Les vrais mystères de Paris

Part 84

Chapter 843,884 wordsPublic domain

Cette charrette, dans laquelle se faisait voiturer M. de Riberpré, son épouse, ses deux jeunes demoiselles et toute la troupe qu'il dirigeait, composée de seize acteurs et actrices, était traîné par un âne, modeste et patient animal, mais si minable, si pelé, si vieux surtout, qu'il devait être contemporain de celui sur lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ fit son entrée dans Jérusalem; il avait pour auxiliaire un dogue et un fort danois qui, semblables aux coursiers d'Hippolyte, marchaient l'oeil morne et la tête baissée.

M. de Riberpré, sa famille et sa troupe qui venaient de donner quelques représentations dans les villages qui environnent Genève, rentraient en France, où ils espéraient faire une ample moisson de lauriers et de gros sous.

Fortuné suivait machinalement, depuis une heure environ, ce grotesque équipage, lorsque M. de Riberpré descendit de sa voiture qu'il avait fait arrêter sur la lisière d'une belle prairie bordée d'arbres vieux et touffus; il présenta la main à sa gracieuse épouse et à ses deux demoiselles; les artistes mâles et femelles qui composaient sa troupe n'eurent besoin de l'aide de personne pour suivre le mouvement, ils sautèrent lestement à terre et, après s'être modestement écartés, ils vinrent s'asseoir en rond près de leur directeur qui, après avoir donné à l'âne et à ses deux compagnons leur pitance quotidienne, leur servit un modeste repas, que l'appétit, cet assaisonnement qui donnait de la saveur à la sauce noire des Lacédémoniens, leur fit trouver délicieux.

Ce devoir accompli, et laissant à ses pensionnaires la liberté de s'ébattre dans la prairie, M. de Riberpré s'assit ainsi que sa femme et ses deux filles sur un petit monticule; madame de Riberpré étala un vieux torchon sur la verte pelouse, et l'une des demoiselles tira d'un cabas quelques provisions et deux bouteilles qui devaient servir au déjeuner de la famille.

Fortuné, dont l'estomac depuis la veille criait miséricorde, ressemblait beaucoup en ce moment au gastronome sans argent; ses regards suivaient les morceaux, et lorsqu'il les voyait disparaître, malgré lui un soupir s'échappait de sa poitrine.

M. de Riberpré remarqua enfin le pauvre diable, dont la mise délabrée et la mine piteuse indiquaient suffisamment l'état de complet dénûment.

Il donna l'ordre à une de ses demoiselles d'aller l'inviter à venir partager le dîner de la famille.

Cette jeune fille s'avança vers le pauvre Fortuné, non pas d'un air timide et tendre, mais d'un pas grave et majestueux.

Cette gracieuse créature, était ainsi que sa soeur, vêtue d'une robe de soie abricot, pailletée et ornée de galons rouges, et coiffée d'un turban de gaze verte.

--Voulez-vous, dit-elle, déjeuner avec nous; c'est de bon coeur que nous vous faisons cette offre, si elle ne vous déplaît pas, acceptez sans faire de façons.

Fortuné, après avoir remercié la jeune fille, se plaça près de madame de Riberpré, qui lui donna un énorme morceau de pain sur lequel elle avait étendu une espèce de hachis, qu'il trouva délicieux, quelques noix et deux verres de vin complétèrent ce repas, après lequel il se trouva un peu moins triste qu'il ne n'était lorsqu'il était à jeun.

M. de Riberpré était un homme de cinquante ans environ, que sa taille exiguë faisait paraître plus gros qu'il ne l'était en réalité. (Il n'avait pas plus de quatre pieds six pouces), ses cheveux et ses moustaches plus noirs que l'ébène, étaient aussi luisants qu'une botte vernie, toutes les couleurs de l'arc en ciel étaient représentées sur son visage dont l'expression, cependant, n'était pas désagréable, car elle annonçait une de ces bonnes et joyeuses créatures qui vivent au jour le jour, et qui se disent lorsque surviennent quelques événements fâcheux: _cent écus de chagrin ne payent pas six francs de dettes_[643].

