Les vrais mystères de Paris

Part 90

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La grossesse de Lucie était déjà assez avancée, lorsqu'elle quitta Paris, pour venir près d'Eugénie, aussi, peu de temps après son arrivée à Saint-Léonard, et tandis que des événements que nous rapporterons dans les chapitres suivants, se passaient à Paris, elle fut prise par les premières douleurs de l'enfantement.

L'amitié que portaient Eugénie et son mari à leur malheureuse amie ne se démentit pas dans cette pénible circonstance; ils lui prodiguèrent à l'envi, l'un et l'autre, les soins les plus empressés. La couche de Lucie fut laborieuse; le meilleur médecin de Senlis que l'on avait fait venir près d'elle, craignit plus d'une fois qu'elle ne perdît la vie, mais elle fut enfin délivrée.

Lorsqu'elle reprit ses sens, elle chercha près d'elle l'innocente créature qui venait de naître sous de bien tristes auspices, étonnée de ne point l'y trouver, elle jeta les yeux sur le berceau, que par prévision on avait placé près de son lit, il était vide.

--Mon enfant, dit-elle, d'une voix faible, donnez-moi mon enfant, ne me sera-t-il pas permis de l'embrasser?

Eugénie qui était assise à la tête de son lit se pencha vers elle et l'embrassa sur le front.

--Du courage, mon amie, dit-elle, du courage.

--Mon Dieu! s'écria Lucie, qu'est-il donc arrivé?

--Ton enfant.

--Eh bien?

--Du courage ma pauvre amie, tu vas en avoir besoin, hélas!

--Il est mort.

--Il est vrai!

Lucie ne répondit rien, elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller, et des larmes amères coulèrent le long de ses joues décolorées.

--Je suis bien malheureuse, dit-elle, après quelques instants de silence, et comme Eugénie cherchait à la consoler. Ah! ma pauvre amie, continua-t-elle d'une voix brisée, tu ne peux comprendre tout ce qu'il y a de douleurs dans le coeur d'une mère qui est forcée de regarder comme un événement heureux la mort de son premier né.

FIN DU HUITIÈME VOLUME.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME NEUVIÈME.

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

LES VRAIS

Mystères de Paris.

I.--Instruction.

Salvador était depuis deux jours à Melun. Il maudissait le hasard qui avait amené près de lui le paysan qui l'avait reconnu, et comme malgré tous les efforts de sa fertile imagination, il n'était pas encore parvenu à fabriquer une histoire de nature à justifier la position dans laquelle il se trouvait placé, lorsque le substitut revint près de lui, il refusa de répondre à ses questions, alléguant qu'il était encore beaucoup trop faible pour supporter les fatigues d'un interrogatoire.

Le substitut enveloppé dans une robe de chambre à ramages, les pieds dans des babouches brodées qu'il devait à l'amitié de la femme du sous-préfet, cherchait en savourant une tasse de chocolat le motif qui avait pu déterminer un aussi noble personnage que M. le marquis de Pourrières à prendre un nom roturier et la qualité de commis-voyageur, lorsque sa servante lui apporta son journal; le premier article qui lui tomba sous les yeux était intitulé: «_Une bande de voleurs.--Arrestation d'un noble personnage soupçonné d'en être le chef.--Circonstances extraordinaires._»

Nous rapporterons en entier cet article, qui lorsqu'il parut, produisit une sensation telle, qu'elle fit, pour un moment, diversion aux graves préoccupations politiques de l'époque; voici en quels termes il était rédigé:

«Il s'est passé tant de choses extraordinaires depuis le commencement de ce siècle, que rien de ce qui arrive maintenant n'a le privilége de nous étonner; nous croyons cependant que le récit des événements que nous allons raconter à nos lecteurs les fera sortir pour un moment de leur indifférence habituelle, et qu'après nous avoir lus, ils n'attendront pas, sans éprouver une certaine impatience, le procès auquel ces événements ne peuvent manquer de donner naissance.

