Part 88
A la naissance du jour, le commissaire de police de Nanterre, qui avait été prévenu la veille, arriva à l'auberge du Bienvenu, et fit conduire madame Blaise et ses deux filles dans les prisons de Versailles.
La nouvelle de cette arrestation se répandit avec la rapidité de l'éclair, Blaise le Petit-Christ l'apprit à son tour, pendant qu'il se trouvait à l'auberge dans laquelle il avait rencontré le voyageur qu'il se disposait à attaquer, au moment où nous avons interrompu notre récit, pour raconter à nos lecteurs les faits qui précèdent; mais, comme il ne connaissait pas les circonstances qui avaient accompagnées la capture de sa femme et de ses deux filles, il pouvait croire que ses résultats ne seraient pas aussi fâcheux pour elles qu'ils devaient l'être.
Retournons maintenant près de lui et de ses compagnons.
Les assassins, malgré la pluie qui n'a pas cessé de tomber, ont quitté le fourré dans lequel ils étaient à l'abri, et se sont mis en embuscade sur la lisière de la route qui est bordée de grands arbres, derrière lesquels ils se tiennent cachés. La nuit est noire le vent souffle avec violence.
--Quel temps, quel fichu temps, dit à voix basse le Chaudronnier, _le pilier de pacquelin_[830] ne viendra pas.
--Il viendra, j'en suis sûr, répondit Blaise le Petit-Christ, puisque je vous dis que lorsque j'ai quitté le _tapis_[831] il allait achever sa _refaite de sorgue_[832], et qu'il venait de donner l'ordre de seller son _gaye_[833], mais silence, j'entends je crois quelque chose.
En effet, après avoir prêté l'oreille quelques minutes, les assassins entendirent distinctement, dans le lointain, le bruit des pas d'un cheval.
--C'est lui! dit Blaise le Petit-Christ, c'est lui: du _maigre_[834]!
Quelques instants après, un voyageur passait devant les bandits; il était enveloppé dans un large manteau à manches, qui couvrait la croupe de son cheval; mais il l'avait disposé de telle manière que tous ses mouvements étaient libres.
Blaise le Petit-Christ, qui n'avait pas oublié qu'il devait donner l'exemple à ses hommes, s'élança le premier à la tête de son cheval; il fut immédiatement suivi de tous les autres.
--Ta bourse ou ta peau, dit-il au voyageur.
--Mes amis, répondit celui-ci, si mes compagnons n'étaient pas restés en arrière, je vous aurais probablement fait la même demande; ainsi rien à faire avec moi, je suis un garçon.
--Garçon ou non, exécute-toi de bonne grâce; tu as de l'or, il nous le faut.
--_Rengraciez_ alors[835], mauvais _escarpes de grand trime_[836]; ma _filoche_[837] vous passera devant le _naze_[838].
--Ah! tu _dévides le jars_[839] pour nous faire croire que tu es un _pègre_[840]; ça aurait peut-être pris autrefois, reprit _Blaise_; mais aujourd'hui, pas moyen; les plus _rupins_[841], depuis qu'on a imprimé des dictionnaires d'argot, _entravent bigorne_[842] comme _nouzailles_[843]. Allons, allons, la _filoche_[844] et le _ployant_[845].
Le voyageur avait pu prendre un pistolet dans ses fontes; il le dirigea sur Blaise le Petit-Christ, qui tenait toujours son cheval par le mors; mais un mouvement de l'animal en changea la direction et la balle alla frapper le Chaudronnier qui tomba sur le sol.
--Ah! c'est comme cela! s'écria Blaise le Petit-Christ, à mort, alors, Jean-Louis, dit-il à voix basse à son fils qui se trouvait près de lui; _fauche les guibes du gaye_[846].
Le voyageur, qui avait déjà essuyé plusieurs coups de feu dont il n'avait pas été atteint, s'était armé d'un second pistolet; mais le cheval, tenu par le mors, ne cessait pas de caracoler, de sorte qu'il n'était pas maître de diriger ses coups, cependant, comme il voulait absolument se débarrasser de son plus dangereux ennemi, il se pencha sur le cou de sa monture et déchargea son pistolet. Blaise le Petit-Christ fit un brusque mouvement de côté, mais la balle l'ayant atteint au bras, il fut forcé de lâcher prise; au même instant le cheval tomba et entraîna son maître dans sa chute.
