Part 89
Cet individu était couvert d'un costume de voyage, et ses bottes poudreuses annonçaient qu'il descendait de cheval. Les agents, présumant qu'il pourrait peut-être donner des nouvelles du marquis de Pourrières, avaient absolument voulu l'amener devant leur chef.
--Mais je vous dis, répétait cet individu, que je ne connais pas M. le marquis de Pourrières, que je ne l'ai jamais vu, que je ne connais et ne veux parler qu'à madame la marquise.
--Voyons, mon ami, dit le commissaire de police, répondez à mes questions. Comment vous nommez-vous?
--Paolo.
--Vous êtes au service de M. de Pourrières?
--J'ai longtemps servi M. le général comte de Neuville, et j'ai quitté le service de sa veuve pour entrer à celui de M. le général comte de Morengy qui vient d'arriver à Paris, et qui m'a chargé de remettre une lettre à madame la marquise de Pourrières.
Le commissaire de police, pour interroger Paolo, s'était assis devant un petit guéridon que les agents avaient approché du mur; au-dessus de ce guéridon était un portrait en pied de Salvador.
Paolo, tout en répondant aux questions du commissaire de police, ne pouvait détacher ses yeux de ce portrait. Le magistrat s'aperçut de cette circonstance.
--Vous connaissez la personne dont voici le portrait? dit-il à Paolo.
--Je le crois, M. le commissaire, répondit le vieux serviteur de la pauvre Lucie; ce portrait, si je ne me trompe, est celui de M. le vicomte de Létang.
--C'est singulier, dit le commissaire au chef de la police.
Celui-ci fit un signe qui indiquait qu'en effet cette circonstance lui paraissait extraordinaire.
--Parlez-nous un peu du vicomte de Létang, continua le commissaire de police, et soyez vrai surtout; vous ne devez rien cacher à la justice.
--Je ne demande pas mieux que de vous dire tout ce que je sais de relatif à ce personnage, s'écria Paolo, en montrant le poing au portrait, si surtout cela peut contribuer à le faire pendre.
Paolo raconta alors que, tandis qu'il était au service de monsieur Carmagnola, riche banquier de Turin, une tentative de vol avait été commise dans la maison de son maître, et qu'en voulant s'opposer à la fuite d'un des voleurs qui n'était autre que le vicomte de Létang, jeune seigneur français, il avait reçu une blessure qui avait mis ses jours en danger.
Le commissaire prit bonne note de ce que venait de lui apprendre Paolo, et comme rien ne le retenait plus à l'hôtel, il partit laissant à ce fidèle serviteur la faculté d'aller présenter ses hommages à son ancienne maîtresse.
Les domestiques de l'hôtel avaient entendu l'histoire racontée par Paolo au commissaire de police, et comme ils savaient fort bien que le portrait qui l'avait provoquée était celui de leur maître, l'un d'eux s'était empressé d'aller la raconter à l'une des femmes qui étaient restées près de Lucie; celle-ci n'avait pas manqué de la répéter à sa maîtresse, de sorte que la malheureuse femme savait déjà que son mari était probablement un voleur et un assassin lorsque Paolo fut admis devant elle.
Paolo, ainsi qu'il l'avait dit au commissaire de police, était chargé de remettre à Lucie, une lettre du général comte de Morengy qui, ayant appris en rentrant en France, le mariage de la veuve du général de Neuville, avec le marquis de Pourrières, avait voulu dès le premier jour de son arrivée à Paris, lui adresser ses félicitations.
--Dites à votre maître, dit Lucie à Paolo, après avoir pris connaissance de la lettre du comte de Morengy, que je suis sensible à l'intérêt qu'il me témoigne, et que j'aurai l'honneur de lui répondre; et comme elle faisait un signe pour congédier l'honnête serviteur.
--Madame la marquise, dit-il, n'a pas oublié, sans doute, qu'elle m'a fait la promesse de me reprendre à son service?
--Mon pauvre Paolo, répondit Lucie, je n'ai plus besoin, hélas! de serviteurs, je suis pauvre maintenant.
