Les vrais mystères de Paris

Part 82

Chapter 823,820 wordsPublic domain

Rentré chez lui, il quitta les habits élégants qu'il avait mis pour aller à la préfecture de police, et se livra au travail ainsi qu'il avait l'habitude de le faire après toutes ses promenades; il travailla avec ardeur jusqu'au moment du dîner, qui fut servi par sa mère à l'heure ordinaire.

--Ma mère, dit-il à la Catalane, à l'issue de ce modeste repas, de tous les proverbes qui ont cours chez nous, quel est celui qu'un bon Catalan ne doit jamais oublier?

--Mais je ne sais, répondit la pauvre femme, qui tremblait de se souvenir.

--Je vais vous le rappeler, reprit Beppo en montrant à sa mère les coutures bleuâtres qui sillonnaient son visage et la pièce carrée de taffetas noir qui couvrait le trou sanglant où avait été son oeil: _dent pour dent, oeil pour oeil_.

--Tu veux te venger malheureux! s'écria la pauvre mère, ah! mon fils est perdu!

--Je veux me venger, dit Beppo d'une voix sombre, c'est un parti pris; ceux qui ont donné l'ordre à leur laquais de me traiter comme un chien, périront comme des chiens, leur sang répandu sur l'échafaud, lavera la cruelle injure qu'ils m'ont faite; mais rassurez-vous, bonne mère, quant à présent je ne cours aucuns risques, je puis marcher sans crainte vers le but que je veux atteindre; laissez-moi donc agir à ma guise, ne vous opposez point à mes allées et venues continuelles, à moins que vous ne vouliez que je me résolve à vous quitter.

Et Beppo, sans attendre la réponse de sa mère, qui du reste, connaissant le caractère indomptable de son fils et effrayée par la menace qu'il venait de lui faire, n'était pas disposée à hasarder la plus légère objection, prit son bonnet de laine brune et son caban, et sortit de l'appartement.

Il descendit rapidement la rue Saint-Jacques, traversa les deux ponts qui conduisent sur la rive droite de la Seine et s'engagea dans le sombre dédale formé par les petites rues fangeuses qui avoisinent l'hôtel de Ville.

L'homme à la redingote bleue et au chapeau à larges bords, marchait toujours derrière lui.

Beppo ne trouva pas sans peine la maison dans laquelle il voulait entrer, ce ne fut qu'après avoir parcouru en tous sens les rues Jean-Pain-Mollet, de la Vennerie et plusieurs autres, qu'il arriva rue de la Tannerie et s'arrêta devant la maison occupée par la mère Sans-Refus.

Il ne faisait pas encore nuit, une des odalisques de cet ignoble harem, montrait son oeil à travers l'espace circulaire ménagé sur une des vitres enduites de blanc d'Espagne, qui garnissaient les châssis de la boutique.

Elle adressa à Beppo un signe provocateur.

Il entra.

La mère Sans-Refus dormait dans le vieux fauteuil placé derrière son comptoir; ses pensionnaires, diversement groupées, buvaient, fumaient ou jouaient aux cartes; l'une d'elles, seule à une table, sa tête, renversée en arrière, était appuyée contre la muraille, sa bouche entr'ouverte.

C'était celle que Beppo cherchait, il se plaça près de la table, et dit à une femme qui avait quitté ses compagnes lorsqu'il était entré et qui depuis lors marchait presque sur ses talons, de lui servir deux verres d'eau-de-vie.

--Deux _glacis d'lance d'aff_[588] à monsieur: voilà, répondit la fille, intérieurement très-vexée de ce que ce n'était pas à elle que cet étranger plus proprement vêtu que ceux qui fréquentaient habituellement l'établissement de la mère Sans-Refus, avait jeté le mouchoir.

Elle apporta cependant les deux verres d'eau-de-vie demandés, et retourna ensuite près de ses compagnes.

--Georgette? dit Beppo en secouant légèrement la fille près de laquelle il s'était placé et qu'il croyait endormie, Georgette?

Elle ne répondit que par un sourd grognement assez semblable à celui de l'animal immonde dont l'Alcoran interdit la chair à ses sectateurs, et le mouvement qu'elle fit, ayant dérangé son peigne, ses longs cheveux noirs se déroulèrent sur ses épaules et sur son cou.

La malheureuse femme était ivre-morte.