Jean-Louis, pour obéir aux ordres de son père, s'était glissé derrière le noble animal et saisissant un moment favorable, il lui avait, à l'aide d'un couteau serpette, coupé deux des jarrets.
Le voyageur, désarmé et presque étouffé sous le poids de son cheval, ne pouvait faire un seul mouvement. Le meunier s'approcha et lui déchargea ses deux pistolets dans la poitrine, tandis que Blaise, qui n'était que très-légèrement blessé, prenait dans ses poches son portefeuille et tout l'argent qu'elles contenaient.
--Il y a _gras_[847], mes enfants, dit-il, il y a _gras_; allons, en _trime_[848], nous _faderons_[849] au plus prochain _tapis_[850].
--Et le Chaudronnier, est-ce que nous allons le laisser là? fit observer le Bas-Normand.
Blaise le Petit-Christ s'approcha du Chaudronnier étendu sur la route à côté du voyageur.
--Il est mort, dit-il en le poussant du pied.
--Mais non, répondit le Meunier, qui à son tour s'était approché du misérable et avait posé une de ses mains sur la poitrine, son _palpitant_ fait encore _tictac_[851].
--Il doit être mort, ajouta Blaise.
Et il déchargea un de ses pistolets, dont il n'avait pas trouvé l'occasion de faire usage, dans la tête du malheureux Chaudronnier.
--Ah! _dabe[852]!_ s'écria Jean-Louis, tandis que les deux autres assassins se regardaient d'un air consterné, ne sachant trop ce qu'ils devaient penser de ce qui venait de se passer.
_Loffes_[853], leur dit Blaise le Petit-Christ, s'il n'était pas mort, il n'en valait guère mieux; pouvions-nous nous charger de lui et fallait-il le laisser sur le _trime_[854]? Ne savez-vous donc pas qu'il n'y a personne de plus bavard qu'un _chêne affranchi_[855] qui voit la _carline_[856] en face.
--C'est vrai tout d'même, dit le Bas-Normand, j'approuve le _mec_[857].
--Je le crois bien, répondit Blaise le Petit-Christ, je le crois parbleu bien; et puis notre _fade_[858] à chacun se trouve augmenté d'un cinquième.
--Tiens, tiens, tiens, ajouta le Meunier je n'avais pas pensé à cela.
--Allons, _mômes_[859], assez _jaspiné_[860]; en _trime_[861].
Les quatre assassins se couvrirent des limousines qu'ils avaient laissées dans le fourré, et s'enfoncèrent dans la partie la plus épaisse du bois, laissant sur la route le cadavre du voyageur et celui de leur compagnon.
Quelques heures après, des gendarmes qui faisaient patrouille passèrent sur la route où les faits que nous venons de raconter s'étaient accomplis; le jour commençait à poindre; ils remarquèrent les deux cadavres, descendirent de cheval et s'en approchèrent.
Le Chaudronnier était mort, mais le voyageur respirait encore.
L'aspect des lieux, les costumes si différents des deux hommes étendus devant eux, les nombreuses traces de pas imprimées sur le sol, la nature de la blessure du cheval, apprirent aux gendarmes ce qui venait de se passer; ils devinèrent sans peine que l'homme qui respirait encore était un malheureux voyageur qui avait été attaqué par des malfaiteurs, et qui avait succombé après s'être vigoureusement défendu et avoir mis hors de combat un de ses adversaires; ils le relevèrent avec soin et le portèrent jusqu'à la première maison qu'ils trouvèrent sur la route; arrivés là, ils se firent donner une charrette, et le voyageur, étendu sur quelques bottes de foin et couvert de plusieurs manteaux, fut transporté à leur résidence. Le cadavre du Chaudronnier avait été placé en travers sur le derrière de la voiture, afin qu'il ne frappât pas les yeux du voyageur, si par hasard ce dernier reprenait ses sens avant d'être arrivé à destination.