--Cela ne fait rien, madame, c'est justement lorsque l'on est en proie au malheur, que l'on a besoin de serviteurs dévoués, et j'ose dire que madame la marquise n'en trouvera pas qui le soient plus que moi.
--C'est bien, bon Paolo, c'est bien, je suis heureuse d'acquérir aujourd'hui la certitude d'un dévouement que cependant je ne puis accepter; retournez près de votre nouveau maître, mon cher Paolo; je ne puis emmener personne dans la profonde retraite où je vais m'ensevelir, mais soyez certain que si la règle que je viens de m'imposer pouvait souffrir une seule exception ce serait en votre faveur qu'elle serait faite.
Paolo se retira après avoir obtenu de son ancienne maîtresse, la faveur de lui baiser la main.
Lorsqu'elle fut seule, Lucie entra dans la pièce qui lui servait de cabinet de travail, elle se plaça devant le petit meuble dans lequel elle avait l'habitude de serrer ses bijoux, et écrivit les trois lettres qui suivent:
_Lucie au général comte de Morengy._
Paris.
«Paolo vient de me remettre la lettre que vous avez bien voulu m'adresser, mon respectable ami; et c'est le coeur gros et les yeux baignés de larmes, que je m'empresse de vous répondre. Les journaux vous apprendront probablement demain la cause du violent chagrin auquel je suis en proie, et vous plaindrez la pauvre Lucie, qui méritait peut-être un meilleur sort.
»Je suis bien sensible à l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, et charmée de ce que les résultats du voyage que vous venez d'achever ont été tels que vous les espériez.
»Adieu, mon respectable ami, vous ne verrez probablement plus la pauvre Lucie, mais soyez certain qu'elle conservera toujours le souvenir de vos bontés et qu'elle ne vous oubliera pas dans ses prières.»
_Lucie à Laure Féval._
Paris.
«J'ai été ce matin réveillée par un commissaire de police, qui est entré dans ma chambre à coucher, suivi de plusieurs exempts; il venait pour arrêter mon mari, que l'on accuse d'être l'un des chefs de la bande de malfaiteurs qui depuis longtemps déjà désole la capitale; il m'a dit que le vicomte de Lussan venait à l'instant même d'être arrêté et conduit à la préfecture de police; la même accusation pèse sur lui. Le vicomte de Lussan ne s'est laissé prendre qu'après avoir tué un des hommes chargés de l'arrêter; on n'a pu saisir mon mari qui a quitté l'hôtel hier soir et qui, à ce que vient de m'apprendre un de nos domestiques, a passé la nuit à Choisy-le Roi, dans le pavillon des gardes, qu'il a dû quitter ce matin même pour se mettre en voyage. Je dois supposer qu'un avis secret l'avait averti du danger qui le menaçait.
»Ce n'est pas tout encore, au moment où le commissaire de police, qui avait saisi tous les papiers de M. de Pourrières, allait se retirer, mon ancien domestique, Paolo, s'est présenté à l'hôtel; il était chargé de me remettre une lettre de son nouveau maître M. le général comte de Morengy; le commissaire de police crut devoir l'interroger...» (Lucie ici racontait à Laure, l'événement auquel avait donné lieu le portrait de Salvador.)
«Tu le vois, ma chère Laure, la mesure de mes malheurs est comble; mais sois tranquille, tu conserveras ton amie. Je n'ai pas oublié que je vais être mère, et que je dois vivre pour l'innocente créature que je porte dans mon sein. J'ai l'intention de quitter Paris; je ne puis habiter une ville dans laquelle le nom que je porte sera demain publiquement déshonoré; j'irai près de notre amie Eugénie, je suis certaine qu'elle et son mari me recevront avec empressement, ce sont de nobles coeurs.
»Nous nous reverrons, ma chère Laure, nous nous reverrons, sois-en convaincue, je ne mourrai pas; je suis beaucoup plus calme depuis que je suis à même de mesurer toute l'étendue de mon malheur, que je ne l'étais lorsque je te quittai; je veux maintenant tâcher d'oublier que ma destinée est liée à celle d'un homme qui s'est, s'il faut croire la clameur publique, rendu coupable de tous les crimes; je veux, dis-je, tâcher d'oublier que cet homme je l'ai aimé, que peut-être, hélas! je l'aime encore.
