Part 85
Salvador regarda attentivement la vieille femme qui paraissait aussi étonnée que le juge.
--Je ne l'ai jamais vue, répondit-il.
--C'est singulier, dit le juge en se grattant le front. Monsieur est le marquis Alexis de Pourrières; continua-t-il en s'adressant à la vieille.
La femme Moulin se leva de sa chaise avec tant de précipitation, que le gendarme, croyant sans doute qu'elle voulait s'évader, alla se placer devant la porte.
Elle s'approcha de Salvador, qu'elle examina avec beaucoup d'attention.
--Monsieur n'est pas le marquis Alexis de Pourrières! dit-elle, lorsque cet examen fut terminé. Il y a, entre les traits de monsieur et ceux du marquis Alexis de Pourrières, une certaine analogie, qui peut tromper au premier coup d'oeil; mais c'est tout; monsieur est plus grand et plus fortement constitué, ses yeux sont bleus, ceux du marquis sont noirs.
Ces dernières paroles, de la femme Moulin, firent naître une légère pâleur sur le visage de Salvador. Cette pâleur, le juge pouvait l'avoir remarquée. Salvador, qui croyait la position dans laquelle il se trouvait, beaucoup plus périlleuse qu'elle ne l'était en réalité, voulut qu'il fût possible de l'attribuer à la colère.
--Que signifie cette ridicule comédie? s'écria-t-il en s'adressant au juge, et que me veut cette femme que je ne connais pas et que je n'ai pas l'envie de connaître?
--Calmez-vous, M. le marquis, répondit le magistrat, calmez-vous, je vous en prie; je vais vous donner l'explication de ce qui vient de se passer. Voudrez-vous bien répondre à quelques questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser?
--Je suis prêt à vous obéir.
--Vous avez confié, pour l'élever, à une femme Adélaïde Moulin, de Genève, un fils naturel, reconnu par vous, que vous aviez eu de la demoiselle _Jazetta Louiset_, née à Marseille, et fille d'un maître d'armes de cette ville?
Salvador n'eut pas besoin d'en entendre davantage pour deviner que la vieille femme, qui venait de refuser de le reconnaître, n'était autre que la femme Moulin, de Genève, et que c'était parce qu'on avait retrouvé le jeune Fortuné, que le juge d'instruction l'avait fait demander; les termes de la lettre qu'il lui avait écrite, ne lui laissaient aucun doute à cet égard.
--Ah! si j'avais su, se dit-il, j'aurais de suite reconnu cette femme; j'aurais serré contre mon coeur le jeune Fortuné, qui attend sans doute, dans une pièce voisine, le moment d'entrer en scène, et tout aurait été dit; mais je me suis trop avancé pour retourner en arrière.
--Il est vrai, monsieur, dit-il au juge, lorsque je revins en France, après de nombreux voyages, j'appris que la femme à laquelle j'avais accordé ma confiance, s'en était montrée indigne, qu'elle n'avait pas fait donner à mon fils l'éducation qu'il devait recevoir, que contrairement à mes ordres elle lui avait laissé ignorer le nom qu'il devait porter un jour, et qu'enfin, forcée de quitter la ville de Genève, pour se soustraire aux justes poursuites des magistrats, elle avait abandonné mon malheureux fils. Ce sont les magistrats municipaux de la ville de Genève qui m'ont appris tout ce que je viens de vous dire.
Vous savez sans doute le reste: comment mon fils, ayant été injustement accusé du meurtre de l'homme bienfaisant qui avait pris soin de son enfance, fut forcé de quitter Genève.
Le magistrat fit un signe affirmatif.
--Je n'ai pas cessé, continua Salvador, de faire, pour découvrir les traces du pauvre Fortuné, tout ce qu'il était possible de faire. Dernièrement encore, une personne de mes amis était à Genève, et je la priai de tenter encore quelques démarches; voici ce qu'elle me répondit:
Salvador avait justement sur lui une des lettres que Servigny lui avait adressées de Genève; c'était celle par laquelle le mari de Laure lui apprenait que Fortuné, a sa sortie de Genève, s'était joint à la troupe d'acrobates et de chiens savants de M. de Riberpé; il la remit au magistrat, qui la lut avec beaucoup d'attention.