Il était vêtu d'un habit vert à larges basques, d'une veste et d'une culotte de drap écarlate couvert de taches de diverses natures, ses bas, jadis blancs, étaient ornés de coins jaunes; il y avait à ses souliers de larges boucles de cuivre doré, il n'avait d'autre coiffure qu'une perruque à la conseillère, pour le moment accrochée à un des brancards de la charrette.

La physionomie et le costume de sa digne épouse, n'étaient ni moins originaux, ni moins luxueux. Si M. de Riberpré, gros et court, ressemblait à une outre, madame de Riberpré, en revanche, ressemblait à un manche à balais: les cheveux de cette dame étaient du plus beau rouge qui se puisse imaginer; sa peau peut-être avait été jadis de la plus éclatante blancheur, mais, à l'heure qu'il était, les nombreuses taches de son, dont elle était couverte, lui donnaient une teinte café au lait, qui désolait la bonne madame de Riberpré; du reste tous les contours de sa physionomie, ainsi que ceux de son corps, étaient roides et anguleux; elle était coiffée d'un feutre à la Henri IV, surmonté de deux plumes: l'une blanche, l'autre rouge, et vêtue d'une robe bleu de ciel, ornée de galons de cuivre argenté.

Nous ne dirons rien des deux demoiselles dont nous avons déjà décrit le costume, si ce n'est qu'elles étaient aussi jolies que peuvent l'être des jeunes filles qui passent presque toute leur vie sur les grandes routes, à la pluie, au soleil, et qui ne savent à quoi peuvent servir l'huile antique, le _cold cream_, la bandoline, la pâte d'amande et tous les autres cosmétiques dont nos jolies Parisiennes font une si prodigieuse consommation.

Lorsque Fortuné fut à peu près rassasié, il raconta sa triste histoire à M. de Riberpré.

Le digne saltimbanque l'écouta avec beaucoup d'attention et toute la famille versa des larmes au récit de ses malheurs.

--Et que comptez-vous faire maintenant? dit-il au pauvre diable après avoir interrogé du regard sa femme et ses deux filles, qui répondirent par un signe affirmatif.

--Je n'en sais vraiment rien, répondit Fortuné, j'espère trouver de l'ouvrage dans quelque ferme.

--Ecoutez, mon jeune ami, vous êtes, je le suppose, un honnête et laborieux garçon et je suis sûr que vous êtes aussi malheureux qu'il est possible de l'être; puisque vous ne savez ni où vous souperez ni où vous coucherez ce soir, et bien! restez avec nous: vous serez mon contrôleur, mon directeur de la scène et le régisseur général de ma troupe, vous ferez la _manche_[644], etc, etc... du reste quand il y en a pour vingt-trois, il y en a pour vingt-quatre.

M. de Riberpré, on le voit, ne ressemblait pas à la plupart des directeurs de théâtre; il ne séparait point ses intérêts de ceux de ses artistes, il rangeait sur la même ligne sa femme, ses deux filles, l'âne et les deux mâtins qui traînaient la charrette, et les seize chiens savants qui composaient le personnel de sa troupe.

Fortuné se garda bien de refuser une proposition aussi avantageuse que celle qui venait de lui être faite par M. de Riberpré; il répondit qu'il était excessivement flatté de la confiance qu'on voulait bien lui témoigner, et que M. le directeur pouvait compter sur son zèle et sur son empressement à le servir.

--C'est très-bien, jeune homme, lui dit avec beaucoup de majesté le digne saltimbanque; c'est très-bien, vous êtes, à partir de ce moment, un des membres de ma nombreuse famille; lorsque nous ferons bonne chère, vous ferez comme nous, lorsque nous serons forcés de danser devant le buffet, ce qui nous arrive quelquefois, il ne faut pas être trop triste; les mauvais jours sont presque toujours suivis de jours plus heureux.

En achevant ces mots, M. de Riberpré prit dans la petite charrette une bouteille de taille raisonnable, revêtue d'une chemise d'osier.

--Nous viderons, continua-t-il, cette vieille _rouillarde_[645], pour célébrer votre admission parmi nous.

Il donna à la bouteille une accolade fraternelle; puis il la remit à son épouse qui suivit son exemple.