--Elle est _casquette_[589], mon poulet; dit une des odalisques en riant aux éclats.

--J'attendrai qu'elle ne le soit plus, répondit Beppo.

Il s'approcha de la mère Sans-Refus, que les éclats de rire de sa pensionnaire venaient d'éveiller, et lui mit deux pièces de cinq francs dans la main après lui avoir dit quelques mots à l'oreille.

Le son de l'argent tira la vieille mégère de l'espèce de torpeur dans laquelle elle paraissait plongée; elle se leva précipitamment de son fauteuil, après avoir adressé à Beppo une grimace que celui-ci fut libre de prendre pour un sourire et donna l'ordre à ses pensionnaires de conduire Georgette dans sa chambre.

--Vous n'allez pas la rejoindre? dit-elle lorsque l'ordre qu'elle venait de donner fut exécuté.

--Je resterai ici quelques instants, si vous voulez bien le permettre, répondit l'ex-pêcheur.

--Comment donc, mais c'est beaucoup d'honneur pour moi et pour ces dames.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit Beppo à la mère Sans-Refus après un silence de quelques instants.

--Quand nous nous serons vus encore une fois, ça fera deux, répondit la tavernière.

--Ça fera trois, si vous voulez bien le permettre.

--Impossible, mon bichon, je n'oublie jamais les _balles_[590] que j'ai déjà _remouchées_[591] une fois.

--Il paraît que ce morceau de taffetas noir et les blessures qui sillonnent mon visage me rendent méconnaissable; tant mieux, ma foi, je puis alors passer sans crainte devant les gendarmes et les mouchards.

--Ah ça! mais, qui êtes-vous donc?

--Comment, vous ne vous rappelez pas un pauvre diable que de braves gens firent entrer ici il y a un peu plus d'une année, au moment où il allait être pris par ceux qui le poursuivaient, qui tomba malade, auquel Georgette prodigua des soins si empressés?.....

--Et qui venait d'_escarper une largue camouflée en chêne_[592] sur le pont au Change?

Beppo, qui n'était pas initié aux mystères du jargon dont se servait habituellement la mère Sans-Refus, fut obligé de lui faire observer qu'il ne savait ce qu'elle voulait dire.

--Ah! vous ne _dévidez pas le jars_[593]; tant pis, vous ne pourrez pas alors causer agréablement avec les amis. Je vous disais donc que le jeune homme qui fut soigné par Georgette à l'époque dont vous parlez, venait de tuer, sur le pont au Change, une femme déguisée en homme.

--C'était moi.

--Dites donc? il paraît que vous avez fait des progrès depuis un an et demi; Georgette n'a cessé de me soutenir qu'au moment de l'_escarpe_[594] vous étiez un honnête homme.

Beppo regarda en riant la hideuse Sans-Refus.

--J'étais bête, lui dit-il à voix basse.

--_Pantre_[595]; c'est _pantre_ qu'il faut dire.

--_Pantre_ si vous voulez.

--Et maintenant?

--Oh! maintenant, je suis bien changé; j'ai quitté Paris après la chose en question, et j'ai rencontré en province des braves gens auxquels j'ai été très-utile et qui m'ont fait gagner beaucoup d'argent (Beppo, en achevant ces mots, frappa sur ses poches dont le son métallique charma les oreilles de la mère Sans-Refus); mais j'ai été forcé de quitter, ces pauvres gens, continua Beppo en donnant à sa voix une expression lamentable, ils ont eu des malheurs!...

--Je comprends, _enflaqués_[596].

--Vous dites?

--Arrêtés.

Beppo fit un signe affirmatif.

--Mais comment se fait-il donc que vous n'_entraviez pas bigorne_..... que, vous ne compreniez pas l'argot?

--Que voulez-vous, je n'ai vécu jusqu'à présent qu'avec de braves gens de campagne, mais j'ai bonne envie d'apprendre.

--Je n'en doute pas, mon garçon, je n'en doute pas, mais, dites-moi, qu'êtes-vous donc venu faire à Paris?

--Lorsque mes compagnons ont été... comment avez-vous dit ça?

_Enflaqués[597]._

_Enflaqués_, je me suis dit que puisque mon visage était devenu méconnaissable, par suite d'un événement que je vous raconterai plus tard, je pouvais sans crainte revenir à Paris où il me serait peut-être facile de faire quelques connaissances utiles; et comme j'avais déjà très-souvent pensé à votre maison...