--C'est singulier, dit ce digne homme, s'il était permis d'ajouter foi aux discours de cette femme, je croirais que le jeune homme qui, d'après ce qu'elle lui a dit, prétend être votre fils, l'est en réalité; car, ils paraissent tous deux parfaitement instruits des particularités qui concernent la femme Moulin de Genève et le jeune Fortuné.
--Monsieur! n'est pas le marquis Alexis de Pourrières, répéta la femme Moulin.
--Taisez-vous, malheureuse, s'écria le juge; n'augmentez pas vos torts en soutenant avec acharnement une pareille absurdité, songez qu'une punition sévère!
--Monsieur! Monsieur! reprit la femme Moulin, ne me condamnez pas sans m'entendre; tout ceci est couvert d'un voile mystérieux, que vous parviendrez à déchirer avec l'aide de Dieu. Voici une lettre du marquis de Pourrières, que j'ai conservée par hasard, c'est déjà un commencement de preuve.
Le juge prit la lettre, qu'il remit, après l'avoir examinée, entre les mains de Salvador.
--C'est effectivement moi qui ait écrit cette lettre, dit celui-ci.
--Eh bien, monsieur, s'écria Adélaïde Moulin, écrivez quelques lignes que vous soumettrez à M. le juge, il verra si je lui en impose, lorsque je lui dis que vous n'êtes pas le marquis Alexis de Pourrières.
Salvador, sans attendre que le juge joignît un ordre à la demande de la femme Moulin, prit une plume et du papier, et transcrivit les premières lignes et la signature de la lettre qu'on venait de lui remettre.
Il y avait entre l'écriture et la signature des deux pièces une telle identité, que tous ceux qui ne savaient pas que Salvador était, ainsi que nous l'avons déjà dit, un très-habile faussaire et qu'il s'était appliqué à contrefaire l'écriture d'Alexis de Pourrières, devaient nécessairement croire qu'elles avaient été tracées par la même main.
--Reconduisez cette femme, dit le juge au gendarme, après avoir examiné la pièce de comparaison.
--Monsieur, dit la malheureuse femme, vous n'avez pas fait encore tout ce qu'il faut faire, songez que dans cette affaire, ce n'est point de moi qu'il s'agit, mais de l'avenir d'un malheureux jeune homme qui a déjà beaucoup souffert.
--C'est bien, madame, c'est bien, répondit le juge. Je sais quels sont mes devoirs.
La femme Moulin, forcée de suivre son conducteur, sortit du cabinet et laissa seuls Salvador et le juge.
--Ce qui vient de se passer m'étonne au dernier point, quel peut être le but de cette femme en cherchant à se faire passer pour celle dont, par un hasard singulier, elle porte le nom?
--Mais celui d'extorquer une récompense, en faisant passer un imposteur pour le fils que je n'ai pas cessé de regretter.
--Détrompez-vous, monsieur le marquis, le jeune homme, j'en suis certain, n'est point un imposteur. J'ai interrogé ce malheureux, toutes ses réponses m'ont paru être l'expression de la vérité.
--Ah! monsieur, si l'espérance que vos discours me permettent de concevoir, se réalise, je serai le plus heureux des mortels.
--Elle se réalisera, monsieur le marquis, quelque chose me dit que vous avez retrouvé le fils que vous regrettez si vivement.
--Ne négligez rien, monsieur, n'épargnez ni les soins, ni l'argent, s'il devient nécessaire d'en dépenser.
--Soyez tranquille, monsieur le marquis, je sais quelle est la tâche qui m'est imposée, et je saurai m'en montrer digne, j'écrirai à Genève, je ferai même, si cela devient nécessaire, venir à Paris des personnes qui ont été à même de connaître le jeune Fortuné et la femme Moulin et je suis persuadé d'avance, que le résultat des investigations auxquelles je vais me livrer sera celui que nous espérons, vous et moi; vous pourrez alors en toute sûreté serrer entre vos bras le fils que, jusqu'à ce jour, vous avez cru perdu à jamais, et la femme que vous venez de voir, et dont je vous l'avoue, la conduite me paraît inexplicable, sera ou justifiée ou démasquée.
--Je souhaite bien vivement, monsieur, que vos prévisions se réalisent.
--Elles se réaliseront, monsieur le marquis, elles se réaliseront, gardez-vous d'en douter.
