Part 86
La calèche s'arrêta devant une élégante maison de l'allée des Veuves; Beppo, bien certain alors que le cocher du marquis de Pourrières ne l'avait pas trompé, donna l'ordre au sien de le conduire à la Préfecture de police.
Toute la maison habitée par Silvia (c'était chez elle que s'était fait conduire Salvador, qui voulait oublier quelques instants la vive inquiétude à laquelle avait donné naissance ce qui venait de se passer chez le juge d'instruction), était sens dessus dessous; le concierge avait abandonné son logement, les autres domestiques couraient çà et là comme des gens privés de sens.
--Ah! monsieur, dit une camériste à Salvador lorsqu'elle le vit entrer dans l'antichambre, quel affreux malheur! madame la marquise...
--Qu'est-il donc arrivé à madame la marquise? s'écria Salvador.
--Entrez, M. le marquis répondit la camériste, madame sera bien aise de vous voir; elle a déjà envoyé deux fois chez vous.
La camériste précéda Salvador qui entra dans la chambre de Silvia.
La marquise de Roselly était étendue sur une chaise longue, ses vêtements étaient en désordre, ses cheveux, ses sourcils et ses cils avaient été brûlés; le feu avait tracé sur son visage, sur son cou, sur ses bras des sillons profonds et sanglants. Lorsque Salvador entra, un chirurgien était occupé à poser des bandelettes sur ses nombreuses plaies.
--J'ai du courage, monsieur, lui disait Silvia d'une voix rude et saccadée; j'ai du courage, vous dis-je! répondez-moi donc avec sincérité: je resterai, n'est-il pas vrai, horriblement défigurée?
--Je n'ai que l'espoir de vous empêcher de perdre la vue, répondit le chirurgien, les traces du cruel événement dont vous avez été la victime, doivent rester gravées sur votre visage.
--Malédiction! s'écria Silvia qui se leva de sa chaise malgré les efforts du chirurgien, et s'approcha d'une glace. Malédiction! plus de cheveux plus de sourcils, le visage couvert d'abominables cicatrices; ah! je suis horrible.
--Qu'est-il donc arrivé? dit Salvador au chirurgien.
--Un de ces événements malheureusement trop communs, répondit celui-ci; madame la marquise qui venait de cacheter une lettre, avait laissé près d'elle la bougie dont elle venait de se servir, les fenêtres étaient ouvertes, le vent fait voltiger près de la flamme, une des pattes du bonnet de tulle dont elle était coiffée, elle s'enflamme, le feu se propage, madame la marquise perd la tête, vous devinez le reste. Elle aurait probablement perdu la vie, si ses gens, attirés par ses cris, n'étaient pas venus à son secours.
Silvia qui dans son trouble n'avait pas remarqué Salvador, s'était rejetée dans sa chaise longue; elle demeura quelques instants immobile, et ne sortit de cette espèce de torpeur, que pour demander si le marquis de Pourrières était enfin arrivé.
--Je suis ici, madame la marquise, lui dit Salvador.
--Que ne le disiez-vous? s'écria Silvia d'une voix altérée et qui annonçait qu'une violente colère grondait dans son sein.
--Retirez-vous tous, laissez-moi seule avec monsieur, dit-elle après quelques instants de silence.
Les domestiques et le chirurgien s'empressèrent d'obéir à cet ordre. Le chirurgien sortit de l'appartement en haussant les épaules; cette femme qui ne trouvait dans son coeur au moment où elle venait d'être la victime d'un effroyable malheur, que des malédictions, ne lui inspirait pas la moindre pitié.
--Eh bien! dit Silvia lorsqu'elle se trouva seule avec Salvador.
--C'est un bien grand malheur que celui qui vient de vous arriver, mais soyez-en sûre, il ne changera rien aux sentiments que vous m'avez inspirés.
--Je ne vous crois pas, vous ne voudrez pas traîner partout avec vous une femme horriblement défigurée, vous ne m'aimiez que parce que j'étais belle.
--La douleur vous rend injuste, ma chère Silvia, mais je crois que le moment est mal choisi pour nous quereller; des affaires pressantes m'appellent chez moi, je reviendrai près de vous lorsque vous serez un peu plus calme.