L'entrée de ce lugubre cortége à Melun, mit cette petite ville en révolution; tous les habitants devant lesquels il fut obligé de passer pour se rendre à la caserne de la gendarmerie, interrogeaient les gendarmes qui furent obligés de répéter au moins cent fois le même récit; la cour de la caserne était envahie par la foule des curieux lorsque la charrette y entra, et ce ne fut qu'à grande peine que les gendarmes (qui en province sont beaucoup plus polis et infiniment moins sévères que leurs confrères du département de la Seine, nous ne parlons pas de messieurs les gardes municipaux), parvinrent enfin à ménager un espace libre autour de la charrette; le substitut du procureur du Roi et le commissaire de police, avertis par la clameur publique, étaient déjà à la caserne, accompagnés d'un médecin. Ce dernier donna l'ordre de transporter le blessé dans une des chambres de la caserne, où il avait préparé tout ce qu'il fallait pour panser ses blessures.
--Sainte mère de Dieu! s'écria un vieillard à cheveux blancs, lorsque les gendarmes qui portaient le voyageur passèrent devant lui, sainte mère de Dieu, c'est-t'y bien possible!
--Qu'y a-t-il donc, père Coquardon, dit une jeune fille, est-ce que vous connaissez ce malheureux voyageur?
--Certainement que je le connais. Ah quel affreux malheur; un si brave homme!
--Mais, qui est-ce donc?
--Un riche seigneur de Paris, qui vient souvent, pendant l'été, passer quelques jours dans notre pays.
--Vous savez son nom, dit le commissaire de police, qui avait entendu une bonne partie des exclamations arrachées par la surprise au bon père Coquardon.
--Oui, mon procureur, répondit le brave homme, c'est M. le marquis de Pourrières.
Le commissaire de police invita le père Coquardon à entrer dans la pièce où l'on avait transporté le blessé; le bon homme ne se fit pas répéter cet ordre, charmé qu'il était d'apprendre de première main à la suite de quel événement M. le marquis de Pourrières se trouvait dans un aussi déplorable état.
Dès que l'on eut appris que le blessé était un homme riche et de qualité, le substitut donna des ordres en conséquence; aussi Salvador fut-il transporté dans la plus belle chambre de la caserne, celle du maréchal des logis; et couché dans un lit que l'on eut soin de garnir des matelas les plus mollets et des draps les plus fins qu'il fut possible de se procurer.
Les blessures de Salvador étaient beaucoup moins dangereuses que leur aspect ne permettait de le supposer; par un heureux hasard, les balles, au lieu de traverser la poitrine, avaient glissé le long des côtes, de sorte que les chairs seulement se trouvaient attaquées; son long évanouissement, provoqué seulement par l'énorme quantité de sang qu'il avait perdu, devait donc cesser dès que les soins nécessaires lui seraient prodigués, c'est ce qui arriva.
Lorsqu'il reprit ses sens et qu'il se vit entouré de plusieurs personnes, parmi lesquelles il y en avait quelques-unes vêtues de l'uniforme de la gendarmerie royale, il éprouva, il n'est pas difficile de le concevoir, une sensation fort pénible; mais il se remit bientôt, et après avoir demandé à boire, il attendit patiemment pour y répondre, les questions que l'on n'allait pas manquer de lui adresser.
Le médecin s'était empressé de satisfaire le besoin qu'il avait exprimé, et le commissaire de police, reconnaissable à son écharpe tricolore, lui avait soulevé la tête afin de l'aider; ces soins rassurèrent un peu Salvador.
--Allons, se dit-il, tout n'est point désespéré, je me tirerai je crois de ce mauvais pas.
Le substitut lui ayant demandé s'il se sentait assez de force pour répondre à quelques questions, il fit un signe affirmatif; on lui apprit alors comment il avait été ramassé sur la grande route et apporté dans le lieu où il se trouvait, et on lui demanda le récit de ce qui s'était préalablement passé.
Salvador n'avait pas de raisons pour raconter les faits autrement qu'ils s'étaient passés, il fit donc un récit exact et circonstancié de ce qui venait de lui arriver. Lorsqu'il eut achevé, le substitut le pria de vouloir bien signer sa déclaration, ce qu'il fit sans difficulté.
--Louis Rousseau! s'écria le substitut stupéfait d'étonnement.
--Oui, monsieur, répondit Salvador, il n'y a rien là, je crois, de fort extraordinaire. Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille.