--C'est très-bien, mon garçon, c'est très-bien, il ne faut jamais oublier les gens qui nous ont rendu service; vous trouverez ici, soyez-en sûr, tout ce que vous pouvez désirer.

Beppo, pour achever de gagner les bonnes grâces de la mère Sans-Refus, lui offrit ainsi qu'à ses pensionnaires, une tournée de petits verres d'eau-de-vie qui fut acceptée avec le plus vif enthousiasme.

Pendant la longue conversation que nous venons de rapporter, plusieurs individus que nous connaissons déjà, Charles la belle Cravate, le grand Louis, Cornet tape-dur et plusieurs autres étaient entrés dans le bouge de la mère Sans-Refus, et après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec la tavernière et jeté sur Beppo des regards soupçonneux, ils s'étaient retirés dans la pièce du fond.

--Voulez-vous que je vous présente aux amis, dit la Sans-Refus, vous en serez quitte pour leur payer quelques _doubles cholettes de lance d'aff_[598].

--Vous me ferez plaisir et je payerai tout ce qu'il faudra, répondit Beppo qui commençait à deviner le langage ordinaire du lieu dans lequel il se trouvait.

La mère Sans-Refus prit la main de Beppo et le fit entrer dans l'arrière-salle que nous connaissons.

--Quéque c'est encore que celui-là, dit le grand Louis queuque _macaron_[599].

--As-tu fini, mauvais _ferlampier_[600]? répondit la Sans-Refus, c'est moi, n'est-ce pas? moi, Marie-Madeleine-Colette Comtois, qui suis capable d'introduire des _macarons_ parmi vous?

--Il faut bien _rigoler_[601] un peu, reprit le grand Louis.

--Il faudrait mieux _travailler_[602] un peu plus et _rigoler_ un peu moins; mais c'est égal, vous pouvez à c'te _plombe_[603] _pitancher_[604] tant qu'vous voudrez, c'garçon qui vous doit à tous une fière _camouffle_[605] va _casquer_[606] de quatre _doubles cholettes de lance d'aff_[607].

Après cet exorde, qui disposa les bandits à favorablement accueillir celui qu'elle leur présentait, la Sans-Refus rappela aux habitués de son repaire, l'événement qui avait conduit chez elle Beppo pour la première fois, et leur raconta en peu de mots, l'histoire fabriquée par l'ex-pêcheur pour capter sa confiance.

Lorsque les bandits surent que l'homme qui était devant eux, s'était rendu coupable d'un assassinat, et qu'il ne venait se fixer à Paris, que parce que la bande avec laquelle il avait exploité la province, venait d'être dispersée, ils s'empressèrent tous autour de lui, chacun d'eux fut jaloux de lui serrer la main, et les quatre litres d'eau-de-vie annoncés ayant été apportés par la Sans-Refus et par Cornet tape-dur, qui avait conservé chez la tavernière ses fonctions de maître Jacques, l'enthousiasme atteignit bientôt son apogée, et Beppo fut tout d'une voix proclamé membre de l'association, qui se réunissait chez Marie-Madeleine-Colette Comtois dite Sans-Refus.

La nuit était déjà avancée lorsqu'il quitta ses nouveaux amis pour aller rejoindre Georgette, les fumées alcooliques qui quelques heures auparavant obscurcissaient le cerveau de la malheureuse fille, venaient de se dissiper, de sorte qu'elle se fit toute gracieuse pour recevoir Beppo. L'ex-pêcheur plaça sur la cheminée le chandelier qu'il avait apporté, il tira de la poche de son caban un cigare qu'il alluma, puis il s'assit dans un mauvais fauteuil, placé à la tête du lit dans lequel était couchée Georgette. Cette conduite quelque peu extraordinaire étonna considérablement la fille, mais elle n'osa rien dire.

Beppo, pour se faire reconnaître, fut obligé de rappeler à Georgette toutes les circonstances qui avaient accompagnées la première entrevue qu'il avait eue avec elle.

--Ainsi, dit Georgette, (lorsqu'elle fut bien convaincue que l'homme qu'elle avait devant les yeux, était bien le même que celui qu'elle avait soigné dix-huit mois auparavant), vous êtes aujourd'hui forcé de venir chercher un refuge dans cette maison? cela ne m'étonne pas, une fois que l'on a mis un pied dans le sentier du crime, il faut le suivre jusqu'au bout.