--Vous voudriez déjà être bien loin de moi, n'est-ce pas? allez, M. le marquis, allez, je ne veux pas vous retenir plus longtemps, lorsque j'aurai besoin de vous voir, je saurai bien vous faire venir.
--Ecoutez-moi, Silvia, je suis las à la fin, de ne vous voir ouvrir la bouche que pour entendre des menaces...
--Que je réaliserai, soyez en sûr, si vous me donnez le droit de me plaindre de vous, je n'ai plus rien à perdre maintenant.
--Je vous le répète, le moment est mal choisi pour nous quereller; je vous laisse donc; demain, dans quelques jours, vous souffrirez un peu moins, je l'espère, et il est probable que vous serez plus raisonnable; si vous désirez me voir, vous pouvez me faire demander.
Salvador n'attendit pas la réponse de Silvia pour sortir de chez elle.
--Voilà, se dit-il lorsqu'il fut installé dans la calèche, un concours de fâcheuses circonstances, et ce drôle qui vient, à ce qu'il prétend, de me rendre un important service. Qu'est-ce encore que cela?
La calèche était arrivée à la hauteur de l'arc de triomphe de l'Etoile; Salvador donna à son cocher l'ordre de s'arrêter: descendez de votre siége, lui dit-il, et venez me donner l'explication de ce que vous m'avez dit dans la cour du palais de justice, surtout soyez bref.
Le cocher s'empressa d'obéir, il s'approcha d'une portière et raconta à son maître ce qui s'était passé entre lui et Beppo.
--C'est bien, répondit Salvador après l'avoir écouté avec beaucoup d'attention, vous avez bien fait de promettre à ce drôle, qu'on lui payerait son oeil plus même qu'il ne valait. Je n'aurais pas cru, se dit-il lorsque le cocher fut remonté sur son siége, que cet homme se serait contenté d'un peu d'argent, il faut croire qu'il ne nous a pas reconnus.
Après quelques tours dans la grande allée des Champs-Elysées, Salvador rentra chez lui.
--Madame la marquise vient d'arriver de la campagne, lui dit son valet de chambre qui était venu l'aider à descendre de voiture, et elle prie monsieur, de vouloir bien prendre la peine de passer chez elle.
--Ma chère épouse arrive bien mal à propos, se dit Salvador; et préoccupé de tout ce qui venait de lui arriver, il mit dans sa poche, sans la lire, une lettre que son valet de chambre venait de lui remettre.
Il passa de suite dans l'appartement de Lucie.
--Je n'espérais pas, lui dit-il, le bonheur qui m'arrive aujourd'hui. Vous avez donc bien voulu, madame, vous rappeler que votre époux devait éprouver le désir de vous revoir.
Le reproche indirect que ces paroles paraissaient renfermer étonna singulièrement la pauvre Lucie.
--Je ne vous comprends pas, répondit-elle: je suis il est vrai, restée assez longtemps près de mon amie, mais ça n'a été que parce que je voulais vous laisser la liberté de terminer les affaires qui vous retiennent encore à Paris; si j'avais prévu que vous éprouviez le désir de m'avoir près de vous, depuis longtemps déjà je serais revenue.
--Pardonnez-moi, madame, je suis tellement contrarié que je suis peut-être injuste.
--Oh! oui, bien injuste; demeurer près d'un mois sans m'écrire; j'étais inquiète; je pouvais croire qu'il vous était arrivé quelque chose; mais vous venez de me dire que vous étiez vivement contrarié; qu'est-ce encore?
--Oh! rien, ou du moins peu de chose; quelques affaires que je ne puis arranger aussi vite que je le voudrais, de sorte que nous ne pourrons partir pour Pourrières que dans quelque temps.
--Il faut bien souffrir ce que l'on ne peut empêcher; du reste, le retard dont vous vous plaignez n'en est pas un dans ce moment; je ne pourrais, en l'état où je suis, supporter les fatigues d'un long voyage, car celui que je viens de faire m'a pour ainsi dire brisée.
--C'est vrai, mon Dieu, vous êtes pâle, vos traits sont fatigués et moi qui vous retiens; reposez-vous, ma chère Lucie, demain, je l'espère, vous serez beaucoup mieux, et alors je vous dirai quel a été l'emploi de mon temps pendant votre longue absence.
