-Bas, mais comme je n'ai pas vu ce dernier aussi souvent que M. le vicomte de Létang, je ne suis pas, à son égard, aussi sûr de ma mémoire.

--Vous le voyez, dit le juge à Salvador, lorsque Paolo eut achevé sa déposition; l'accusation possède à l'heure qu'il est plus d'éléments qu'il ne lui en faut pour vous confondre, vous ne devez donc pas avoir conservé l'espoir d'échapper à la justice des hommes; mais ne croyez-vous pas qu'un aveu sincère de tous les crimes que vous avez commis, aveu qui rendrait plus facile l'accomplissement de la tâche imposée aux magistrats, serait le meilleur moyen de fléchir celle de Dieu.

--J'apprécie, monsieur, l'excellente intention qui vous engage à m'adresser un semblable discours, et je vous remercie beaucoup de ce que vous voulez bien m'engager à penser à mon salut, dont je vous l'avoue, je n'ai pas en ce moment l'envie de m'occuper, car je ne me crois pas en aussi grand danger que vous le pensez; je suis innocent, monsieur, et j'ai l'espérance que mes juges, malgré les nombreuses présomptions qui s'élèvent contre moi, me rendront la justice qui m'est due: du reste, je dois vous prévenir que ne trouvant pas près de vous l'impartialité qui doit, en toute occasion, caractériser un magistrat instructeur, j'ai pris la résolution de ne plus répondre aux questions qu'il vous plaira de m'adresser.

Le juge ne crut pas devoir prendre la peine de répondre à la protestation de Salvador, dont cependant il fit prendre note. Cet homme souillé d'une multitude de crimes, commis tous dans le but d'assouvir une cupidité insatiable, et accompagnés de circonstances qui décelaient la cruauté la plus froide, lui inspirait à la fois trop de dégoût et trop de mépris, pour qu'il attachât une importance quelconque à l'accusation qu'il venait de formuler contre lui.

Il donna l'ordre de le reconduire dans sa cellule, charmé de ne plus avoir à s'en occuper que pour rédiger le rapport qui devait être soumis à la chambre des mises en accusation.

Peu de temps après Salvador et le vicomte de Lussan comparaissaient devant la cour d'assises de la Seine.

L'acte d'accusation rappelait tous les crimes commis par ces misérables; d'abord ceux commis de complicité par Salvador et Roman.

La tentative de vol commise à Turin chez le banquier Carmagnola, à une époque où Salvador se faisait appeler le vicomte de Létang, suivie d'une tentative de meurtre sur la personne de Paolo.

L'assassinat du brigadier de la gendarmerie du Beausset, à la suite de l'évasion du bagne de Toulon.

L'affiliation à la bande des frères Bisson de Trets, dont les déprédations avaient désolé les départements du Var et du Rhône à une époque correspondante à celle pendant laquelle ils en avaient fait partie.

L'assassinat du marquis Alexis de Pourrières pour s'emparer de son nom et de sa fortune, ce à quoi ils avaient réussi.

Celui du juif Josué, assassinat suivi du vol d'une somme de deux cent mille francs. Catherine Fontaine, veuve du marquis de Roselly, était accusée d'être complice de ce crime, dont elle devait avoir favorisé l'exécution en attirant et retenant chez elle la victime jusqu'au moment propice pour le commettre.

Celui des nommés Délicat, Rolet le mauvais Gueux et Desbraises dit Coco. Le vicomte de Lussan, Grand-Louis, Charles la belle Cravate et Vernier les Bas-Bleus étaient accusés d'avoir pris part à ce dernier crime.

De Lussan était accusé, ainsi que Salvador, d'avoir fait partie d'une association de malfaiteurs et d'avoir pris part, soit en aidant ses complices de sa personne, soit en leur donnant des conseils, soit en leur faisant acheter les objets volés par la fille Marie-Madeleine-Comtois dite Sans-Refus, à une infinité de vols.

Le noble vicomte avait encore à répondre du meurtre commis avec préméditation sur la personne du nommé Beppo.