»Depuis longtemps déjà, des vols, des assassinats même, commis avec une audace et une adresse pour ainsi dire inconcevables, venaient à chaque instant épouvanter la population parisienne; de plus, les circonstances qui souvent accompagnaient la perpétration de ces crimes, la qualité des personnes qui en étaient les victimes, faisaient conjecturer que ceux qui les commettaient étaient nombreux et qu'ils avaient conservé des relations dans la meilleure compagnie.

»La police cependant ne restait pas oisive; elle visitait souvent les lieux suspects de la capitale; ses plus adroits agents étaient constamment en campagne; mais elle n'obtenait que des résultats insignifiants, ceux qu'elle désirait tant rencontrer, Protées insaisissables, savaient se soustraire à toutes les recherches; chaque fois que la police croyait tenir un fil de nature à la guider, ce fil se rompait avant qu'il eût été possible de s'en servir; ainsi, par exemple, les pierres précieuses volées au comte italien Colorédo, et celles volées au joaillier Loiseau, furent retrouvées les premières, chez un juif d'Amsterdam, les secondes chez un de ces brocanteurs de la cité de Londres, auxquels les Anglais ont donné le nom de lombards; mais ces individus, sur lesquels l'autorité française n'avait pas d'action, ne purent ou plutôt ne voulurent pas faire connaître les personnes auxquelles ils les avaient achetées.

»On avait presque perdu l'espoir de mettre la main sur ces audacieux malfaiteurs, lorsque dernièrement un individu se présenta devant le chef de la police de sûreté, et lui offrit ses services, promettant, s'il les acceptait de mettre bientôt entre les mains de la justice les chefs et les bandits qui composaient la bande dont les déprédations désolaient la capitale; les offres de cet homme, qui s'exprimait convenablement, qui paraissait à la fois intelligent, résolu, et ce qui est plus extraordinaire, qui fit de suite, et sans hésitation, connaître son nom et son domicile, furent acceptées avec le plus vif empressement.

»Peu de temps après, et grâce aux indications fournies par cet homme, on arrêtait dans une cachette pratiquée dans la partie la plus reculée d'une maison suspecte de la rue de la Tannerie, plusieurs individus connus pour des voleurs et des assassins de profession que l'on cherchait depuis longtemps sans pouvoir les découvrir. Quelques-uns d'entre eux voulurent bien faire des révélations, desquelles on pouvait conclure ceci, que pendant fort longtemps les individus arrêtés rue de la Tannerie avaient été dirigés par trois hommes qu'ils ne connaissaient que sous les noms de Rupin, du grand Richard, et du Provençal; qu'ils n'étaient, pour ainsi dire, que les valets de ces trois individus mystérieux qui leur donnaient en argent une partie de la valeur des objets volés, vendus ensuite à un riche recéleur, que les révélateurs ne pouvaient faire connaître, attendu qu'il n'était connu que de la nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus, maîtresse de la maison dans laquelle ils avaient été arrêtés.

»Cette femme s'était échappée, grâce à la coupable complaisance d'un des agents qui accompagnaient le commissaire de police chargé de l'opération qui avait amené l'arrestation de tous ces malfaiteurs; la police perdait donc encore une fois le fil conducteur qui pouvait la mettre sur la trace des hommes dangereux qu'elle voulait absolument découvrir.

»L'individu auquel on devait la capture que l'on venait de faire, avait été blessé assez grièvement par un des bandits furieux sans doute d'avoir été pris pour dupe; lorsqu'il eût recouvré la santé, il vint annoncer au chef de la police de sûreté qu'il avait enfin découvert quels étaient les individus qui se faisaient appeler Rupin, le grand Richard et le Provençal.»