--Je suis fatiguée, il est vrai, mais je ne suis pas malade; je suis, je vous l'assure, très en état de vous écouter.
--Non, non, j'ai à vous parler de chiffres, de mille choses arides qui en ce moment vous rompraient la tête; demain... Je vais vous envoyer vos femmes.
Salvador, bien aise de remettre au lendemain une explication à laquelle il n'était pas préparé, s'empressa de sortir de l'appartement de sa femme.
--Il est bon, se disait Lucie, qui le voyant marcher sur la pointe de ses pieds afin de ne pas faire de bruit, était singulièrement touchée de cette extrême prévenance, il est bon!
Pauvre créature abusée!
Lorsqu'il fut dans son appartement, Salvador se rappela la lettre qui lui avait été remise par son valet de chambre lorsqu'il était descendu de voiture; il la prit dans sa proche, alors seulement il remarqua la forme insolite de son enveloppe, la grossièreté du papier sur lequel elle était écrite et la mauvaise orthographe de sa suscription.
--Je ne reçois pas souvent de pareilles missives, dit-il après l'avoir décachetée; est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle que celle-ci va m'apprendre?
Voici ce que contenait cette lettre:
«Mon cher Rupin,
»Le _dabe_[647] Juste à qui je _coque_[648] cette _babillarde_[649], me fait la promesse qu'il te la fera tenir.
»Tu m'as tant fait _affurer d'auber_[650], et tu t'es toujours si _chouettement_[651] conduit envers _mézigue_[652], que je ne veux pas négliger l'occasion de te rendre un important service.
»Tu as sans doute appris que par une _chouette sorgue_[653] la _rousse_[654] est _aboulée_[655] à la _taule_[656], et que comme un _macaron_[657] avait _mangé le morceau_ sur _nouzailles_[658] et _bonni_[659] le _truc_[660] de la _planque_[661], tous les _fanandels_[662] avaient été _servis_[663]. Grâce à l'obligeance d'un vieux _fagot_[664] qui s'était fait _raille_[665] pour _morfiller_[666] et auquel j'ai _collé dix mille balles_[667] dans _l'arguemine_[668], j'ai pu me _cavaler_[669], et, à c'te _plombe_[670], je suis si bien _planquée_[671], que je ne crains ni _cognes_[672], ni _griviers_[673], ni _railles_[674], ni _quart-d'oeil_[675], ni _gerbiers_[676].
»Je voudrais bien que tous les _chouettes zigues_[677] qui m'ont fait _affurer du pèze_[678] puissent en dire autant; malheureusement il n'en est pas ainsi, et j'ai bien le _taffetas_[679] d'entendre dire bientôt que tous ceux qui _rigolent_[680] encore à _Pantin_[681] viennent d'être fourrés dans l'_tas de pierres_[682], car il est probable que ceux qui viennent d'être _servis_[683] vont se _mettre à table_[684] et _manger sur l'orgue_ de leurs _fanandels_[685]. Les _pègres_[686] à c'te heure n'ont plus de probité.
»C'est pourtant toi, mon pauvre Rupin, qui est la cause de tout ça. Voici comment:
»Tu n'as pas oublié c't'_escarpe_[687] qui, après avoir voulu _buter_[688] une _largue_[689] sur le pont au Change, se jeta à la _lance_[690] pour échapper à la poursuite de l'_abadis_[691] et que tu fis _enquiller_[692] chez _mézigue_[693] au moment où il allait être _paumé_[694]; eh bien! mon garçon, c'est à ce gueux-là que nous devons tous nos malheurs. Il y a quelque temps qu'il vint me trouver, il me conta un tas de _boniments_[695]; il me dit qu'il venait de _travailler_[696] en _cambrouze_[697] avec des _ouvriers_[698] qui venaient de _tomber malades_[699], qu'il était parvenu à se _cavaler_[700] et qu'il voulait _goupiner_[701] à _Pantin_[702]; il fit si bien que je lui accordai toute ma confiance, je le présentai aux amis, enfin, je le traitai comme s'il avait été mon _môme_[703].
Eh bien! sainte _daronne du mec des mecs_[704], c'était un _raille_[705].