La bouteille n'arriva à Fortuné qu'après avoir fait le tour du cercle; elle était presque vide.

L'eau-de-vie qu'elle contenait ayant mis les convives en belle humeur, le père, la mère et les deux filles, entonnèrent en choeur ce refrain d'une des plus jolies chansons de Béranger:

Les gueux, les gueux, Sont des gens heureux. Ils s'aiment entre eux; Vivent les gueux.

Fortuné, auquel un excellent repas et quelques gorgées d'eau-de-vie avaient rendu toute sa gaieté, fit chorus avec eux.

Après quelques instants donnés à la gaieté, M. de Riberpré, ayant fait observer à sa famille qu'il était temps de se mettre en route si l'on voulait arriver avant la nuit au lieu où l'on devait la passer, chacun se leva, et au signal de leur directeur, les artistes épars dans la prairie, ayant sauté l'un après l'autre dans la charrette, la petite caravane se remit en route.

Fortuné resta assez longtemps avec M. de Riberpré, qui le traitait aussi bien que ses filles.

Le pauvre jeune homme s'acquittait avec intelligence de ses fonctions de contrôleur, de directeur de la scène et de régisseur général. Il prodiguait aux artistes qui composaient la troupe, des soins si affectueux que, tous, lui témoignaient la plus vive amitié.

La famille de M. de Riberpré avait parcouru le Dauphiné et presque toutes les contrées méridionales de la France; elle s'était même arrêtée plusieurs jours à Pourrières, pour donner quelques représentations au château, habité en ce moment par Salvador et Roman, (le malheureux fils d'Alexis de Pourrières, était bien loin de se douter que c'était devant la porte de la demeure de ses ancêtres qu'il faisait le métier de saltimbanque), et elle se disposait à quitter la Provence pour entrer dans le Lyonnais, lorsque la mort, qui n'épargne personne, frappa tout à coup son digne chef. Madame de Riberpré qui, quoique laide, sale et ridicule, était une excellente femme, et aimait infiniment l'homme avec lequel elle courait le monde depuis un si grand nombre d'années, tomba malade et mourut à l'hôpital de Montélimart.

Privés de leurs chefs, Fortuné et les deux jeunes filles, furent forcés de se séparer; la charrette, le vieil âne et les deux mâtins, furent donnés pour dix écus à un paysan Provençal, et après avoir fraternellement partagé, cette petite somme et donné aux artistes mâles et femelles, la liberté de chercher un nouvel engagement, les trois jeunes gens, qui avaient trouvé de l'emploi, se séparèrent après s'être mutuellement souhaité toute sorte de prospérités.

Malaga, l'aînée et la plus jolie des filles de M. de Riberpré, celle des deux qui avait témoigné à Fortuné la plus vive amitié, s'engagea en qualité d'écuyère équilibriste, dans la troupe des Bouthor, émules forains des frères Franconi.

Un vieux marchand de complaintes, _d'Agnus Dei_ et d'images de sainteté, voulut bien se charger de Brigantine, la cadette.

Fortuné, moins heureux que ses deux compagnes, fut forcé d'entrer au service du propriétaire d'une ménagerie d'animaux féroces.

Cet homme avait pris le caractère des bêtes qu'il faisait voir pour de l'argent; il était encore plus grossier que ne le sont ordinairement les gens de sa profession; brutal, parce qu'il se savait doué d'une force physique prodigieuse, lorsqu'il était ivre, et il s'enivrait tous les jours, il frappait indifféremment ses serviteurs et ses bêtes, et il se servait pour corriger les uns et les autres du même instrument, une tringle de fer, un peu plus grosse que le petit doigt et terminée en pointe.

Fortuné qui, malgré sa vie aventureuse et les haillons dont il était couvert, avait conservé un extérieur et des formes distinguées, déplaisait particulièrement à cet homme averti, sans doute, par son instinct grossier, que son valet appartenait à une espèce supérieure à la sienne. Il saisissait donc, avec le plus vif empressement, toutes les occasions de le maltraiter; il ne lui payait pas ses gages et ne lui donnait de nourriture que ce qu'il lui en fallait pour l'empêcher de mourir de faim.