--C'est singulier, dit le substitut, approchez, brave homme, continua-t-il en s'adressant au père Coquardon qui était resté à l'entrée de la pièce avec les autres spectateurs de cette scène, approchez.
Le père Coquardon s'empressa d'obéir à cette invitation.
--Vous connaissez monsieur, lui dit le substitut.
--Si je le connais, mon procureur, répondit Coquardon, un brave seigneur du bon Dieu, aussi riche que le roi (ici, le père Coquardon, fidèle à son habitude de profond respect pour la royauté, ôta le bonnet de laine qui couvrait ses cheveux blancs), mais qui fait le meilleur usage de ses richesses; certainement que je le connais, et je suis bien marri, soyez en sûr, de le voir dans cet état.
--Je ne connais pas cet homme, dit Salvador qui, effectivement, n'avait jamais remarqué le père Coquardon.
--C'est bien possible, M. le marquis, vous autres grands seigneurs, vous n'avez pas le temps de faire attention à des petites gens comme nous autres; mais ça n'empêche pas que j'sois prêt à dire à ces messieurs que vous êtes ben le plus humain et le plus charitable de tous les gros de Choisy-le-Roi.
--Dites-nous le nom de monsieur, s'écria le substitut que les circonlocutions du père Coquardon commençaient à ennuyer, cela vaudra beaucoup mieux.
--Eh! pardine, j'vous l'on déjà dit, c'est M. le marquis de Pourrières, répondit le bonhomme.
--C'est singulier, répéta le substitut.
--Très-singulier, en effet, ajouta le commissaire de police.
--Il y a là-dessous un mystère qu'il serait peut-être bon de pénétrer, dit à voix basse le médecin.
--Je me suis fourré dans une impasse, se dit Salvador qui avait entendu les quelques paroles échangées entre les deux fonctionnaires publics et le docteur, comment en sortir?... Que le diable emporte ce vieux belître!...
Il se retourna dans son lit, et lorsque le substitut revint près de lui pour l'interroger encore, il lui dit qu'il ne se sentait pas assez de forces pour lui répondre, et qu'il le priait de vouloir bien donner des ordres afin qu'il restât seul quelques heures. Demain, ajouta-t-il, je vous expliquerai ce qui vous paraît extraordinaire.
Il voulait se procurer le temps de réfléchir.
Le substitut ne crut pas devoir refuser de satisfaire le désir exprimé par le blessé, que rien, du reste, n'accusait encore positivement, et puis M. le marquis de Pourrières était un de ces hommes qu'il ne fallait pas s'exposer à mécontenter, à moins que ce ne fût à bon escient.
Il se retire donc suivi de tous ceux qui étaient entrés avec lui dans l'appartement.
Nous avons laissé Beppo se faisant conduire à la préfecture de police; nous le retrouverons dans le cabinet de son patron, auquel il raconte les événements qui viennent de se passer.
--Ainsi, lui dit le chef de la police après l'avoir écouté, vous êtes bien certain que le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan ne sont autres que ceux auxquels les révélations donnent les noms de Rupin, du grand Richard ou du Provençal?...
--Aussi certain qu'il est possible de l'être.
--Songez que vous prenez la responsabilité d'un fait grave; le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan sont des personnages considérables que l'on ne peut arrêter sans être bien certain de ne point se tromper.
--Je comprends parfaitement cela; mais il y a, je crois, un moyen de vous faire partager ma conviction.
--Et ce moyen, quel est-il?
--Très-simple, en vérité. Que l'un des révélateurs, accompagné d'un nombre d'agents suffisant pour que son évasion ne soit pas à craindre, attende aux environs de sa demeure, soit du marquis de Pourrières, soit du vicomte de Lussan, la sortie ou l'entrée de l'un de ces deux personnages. Si, ainsi que j'en suis certain, je ne me trompe pas, ils seront l'un et l'autre infailliblement reconnus.
--Je crois, en effet, que cette mesure préalable est absolument nécessaire, et je vais donner des ordres pour que demain matin le grand Louis soit tenu à votre disposition.
--Comment, le grand Louis est un des révélateurs?