»C'est un _fanandel_[706] de Fanfan la Grenouille, Poil-aux-Lèvres, un vieux _pègre_[707] qui est de la _boutique_[708], qui m'a appris tout cela; il a même ajouté que l'on disait à la _cicogne_[709] que Beppo (c'est le nom du _macaron_[710]) avait juré qu'il ne se résiderait que lorsqu'il serait parvenu à mettre entre les mains des _gerbiers_[711] le grand Richard, le Provençal, et toi.
»Tu feras mon garçon, de l'avis que je viens de te donner, l'usage que tu voudras, si tu es aussi bien caché que je le suis, tu peux rester à _Pantin_[712], mais s'il n'en est pas ainsi, je te conseille de filer au plus vite, car il paraît que ce Beppo, tout _rousse_[713] qu'il est, est un solide luron, et que c'est plutôt parce qu'il t'en veut, que pour gagner de l'argent qu'il s'est mis à faire _servir_[714] les amis.
»Adieu, mon cher Rupin, tu n'entendras probablement plus parler de moi, car je vis toute seule comme un vieux loup, et pour mieux cacher mon jeu, je me suis fait dévote, je vais même à confesse. C'est drôle, n'est-ce pas? Eh bien, tu ne me croiras pas, et pour tant c'est vrai, mon confesseur est un si brave homme, il parle si bien de toutes les _loffitudes_[715] de la religion, que j'ai quelquefois l'envie de prendre au sérieux tout ce qu'il me dit, et de lui faire une vraie confession, afin d'obtenir une bonne absolution. Du reste, j'ai _rengracié_[716], je n'ai pas envie de finir mes jours au _collége_[717], ce qui pourrait bien m'arriver, si je me laissais prendre.
»Ah! si j'avais tant seulement auprès de moi ma pauvre petite Nichon.
»Adieu encore une fois, mon cher Rupin! rappelle-toi quelquefois,
»_Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite_
»_Sans-Refus._»
Vieille folle! se dit Salvador, après avoir achevé la lecture de cette lettre qu'il déchira en mille petits morceaux qui furent jetés au vent; vieille folle! si je savais où te trouver, je te porterais l'adresse de ta fille, car je serais à l'heure qu'il est bien aise d'être débarrassé d'elle.
La lettre qu'il venait de recevoir fit faire à Salvador des réflexions sérieuses et dont nos lecteurs ont déjà sans doute prévu le résultat.
Si le marquis de Pourrières ne quitte pas aujourd'hui son hôtel, se disait-il, il est probable que demain matin il sera arrêté, puis on le confrontera avec tous ceux qui sont déjà en prison, et de ces confrontations, et de mille autres circonstances qu'il est impossible de prévoir, il est à peu près certain qu'il résultera la preuve que le susdit marquis est tout simplement un _pègre de la haute_[718]. Mais, supposons un instant que j'échappe à ce premier danger, l'affaire du jeune Fortuné n'est-elle pas grosse d'une foule d'orages? je ne puis décidément tenir tête aux dangers qui me menacent, il ne me reste qu'un seul parti à prendre, celui de fuir pendant qu'il en est temps encore, et de laisser s'arranger comme ils l'entendront, les gens qui vont rester derrière moi...
Mais Silvia, elle est bien laide maintenant... puis-je me charger d'une femme dont le visage, couvert d'horribles plaies, attirerait sur moi tous les regards? oh non! Je vais l'avertir de se tenir sur ses gardes, c'est tout ce que je puis faire pour elle.
Salvador écrivit ces quelques mots qu'il fit de suite porter à la marquise de Roselly.
«Ma chère Silvia,
»Un grand danger me menace, je suis forcé de fuir, tâchez d'en faire autant; nous nous retrouverons probablement plus tard. Adieu.
»A. DE P.»
...Oh! destin voilà de tes coups, quitter un si bel hôtel, de si bonnes terres, de si magnifiques chevaux, c'est dur, mais qu'y faire?... La France, après tout, n'est pas le seul pays dans lequel il soit possible de vivre et de se procurer tout ce que je vais perdre, lorsque, comme moi, on possède tout ce qu'il faut pour réussir dans le monde, les dehors d'un homme distingué, de l'audace et une conscience peu scrupuleuse.