Fortuné, maltraité tous les jours et forcé, pour ainsi dire, de disputer sa maigre pitance aux lions, aux tigres et aux boas constrictors, resta cependant près d'une année au service du propriétaire de la ménagerie; mais las, à la fin, de souffrir, il signifia à son maître qu'il avait l'intention de le quitter et lui demanda le payement de ses gages.

Il lui était dû un peu plus d'une soixantaine de francs, et il s'était dit que dès qu'il toucherait cette petite somme il se procurerait un costume un peu plus propre que celui dont il était couvert, et qu'il se rendrait à Paris: il espérait trouver, dans une aussi grande ville, les moyens d'utiliser ses facultés et son bon vouloir.

Son maître, pour toute réponse à ses réclamations, saisit la tringle de fer dont nous venons de parler, et lui en assena sur les épaules un si furieux coup qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.

Lorsqu'un vase est trop plein, il déborde; le chien le plus doux, si on le tourmente trop longtemps, se retourne et mord son persécuteur; il en est de même de certains hommes, douées d'une douceur inaltérable; on pourra bien, pendant un certain laps de temps, les rendre impunément victimes de toutes les méchancetés imaginables, mais il arrivera nécessairement, un moment où lassés de souffrir injustement, ils se révolteront, et alors malheur aux persécuteurs, leur colère sera terrible.

Fortuné, aussi prompt que l'éclair, se releva; il prit un large coutelas qui servait à découper les viandes destinées aux bêtes féroces, puis il saisit son maître par le cou et il lui appuya sur la poitrine l'arme dangereuse qu'il avait entre les mains.

--Payez-moi, lui dit-il d'une voix étranglée par la colère, payez-moi tout de suite, si vous ne voulez pas que je vous enfonce ce couteau dans le coeur.

Les yeux noirs de Fortuné lançaient des éclairs, son visage était aussi pâle que celui d'un cadavre.

Le montreur de bêtes féroces était aussi lâche qu'il était cruel; il tremblait de tous ses membres et n'essayait même pas d'échapper à la furieuse étreinte de son jeune domestique.

--Je vais te payer, mon garçon, dit-il enfin en bégayant, je vais te payer.

--Tout de suite, tout de suite; je ne veux pas attendre plus longtemps.

Le montreur de bêtes prit quatorze pièces de cinq francs qu'il remit à Fortuné.

--Est-ce ton compte? lui dit-il.

--Je ne vous en demande pas davantage, répondit le jeune homme. Il mit les quatorze pièces de cinq francs dans sa poche et sortit précipitamment de la baraque couverte en toile, dans laquelle s'était passée la scène que nous venons de rapporter.

Quinze jours après avoir quitté le montreur de bêtes, Fortuné, qui s'était procuré à Lyon un costume assez propre, entrait à Paris par la barrière d'Italie, riche seulement de trois pièces de cinq francs et de beaucoup d'espérance.

Il alla se loger dans le plus modeste hôtel garni du quartier Saint-Marcel, et après une journée consacrée au repos (il venait de faire à pied environ deux cents lieues), il se mit à chercher de l'occupation.

C'était, pour nous servir d'une expression populaire, chercher une aiguille dans une botte de foin. Qui voudrait se charger d'un jeune homme dont les membres grêles n'annonçait pas une grande force, qui ne savait rien ou presque rien et qui ne pouvait se recommander de personne; ce fut donc en vain que le pauvre garçon alla de porte en porte, offrant de donner tout son temps en échange du plus modique salaire; on l'avait repoussé à Genève parce qu'on ne le connaissait pas.

Fortuné ne voyait pas, sans éprouver un certain effroi, diminuer sensiblement son petit pécule; que ferait-il lorsqu'il ne lui resterait plus rien? volerait-il, demanderait-il l'aumône? ces deux actions lui inspiraient une répugnance presque égale.

Un des commensaux du misérable hôtel garni dans lequel il logeait, auquel il avait fait la confidence de sa triste position, lui avait donné le conseil de se faire soldat; Fortuné alla trouver le capitaine de recrutement de la Seine.

M. Gibassier fut forcé de le refuser; les médecins l'avaient trouvé beaucoup trop faible de complexion, et puis, d'ailleurs, il n'était pas porteur des pièces nécessaires; mais le digne militaire, touché de son extrême misère et de son désespoir, lui donna une pièce de cinq francs.

