Part 81
--Parce que je veux que tu sois forte, si, ce qu'à Dieu ne plaise, tu dois être éprouvée par de nouvelles souffrances; parce que je veux qu'au moment du danger, s'il arrive, tu sois capable d'envisager sans frémir, toute la profondeur du précipice alors ouvert sous tes pas; parce que je veux, quoiqu'il avienne, conserver mon amie. Notre vie, ma pauvre amie, est un vaste océan parsemé d'écueils, nous devons à chaque instant nous attendre à faire naufrage.
--Laure, tu sais quelque chose que tu ne veux pas m'apprendre.
--Je ne sais rien.
--Ton mari ne t'a rien dit?
--Paul ne connaît pas M. de Pourrières, qu'il a vu ici pour la première fois.
--Oh! merci, mon Dieu! s'écria Lucie en levant ses mains vers le ciel, merci; je serais morte si ce que je croyais avait été vrai.
Nous laisserons Lucie achever de passer paisiblement la belle saison à la campagne de sir Lambton, et nous suivrons Salvador à Paris, où de grands événements doivent s'accomplir.
Ainsi que cela arrive presque toujours à la veille de toutes les grandes catastrophes, la fortune semblait se plaire à favoriser toutes les entreprises de Salvador et du vicomte de Lussan; aussi, ces deux personnages roulaient-ils sur l'or et les billets de banque.
Le vicomte de Lussan, ne sachant que faire de ses capitaux, avaient renouvelé l'ameublement et les équipages de la danseuse Coralie, à laquelle il avait pardonné sa fugue avec le général rencontré par Silvia chez l'usurier Juste.
Salvador, malgré les dépenses énormes de sa maison et de celle de Silvia, avait acquitté les lettres de change, souscrites pour couvrir la dernière faute de Roman, et payé le restant de ce qu'il devait à divers créanciers.
Il avait le soin d'écrire souvent à Lucie, afin de la tenir au courant de ce que, soi-disant, il faisait pour mettre de l'ordre dans ses affaires, et comme toutes les nouvelles qu'il lui transmettait étaient satisfaisantes, la pauvre Lucie, qui dans la profonde retraite où elle vivait, ignorait ce qui se passait à Paris, recouvrait peu à peu la paix de l'âme, le plus précieux de tous les biens. Ses lettres, cependant, demandaient souvent à Salvador si bientôt il se déterminerait à l'emmener à Pourrières, car elle ne pouvait s'empêcher de trembler lorsqu'elle se disait que dans une ville comme Paris, son mari devait à chaque pas qu'il faisait, trouver une occasion nouvelle de se livrer à la funeste passion qui l'avait conduit sur le bord d'un abîme; mais Salvador ne faisait que des réponses évasives, lorsqu'elle lui rappelait la promesse qu'il lui avait faite, il ne pouvait, disait-il, quitter Paris en ce moment; il voulait, avant d'aller s'ensevelir dans la retraite, avoir regagné les trois cents mille francs qu'elle lui avait prêtés; mais cela serait beaucoup moins long qu'elle ne le supposait; il ne s'agissait que d'avoir un peu de patience.
Salvador consacrait à Silvia tout le temps qu'il ne passait pas avec le vicomte de Lussan; il ne voulait pas laisser au prince Russe, qui était devenu éperdument amoureux de l'ex-cantatrice, la faculté d'approcher d'elle.
Silvia, du reste, savait exploiter adroitement la jalousie de son amant, lorsqu'elle voulait qu'il lui accordât quelque chose; elle le menaçait, bien qu'intérieurement elle n'eût aucune envie de réaliser ses menaces, d'écouter le Kalmouk, (c'est ainsi qu'elle appelait le sujet de l'autocrate de toute les Russies), dont elle savait à propos mettre en relief les immenses richesses et les brillantes qualités; et Salvador se trouvait alors trop heureux d'obéir.
Salvador et Silvia, accompagnés souvent du vicomte de Lussan, allaient presque chaque jour, traînés dans un magnifique équipage qui appartenait à la marquise de Roselly, parcourir les allées du bois de Boulogne, qui sont habituellement fréquentées par la fashion parisienne.
Salvador était glorieux de mener partout avec lui, l'orgueilleuse beauté qui excitait l'admiration générale, et Silvia, de son côté, n'était pas fâchée d'étaler à tous les yeux, le luxe dont elle était entourée.
Elle dit cependant un jour à son amant, que les poudreuses allées du bois de Boulogne commençaient a lui paraître monotones et qu'elle ne serait pas fâchée de varier quelque peu ses promenades quotidiennes.