Salvador était un de ces hommes qui, dès qu'ils ont pris une détermination l'exécutent, qualité précieuse et qui n'est malheureusement possédée que par un très-petit nombre d'individus. Il sonna; son valet de chambre répondit de suite à cet appel.
--Vous allez de suite, dit-il, conduire Cerbère à mon pavillon de Choisy-le-Roi, ne le fatiguez pas surtout, je veux que demain, à la naissance du jour, il soit en état de se mettre en route.
Salvador, après avoir successivement donné à tous ceux de ses domestiques, dont la présence pouvait le gêner, des ordres qui devaient les tenir éloignés de l'hôtel pendant plus de temps qu'il ne lui en fallait pour l'exécution de ses projets, prit dans sa garde-robe un portemanteau de voyage, qui avait appartenu à Roman, dans lequel il put faire entrer toute l'argenterie de la maison et tous ses bijoux; ce soin pris, il passa chez sa femme.
Lucie, que le petit voyage qu'elle venait de faire avait extrêmement fatiguée, s'était mise au lit dès que Salvador était sorti de son appartement. Elle dormait profondément. Les derniers rayons du soleil, amortis par les rideaux de soie pourpre qui garnissaient les fenêtres de sa chambre à coucher, tombaient d'aplomb sur son joli visage, qu'il fallait chercher au milieu d'un flot de dentelles, ravissant tableau auquel Salvador ne daigna seulement pas accorder un regard, pressé qu'il était d'accomplir le dessein qui l'avait amené chez Lucie.
Il traversa la chambre à coucher, en marchant sur la pointe de ses pieds, et entra dans la petite pièce décorée et meublée comme celle qui existait naguère à l'hôtel de Neuville, et qui servait à Lucie de boudoir et de cabinet de travail.
Il s'arrêta devant un petit meuble dans lequel sa malheureuse femme avait l'habitude de renfermer ce qu'elle possédait de plus précieux, il était fermé, mais ce léger obstacle n'arrêta pas Salvador, qui avait eu le soin de se munir d'un petit trousseau de fausses clés.
Le petit meuble fut ouvert, il renfermait tous les bijoux de Lucie, une parure de rubis et d'opales, présent de madame de Villerbanne, une autre de perles, offerte par M. de Neuville, peu de temps avant son départ pour l'Algérie, un collier d'assez beaux diamants qui avait appartenu à sa mère, quelques belles émeraudes, un saphir monté en broche, deux beaux camées antiques formant bracelet, une petite montre, chef-d'oeuvre inappréciable de Breguet, entourée de pierres précieuses de diverses couleurs.
Tous ces bijoux étaient renfermés dans plusieurs petites boîtes de maroquin. Salvador les mit pêle-mêle dans les diverses poches de son habit, puis il remit avec soin chaque boîte à sa place, et referma le meuble.
Lucie venait de s'éveiller lorsqu'il sortit de la pièce dans laquelle il venait de commettre ce vol, le plus infâme peut-être de tous ceux qu'il avait commis jusqu'à ce jour.
--Comment? dit-elle à son mari, vous étiez dans ma chambre.
--Je voulais vous demander si vous vous trouviez un peu mieux; mais lorsque je suis entré, vous dormiez d'un si bon coeur que je n'ai pas eu le courage de vous éveiller; je suis alors entré dans votre boudoir, où je suis resté à lire jusqu'à présent.
Lucie était bien loin de prévoir que son mari, au moment où il lui prodiguait les témoignages de la plus vive tendresse, se disposait à l'abandonner et qu'il venait de commettre un crime dont elle était la victime; elle crut donc devoir le remercier de sa sollicitude, et comme il était déjà tard et qu'elle voulait se lever pour dîner, elle le pria de la laisser seule un instant.
--Je suis désolé de ne pouvoir vous tenir compagnie, lui répondit Salvador; mais, ne sachant pas que j'aurais aujourd'hui le bonheur de vous posséder, j'ai pris un engagement auquel je ne puis manquer.
--A ce soir, en ce cas, dit Lucie en présentant sa main à son mari.
Salvador prit la main de la femme qu'il venait de dépouiller et la serra affectueusement entre les siennes.
--A ce soir, dit-il à Lucie, à ce soir.