»Adieu, ma chère Laure, adieu, ma bonne et fidèle amie, je quitterai Paris dès demain. Je t'écrirai de nouveau lorsque je serai installée près d'Eugénie, adieu.
»Ton amie,
»LUCIE.»
_Lucie à madame de Bourgerel._
Paris.
«Ma chère Eugénie,
»Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, l'une de vous se trouve malheureuse, qu'elle vienne frapper à ma porte, et pour me trouver prête à l'obliger, elle n'aura pas besoin de me rappeler ce qu'aujourd'hui elle vient de faire pour moi. Voilà, si j'ai bonne mémoire, ce que tu nous dis, à Laure et à moi, lorsque nous fûmes assez heureuses pour venir à ton aide. Je ne croyais pas alors que je serais bientôt obligée de te rappeler ta promesse.» (Lucie racontait ici ce qui venait de lui arriver, puis elle continuait en ces termes:)
«Maintenant que tu sais quels sont mes malheurs, il faut que je t'apprenne de quelle nature est le service que je réclame de ton amitié. Je vais quitter Paris pour n'y plus jamais revenir; _je ne puis ni ne veux habiter une ville dans laquelle le nom que je porte sera dès demain publiquement déshonoré_, et c'est près de toi que je me suis déterminée à me fixer. Je ne te demande pas si tu voudras bien me recevoir, je suis si sûre de ta réponse, que ma lettre ne me précédera que de quelques heures.
»A bientôt, ma chère Eugénie, je ne te dis rien pour M. de Bourgerel, que je verrai après-demain, et qui, j'en suis sûre, recevra avec empressement une malheureuse femme, qui n'aura d'autre tort à ses yeux que celui d'avoir quitté le nom de son ancien général pour prendre celui de:
»LUCIE DE POURRIÈRES.»
Lucie, après avoir écrit ces trois lettres, ouvrit le petit meuble devant lequel elle s'était placée, qui renfermait tout ce qui était nécessaire pour les cacheter, elle voulait se servir d'un cachet en malachite, garni d'or, qui portait seulement les initiales de sa famille, car le nom de Pourrières lui inspirait une horreur insurmontable; la boîte dans laquelle elle croyait trouver ce cachet, et qui devait contenir en outre plusieurs autres bijoux était vide; elle en ouvrit précipitamment plusieurs autres, vides de même! elle devina de suite que c'était son mari qui, pressé de se dérober par la fuite au danger qui le menaçait, et voulant sans doute augmenter ses ressources, avait enlevé tous ses bijoux.
Le rouge lui monta au visage.
--C'est infâme! s'écria-t-elle, et il me serrait la main au moment où il venait de commettre une aussi lâche action. Ah! que Dieu soit loué, continua-t-elle après quelques instants de réflexion, maintenant je méprise cet homme, je ne l'aimerai pas longtemps.
Elle ouvrit la lettre destinée à Laure et y ajouta le _post-scriptum_ suivant:
«Je suis, ma chère Laure, un peu plus pauvre que je ne le croyais tout à l'heure: je viens de m'apercevoir que mon mari, avant de fuir, m'avait volé tous mes bijoux. Je les regrette sans doute, mes pauvres bijoux, et surtout un collier que je tenais de ma mère; mais ces regrets, si vifs qu'ils soient, ne m'empêchent pas de bénir le ciel qui vient de me donner la certitude que mon mari était un homme encore plus méprisable que la plupart des gens qui lui ressemblent, et qu'il jouait une infâme comédie, lorsqu'il cherchait à me faire croire qu'il m'aimait. Tu le sais, nous sommes toujours disposées à excuser les fautes, les crimes même de ceux qui nous aiment, tandis que c'est à peine si ceux que nous méprisons nous inspirait de la pitié.»
