Les vrais mystères de Paris

Part 83

Chapter 833,768 wordsPublic domain

Après avoir quitté ce bandit, qui sortit de la maison afin d'aller prévenir Charles la belle Cravate, Beppo monta dans la chambre de Georgette. Il donna l'ordre à cette fille, à laquelle il s'intéressait beaucoup et dont il voulait récompenser le dévouement, de s'habiller et d'aller l'attendre chez lui, lui promettant d'aller la rejoindre sous deux on trois jours.

Cette fille était habituée déjà à faire sans se permettre une seule observation, tout ce qu'exigeait Beppo: elle obéit.

Dès que Georgette fut partie, Beppo sortit de la maison Sans-Refus, et prit, sur le quai de Gèvres, un cabriolet qui le conduisit au domicile du chef de la police.

--C'est très-bien! lui dit celui-ci, je suis content de vous. Les mesures que vous indiquez seront prises, et si elles réussissent, comme je n'en doute pas, nous prendrons d'un seul coup de filet tout ce qui reste de la bande; mais les chefs! les chefs! ce grand Richard, ce Rupin, ce Provençal, qui roulent, dites-vous, équipage à Paris; ce sont ceux-là qu'il faudrait tenir.

--Je les découvrirai, soyez-en convaincu, répondit Beppo; je les découvrirai, ou j'y perdrai mon nom!

--Je l'espère; mais je crois que ce sera difficile, si vous n'êtes pas servi par le hasard. Oh! ce sont de rusés compères; ceux que nous tenons déjà, ne demandent pas mieux que de faire des révélations; mais ils ne savent que ce que déjà vous nous avez appris.

--Prenons d'abord tous les soldats, nous nous occuperons ensuite des chefs, je vous promets que dès que je me serai mis à leurs trousses, il ne se passera pas beaucoup de temps avant qu'ils ne tombent dans nos filets.

Beppo pouvait, sans craindre de trop s'avancer, faire une semblable promesse, car il était persuadé qu'une fois qu'il se serait procuré la nouvelle adresse de la marquise de Roselly, ce qui ne devait pas être très-difficile, il lui serait aisé de découvrir celle des deux individus dont il avait juré la perte.

Durant la nuit du lendemain, lorsque la première heure sonna à l'horloge de l'hôtel de ville, la rue de la Tannerie, depuis longtemps déjà, obscure et silencieuse, fut tout à coup envahie par de nombreuses escouades d'agents de police, de sergents de ville et de gardes municipaux, des sentinelles auxquelles on avait recommandé la plus grande vigilance, furent placées à toutes les issues, sans en excepter une seule, de la maison Sans-Refus. Ces précautions prises, un homme que l'écharpe tricolore qui ceignait ses reins faisait reconnaître pour un commissaire de police, s'approcha de la porte, et après avoir frappé assez fort pour réveiller tous les habitants de la rue, il articula ces mots que tous ceux qui n'ont pas la conscience très-nette n'entendent jamais prononcer sans éprouver un certain effroi.

--Au nom de la loi! ouvrez.

La maison Sans-Refus demeura sombre et silencieuse; ce ne fut qu'après une seconde sommation, accompagnée cette fois de la menace de faire enfoncer la porte, que l'on entendit crier les verrous.

La porte fut ouverte, la mère Sans-Refus en toilette de nuit, et tenant à la main un sale chandelier de fonte, surmonté d'un brûle-tout de fer-blanc, parut sur le seuil.

--Est-il Dieu possible! s'écria la vieille, réveiller ainsi de braves gens au milieu de leur premier sommeil, vous devriez pourtant bien savoir, depuis le temps que vous faites ici des visites de nuit, que la maison de Colette Comtois n'est pas un lieu suspect.

--Assurez-vous de cette femme, dit le commissaire de police à un des agents de police, et sans daigner répondre à la tavernière, il traversa la boutique et entra dans l'arrière-salle suivi de tout son monde.

Deux gardes municipaux seulement restèrent dans la rue.

--Eh bien, la _daronne_[629], dit à la tavernière l'agent chargé de veiller sur elle, vous ne vous attendiez pas à celle-là n'est-ce pas? _enflaquée_[630], c'est dur.