La mort épargnait à ce dernier la honte d'être forcé de s'asseoir sur les bancs de la Cour d'assises, à côté de ceux qu'il avait fait prendre, car les révélations des bandits arrêtés chez la Sans-Refus avaient appris qu'il s'était rendu coupable d'une tentative de meurtre sur Préval à Hyères, et sur la marquise de Roselly, et avaient donné à la police le mot d'une énigme qui l'avait intriguée longtemps.

Enfin, l'acte d'accusation reprochait à Salvador et à Silvia l'assassinat commis sur la personne de Roman, et au premier seulement, d'avoir fabriqué un faux passe-port et d'en avoir fait usage.

Salvador, le vicomte de Lussan, le Grand Louis, Charles la belle Cravate et les autres bandits arrêtés rue de la Tannerie, comparaissaient seuls devant leurs juges; on avait en vain cherché la marquise de Roselly, la Sans-Refus et Vernier les bas Bleus.

Les débats furent longs et animés, l'attente des jolies dames qui vont demander des émotions aux sombres drames qui se jouent devant la cour d'assises ne fut pas trompée, elles trouvèrent seulement que celui dans lequel Salvador et le vicomte de Lussan jouaient les principaux rôles manquait d'imprévu; en effet, l'instruction avait été faite avec tant de soin, elle avait recueilli un si grand nombre d'éléments propres à aider l'accusation, que dès le premier jour, le résultat fut prévu. Aussi, lorsque les jurés apportèrent en sortant de la salle de leurs délibérations une réponse affirmative à toutes les questions qui leur avaient été posées, cela n'étonna personne.

Salvador, le vicomte de Lussan et la marquise de Roselly (cette dernière par contumace) furent condamnés à la peine de mort.

La Sans-Refus et Vernier les bas bleus absents, le grand Louis et Charles la belle Cravate furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

Les autres bandits furent punis plus ou moins sévèrement. Cornet Tape dur, Robert et Cadet-Vincent furent les moins maltraités.

II.--Évasion.

Lorsque le président, après avoir lu les articles du code pénal applicables à Salvador et au vicomte de Lussan eut prononcé la peine de mort contre ces deux scélérats, le dernier arrangea son jabot et ses manchettes avec autant de grâce et d'aisance que s'il s'était trouvé dans la loge de sa danseuse, il passa sa main droite entre les longues boucles de sa magnifique chevelure, et après avoir salué le tribunal, les jurés et l'auditoire, il suivit le gendarme chargé de veiller sur lui. Salvador était peut-être un peu moins rassuré que son complice, il fit cependant bonne contenance.

--Eh bien! mon très-cher, dit le vicomte de Lussan à Salvador en descendant les escaliers qui, de la cour d'assises conduisent à la Conciergerie, que dites-vous, de cela?

«Belle conclusion et digne de l'exorde,»

n'est-il pas vrai?

--Que voulez-vous, vicomte, nous avons perdu la partie; la Grève est le champ de bataille sur lequel doivent se terminer les exploits des gens qui nous ressemblent, nous subissons la loi commune, nous aurions par conséquent mauvaise grâce à nous plaindre.

--Il n'est pas moins vrai qu'il est fort désagréable de mourir lorsque comme nous on est encore jeune et doué d'une santé capable de défier les meilleurs médecins, mais comme l'a fort bien dit un honorable, c'est un fait accompli.

--N'en parlons plus, alors.

Salvador et de Lussan ne restèrent que quelques minutes à la Conciergerie, une carriole ou plutôt un panier à salade, (pour conserver à ces ignobles véhicules le nom sous lequel ils sont généralement connus), les attendait pour les conduire à Bicêtre.

Le directeur de cette prison les reçut avec cette politesse que l'on a l'habitude de témoigner à tous les condamnés à mort, et de suite il donna les ordres pour qu'ils fussent placés au corridor numéro 1, derrière, du bâtiment neuf.

--De grâce, monsieur, dit de Lussan lorsque le directeur eut donné cet ordre, soyez assez bon, si cela est possible, pour nous faire placer sur le devant, afin que nous puissions nous distraire, et surtout dans un vieux bâtiment, car dans un neuf nous serions forcés d'essuyer les plâtres, ce qui est très-malsain à ce qu'on assure; je ne me soucie point, pour ma part, de contracter des douleurs rhumatismales et je crois que mon ami est de mon avis.