--Eh! bon Dieu, oui; cet homme, qui criait si fort contre ceux que les gens de sa sorte nomment des _macarons_[862], s'est un des _premiers mis à table_[863]: c'est toujours comme cela. Mais vous ne voudrez peut-être pas vous trouver avec lui.
--J'ai pardonné de bon coeur à ce misérable le coup de couteau qu'il m'a donné: ainsi je me trouverai avec lui si cela est nécessaire.
Le lendemain matin, à la naissance du jour, Beppo et le grand Louis, accompagnés d'un certain nombre d'agents commandés par le chef de la police, qui avait trouvé l'affaire assez importante pour n'en confier à personne la direction, étaient à la porte de la maison habitée par le vicomte de Lussan. Leur faction dura plusieurs heures. Le noble personnage qu'ils attendaient n'avait pas l'habitude de se lever matin. Ce ne fut que lorsque sonna une heure que le vicomte de Lussan sortit de sa demeure. Comme toujours, sa toilette était irréprochable; et le large camélia blanc qui ornait la boutonnière de son habit, témoignait de ses opinions politiques.
--C'est le grand Richard! s'écria le grand Louis: excusez, quel genre! faut qu'il nous aie fait un peu l'_esgard_[864] pour être si _flambant_[865].
Le chef de la police se tourna vers Beppo.
--C'est le vicomte de Lussan, lui dit à voix basse l'ex-pêcheur.
Le chef de la police descendit de la voiture dans laquelle il était avec Beppo et le grand Louis, il laissa ce dernier sous la garde de deux robustes agents; et, suivi du premier, il s'avança vers le vicomte de Lussan, qui marchait en chantonnant sur le trottoir de la rue de Varennes. Les agents suivaient à distance, prêts à prêter main-forte à leur chef, s'il en était besoin.
Celui-ci aborda le vicomte de Lussan avec beaucoup de politesse; il tenait son chapeau à la main; sa contenance était humble.
--J'ai l'honneur, dit-il, de parler à M. le vicomte de Lussan?
--Oui, mon ami, répondit le vicomte, quelque peu étonné. Que puis-je pour votre service?
--Me suivre à la préfecture de police, M. le vicomte. M. le procureur du roi vient de décerner contre vous un mandat d'amener que je suis chargé d'exécuter. J'aime à croire, ajouta-t-il, que vous ne me forcerez pas à employer la violence; vous allez vous exécuter de bonne grâce.
--Comment donc! répondit le vicomte; je suis, en vérité, trop heureux de pouvoir faire, quelque chose qui vous soit agréable. Menez-moi, puisque M. le procureur du roi le désire, à la préfecture de police.
Le chef de la police fit un signe, et ses agents, qui s'étaient insensiblement approchés, s'avancèrent vers le vicomte.
--N'approchez pas, manants! s'écria-t-il, en faisant un saut en arrière; le premier qui fait un pas vers moi, je le brûle.
Et il présentait aux agents stupéfaits les canons de ses kukenreiters, qu'il avait tirés de sa poche.
Les agents n'osaient s'approcher du vicomte, qui paraissait très-déterminé à réaliser la menace qu'il venait de faire, et qui probablement serait parvenu à s'échapper, si Beppo ne s'était pas élancé sur lui.
--Vous l'avez voulu, mon cher ami, dit tranquillement de Lussan.
Et il dirigea sur Beppo, qui lui tenait le bras gauche et qui appelait vainement les agents à son aide, le canon du pistolet qu'il tenait à la main droite.
Le malheureux tomba sur le pavé, le cervelle horriblement fracassée.
Cette affreuse scène avait rassemblé une foule immense dans la rue de Varennes. Les agents, semblables à une meute qui tient acculé dans sa bauge un redoutable sanglier, entouraient tous le vicomte de Lussan; mais la triste fin de Beppo les avait tellement effrayés, qu'ils n'osaient faire un pas en avant.
Le vicomte de Lussan les tint quelques instants en respect; et après avoir jeté un coup d'oeil sur le cercle infranchissable qui s'était insensiblement formé autour de lui:
--Je pourrais en tuer encore un, dit-il, mais cela ne me servirait à rien. Allons, mes chers amis, continua-t-il, après avoir jeté à terre le second des pistolets dont il s'était armé, faites votre métier; je n'ai pas voulu qu'il fût dit qu'un gentilhomme breton s'était rendu sans combattre, voilà tout.