--Le croyez-vous? répondit Beppo.

--Hélas! ajouta Georgette, je suis moi-même une preuve évidente de la vérité de ce que j'avance.

--Vous vous trompez peut-être; je crois au contraire, qu'il n'est jamais trop tard pour revenir au bien, et c'est autant pour vous fournir les moyens de sortir de l'affreuse position dans laquelle vous êtes placée, que pour accomplir un dessein que je vous ferai connaître si vous voulez me promettre de ne point me trahir, que je suis revenu ici.

Beppo, disait vrai, au moment d'entrer chez la Sans-Refus, il s'était rappelé la femme qui lui avait prodigué des soins à la fois si affectueux et si désintéressés, et il avait de suite pris la résolution de l'arracher, si cela était possible, au sort funeste qui paraissait devoir être le sien.

Georgette, on le sait, portait à Beppo un très-vif intérêt, elle lui fit donc sans difficultés toutes les promesses qu'il exigea, elle lui offrit même de le servir.

Beppo, pour mettre sa bonne volonté à l'épreuve, la chargea d'épier tout ce qui se passerait dans la maison de la mère Sans-Refus, pendant son absence, et de lui en rendre compte, il voulait, disait-il, savoir ce que pensaient de lui ses nouveaux camarades.

--Il est inutile de chercher à me tromper, lui répondit Georgette, j'ai deviné quel est votre projet, vous voulez livrer à la police tous ceux qui fréquentent cette maison?

Beppo regretta alors de s'être exprimé avec assez peu de prudence pour laisser deviner à cette fille la nature de son projet, mais Georgette ne le laissa pas longtemps dans l'inquiétude.

Si tel est, en effet, votre projet, continua-t-elle les yeux étincelants de colère, oh! je vous servirai de tout mon pouvoir. Je serais heureuse de rendre à tous ces hommes, que j'ai été forcée de subir, un peu du mal qu'ils m'ont fait.

Il y avait dans la voix de Georgette, lorsqu'elle prononça ces mots, un tel accent de vérité, que Beppo fut convaincu qu'il pouvait dès ce moment compter sur un auxiliaire dévoué.

Il est temps de dire à nos lecteurs comment il se faisait que Beppo venait chercher chez la mère Sans-Refus les moyens de se venger des deux hommes qui étaient dans la calèche de la marquise de Roselly, lors de l'événement à la suite duquel il avait été si affreusement défiguré.

On n'a peut-être pas oublié que Salvador accompagnait Silvia, lorsque Beppo qui s'était établi chez le restaurateur Graziano, afin d'attendre sa voiture au passage, était parvenu à découvrir sa première demeure. Lors de la rencontre au bois de Vincennes, il reconnut de suite cet homme, dont la physionomie, du reste, était assez remarquable, pour rester gravée dans une mémoire moins fidèle que la sienne.

Transporté chez lui à la suite de l'événement dont nous avons rapporté les détails, il demeura, ainsi que nous l'avons dit, plus de quinze jours cloué sur son lit et en proie à des souffrances si vives, qu'il ne pouvait seulement un instant se livrer au sommeil. Tant que durèrent ces cruelles insomnies, l'image de l'un des deux hommes qui accompagnaient la marquise de Roselly lors de la rencontre au bois de Vincennes, fut sans cesse devant ses regards, son imagination le lui représentait, non pas tel qu'il l'avait vu dans la calèche de l'ex-cantatrice, pimpant, frisé, musqué, éperonné et décoré, mais vêtu d'un costume et parlant un langage qui indiquaient des habitudes qui n'étaient pas celles des hommes de bonne compagnie; Beppo chassait vainement cette image qui se reproduisait sans cesse, avec les mêmes contours et les mêmes couleurs; sa mémoire, enfin, fit un suprême effort; alors un éclair vint illuminer son esprit, et il se rappela que les deux compagnons de Silvia n'étaient autres que deux des hommes qui l'avaient fait entrer dans un bouge au moment où il allait être saisi par la foule qui le poursuivait, et dont il avait pu remarquer la physionomie avant de se trouver mal.