Au son de cette voix qui ne lui était pas inconnue, la Sans-Refus prit vivement le chandelier qu'elle venait de poser sur son comptoir, et approcha la lumière du visage de l'agent de police.

--Comment, c'est toi Fanfan la Grenouille tu es donc de la _boutique_[631] à c'te heure.

--Que voulez-vous, il faut bien faire quelque chose pour gagner sa pauvre vie, j'suis seulement fâché que ça soit vous la première personne que je sois forcé de _ligotter_[632].

--Ecoute, Fanfan, avant d'avoir gagné dix mille _balles_[633], il faudra que t'en mette plus d'un à l'ombre, des _pègres_[634].

--C'est vrai!

--Eh bien, laisse-moi me _cavaler_[635], et je te les _coque_[636] en _chouettes tailbins d'altèque_[637].

--Pas possible!

--Voilà les _tailbins_[638].

La Sans-Refus tira de son sein un petit paquet de billets de banque, qu'elle mit entre les mains de l'agent de police.

--Eh bien, dit-elle?

La tentation était trop forte, Fanfan la Grenouille mit les billets de banque dans sa poche après les avoir comptés et bien examinés.

--C'est convenu, répondit-il.

La Sans-Refus jeta sur ses épaules une vieille pelisse restée par hasard sur son fauteuil, Fanfan la Grenouille ouvrit doucement la porte de la boutique, devant laquelle se promenaient les deux gardes municipaux restés dans la rue, et il n'eut besoin pour obtenir la permission de sortir avec la Sans-Refus, que de leur montrer la carte triangulaire ornée d'un oeil entouré de rayons, marque distinctive de ses fonctions.

Fanfan la Grenouille et la Sans-Refus, coururent assez longtemps ensemble, mais, lorsqu'ils se crurent assez éloignés de la rue de la Tannerie pour n'avoir plus rien à craindre, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et se séparèrent après s'être mutuellement souhaité toutes sortes de prospérités.

Pendant que tout ceci se passait, le commissaire de police, suivi de tout son monde, était entré dans l'arrière-salle dans laquelle, ainsi du reste qu'il s'y attendait, il n'avait trouvé personne; il l'avait traversée, puis, il était arrivé dans la petite cour, et il avait donné l'ordre à deux de ses hommes de déplacer l'auge.

--Sortez, cria-t-il, lorsque l'ouverture du caveau fut visible à tous les yeux, sortez si vous ne voulez pas être enfumés comme des jambons.

Les bandits qui s'étaient réfugiés dans cette retraite, jusqu'alors impénétrable, dès qu'ils avaient entendu les premiers coups frappés à la porte, étaient pris au piège, toute résistance devenait inutile, il fallut bien qu'ils se résignassent.

Aussi honteux que des renards pris par une escouade de poules, ils gravirent l'un après l'autre l'échelle de meunier. A mesure qu'ils arrivaient dans la petite cour, ils étaient liés et remis à un fort détachement de gardes municipaux, qui stationnaient dans la petite rue des Teinturiers.

Robert, Cadet-Vincent, le grand Louis, Cornet tape-dur, Charles la belle Cravate, dit le commissaire de police, lorsque l'agent qu'il avait envoyé visiter le caveau lui eût dit qu'il ne renfermait plus personne, la capture n'est pas mauvaise; quel est celui-là, ajouta-t-il, en désignant Beppo à un de ses agents.

--Celui-là, s'écria le grand Louis, que l'on n'avait pas encore lié, celui-là c'est un _macaron_[639], j'en suis sûr.

Et, prompt comme l'éclair, il s'élança sur l'ex-pêcheur, et lui porta entre les deux épaules un furieux coup de son couteau-poignard.

Beppo tomba sur le sol; le sang sortait à gros bouillons de la profonde blessure que le grand Louis venait de lui faire.

--Bravo! grand Louis, bravo! s'écrièrent tous les bandits; mort aux _macarons_!

Quelques gourmades accompagnées de quelques légers coups de crosse imposèrent silence à ces misérables.