--Il y a de bonnes âmes ici-bas, se dit Fortuné après avoir reçu cette aumône qui arrivait fort à propos (il avait dépensé la veille ses derniers sous), ne perdons pas courage, Dieu ne veut pas que je meure de faim.

Il se remit à chercher de l'occupation.

Un coutelier voulut bien l'occuper trois jours de la semaine, à raison de deux francs par jour, pour tourner la roue de sa machine à repasser.

Il resta près de six mois chez ce coutelier, qui, faute d'ouvrage, fut à la fin forcé de le renvoyer.

Fortuné, pendant les six mois qui venaient de s'écouler, avait acquis une certaine expérience; son patron lui avait appris, que, dans une ville comme Paris, un homme intelligent et qui sait se contenter de peu, peut trouver mille moyens honnêtes de gagner sa vie; ramasser dans les rues les vieux bouchons pour les vendre aux fabricants de veilleuses; suivre les _lions_ à la piste et ramasser les cigares qu'ils jettent à moitié consumés, pour en faire des cigarettes qui seront vendues à des _lions_ d'un ordre inférieur; ouvrir les portières à la porte des spectacles et des bals; poser, en temps de pluie, une planche sur les ruisseaux; savonner les chiens; vendre des allumettes chimiques allemandes, des cahiers de papier à lettre à deux sous; petits métiers dont les bénéfices, il est vrai, ne sont pas considérables, mais qui, cependant, nourrissent ceux qui les exercent.

Fortuné, sans doute, se serait déterminé à adopter l'une ou l'autre de ces industries, si, peu de jours après sa sortie de chez le coutelier, il n'était pas tombé malade.

Le maître de l'hôtel garni dans lequel il logeait le fit transporter à l'Hôtel-Dieu.

Sa maladie fut longue, mais enfin il guérit, et, par une sombre et froide matinée d'automne, on le mit à la porte de l'hospice; le médecin, qui la veille avait signé son billet de sortie lui avait recommandé de se vêtir bien chaudement, tant que durerait sa convalescence, de boire un peu de vin de Bordeaux et de ne manger que des aliments sains et nourrissants, Fortuné avait, en effet, bien besoin de tout cela; les mille privations qu'il supportait depuis si longtemps, l'avaient tellement affaibli, que, pour marcher, il était forcé de s'appuyer contre les murailles.

Il mit plus de deux heures à franchir le court espace qui sépare l'Hôtel-Dieu du modeste hôtel garni qu'il habitait avant son entrée à l'hôpital; il croyait, le pauvre garçon, que son hôte ne refuserait pas de le recevoir; son attente fut trompée.

--Votre chambre est louée, mon garçon, lui répondit l'hôtelier après avoir patiemment écouté sa très-humble supplique, et il ne m'en reste pas une en ce moment dont je puisse disposer; allez, mon ami, allez, et que Dieu vous bénisse.

Fortuné sortit la mort dans l'âme; après avoir longtemps marché au hasard, épuisé de fatigue et de besoin, il tomba sur le trottoir.

Des sergents de ville passèrent qui le conduisirent au corps de garde le plus voisin.

Les soldats partagèrent avec lui leur maigre pitance, et le couvrirent de la capote de bure du factionnaire.

Le lendemain matin, Fortuné fut conduit devant un commissaire de police, auquel il raconta toute son histoire.

Ce commissaire de police l'écouta très-patiemment, et comme de ce qu'il venait d'entendre il résultait la preuve que le pauvre diable n'exerçait habituellement ni métier, ni profession, qu'il n'avait ni domicile, ni moyens assurés d'existence et que par conséquent l'art. 270 du code pénal ainsi conçu: «Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui n'ont ni domicile certain, ni moyens de subsistance, et qui n'exercent habituellement ni métier, ni profession,» pouvait lui être appliqué, il chargea deux soldats de le conduire à la préfecture de police. Il était depuis deux jours dans cette prison, confondu avec la tourbe infâme des habitués du dépôt, lorsqu'il fit la rencontre de la femme Adélaïde Moulin dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Nous avons vu qu'il la prit entre ses bras et qu'il la serra longtemps contre sa poitrine.