Les agents se jetèrent tous à la fois sur le vicomte, qui, en moins de temps qu'il ne nous en faut pour le dire, fut garrotté et jeté dans une voiture de place qui le conduisit à la préfecture de police.
Ce qui venait de se passer avait donné la certitude au chef de police que le marquis de Pourrières était bien certainement un individu de la même trempe que celui qui venait d'être arrêté: il crut donc devoir se diriger de suite vers l'hôtel de la rue de Courcelles. La clameur publique pouvait en peu d'instants porter à la connaissance du marquis la nouvelle de l'arrestation de son complice; et si cela arrivait, il ne manquerait pas de se mettre à l'abri: il n'y avait donc pas de temps à perdre.
Le chef de la police fit prévenir un commissaire de police; et, accompagné de ce magistrat, il se rendit à l'hôtel de Pourrières.
--Madame la marquise! madame la marquise! s'écria une des caméristes de Lucie, en entrant dans la chambre à coucher de la malheureuse femme, l'hôtel vient d'être envahi par une foule d'agents et de gardes conduits par un commissaire de police; ils viennent à ce qu'ils disent, pour arrêter M. le marquis.
--Que me dites-vous là? s'écria Lucie; des agents de police, un commissaire! qu'est-ce que cela veut dire, grand Dieu!
Et sans attendre la réponse de sa femme de chambre, elle se jeta à bas de son lit. Elle avait eu à peine le temps de passer un peignoir et de couvrir ses épaules d'un grand châle que sa camériste venait de lui donner, lorsque le commissaire de police, suivi de plusieurs hommes dont les physionomies communes et quelque peu rébarbatives lui causèrent une frayeur mortelle, entra dans sa chambre.
Ce magistrat ainsi que le chef de la police étaient de ces hommes qui savent allier la juste sévérité que commandent souvent des fonctions pénibles aux égards dus à la faiblesse et au malheur. Le commissaire de police savait que Lucie, lorsqu'elle avait épousé le marquis de Pourrières, était la veuve d'un général estimé, et, du reste, la réputation de cette aimable femme était si bien établie dans le monde que la pensée de la rendre solidaire des crimes imputés à son mari ne serait même pas venue à un sauvage; ce ne fut donc qu'après avoir employé tous les ménagements possibles qu'il apprit à la pauvre Lucie quelle était la mission dont il était chargé.
--Vos gens, madame, viennent de m'apprendre que M. le marquis de Pourrières était en ce moment absent de Paris: je regrette beaucoup qu'il en soit ainsi, car je suis certain qu'il se serait facilement justifié, mais malgré son absence je suis forcé de faire ici une perquisition rigoureuse, à laquelle vous allez être contrainte d'assister.
--Faites votre devoir, monsieur, répondit Lucie; je n'ai ni le droit ni la volonté de m'y opposer. Oh! mon Dieu! mon Dieu! continua-t-elle en cachant son visage entre ses mains, étais-je donc destinée à supporter un si effroyable malheur!
--Calmez-vous, madame, ajouta le commissaire de police, que les larmes et l'extrême pâleur de la pauvre Lucie touchaient infiniment; si M. le marquis de Pourrières est coupable, ce qu'à Dieu ne plaise, la veuve du général comte de Neuville trouvera dans le monde des amis qui lui feront oublier un époux indigne d'elle.
Le commissaire de police, doué d'une délicatesse que Lucie sut apprécier malgré l'extrême douleur à laquelle elle était en proie, ne visita son appartement que très-superficiellement; il saisit cependant quelques papiers, puis après avoir prié la pauvre femme d'agréer l'expression de ses regrets, il la quitta en recommandant à ses femmes de chambre de veiller sur elle avec le plus grand soin.
Tous les papiers du marquis de Pourrières, lettres, quittances, comptes furent saisis pour être examinés ultérieurement. Cette opération faite, le commissaire de police allait se retirer, lorsqu'un des agents amena dans le salon où il se trouvait un individu qui venait d'entrer à l'hôtel et qui demandait à parler à madame la marquise de Pourrières.