Le commissaire de police fit transporter Beppo dans une des chambres de la maison et envoya un des agents chercher un médecin.

Ce ne fut qu'après cet événement que l'on s'aperçut de la disparition de la mère Sans-Refus et de Fanfan la Grenouille. Malgré l'absence de la recéleuse, une perquisition minutieuse fut faite dans toutes les parties de la maison, et elle fit découvrir une grande quantité d'objets volés qui furent saisis pour servir plus tard de pièces à conviction.

Les pensionnaires de la mère Sans-Refus, dont la police voulait examiner à son aise la conduite, furent dirigées vers l'hôtellerie que l'administration tient constamment ouverte pour toutes celles qui leur ressemblent, rue du faubourg Saint-Denis, 117; il ne resta dans la maison de la rue de la Tannerie que Beppo et deux agents, chargés à la fois de le soigner et de veiller sur lui.

Le médecin mandé par le commissaire de police avait déclaré que sa blessure, sans être dangereuse, le mettait pour le moment hors d'état d'être transporté.

IV.--La conciergerie

L'aspect extérieur de la Conciergerie, maison de justice du département de la Seine, est à peu près semblable à celui de toutes les prisons: ce sont, comme toujours, ces murailles formées d'énormes pierres de taille, auxquelles le temps a donné une couleur sombre et verdâtre, de petites fenêtres défendues par de forts barreaux, des portes basses et cintrées, garnies de toutes sortes de ferrures, et fermées par de lourds verrous et d'énormes serrures.

L'entrée principale, ouverte sur une petite cour dans laquelle sont remisés les ignobles véhicules, auxquels on a donné le nom de paniers à salade[640], est défendue par une porte, ferrée, en chêne, et une forte grille. Entre cette porte et cette grille se tient constamment un surveillant qui ne permet l'entrée aux visiteurs qu'après avoir attentivement examiné la permission dont ils doivent être porteurs, et qu'ils déposent au greffe, où ils la reprennent en sortant. Malgré ces précautions minutieuses, précautions dont l'impérieuse nécessité ne saurait être mise en doute, des prisonniers sont quelquefois parvenus à tromper tous les regards et à reconquérir leur liberté. Personne n'a oublié la merveilleuse évasion de M. de La Valette, qui, grâce au généreux dévouement de sa noble épouse, parvint à quitter son cachot la veille même du jour fixé pour son exécution.

Après avoir descendu douze marches, on se trouve dans une vaste pièce octogone, voûtée en plein cintre, et d'une hauteur prodigieuse, où se tiennent ceux des gardiens que leur service n'appelle pas dans l'intérieur de la maison.

Malgré l'excellent feu que ces messieurs entretiennent en toutes saisons dans un énorme poêle (seul meuble qui, avec quelques bancs de bois de chêne, sur lesquels viennent s'asseoir les prisonniers privilégiés qui ont obtenu l'unique faveur de causer librement avec leurs parents et leurs amis, se trouve garnir cette pièce), un froid pénétrant, semblable à un lourd manteau de glace, tombe sur le dos du visiteur dès qu'il a mis le pied dans cette vaste salle.

Il faut ensuite parcourir un long et sombre corridor dont l'aspect sinistre est très-capable d'impressionner désagréablement l'homme le moins susceptible d'éprouver de ces vagues terreurs dont l'on est saisi quelquefois sans que l'on puisse se rendre compte des causes qui les ont fait naître.

Ce corridor pratiqué (ainsi du reste que beaucoup d'autres parties de la Conciergerie), à quinze pieds environ au-dessous du sol, conduit au guichet intermédiaire; à droite, un autre corridor un peu mieux éclairé que celui dont nous venons de parler, conduit au grand préau des hommes; à gauche, une grille défend l'entrée du quartier des femmes.

La surveillance de ce quartier est confiée aux dames Painparé et Yvose, il serait à désirer que toutes les personnes qui occupent des emplois de la nature de celui qui est confié à ces dames, comprissent aussi bien qu'elles les devoirs qu'ils imposent.