Après avoir cacheté les trois lettres que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lucie prépara plusieurs caisses qu'elle envoya à la voiture de Senlis, ces caisses contenaient tout ce qu'elle désirait emporter avec elle à la campagne, ses habits, son linge, sa musique, ses livres et ses pinceaux, elle n'oublia pas un magnifique piano d'Erard, présent de monsieur de Neuville, qu'elle confia à un habile emballeur qui se chargea de le lui faire parvenir. Cela fait, elle congédia les domestiques qu'elle paya généreusement. (Pour remplir cette obligation, elle avait été forcée d'envoyer chercher de l'argent chez son notaire, maître Chardon, car Salvador n'avait pas laissé dans l'hôtel une seule pièce de cinq francs.) Elle garda seulement la plus jeune de ses femmes, qui paraissait l'aimer infiniment, et qui consentit avec joie à suivre sa bonne maîtresse dans la retraite isolée qu'elle venait de choisir pour résidence.
Le lendemain matin, Lucie, suivie de la femme de chambre qu'elle avait gardée, sortit de l'hôtel de Pourrières dans lequel elle ne voulait plus rentrer, pour se rendre chez maître Chardon, auquel elle laissa une procuration, avec la mission de défendre ses intérêts, mission dont cet estimable officier ministériel se chargea avec plaisir, et qu'il était tout à fait digne de remplir; après cette démarche, elle monta dans le coupé de la voiture de Senlis, et le même jour à la tombée de la nuit, elle arrivait à Saint-Léonard, village où était située la propriété habitée par Eugénie, madame de Saint-Preuil et Edmond de Bourgerel.
Eugénie et son mari avaient préparé, pour la recevoir, le logement le plus agréable de leur maison, dans ce logement, meublé avec une élégante simplicité, Eugénie avait disposé avec la plus touchante sollicitude, tous les objets que Lucie aimait, de belles et rares fleurs dans de magnifiques vases du Japon, de jolies aquarelles, quelques chinoiseries. Accompagnée d'Edmond, elle conduisit son amie dans cette charmante retraite.
--Tu ne seras pas trop mal ici, lui dit-elle, nous avons, du reste, arrangé tout aussi bien que cela nous a été possible.
--Et vous trouverez près de nous, madame, ajouta Edmond de Bourgerel, de bons et véritables amis qui chercheront sans cesse les moyens de vous faire oublier que c'est le malheur qui vous a conduite près d'eux.
--Mes bons amis, dit Lucie, qui prit à la fois les mains d'Eugénie et celles d'Edmond, qu'elle serra entre les siennes, mes bons amis, je suis vraiment touchée des preuves d'amitié que vous voulez bien me témoigner, mais ce n'est pas assez, il faut que vous ajoutiez encore un nouveau service à tous ceux que vous venez de me rendre.
--Parle, ma chère Lucie, parle, répondit Eugénie, sois sûre que nous ne sommes pas disposés à te refuser quelque chose.
Edmond joignit ses protestations à celles de sa femme.
--Ce qui vient de m'arriver, ajouta Lucie, est un rêve pénible que je veux tâcher d'oublier; car je veux vivre pour la malheureuse créature à laquelle je vais donner le jour, et qui n'aura, hélas, ici-bas, d'autre soutien que sa mère, mais cela me serait impossible, si je me rappelais sans cesse que ma destinée est unie à celle de l'homme dont je suis condamnée à porter le nom; voici donc ce que je réclame plus de la bonté de votre coeur que de votre obligeance, Laure, sa famille, et mon notaire, maître Chardon, sont les seules personnes au monde, qui connaissent quel est le lieu que j'ai choisi pour retraite, c'est à eux que seront remises toutes les lettres qui me seront adressées. M. Chardon a bien voulu se charger de me les envoyer ici. Eh bien! ces lettres, je veux que vous les lisiez avant de me les remettre, et que vous reteniez toutes celles dans lesquelles il serait question des derniers événements de ma vie, à moins qu'il ne soit absolument nécessaire de faire le contraire; si des événements nouveaux surgissent, M. de Bourgerel voudra bien, je l'espère, m'aider de ses conseils.
Eugénie et Edmond de Bourgerel, firent à Lucie la promesse qu'elle exigeait.