(Le journaliste racontait ici les diverses circonstances qui avaient accompagné l'arrestation du vicomte de Lussan, la mort de Beppo, la visite faite à l'hôtel de Pourrières, la circonstance relative au portrait, puis il continuait ainsi):

«Ainsi, la déclaration de ce domestique, dont la bonne foi ne pouvait être mise en doute, venait d'apprendre que le marquis de Pourrières avait, à une époque où il se faisait nommer le vicomte de Létang, commis à Turin, une tentative de vol suivie d'une tentative d'assassinat sur la personne du nommé Paolo, domestique du banquier Carmagnola, et rapprochée de nouvelles lumières que le hasard fit arriver à la justice, elle permettait de supposer que le nommé Rupin (ne sachant quel nom donner à cet individu, nous lui conserverons celui sous lequel il est connu de ses complices), n'avait pas plus le droit aujourd'hui de porter le nom du marquis de Pourrières, qu'il ne l'avait eu jadis de se parer de celui de vicomte de Létang.»

(Ici, le récit de ce qui s'était passé précédemment, relativement à Fortuné et à la femme Adélaïde Moulin.)

«La femme Adélaïde Moulin, continuait le journaliste après avoir fait le récit de ces événements que nos lecteurs connaissent déjà, n'était pas digne d'inspirer une grande confiance; cette femme qui a déjà subi plusieurs condamnations Correctionnelles, est en ce moment détenue à la conciergerie, comme accusée de faux en écriture de commerce; aussi, entre ses allégations et celles du marquis de Pourrières, il n'y avait pas à hésiter; aussi, ce ne fut que parce qu'il portait un vif intérêt au jeune homme, que la femme Adélaïde Moulin prétend être le fils du marquis Alexis de Pourrières, que le juge d'instruction auquel elle a fait les révélations qui concernent ce jeune homme, s'était déterminé à écrire à Genève afin d'obtenir des magistrats municipaux de cette ville des renseignements de nature à éclairer sa conscience; mais les événements qui viennent de surgir ont totalement changé sa manière de voir; il est maintenant bien convaincu que la femme Adélaïde Moulin, en ce moment détenue à la Conciergerie, est bien la même que celle à qui fut confiée la mission de prendre soin du fils du marquis Alexis de Pourrières, et que l'homme qui porte actuellement ce nom n'est qu'un imposteur qui s'est emparé, probablement à l'aide d'un crime, d'un nom et d'une fortune qui ne lui appartiennent pas.

»Nous ne craignons pas de dire que nous partageons l'avis de cet honorable magistrat, et que nous faisons des voeux sincères pour que les efforts que sans doute il va faire pour arriver à la découverte de la vérité, soient couronnés du plus heureux succès.

»Les papiers saisis chez le marquis de Pourrières ou plutôt chez l'homme qui porte ce nom, ont été examinés avec le plus grand soin; cet examen a révélé des faits graves, que nous ferions connaître à nos lecteurs si nous n'avions pas la crainte de nuire à l'action de la justice.

»Le vicomte de Lussan (on ne peut du moins contester sa noblesse à cet homme qui est en réalité le dernier rejeton d'une des plus illustres familles de la Bretagne), est fort tranquille; il paraît ne point redouter les résultats de la position dans laquelle il se trouve placé; il traite ses gardiens avec une morgue tout à fait aristocratique, et se plaint à chaque instant de ce qu'on n'a pas pour lui les égards qui sont dus à un homme de sa qualité.»

Le substitut, après avoir lu cet article, écrivit à Paris, afin de prévenir la justice de cette ville que le hasard ayant mis entre ses mains l'homme qui se faisait appeler le marquis de Pourrières, il tenait cet homme à sa disposition.

Il reçut immédiatement l'ordre de faire transporter de suite à Paris, sous bonne escorte, son prisonnier, si toutefois il était en état de supporter les fatigues du voyage.

Les blessures de Salvador étaient, ainsi que nous l'avons déjà dit, beaucoup moins dangereuses qu'on ne l'avait cru d'abord; aussi les médecins déclarèrent-ils qu'il était très-transportable si l'on voulait bien prendre certaines précautions.