Du reste, le personnel assez nombreux de la conciergerie, est aussi satisfaisant que peut l'être le personnel d'une prison, et cela ne doit pas étonner: il subit l'influence, il se modèle sur l'homme qui est placé à sa tête. M. le directeur de la conciergerie joint, à toutes les qualités aimables d'un homme du monde, une bonté de coeur appréciée par tous ceux qui le connaissent, et à laquelle rendent justice ceux mêmes contre lesquels il est quelquefois obligé de sévir.

La cour des femmes forme un carré long, au milieu duquel est un parterre cultivé avec beaucoup de soin, et garni de fleurs et d'arbustes; ces pauvres plantes, malgré les soins continuels dont on les entoure, laissent négligemment tomber sur leurs tiges leurs fleurs décolorées. On dirait que ce n'est qu'à regret qu'elles se résolvent à s'épanouir dans ce vaste pandémonium de toutes les misères et de tous les crimes; qu'elles regrettent les joyeux rayons de leur beau soleil qui ne leur arrivent que brisés par les hautes constructions qui dominent de tous côtés la Conciergerie.

A gauche de cette cour est un ouvroir ou chauffoir, dans lequel les prisonnières travaillent sous l'inspection continuelle d'une gardienne; puis une voûte sombre, formant arcade, sous laquelle elles peuvent se promener lorsque le temps est pluvieux; des cellules tristes et humides, mais qui ne sont habitées que lorsqu'il y a plénitude dans la prison, ont leurs croisées sous ces arcades.

A droite, au fond de la cour est située la chapelle qui n'offre aux regards rien de bien merveilleux, mais devant laquelle cependant on ne peut passer sans éprouver la plus vive émotion, car de bien tristes souvenirs s'y rattachent; la sacristie de cette chapelle servit naguère de chambre à coucher à l'infortunée Marie-Antoinette; elle fut plus tard habitée par la veuve du général Beauharnais, mais celle-ci fut plus heureuse que sa devancière, elle quitta sa prison pour épouser le grand capitaine qui la fit s'asseoir sur le premier trône du monde.

Proche de la chapelle est la salle des bains; cette pièce, qui faisait partie du dernier appartement octroyé à la malheureuse reine de France par les Brutus de 1793, lui servait à la fois d'antichambre et de salle à manger.

Le premier étage du bâtiment éclairé sur la cour des femmes, auquel on arrive par un large escalier en pierre de taille, éclairé seulement par la lueur pâle et tremblottante d'une lampe fumeuse et qui semble avoir été taillée dans le roc, est composée à droite de quelques chambres destinées aux prisonniers privilégiés. (Ces chambres sont assez commodes, quelques-unes ont été décorées par leurs hôtes avec infiniment de goût. L'une d'elles a été habitée par le prince Louis Napoléon.) A gauche des chambres dortoirs destinées au commun des martyrs. Ces chambres, garnies les unes de trois, les autres de quatre lits, sont tenues constamment dans un état parfait de propreté; les couchers sont composés d'une paillasse de paille ordinaire, d'un matelas d'assez bonne laine, d'un traversin, de deux belles et bonnes couvertures, de draps de toile de bonne qualité, changés tous les mois. Ce coucher est celui de toutes les maisons d'arrêt du département de la Seine (la préfecture de police exceptée, où on ne l'obtient qu'en payant assez cher); où l'on se trouve le mieux, c'est, dit-on, à la duchesse de Berri que les prévenus du département de la Seine doivent cet adoucissement à leur sort, adoucissement qui est refusé à tous ceux des autres départements qui n'ont pas le moyen de le payer.