Laure, on le voit, se conformant à la détermination qu'elle avait prise de concert avec son mari, n'avait pas appris à son amie ce qu'elle savait sur le compte de Salvador.
Celui-ci, dès qu'il fut sorti de l'appartement de sa femme, envoya un domestique chercher une voiture de place, dans laquelle il fit porter son portemanteau. Il quitta cette voiture, rue Saint-Dominique-d'Enfer, à la porte de l'usurier Juste, auquel il vendit tout ce qu'il avait apporté avec lui.
Le vieil arabe, sachant que son client était forcé de s'expatrier, se montra un peu plus raisonnable qu'il ne l'était ordinairement; il voulut bien se contenter d'un bénéfice probable de vingt-cinq pour cent. Il remit donc à Salvador une somme de trente mille francs en billets de banque; cette somme, avec ce qu'il possédait déjà d'argent comptant, formait un total d'environ cinquante mille francs.
Il faisait tout à fait nuit lorsque Salvador sortit de la maison de l'usurier; un cabriolet de place, qu'il prit près la grille du Luxembourg, le conduisit a l'embarcadère du chemin de fer de Paris à Orléans.
Quelques minutes, après, il arrivait à Choisy-le-Roi, et s'enfermait dans le pavillon des Gardes; il envoya à l'auberge le domestique qui avait amené le cheval, en lui donnant ordre de l'y attendre jusqu'au lendemain midi; il voulait qu'il ne retournât à Paris que lorsque lui-même aurait depuis longtemps déjà quitté Choisy-le-Roi.
Salvador, dans la prévision d'un malheur possible, faisait déposer entre ses mains, par ses domestiques, les divers papiers dont ils étaient porteurs; il passa une partie de la nuit à préparer pour son usage tous ceux qui lui étaient nécessaires; il lava un passe-port, un acte de naissance, un certificat de libération, il remplit ensuite ces actes d'indications applicables à sa personne; nous devons ajouter que ces diverses opérations furent faites avec un tel soin et une si merveilleuse adresse, que les pièces falsifiées auraient supporté victorieusement l'examen de l'oeil le plus exercé.
A la naissance du jour, il renferma dans son portemanteau ce qu'il trouva au pavillon de linge et d'habits; il sella son cheval et glissa dans ses fontes une paire d'excellents pistolets; il avait coupé sa barbe, ses moustaches et ses favoris, et s'était couvert d'habillements beaucoup plus simples que ceux qu'il portait la veille.
Il se mit en route.
--Le marquis de Pourrières n'existe plus, se dit-il lorsqu'il eut laissé derrière lui le pavillon qu'il venait de quitter, le diable protégera sans doute Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille; il doit bien cela à un de ses futurs hôtes.
VII.--Péripétie.
Il fait nuit, le ciel est sombre, un brouillard épais enveloppe l'atmosphère, une pluie fine et pénétrante tombe depuis plusieurs heures, le vent déjà froid, se fraye un passage à travers les rameaux presque dépouillés des grands arbres du bois de Bougeaux.
Dans un fourré de ce bois, voisin de la grande route, sont rassemblés quatre individus de mauvaise mine, ils sont assis ou couchés sur un amas de feuilles sèches, et parfaitement à l'abri de la pluie; car les branches des arbres qui composent le fourré, entrelacées les unes dans les autres, forment au-dessus de leurs têtes, une sorte de toit qu'ils ont rendu impénétrable, en étalant dessus, plusieurs de ces limousines dont se servent les rouliers et les marchands colporteurs.
Nous engagerons ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître la physionomie et le costume de ces quatre individus, à relire le premier chapitre du cinquième volume de cet ouvrage. Ces individus sont, en effet, les habitants mâles de la _maison des voleurs_; leur conversation que, par suite de cet heureux privilége que possèdent tous les romanciers, (nous ne voulons pas faire une exception, même en faveur de M. Émile Marco de Saint-Hilaire, qui raconte si bien à ses lecteurs ce que Napoléon disait lorsqu'il était tout seul), nous pouvons écouter, sans courir le moindre risque, nous apprendra une foule de choses qu'il est nécessaire que nous sachions.
--Il commence à faire _vert_[719], dit Jean-Louis, le fils de Blaise le Petit-Christ, dit _Sans-Pitié_.