La soirée était déjà avancée, lorsque Lucie se retira dans son appartement. Point n'est besoin de dire que son sommeil fut agité et tourmenté par des rêves pénibles qui retraçaient à son imagination tous les tristes événements qui venaient de s'accomplir. Il lui semblait que son mari était entraîné par une foule de fantômes vers un échafaud dont les formes confuses se perdaient à l'horizon; il faisait de vains efforts pour se soustraire à l'étreinte furibonde de ces fantômes qui formaient autour de lui un cercle infranchissable, et à mesure qu'il s'approchait de l'échafaud, les formes du funeste instrument devenaient plus distinctes, et Lucie reconnaissait en frémissant l'horrible guillotine, puis tout disparaissait et elle se trouvait dans un salon où elle rencontrait toutes les personnes qu'elle connaissait; elles ne lui parlaient pas, seulement lorsqu'elles passaient devant elle, elle était désignée à ceux qu'elle ne connaissait pas, et des voix qui ressemblaient à des éclats de rire criaient à ses oreilles; c'est la femme du marquis de Pourrières, elle a aimé cet homme, un voleur, un assassin de profession!
--Un voleur, un assassin de profession, s'écria Lucie en se réveillant, est-il bien possible? Mais, hélas! la révélation faite par Paolo permet d'accorder une certaine créance à cette dernière supposition. Faites, grand Dieu! que cet homme me devienne bientôt aussi indifférent que le premier venu des individus de sa sorte.
Dieu devait exaucer les prières de la pauvre Lucie; pendant longtemps elle conserva dans son sein le germe d'une douleur qui l'aurait infailliblement entraînée dans la tombe, si ses amis inquiets de la voir toujours triste et silencieuse ne lui avaient pas sans cesse rappelé qu'elle se devait à ceux qui l'aimaient. Mais enfin, et après de longues souffrances, et grâce aux soins empressés d'Eugénie et d'Edmond, qui pendant fort longtemps lui cachèrent tous les événements qui se passèrent hors du cercle restreint dans lequel elle vivait, elle recouvra un peu de calme.
Quelque temps après son installation chez madame de Bourgerel, Edmond qui se conformait rigoureusement au désir qu'elle avait exprimé lui remit décachetée une nouvelle lettre de Laure qui déjà lui avait écrit plusieurs fois.
Cette lettre était conçue en ces termes:
_Laure Féval à Lucie._
Guermantes, près Lagny.
«Ma chère Lucie,
»Je viens de recevoir une lettre d'Eugénie, ce qu'elle m'apprend, m'a comblé de joie, car je craignais, je te l'avoue, que tu ne te laissasses abattre par la douleur; béni soit donc Dieu, qui t'a donné la force de supporter avec courage de bien cruelles blessures, mon mari et surtout sir Lambton (qui t'aime autant que si tu étais sa fille, et auquel il n'a pas été possible de cacher les cruels événements qui viennent de se passer), partagent ma joie, et ils espèrent, ainsi que moi, que la divine Providence ne t'a si cruellement éprouvée, que parce qu'elle te réserve un avenir exempt d'orages.
»Je devine quels sont les motifs qui t'ont déterminée à accorder à Eugénie une préférence dont j'ai bien envie de me montrer jalouse; ces motifs, ma chère Lucie, je ne les approuve pas, mais je les respecte, je n'ai donc pas la force de t'adresser des reproches que tu ne mériteras que si Eugénie et son mari ne te rendent pas aussi heureuse que tu mérites de l'être; mais cela n'est pas à craindre, M. et madame de Bourgerel, sont de ces gens que l'on est heureux de pouvoir compter parmi ses amis, et avec ces gens-là les déceptions ne sont pas à craindre.
»J'ai manifesté le désir de passer l'hiver à Guermantes, et comme tout ce qui peut me faire plaisir est adopté avec transport par mon mari et par mon oncle, il a de suite été convenu que nous ne quitterions notre habitation que l'année prochaine. Ne crois pas, ma bonne Lucie, que c'est seulement parce que j'aime passionnément la campagne que j'ai voulu que nous restassions à Guermantes, mais je ne veux rien te dire de plus quant à présent, qu'il te suffise de savoir que je te ménage une surprise agréable.