Il fait beau; les dortoirs viennent d'être ouverts; les femmes détenues à la conciergerie sont toutes rassemblées dans la cour que nous avons essayé de décrire; les unes vieilles et presque infirmes se sont assises sur un banc de bois qu'elles ont placé devant la voûte sous laquelle elles se promènent lorsque le temps est mauvais; elles veulent profiter de quelques rayons de soleil qui sont venus visiter leur prison; d'autres, un peu plus ingambes, se promènent lentement en savourant quelques prises de tabac; cette consolation du prisonnier, que nos modernes philanthropes, promoteurs enthousiastes de systèmes empruntés aux Anglais et aux Américains, veulent supprimer, nous ne savons pour quel motif; d'autres encore toutes jeunes, quelques-unes jolies, jouent à ce que l'on est convenu de nommer les jeux innocents, à la main chaude, au colin-maillard, lisent des romans, travaillent ou se livrent au plaisir de la conversation; si ce n'était la bigarrure des costumes presque tous sordides et dépenaillés, les quelques physionomies hâves et terreuses sur lesquelles le vice a imprimé son ignoble cachet, il serait presque permis de se croire dans la cour d'un pensionnat lorsque les jeunes pensionnaires se livrent, sous les yeux sévères de leurs surveillantes, à des distractions qui conviennent à leur âge; car, ainsi que nous venons de le dire, la plus grande partie des prisonnières sont jeunes, et plusieurs joignent à la jeunesse une irréprochable beauté ou une gracieuse gentillesse; mais, pour qu'il en fût ainsi, il faudrait se boucher les oreilles afin de ne point entendre les paroles qui sortent de la bouche de ces femmes qui toutes, jeunes et vieilles, ont à se reprocher quelques crimes.

C'est à dessein que nous disons crimes; nos lecteurs savent sans doute que la conciergerie n'est l'antichambre que de la cour d'assises; c'est ailleurs que sont les antichambres des tribunaux de police correctionnelle.

Nous ne rapporterons pas les discours de ces malheureuses femmes; assez d'ignobles tableaux ont passé sous les yeux de nos lecteurs et nous ne craignons pas de le dire, nous ne pouvons nous déterminer à écrire quelque chose qui pourrait enlever à la femme quelques-uns des fleurons de la couronne dont, grande dame ou grisette, nous nous plaisons à la parer. Et puis d'ailleurs, avons-nous bien le droit de crier si fort que nous le faisons contre des crimes que, presque toujours, nous faisons commettre? contre des vices dont ne seraient pas affligées les pauvres faibles créatures qui composent la moitié du genre humain, si nous leur accordions toujours la protection désintéressée à laquelle elles ont droit et si notre organisation sociale ne forçait pas la fille du pauvre à se prostituer pour vivre; si beaucoup d'entre nous enfin ne s'étaient pas insensiblement habitués à regarder comme des choses destinées de toute éternité à servir à leurs plaisirs et qu'ils peuvent briser sans remords lorsqu'il en sont las, celles parmi lesquelles se trouvent leurs mères et leurs soeurs.

La voix retentissante du surveillant préposé à la garde du guichet intermédiaire, vint tout à coup interrompre la conversation et les jeux des prisonnières rassemblées dans la cour de la conciergerie.

--Adélaïde Moulin, à l'instruction!

A l'audition de ce nom, une femme assez proprement vêtue, que les maladies plus que l'âge encore avaient rendue faible et valétudinaire, se leva du banc sur lequel elle était assise, et s'avança péniblement en s'appuyant contre la muraille, vers la sortie de la cour qui conduit directement au guichet intermédiaire.

Une de ses jeunes compagnes d'infortune, touchée des efforts qu'elle était obligée de faire, courut à elle et la soutint jusqu'à ce qu'elle fût sortie de la cour.

La jeunesse est presque toujours compatissante.

Le guichetier remit la femme Adélaïde Moulin à un gendarme qui lui fit parcourir les mille passages souterrains qui unissent ensemble la conciergerie, la préfecture de police et le palais de justice, pour la conduire dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Un autre gendarme avait pris, au même moment, dans une des _souricières_[641] du palais de justice, un jeune homme âgé à peine de vingt ans, qu'il avait amené dans la pièce où se trouvait déjà la femme Adélaïde Moulin.

Ce jeune homme, doué d'une physionomie intéressante et empreinte d'une remarquable expression de douceur, était extrêmement pâle; son abondante chevelure noire, belle encore quoique très-négligée, le cercle bistré qui entourait ses yeux, de la même couleur que ses cheveux, ses membres amaigris et ses lèvres décolorées révélaient une victime de cette extrême misère des grandes villes, qui saisit les enfants du peuple à leur sortie du berceau pour ne les quitter que lorsqu'ils sont descendus dans la tombe.