De là à conclure que ces deux hommes, qu'il venait de rencontrer dans un brillant équipage, étaient les chefs de la bande de malfaiteurs qui, ainsi que le lui avait appris Georgette, se réunissaient chez la Sans-Refus, il n'y avait pas beaucoup de chemin à faire.

Voici quel était le projet de Beppo lorsqu'il était allé faire des offres de service à la police:

Il avait deviné que pour acquérir la confiance des bandits, il n'aurait qu'à leur rappeler et le crime qu'il avait commis et le service qu'ils lui avaient rendu; et comme il supposait que plusieurs de ces bandits, si ce n'était pas tous, savaient quels étaient leurs chefs, il espérait que bientôt l'un d'eux les lui ferait connaître. La perte de deux hommes auxquels Beppo, excité à la fois par la jalousie et la soif de la vengeance, avait voué une haine égale, (il ne savait pas lequel des deux était l'amant de Silvia, et il leur attribuait une même part dans sa dernière mésaventure), serait le résultat des révélations que ne manqueraient pas de faire ceux des bandits qui seraient préalablement arrêtés.

Tel était le plan conçu par l'ex-pêcheur, communiqué par lui au chef de la police, et approuvé par celui-ci. Ce plan ne devait réussir qu'en partie: le hasard seul, bien plus grand maître que toutes les prévisions humaines, devait fournir à Beppo le moyen de parvenir au but qu'il voulait atteindre.

Quoi qu'il en soit, il conduisit sa barque avec tant de prudence et tant d'adresse, que peu de jours après son introduction parmi les commensaux ordinaires de la mère Sans-Refus, il était devenu l'oracle de tous les scélérats au milieu desquels il vivait. Ces misérables lui avaient fait la confidence de tous les crimes qu'ils méditaient, et plus d'une fois ils lui avait fait la proposition de l'intéresser à celles de leurs périlleuses expéditions qui devaient être les plus fructueuses. Mais Beppo avait su refuser, sans cependant éveiller leurs soupçons; il leur avait dit qu'il ne se mettrait à _travailler_[608] (il parlait alors l'argot aussi bien que le plus madré de la bande), que lorsqu'il ne lui resterait plus d'argent; qu'il voulait, avant de risquer sa peau, jouir un peu des agréments de la vie parisienne; les bandits avaient trouvé cette envie d'autant plus naturelle, que, depuis quelque temps, ils n'étaient pas heureux dans leurs entreprises. Plusieurs d'entre eux avaient été arrêtés en flagrant délit et au moment où ils se croyaient tout à fait hors de danger.

On a deviné que c'est aux avis que Beppo (puissamment secondé par Georgette, qui le servait avec un zèle qui ne se démentait pas) faisait parvenir à la police, qu'ils devaient leur arrestation.

--Tu as bien raison de ne pas vouloir _mettre la main à la pâte_[609] dit un jour le grand Louis à l'ex-pêcheur, nous sommes malheureux en ce moment.

--En effet, je suis tout prêt à croire que le métier commence à ne plus rien valoir.

--Ne m'en parle pas, les plus belles affaires nous glissent entre les _arguemines_[610]. Et ce n'est pas tout, nos meilleurs _fanandels_[611] sont presque toujours _paumés marons_[612]. Il y a, j'en suis sûr, un _macaron_[613] parmi nous.

--Il faut le _buter_[614].

--Si on le connaissait, ça serait déjà fait, s'écria le grand Louis en grinçant des dents; mais le brigand ne viendra pas nous dire, c'est moi qui vous fais tous _enflaquer_[615].

--Qui sait! il arrive quelquefois de si drôles de choses.

--Laisse donc, les _railles_[616], les _friquets_[617], les _cuisiniers_[618], les _macarons_[619], c'est tous des _taffeurs_[620].

Beppo se trouvait seul en ce moment avec le grand Louis, car la conversation que nous rapportons avait lieu dans la petite cour de la maison Sans-Refus (nous dirons tout à l'heure pour quel motif le grand Louis avait amené Beppo en cet endroit); il lui vint l'envie de prouver au bandit à l'instant même qu'il se trompait, et qu'il était très-possible d'être à la fois agent de police et courageux, mais il se contint.