--Je suis perdu! se dit Salvador, lorsqu'un huissier après lui avoir remis la copie d'un mandat d'amener décerné par un des juges d'instruction de la Seine, lui signifia que le lendemain matin il serait conduit à Paris; je suis perdu ou à peu près! Ah! bah! continua-t-il après quelques instants de réflexion, on ne peut, après tout, me reprocher que quelques peccadilles qui sont encore bien loin d'être prouvées; allons, allons, si le vicomte de Lussan, si Silvia qui doivent être arrêtés, se montrent aussi discrets que je le serai, je pourrai peut-être me tirer, ainsi qu'eux, de ce mauvais pas.

Des ordres avaient été donnés au directeur de la Conciergerie pour que Salvador fût mis au secret le plus rigoureux; il fut en conséquence déposé, dès son arrivée à Paris, dans une des cellules du bâtiment des femmes.

Il passa près de deux mois dans cette cellule avant d'être complétement guéri. Il n'avait reçu pendant ce long espace de temps, d'autres visites que celles des gardiens qui lui apportaient sa pitance quotidienne, et du médecin qui pansait ses blessures. Aussi, lorsque l'on vint le chercher pour le conduire devant le magistrat instructeur, il éprouva un vif sentiment de plaisir.

Nous avons négligé de dire que les bandits commandés par Blaise le Petit-Christ, s'étaient contentés de lui enlever son portefeuille et sa bourse, qui contenait une somme assez forte en or, et qu'ils lui avaient laissé son portemanteau qui renfermait, outre une quantité raisonnable de linge et d'habits, environ cinq cents francs en argent destinés à subvenir aux premiers frais de la route. Comme on n'avait pas cru devoir saisir ce portemanteau, tout ce qu'il contenait avait été déposé au greffe; il n'avait donc manqué de rien depuis qu'il était en prison. Aussi, il fit pour se rendre devant le magistrat instructeur, une toilette soignée et il suivit gaiement le gendarme chargé de le conduire.

L'instruction avait été confiée au juge qui l'avait fait demander peu de temps auparavant, relativement à Fortuné. Ce magistrat était un de ces hommes froids, qui ne laissent jamais paraître sur leur visage la trace des émotions qu'ils éprouvent, qui saisissent au premier coup d'oeil tous les détails d'une affaire, qui ne laissent rien échapper, dont la mémoire est prodigieuse, et qui savent tirer un parti avantageux de la circonstance en apparence la plus indifférente; il était en un mot doué de toutes les qualités qu'il fallait posséder pour être en état de tenir tête à un homme aussi rusé que Salvador.

Nous rapporterons assez longuement les phases diverses de cette instruction qui devait successivement amener la découverte de tous les crimes commis par Salvador.

--Votre nom? demanda le juge lorsque Salvador se fut assis sur le siége qui lui était destiné.

--Alexis, marquis de Pourrières, né au château de Pourrières, département du Var, arrondissement de Brignoles.

--Vous êtes, à ce que vous assurez, le marquis Alexis de Pourrières? Je dois vous prévenir que vous serez forcé de prouver que ces noms et ce titre, que l'on a l'intention de vous contester, vous appartiennent réellement; si vous n'êtes pas ce que vous paraissez être, un aveu sincère disposerait peut-être la justice à vous traiter avec une indulgence dont en ce cas, vous auriez probablement extrêmement besoin.

--Je ne sais, monsieur, dans quel but vous me faites cette observation; mais je suis, grâce à Dieu, en état de prouver, lorsque cela sera nécessaire, que je suis bien le fils unique de M. le marquis Hector de Pourrières, capitaine à l'armée des princes...

--C'est bien. Je vous devais l'avertissement que je viens de vous donner. Répondez maintenant aux questions que je vais vous adresser:

--Vous avez été arrêté dans le bois de Bougeaux par des bandits qui vous ont dépouillé de tout ce que vous possédiez, et laissé pour mort sur la route?

--Il est vrai.

--Vous avez été relevé par une patrouille de gendarmerie et porté à Melun?

--C'est encore vrai.