--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, permettez-moi de déposer entre vos mains cette petite somme (Salvador prit dans son portefeuille un billet de cinq cents francs, qu'il posa sur le bureau du juge). Je désire que le jeune homme dont vous venez de me parler, et qui peut être est mon fils, ne manque de rien.
--Votre désir est trop naturel, pour qu'il ne soit pas exaucé, je donnerai des ordres en conséquence.
--Ce sera, monsieur, me rendre un important service; mais vous ne m'avez pas dit quelle était la faute pour laquelle on retenait ce malheureux en prison, se serait-il, hélas! rendu indigne du nom, qu'il est, selon toute apparence, destiné à porter.
--Rassurez-vous, monsieur le marquis, ce jeune homme, quel qu'il soit, est tout à fait digne de vous appartenir.
--Ah! vous me rendez la vie, je craignais, je l'avoue, de me voir forcé de regretter d'avoir retrouvé un fils que je pleure depuis si longtemps.
Après avoir échangé encore quelques paroles avec le juge d'instruction, Salvador sortit du cabinet de ce brave et digne magistrat. Sa voiture l'attendait au pied du grand escalier du palais.
Le cocher était absent, il avait confié la garde de ses chevaux au chasseur, de sorte que Salvador fut obligé de l'attendre quelques minutes.
Il le vit sortir en courant, d'un cabaret situé sur la place du palais de justice, en face de l'escalier qui conduit à la salle des Pas-Perdus.
--Que signifie ceci! dit-il au cocher, qui paraissait avoir bu le contenu de plus d'une bouteille, vous me mettez dans la nécessité de vous attendre.
--Ne me grondez pas, monsieur le marquis, répondit le cocher d'un ton qui annonçait qu'il était sûr de lui-même, je viens de vous rendre, sans que cela paraisse, un fameux service.
--Oh! ça c'est vrai, ajouta le chasseur, jaloux de venir en aide à son camarade qu'il avait, sans doute, et à plusieurs reprises, remplacé au cabaret.
--C'est bien, messieurs les drôles, dit Salvador que ce petit événement, après ce qui venait de lui arriver, intriguait passablement, vous me donnerez l'explication de votre conduite lorsque nous serons rentrés à l'hôtel.
Nous dirons ce qui s'était passé dans la cour du palais de justice pendant le temps que Salvador était dans le cabinet du juge d'instruction.
Le cocher anglais était descendu de son siége, et il se promenait avec son camarade le chasseur près de la voiture confiée à sa garde, lorsqu'il fut abordé par un homme proprement vêtu, dont l'oeil droit était caché sous un bandeau de taffetas noir; cet homme le saisit par le bras, et la pression fut tellement forte, que le cocher, bien qu'il fût vigoureux, ne se formalisa pas de cette manière assez cavalière d'aborder les gens; il avait deviné qu'il avait rencontré un gaillard très-capable de lui tenir tête.
--Vous ne me reconnaissez pas! dit cet homme à l'automédon du marquis de Pourrières.
--Je ne vous connais pas, répondit le cocher.
Il mentait, il avait parfaitement reconnu l'homme qui venait de l'aborder, c'était celui auquel, quelques mois auparavant il avait, pour gagner une prime de vingt-cinq louis, enlevé un oeil à l'aide de son fouet.
--C'est possible, dit Beppo; vous allez cependant me suivre chez le commissaire de police.
La blessure de Beppo, que nous avons laissé sous la garde de deux agents de police dans la maison de la mère Sans-Refus, après l'évasion de cette femme et l'arrestation des bandits qui fréquentaient habituellement son bouge, s'étant trouvée beaucoup moins dangereuse qu'on ne l'avait cru d'abord, il avait pu, après quelques jours, être transporté dans un hospice, il n'avait pas voulu, craignant d'inquiéter sa mère, qu'on le menât chez lui; il avait écrit à cette brave femme qu'il venait de commencer un voyage qui le retiendrait hors de Paris quelques mois; il lui recommandait en même temps de prendre le plus grand soin de Georgette, à laquelle, disait-il, il s'intéressait vivement.
La bonne femme devait d'autant plus volontiers se conformer à ses intentions relativement à cette fille, que la bonté de son coeur la portait naturellement à faire tout ce qui était bien; et qu'elle croyait (à tort), que son fils éprouvait pour cette fille un amour qui lui ferait oublier celui que lui avait inspiré la marquise de Roselly.