»Il existe malheureusement des gens qui, lorsqu'ils souffrent, voudraient voir tous ceux qui les entourent souffrir encore plus qu'eux, ils prétendent que le spectacle des peines d'autrui, les aide à supporter leurs chagrins. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ces gens-là sont très-malheureusement organisés, car pour ma part, je crois que si j'étais plongée dans l'affliction, le meilleur moyen que l'on pourrait employer pour me consoler, serait de m'apprendre qu'il vient d'arriver quelque chose d'heureux à l'une des personnes que j'aime. C'est parce que je crois que tu es comme moi, que je vais t'apprendre une nouvelle qui, j'en suis certaine, va te causer infiniment de plaisir.
»Le plus intime ami de mon mari, est un vénérable ecclésiastique attaché à la paroisse Saint-Roch, dont, sans doute, on a vanté plus d'une fois, devant toi, les talents et le noble caractère; car chacun se plaît à rendre à M. l'abbé Reuzet la justice qui lui est due. Des événements qu'il serait trop long de te raconter, avaient appris à ce digne prêtre quelle était la position de mon mari, et plus d'une fois il avait dû calmer mes alarmes, qui malgré ses efforts se renouvelaient sans cesse.
»L'abbé Reuzet avait deviné, malgré les efforts que je faisais pour cacher à ceux que j'aime les peines que j'éprouvais, que j'étais malheureuse, et, en effet, il ne se trompait pas. Je ne vivais point lorsque mon mari n'était pas près de moi, lorsqu'il était à la maison, chaque fois que l'on frappait à notre porte, je me disais que peut-être le retentissement du marteau m'annonçait la visite des gens chargés de l'arrêter. L'abbé Reuzet ne me dit rien, il ne voulait pas me laisser concevoir une espérance qui peut-être ne se réaliserait pas, mais il alla voir toutes les personnes qui estiment son caractère et ses talents (et le nombre de ces personnes est considérable, et parmi elles, il s'en trouve plusieurs qui sont placées très-haut dans la hiérarchie sociale), il arracha à leur indifférence la promesse d'appuyer chaleureusement une demande qu'il voulait adresser au roi; cet homme qui ne ferait peut-être pas une démarche pour obtenir le chapeau de cardinal, traîna sa soutane dans les antichambres de tous les ministères; enfin, il réussit, et hier il accourait tout joyeux nous apprendre que le roi venait d'accorder à mon mari grâce pleine et entière. Te dire ce qu'il a fallu à ce bon prêtre de patience et d'ardeur, pour obtenir une faveur aussi grande que celle qu'il sollicitait pour une personne dont il ne voulait faire connaître le nom qu'après avoir obtenu une promesse formelle, me serait impossible; l'abbé Reuzet qui est doué d'une modestie égale à ses autres vertus, n'a point voulu nous donner de détails.
»A l'heure qu'il est, ma chère Lucie, mon mari est libre, je ne souffre plus lorsque je le vois sortir; s'il est absent quelques heures de plus que je ne le croyais, j'attends son retour avec patience, si par hasard un étranger le regarde, je ne suis plus alarmée, je le vois passer sans trembler devant les gendarmes de notre résidence. Je suis enfin aussi heureuse qu'il est possible de l'être, lorsque l'on sait que sa meilleure amie souffre des peines cruelles.
»Adieu, ma chère Lucie, n'oublie pas ta fidèle amie, n'oublie pas surtout qu'elle te ménage une surprise agréable.
»LAURE FÉVAL.»
--Singulières destinées! dit Lucie après avoir achevé la lecture de cette lettre, mon mari et celui de mon amie partent ensemble du même lieu et en suivant chacun des chemins différents, ils arrivent au même but; mais celui qui a toujours suivi les voies droites garde ce qu'il a conquis, tandis que l'autre... quelle chute affreuse... Ah! je tremble d'y penser... Dieu est juste!...