--Lorsque, grâce aux soins qui vous ont été donnés, vous avez eu recouvré l'usage de vos facultés, vous avez été interrogé par M. le substitut du procureur du roi de cette ville; vous avez rapporté à ce magistrat les diverses circonstances de l'attentat dont vous avez été la victime, circonstances, je dois le dire, dont des faits ultérieurs sont venus démontrer la rigoureuse exactitude; cependant, lorsqu'il a fallu signer votre déclaration, vous avez pris le nom de Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille. Pourquoi cela?

--Je ne voulais pas, dans la crainte de causer de trop vives inquiétudes à ma femme et à mes amis, qu'ils apprissent par d'autres que par moi, l'événement dont je venais d'être la victime; j'avais l'intention d'apprendre plus tard à M. le substitut du procureur du roi quel était mon véritable nom.

--N'était-ce pas plutôt, parce qu'ayant été averti que des poursuites allaient être dirigées contre vous, vous vouliez cacher le nom sous lequel vous êtes connu, que vous preniez celui de Louis Rousseau?

--Il vous est loisible, monsieur, de me supposer une intention à la convenance de l'accusation.

--Mais, si telle n'était pas votre intention, pourquoi étiez-vous porteur d'un passe-port au nom de Louis Rousseau?

--Je ne me suis pas servi d'un passe-port au nom de Louis Rousseau! dit Salvador, qui savait fort bien que ceux qui l'avaient dépouillé avaient enlevé son portefeuille et tout ce qu'il contenait.

--Le voici, répondit le juge d'instruction, et il montrait à Salvador le passe-port qu'il avait préparé à Choisy-le-Roi pendant la nuit qui précéda son départ. Le reconnaissez-vous?

Salvador refusa de répondre.

--Vous auriez tort de nier l'évidence, reprit le juge. Ce passe-port a été saisi sur un homme récemment arrêté à Compiègne, au moment où il tentait de s'introduire dans une église dont il voulait voler les vases sacrés. Cet homme est convenu qu'il faisait partie de la bande du nommé Blaise, dit le Petit-Christ, par laquelle vous avez été attaqué, et que c'était à un voyageur dont il a donné le signalement qui s'applique parfaitement à votre personne, qu'il avait volé ce passe-port. Qu'avez-vous à répondre?

--Rien, quant à présent.

--C'est bien. Vous savez sans doute quels sont les crimes dont on vous accuse?

--On peut, monsieur, m'accuser d'être l'auteur d'une infinité de crimes; mais comme je ne me rappelle pas en avoir commis un seul, je me vois forcé de confesser mon ignorance.

--Je vais vous l'apprendre: Depuis longtemps une bande de malfaiteurs désolait la capitale; tous les jours un nouveau crime venait épouvanter la population parisienne. Eh bien! l'on prétend que les chefs de cette bande n'étaient autres que vous, le vicomte de Lussan, et un troisième individu connu seulement sous le nom du Provençal.

--Ah! on prétend cela? Eh bien monsieur, c'est ce qu'il faudra prouver, et je crois que ce sera très-difficile.

--Moins peut-être que vous ne le pensez. Connaissez-vous le vicomte de Lussan?

--Beaucoup; M. de Lussan est un de mes meilleurs amis.

--Connaissez-vous la nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus?

--Je n'ai jamais entendu parler de cette femme.

--Vous n'êtes jamais allé dans une maison suspecte de la rue de la Tannerie, n. 31?

--Jamais.

--C'était cependant chez cette femme que se réunissait la bande dont on vous accuse d'être ou d'avoir été un des chefs?

--Je ne connais pas plus les hommes qui composaient cette bande, que je ne connais le lieu où ils se réunissaient.

--Connaissez-vous l'individu connu sous le nom du Provençal?

--Je ne sais de qui vous voulez parler.

--Cet individu ne serait-il pas le même que le nommé Lebrun, votre intendant?

--Je ne le pense pas; je ne puis cependant nier absolument un fait que j'ignore; mon intendant était à peu près maître de tout son temps; je ne sais à quoi il l'employait lorsqu'il n'était pas à l'hôtel, et après tout, en admettant comme possible qu'il se soit lié avec une bande de malfaiteurs, suis-je responsable de ses actes?