Grâce aux soins qui lui furent prodigués par les célèbres médecins chargés du service de l'hôpital dans lequel il avait été transporté, il fut guéri en moins de temps qu'il ne l'espérait lui-même. Le couteau du grand Louis avait glissé sur l'épine dorsale, et avait seulement profondément entamé l'une des deux omoplates.
Lorsqu'il eut recouvré la santé, il fut conduit devant son patron, auquel il crut devoir se plaindre de l'espèce d'arrestation qu'il avait été obligé de subir. Celui-ci lui fit observer que ce n'était que dans son intérêt et afin de ne pas le _brûler_[646] que l'on avait pris la mesure dont il se plaignait, et il lui demanda si malgré ce qui s'était passé, il avait conservé l'espoir de mettre entre les mains de la justice les chefs de la bande dont, grâce à lui, on avait pu prendre presque tous les soldats. Beppo répondit qu'il accomplirait la tâche qu'il s'était imposée, et son patron, après lui avoir donné les louanges que méritaient son zèle et son dévouement, et offert une récompense pécuniaire qu'il refusa, lui permit de se retirer.
Son premier soin, dès qu'il fut libre, fut de se rendre chez sa mère; la bonne femme, grâce à la lettre qu'il lui avait écrite, n'avait pas trop souffert pendant son absence, qui n'avait pas, du reste, été aussi longue qu'il l'avait annoncée; elle lui prodigua les témoignages de la plus vive tendresse et lui présenta Georgette, dont Beppo, à son grand étonnement, ne lui parlait pas.
Il n'y avait pas plus de deux mois que cette malheureuse fille avait quitté l'atmosphère empestée dans laquelle elle avait presque toujours vécu, et cependant elle n'était déjà plus la même que celle que nous avons vue, ivre d'eau-de-vie, dans le bouge de la rue de la Tannerie.
Elle était simplement, mais proprement vêtue; ses beaux cheveux noirs étaient arrangés avec soin, ses yeux, qui n'étaient plus entourés de ce cercle bistre, indice certain d'une vie désordonnée, avaient en partie perdu leur expression hardie; ses joues, naguère pâles, commençaient à se colorer.
Beppo l'embrassa sur le front.
--Je vous remercie, lui dit-il à voix basse, de tous les services que vous m'avez rendus, et surtout d'avoir été discrète. C'est bien, continua-t-il en élevant la voix c'est bien, je suis content de vous, restez toujours près de ma mère, ma chère Georgette; vous êtes jeune, l'avenir vous réserve, je l'espère, des jours heureux, et si je meurs avant elle, ce qui, après tout, est possible, vous la consolerez, n'est-ce pas?
--Quelle idée! s'écria la Catalane; toi, mourir? mais tu n'y penses pas, tu es jeune, tu es fort.
Georgette, qui avait à peu près deviné quelles étaient en ce moment les pensées de Beppo, ne dit rien. Ce n'était pas sans peine qu'elle parvenait à retenir les larmes qui roulaient sous ses paupières.
--Il faut s'attendre à tout, ma pauvre mère, répondit Beppo, il arrive ici-bas de si singuliers événements.
--Beppo! mon cher fils! tu me caches quelque chose; tu ne m'as pas encore fait connaître les raisons pour lesquelles tu t'absentais si souvent...
--Rassurez-vous, ma mère, dit Beppo après s'être passé la main sur le front, rassurez-vous, j'aurai bientôt, je l'espère, accompli la tâche que je me suis imposée, et alors nous retournerons en Provence; je ne puis, quant à présent, vous en dire davantage, évitez donc de m'interroger; car, pour m'épargner la peine de répondre à vos questions, je me verrais forcé de ne reparaître ici que lorsque je serai disposé à tout vous dire.
--Hélas! mon Dieu! s'écria la pauvre mère en levant ses deux mains vers le ciel, protégez mon pauvre enfant, s'il est encore digne de votre divine miséricorde.
--Oh! vous pouvez prier pour moi, ma mère, ce que je veux faire est bien.
--Tu ne me trompes pas!
--Non, ma mère, non, je vous en donne l'assurance.