Ce jeune homme et la femme Adélaïde Moulin furent placés par hasard, sur le même banc, à côté l'un de l'autre.

Cette femme que la misère et la maladie avait considérablement vieillie, et qui cherchait à deviner les questions qui allaient lui être adressées par le magistrat instructeur afin de se préparer des réponses de nature à la faire paraître moins coupable qu'elle ne l'était, ne remarqua pas d'abord son jeune compagnon d'infortune, mais son attention fut à la fin attirée par une petite toux sèche qui s'échappa de la poitrine du jeune homme, et qui fut suivie d'un léger crachement de sang.

--Vous souffrez, lui dit-elle.

--Oh! ce n'est rien, répondit le malheureux jeune homme, une légère irritation de poitrine, je suis habitué à cela.

La température était humide, et le jeune homme, couvert seulement du vêtement de toile alloué aux prisonniers nécessiteux par la munificence administrative, tremblait de tous ses membres.

--Vous avez froid? ajouta la vieille femme.

--En effet, répondit le jeune homme, ce vêtement est un peu léger pour le temps qu'il fait, et la salle où je viens de passer plus de trois heures avant d'être amené ici est vaste et humide; mais qu'y faire, il faut bien endurer ce qu'on ne peut empêcher, je suis d'ailleurs habitué à toutes les souffrances.

--Un nouvel accès de toux l'empêcha d'en dire davantage.

Les efforts qu'il venait de faire avaient légèrement coloré ses joues pâles, cette couleur fugace donna à sa physionomie une expression toute nouvelle; la vieille femme, qui depuis quelques instants l'examinait attentivement, laissa à la fin une sourde exclamation s'échapper de sa poitrine.

--Je ne me trompe pas, dit-elle, c'est bien lui! Ah! béni soit Dieu qui veut bien me fournir l'occasion de réparer aujourd'hui le mal que j'ai fait autrefois.

--Qu'avez-vous donc, madame? dit à son tour le jeune homme, auquel les traits flétris de sa voisine rappelaient confusément ceux d'une personne qu'il avait beaucoup connue autrefois.

--Vous vous nommez Fortuné, n'est-ce pas? répondit la vieille femme.

--Oui, madame.

--Vous avez été élevé à Genève?

--Il est vrai; mais pourquoi ces questions?

--Comment, vous ne me reconnaissez pas?

--Si fait! si fait! s'écria le jeune homme, qui était enfin parvenu à rassembler ses souvenirs, vous êtes madame Moulin, c'est vous qui avez pris soin de mon enfance, vous êtes ma tante.

Le pauvre jeune homme, qui ne savait pas quels justes reproches il avait le droit d'adresser à la femme Adélaïde Moulin, ne lui laissa pas le temps de lui répondre, il la prit entre ses bras et la tint longtemps serrée contre sa poitrine.

Nous devons maintenant apprendre à nos lecteurs ce qui arriva à Fortuné, à partir du moment où, voyant que malgré son innocence qui venait d'être reconnue par un jugement solennel, il était repoussé de tout le monde, il quitta Genève presque nu et mourant de faim, jusqu'à celui où nous le retrouvons dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Une fois hors de la ville, il prit la première route qui se trouva devant lui; il marchait depuis environ un quart d'heure, et les édifices de la ville dans laquelle il avait passé toute sa vie, et qu'il quittait pour aller il ne savait où, allaient disparaître à l'horizon, lorsqu'il fit la rencontre d'une troupe de bateleurs dont l'équipage était si comique que, malgré la profonde tristesse à laquelle il était en proie, il ne put s'empêcher de sourire.

Ce cortège d'artistes ambulants était composé d'une voiture ou plutôt d'une petite charrette recouverte d'une toile, dont le tissu était si usé qu'elle ressemblait à un crible posé sur des moitiés de cerceaux. Sur chacun des côtés de l'espèce de voûte formée par cette vieille toile ainsi posée, un émule de Davignon[642] avait écrit, avec force fautes d'orthographe, ces mots en lettres noires et rouges, longues au moins d'un pied: _L'incomparable de Riberpré et sa famille, premiers acrobates des souverains des quatre parties du monde connu et inconnu_.