--Aviez-vous sujet de vous plaindre du nommé Lebrun?

--Non, M. Lebrun était un excellent serviteur.

--Il sera cependant établi que cet homme qui était, à ce que vous assurez, un excellent serviteur, était joueur, qu'il passait toutes ses soirées dans un tripot clandestin de la rue Richelieu.

--Vous m'apprenez un fait que j'ai ignoré jusqu'à ce jour.

--Peut-être!

Le juge prit dans une volumineuse collection de pièces placée devant lui, une lettre que Salvador reconnut de suite pour une de celles que Silvia lui avait adressées pendant le temps qu'il habitait le château de Pourrières avec sa femme. Il avait l'habitude de brûler toutes celles des lettres qu'il recevait qui étaient de nature à le compromettre, mais il avait fait une exception en faveur de celle que le juge tenait entre ses mains, qui pouvait, dans le cas où il aurait eu à se plaindre de Silvia, lui servir à la perdre.

--Vous connaissez, dit le juge, la marquise de Roselly?

--Tout Paris sait que depuis longtemps je suis lié avec cette dame.

--Voici une lettre écrite par la marquise et qui vous est adressée, lettre que vous avez reçue, puisque c'est chez vous qu'elle a été trouvée, et qui prouve surabondamment que vous saviez fort bien que le nommé Lebrun jouait et perdait souvent des sommes considérables.

--Eh! mon Dieu, monsieur, je n'avais pas cru qu'il fût bien nécessaire de vous apprendre que ce malheureux était en effet un joueur effréné.

--Cet homme a été assassiné dans la nuit du 10 au 11 septembre dernier, ainsi que le constate le procès-verbal du commissaire de police qui a relevé le cadavre, et votre propre déclaration faite le surlendemain devant le même commissaire de police.

--D'accord.

--On prétend que c'est vous qui, pour vous débarrasser de cet homme, qui, ainsi que je viens de vous le dire, jouait et perdait des sommes considérables qu'il ne pouvait prendre que dans votre caisse, l'avez assassiné.

--Je ferai à cette nouvelle accusation la réponse que j'ai faite à celle que vous formuliez tout à l'heure: il faudra prouver.

--C'est ce que nous allons tenter de faire; reconnaissez-vous ces objets?

Le juge montrait à Salvador un petit carnet en écaille orné d'incrustations en or, qui avait appartenu à Roman, et une tabatière de platine; Salvador reconnut parfaitement ces deux objets, mais ne sachant quel parti on en pouvait tirer contre lui, il crut ne pas devoir en convenir.

--Je ne les ai jamais vus, répondit-il.

--Ces objets appartenaient à votre intendant.

--C'est possible.

--Ils ont été saisis chez vous.

--Qu'est-ce que cela prouve?

Le juge ouvrit le carnet et il en tira une de ces cartes partagées en colonnes horizontales surmontées de lettres rouges et noires, sur lesquelles les joueurs marquent, à l'aide d'une épingle, les phases diverses du jeu; cette carte, sur laquelle était indiquée une série de vingt et une noires suivie d'intermittences, ainsi du reste que plusieurs autres renfermées dans le carnet, portait écrite de la main de Roman la date du jour où elle avait servi, 10 septembre.

--Ce carnet, continua le juge, était, ainsi que cette tabatière, entre les mains de la victime peu d'heures avant sa mort, des témoins l'ont déclaré, et cette date écrite de la main de Lebrun, vient donner une force singulière à leurs déclarations; qu'avez-vous à répondre?

--Rien.

--Mais vous oubliez, sans doute, que c'est chez vous, dans votre appartement, que ces objets ont été saisis et qu'ils ne peuvent y avoir été apportés que par l'assassin.

--C'est possible; mais je ne suis arrivé à Paris que dans la journée qui suivit la nuit durant laquelle l'assassinat fut commis; cela sera attesté au besoin par tous mes domestiques.