--Alors, mon fils, que la volonté de Dieu soit faite; viens ici aussi souvent que cela te sera possible, je te promets de ne jamais t'interroger.
Beppo embrassa de nouveau sa mère et Georgette, qu'il quitta après leur avoir fait la promesse de revenir bientôt leur rendre visite. Ce fut en sortant de chez lui qu'il fit la rencontre du cocher de Salvador qu'il voulut conduire chez un commissaire de police.
--Allons, dit Beppo, laissez à votre camarade le soin de garder votre voiture, et suivez-moi de bonne volonté; vous devez être convaincu que je suis assez fort pour vous traîner si vous ne m'obéissez pas.
Ce misérable commença à trembler de tous ses membres à l'audition de cette menace; il devinait qu'une fois qu'il serait entre les mains de la justice, son maître l'abandonnerait si le crime qu'il avait commis venait à être prouvé, et il était forcé de reconnaître qu'il méritait une punition rigoureuse.
--Voyons, répondit-il, car il voulait absolument se retirer de la fâcheuse position dans laquelle il se trouvait placé, voyons, il y a peut-être moyen de s'arranger; vous me paraissez un brave jeune homme, vous ne devez pas vouloir la mort du pécheur, entrons chez le marchand de vins, nous causerons, et si nous ne nous arrangeons pas, eh bien! je vous suivrai où vous voudrez.
--Au fait, se dit Beppo, ce n'est pas à ce pauvre diable, qui n'a fait après tout qu'obéir aux ordres de son maître, que j'en veux.
Il entra donc dans le cabaret dont nous avons vu sortir l'automédon.
Il n'avait d'autre but, on l'a déjà deviné, que d'apprendre le nom de la personne à laquelle appartenait le cocher qui l'avait si rudement traité, et qui n'était autre, il en était persuadé, que l'un des trois hommes, dont il avait entendu parler si souvent chez la mère Sans-Refus, sous les noms du grand Richard, de Rupin et du Provençal. On nous fera peut-être observer que Beppo, qui savait le nom de Silvia, pouvait facilement découvrir sa demeure, et, par suite, celle des individus dont il voulait se venger. A cette juste observation, nous répondrons que la demeure de Silvia, nouvellement réinstallée à Paris, n'étant connue ni à la poste, ni ailleurs, toutes les démarches faites par Beppo, jusqu'à l'époque à laquelle nous sommes arrivés avaient été inutiles. Il aurait pu, sans doute, en se faisant aider par les mille limiers de la police, que l'on aurait mis volontiers à sa disposition, arriver sûrement à son but; mais c'était là justement ce qu'il voulait éviter, nous n'avons pas besoin de dire pour quelles raisons.
--Qu'avez-vous à me dire? demanda-t-il au cocher, lorsqu'ils furent tous deux installés dans un cabinet particulier ayant entre eux une bouteille de vin cacheté que ce dernier avait fait demander. Le cocher de Salvador était un rusé compère qui avait deviné de suite que ce n'était pas seulement pour empêcher un homme de courir après sa voiture que son maître lui avait donné l'ordre de s'en débarrasser à quelque prix que ce fût, et au risque de ce qui pourrait en arriver.
--Ecoutez, dit-il à Beppo, je veux bien, puisque nous sommes seuls, vous avouer que c'est moi qui vous ai fait, quoique sans intention, la blessure qui vous a privé d'un de vos yeux.
--Que vous avouiez ou que vous niez, peu m'importe! J'ai eu le soin de prendre l'adresse des personnes que le hasard a rendu témoins de l'accident, et ces personnes, j'en suis certain, vous reconnaîtront.
--C'est possible; mais ce n'est pas, quand à présent, de cela qu'il s'agit; vous devez bien penser que ce n'est pas de mon propre mouvement que je vous ai si bien arrangé. Si j'avais été le maître, je vous aurais laissé courir derrière ma voiture tant que vous auriez voulu sans seulement y prendre garde; mais il n'en était pas ainsi, je ne vous ai frappé que pour obéir aux ordres de mon maître, et, soit dit entre nous, pour gagner vingt-cinq napoléons qu'il m'a bel et bien comptés lorsque nous sommes rentrés à l'hôtel.
--Misérable! s'écria Beppo, à la fin révolté par tant d'impudence.