--Vous ne m'en voulez donc pas? lui dit-elle.

--Eh! pourquoi vous en voudrais-je? vous ne m'avez abandonné que parce que vous avez été forcée de quitter Genève pour éviter d'être mise en prison, et peut-être que vous n'étiez pas plus coupable que je ne l'étais lorsqu'on m'emprisonna pour la première fois, que je ne le suis maintenant.

Fortuné raconta alors à la femme Moulin tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où il fut recueilli par le bon père Humbert, dont il ne pouvait parler sans verser des larmes amères, jusqu'à celui où il était arrivé.

--Pauvre enfant! lui dit la vieille femme, après l'avoir écouté, vous avez bien souffert, et c'est moi qui suis la cause première de tous les malheurs qui sont venus vous affliger, mais je vais tâcher de réparer le mal que je vous ai fait, et je réussirai, je l'espère; ce n'est pas en vain que Dieu aura permis que nous nous rencontrassions ici.

Un gendarme qui venait chercher Fortuné pour le conduire dans le cabinet de son juge, interrompit cet entretien.

--Prenez ceci, dit la femme Moulin, en mettant deux pièces de vingt sous dans la main du jeune homme, faites-vous donner quelques bouillons, un peu de bon vin, soignez-vous et espérez.

--Adieu, adieu, ma bonne tante, répondit Fortuné, qui ne comprenait pas grand'chose aux discours de la femme Moulin; hélas! peut-être qu'il ne me sera plus permis de vous revoir.

--Espérez, répéta la femme Moulin.

Fortuné fut forcé de suivre dans le sombre couloir qui conduit aux cabinets de messieurs les juges d'instruction le gendarme chargé de le conduire.

Peu de temps après, un autre gendarme vint chercher la femme Moulin, qui fut à son tour conduite dans le cabinet d'un magistrat instructeur.

V.--Un coin du voile se déchire.

Salvador venait d'achever sa toilette, et il allait sortir pour se rendre chez Silvia, lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre qui venait d'être déposée chez le concierge de l'hôtel, auquel on avait fait la recommandation de la remettre à l'instant même à M. le marquis de Pourrières.

Comme cette lettre était ornée du cachet d'un de messieurs les juges d'instruction de la Seine, Salvador s'empressa de l'ouvrir. Voici ce qu'elle contenait:

«Monsieur le marquis,

Veuillez prendre la peine de passer de suite à mon cabinet; j'ai à vous faire une communication qui, je dois le croire, vous comblera de joie.

J'ai l'honneur, etc.»

Ceci, se dit Salvador après avoir lu, ne ressemble pas à un mandat de comparution; je crois que je puis sans me compromettre me rendre à l'invitation de cet estimable juge... La communication me comblera peut-être de joie... Je n'y comprends rien; si c'était un piège?... Ce n'est pas probable; et puis, après tout, au bout le bout.

Salvador sonna.

--La voiture! dit-il au valet qui se présenta à cet appel.

--Les chevaux sont attelés, répondit le domestique.

Salvador descendit et donna l'ordre au cocher anglais de Silvia, qu'il avait pris à son service depuis l'aventure du bois de Vincennes, de le conduire au palais de justice.

Il fut de suite introduit dans le cabinet du juge d'instruction qui l'avait fait demander; ce magistrat se leva pour le recevoir et lui présenta un fauteuil.

--Décidément, se dit Salvador après avoir répondu comme il le devait aux politesses du digne magistrat, décidément je n'ai rien à craindre.

Il y avait dans le cabinet, outre le juge et Salvador, une vieille femme, assise sur une modeste chaise de paille et un grand et robuste gendarme chargé de veiller sur elle.

--Connaissez-vous monsieur? dit le juge à la vieille femme, lorsque Salvador se fut assis.

--Je n'ai jamais vu monsieur, répondit la vieille femme, je ne puis donc avoir l'honneur de le connaître.

Le juge, évidemment, ne s'attendait pas à cette réponse, qui parut l'étonner beaucoup.

--Et vous, monsieur, dit-il à Salvador, connaissez-vous cette femme?