--Les affaires allaient bien mieux lorsque le grand Richard, Rupin et le Provençal venaient ici; c'étaient des hommes, ceux-là! mais on se plaignait d'eux, parce qu'ils se réservaient la plus grosse part dans toutes les affaires qu'ils nous faisaient faire; c'était juste cependant, mais on n'est jamais content, ce n'est que lorsqu'on a perdu ce qu'on avait entre les mains qu'on le regrette.

Ce n'était pas la première fois que Beppo entendait prononcer les noms du grand Richard, de Rupin et du Provençal, et quelque chose lui disait que deux de ces noms appartenaient aux hommes dont il voulait se venger. Il n'avait pas voulu, cependant, dans la crainte d'inspirer des soupçons à ses compagnons, leur parler de ces trois hommes, et Georgette, à laquelle, ainsi du reste qu'à ses autres pensionnaires, la mère Sans-Refus ne laissait rien voir de ce qui pouvait la compromettre, n'avait rien pu lui apprendre. Aussi le grand Louis lui fournissait-il en ce moment une occasion qu'il était bien résolu à ne point laisser échapper.

--Mais puisque ces hommes vous étaient si utiles, répondit-il au grand Louis, pourquoi n'allez-vous pas les prier de revenir parmi vous? vous en serez quittes pour convenir de vos torts, si vous en avez.

--C'est bien plus facile à dire qu'à faire, personne de nous ne sait où trouver les _rupins_?

--Bath!

--C'est comme je t'le dis; oh! ce sont des _marlous_[621] finis, ils nous regardaient pour ainsi dire comme leurs _larbins_[622]; mais c'est égal, ils nous faisaient gagner de la _pièce_[623].

Ce que le grand Louis venait de lui dire, prouvait à Beppo, jusqu'à l'évidence, que les deux individus qu'il voulait perdre avaient cessé d'être en relation avec les habitués du bouge de la mère Sans-Refus, et que par conséquent il lui serait très-difficile d'atteindre le but qu'il se proposait, car il ne suffisait pas de dire à ceux qu'il servait, que ces hommes étaient les complices de ceux dont déjà il avait procuré l'arrestation, il fallait encore le prouver; cependant, il ne désespéra pas de réussir.

--Ecoute, lui dit le grand Louis après un silence de quelques minutes, tu es un brave garçon, n'est-ce pas?

--Je ne t'ai pas donné, je crois, le droit de penser le contraire.

--Eh bien! si tu veux, nous ferons, toi, Charles la belle Cravate et moi une affaire magnifique, et qui nous rapportera gros, sans qu'il soit nécessaire de courir le moindre danger.

--Qu'est-ce que c'est?

--Voilà! La _daronne_[624] est une _fourgate rupine_[625]; il y a, _icigo_[626], de quoi faire un _chopin_[627] magnifique; eh bien, je me suis dit que ce serait pain bénit que de lui _pesciller son auber_[628].

--Sans doute; mais comment faire? La Sans-Refus doit être continuellement sur ses gardes.

--J'ai pensé à tout.

Le grand Louis s'approcha de l'auge placée à l'extrémité de la petite cour et, aidé de Beppo, il la déplaça après avoir expliqué à son compagnon à quoi servait le caveau dont il venait de lui révéler l'existence; il lui dit que lui et Charles la belle Cravate, munis de tous les instruments nécessaires, s'y cacheraient le surlendemain, dès que la nuit serait venue, (le grand Louis retardait de deux jours l'exécution du projet qu'il avait conçu, parce qu'il savait qu'on devait apporter le surlendemain, à la mère Sans-Refus, une grande quantité d'argenterie et de bijoux volés, dont il voulait s'emparer avec le reste), et que lorsque les autres habitués de la maison se seraient retirés, lui Beppo, qui pouvait rester dans la maison sans éveiller les soupçons de la mère Sans-Refus, puisqu'il avait pris l'habitude de passer presque toutes les nuits près de Georgette, viendrait les aider à en sortir, après avoir enfermé les femmes dans leurs chambres. Maîtres alors, tous trois, de la maison, il leur serait facile de faire main basse sur l'or et les bijoux de la mère Sans-Refus qui, se voyant prise au trébuchet ne songerait pas à opposer la moindre résistance et s'estimerait fort heureuse si on voulait bien lui laisser seulement la vie.

Beppo ne pouvait refuser de prendre part à une expédition dont le succès était pour ainsi dire certain; il accepta donc la proposition que venait de lui faire le grand Louis.