--Eh! bon Dieu, je ne suis pas aussi coupable que vous le pensez, répondit le cocher, nous devons, nous autres, domestiques de bonne maison, faire tout ce qu'exigent nos maîtres si nous voulons conserver nos places.
Vous devez, s'il y en a, connaître les raisons qui ont engagé mon maître à agir ainsi qu'il l'a fait, et en tout état de cause je crois qu'il vous serait plus avantageux de vous adresser à lui qu'à moi; voyez-le, exigez de lui une somme proportionnée au dommage qu'il vous a causé; il ne vous la refusera pas, car je suis certain qu'il ne serait pas flatté de voir cette affaire aller devant les tribunaux, auxquels, pour me disculper, je serais bien forcé de dire la vérité tout entière.
--Croyez-vous, en effet, votre maître capable de me donner une bonne somme? Est-il riche?
--S'il est riche! on roule chez lui sur l'or et sur l'argent.
--Ah! ah!
--Croyez-moi, suivez le conseil que je vous donne, vous vous en trouverez bien. Si, par hasard, vous n'étiez pas content de lui, vous pourrez faire plus tard ce que vous voulez faire aujourd'hui.
--Qui me dit que si je vous laisse aller, il me sera possible de vous retrouver plus tard, vous pouvez quitter le service de votre maître, la France même.
Cette objection, à laquelle cependant il devait s'attendre, embarrassa quelque peu le cocher, il ne trouva plus que des prières dans son imagination.
--Ne me perdez pas, dit-il à Beppo, je suis certain, vous dis-je, que vous n'aurez pas à vous plaindre de la générosité de mon maître; voyons, laissez-moi aller, et je vais vous remettre les cinq cents francs que j'ai reçus.
--Ecoutez, répondit Beppo, je vous laisserai la liberté et de plus votre argent si vous me promettez de répondre avec sincérité aux questions que je vais vous adresser.
Le cocher, on l'a déjà deviné, fit toutes les promesses qu'exigea Beppo.
--Quel est le nom de votre maître? demanda ce dernier.
--De Pourrières, répondit le cocher, et pour prouver à celui qui l'interrogeait qu'il ne mentait pas, il exhiba son livret.
--Où demeure-t-il?
--Rue de Courcelle, faubourg Saint-Honoré.
--Quelles étaient les personnes qui étaient avec lui, dans la voiture, le jour de l'accident?
--Madame la marquise de Roselly et M. le vicomte de Lussan.
--Où demeure la marquise de Roselly?
--Allée des Veuves, Champs-Elysées.
--Et le vicomte de Lussan?
--Rue de Varennes.
Beppo venait d'apprendre à peu près tout ce qu'il désirait savoir.
--Je ne vous retiens plus, dit-il au cocher, mais rappelez-vous que si ce que je désire ne m'est pas accordé, je saurai vous retrouver.
--Je n'en doute pas, répondit le cocher, mais je ne crains rien, M. le marquis est excessivement riche et très-généreux.
Beppo aurait dû recommander au cocher, qui probablement lui aurait obéi, de ne parler à son maître ni de la rencontre qu'il venait de faire, ni de ce qui s'était passé entre eux; mais il ne prit point cette précaution, (on ne s'avise jamais de tout); cette négligence, jointe à quelques autres circonstances dont une est déjà connue de nos lecteurs, devait retarder la réussite de ses projets.
VI--Fuite.
La calèche de Salvador roulait rapide le long de la grande avenue des Champs-Elysées, et pour seulement la suivre de loin, le cocher d'un cabriolet de régie était forcé de fouetter vigoureusement le cheval, assez bon cependant, attelé à son véhicule, ce que du reste il faisait sans peine, désireux qu'il était de gagner la récompense promise par celui qu'il conduisait.
Il est presque inutile de dire que ce cabriolet de régie avait été loué par Beppo qui avait voulu acquérir la certitude que les renseignements qu'il venait de se procurer étaient exacts.
Salvador, étendu sur les coussins moelleux de sa calèche, fumait un cigare dont la fumée se perdait dans l'air en flocons bleuâtres.
--Mon édifice tremble sur sa base, se disait-il, il serait peut-être sage de mettre entre moi et ceux qui veulent absolument s'occuper de mes affaires, un espace difficile à franchir.