--Mais rien n'est plus facile, lui dit Salvador, notre bonne ville, grâce à Dieu, est entourée de promenades beaucoup plus agréables que le bois de Boulogne, que la mode, je ne sais pourquoi, a pris sous sa protection; si vous le voulez bien, nous nous ferons conduire, aujourd'hui, au bois de Vincennes.
--Va pour le bois de Vincennes, répondit Silvia, si cette promenade ne me convient pas, nous verrons les autres ensuite.
Silvia, Salvador et le vicomte de Lussan, montèrent en calèche et se firent conduire. Le ciel était magnifique et de nombreux promeneurs sillonnaient en tous sens les sombres allées du bois.
--Mais c'est charmant, disait à chaque instant, Silvia, à ses deux compagnons, c'est charmant; en vérité, il y a ici au moins des arbres et de l'ombre; nous y reviendrons.
Au détour d'une allée assez obscure, dans laquelle il s'était engagé pour obéir à sa maîtresse, le cocher de Silvia fut obligé de s'arrêter afin de ne point écraser un homme qui marchait lentement devant la voiture et qui paraissait enseveli dans de profondes réflexions.
Les cris répétés du cocher, arrachèrent enfin cet homme à ses réflexions; il se rangea précipitamment sur un des côtés de l'allée, et ses yeux se portèrent par hasard sur les personnes qui étaient dans la calèche, à laquelle il venait de livrer passage.
--Silvia! s'écria-t-il assez haut pour être entendu de la marquise de Roselly et de ses deux compagnons, Silvia!
--Qu'est-ce, dit Salvador, et que vous veut cet homme; le connaissez-vous?
--Brûlez le pavé, dit Silvia à son cocher avant de répondre à Salvador, brûlez le pavé.
La marquise de Roselly venait de reconnaître Beppo.
Le cocher, jaloux d'obéir à sa maîtresse, avait vigoureusement fouetté ses chevaux, et la calèche roulait rapide comme l'éclair le long d'une des grandes allées du bois.
Salvador et le vicomte de Lussan ne savaient à quoi attribuer la terreur évidente et la singulière conduite de leur compagne; elle les instruisit en peu de mots.
Salvador tourna la tête et vit courir derrière la calèche l'homme que Silvia paraissait si fort redouter; il était éloigné de vingt pas environ, sa conduite indiquait suffisamment quelle était son intention; il voulait suivre la voiture, afin de connaître le nom et le domicile de ceux qu'il venait de rencontrer.
Le vicomte de Lussan avait imité le mouvement de Salvador.
--Mais je connais cet homme là, dit-il à voix basse à son compagnon.
--Je le crois parbleu bien! répondit Salvador; cet homme est celui que nous avons fait entrer chez la Sans-Refus, lorsqu'il venait d'assassiner la marquise.
--Diable! diable! mais il ne faut pas que cet individu, qui me paraît un gaillard résolu, sache qui nous sommes.
La calèche roulait toujours avec la même rapidité, mais l'homme qui courait derrière paraissait la suivre sans trop de difficulté; il en était toujours à la même distance.
--Le drôle a des jarrets d'acier, dit le vicomte de Lussan.
--Mais ne me débarrasserez-vous pas de cet homme? s'écria Silvia en proie à la plus violente exaspération. Ah! si j'avais autant de force que je me sens de courage.
--Nous ferions très-volontiers ce que vous paraissez si vivement désirer, belle marquise, répondit le vicomte, mais le lieu n'est guère propice, et votre cocher est un témoin incommode.
--Il y a un moyen, s'écria Salvador. Tu es adroit, continua-t-il en s'adressant au cocher de Silvia, robuste gaillard, que son teint coloré et sa chevelure du plus beau rouge carotte qu'il fût possible de voir, faisait de suite reconnaître pour un naturel des îles Britanniques.
--Très-adroit, M. le marquis répondit le cocher.
--Tu sais te servir de ton fouet?
--Aussi bien que vous de votre épée.
--Eh bien! il y a vingt-cinq napoléons pour toi, si tu t'en sers de manière à ôter l'envie, à ce malotru, de suivre plus longtemps notre voiture; tu sais ce que tu as à faire?
--Parfaitement, M. le marquis; vous allez être content de moi.
--Que diable va-t-il faire? dit le vicomte de Lussan à Salvador.
--Oh! de la bonne besogne, j'en suis convaincu, répondit celui-ci; un fouet, entre les mains d'un cocher anglais, est une arme formidable.
Le cocher ralentit insensiblement le pas de ses chevaux, de sorte que Beppo se trouva bientôt à sa portée. L'ex-pêcheur ne dit rien à ceux qui étaient dans la calèche; mais il continua de courir près de la voiture, réglant sa course sur le pas des chevaux et lançant à Silvia, chaque fois que ses yeux rencontraient les siens, des regards empreints d'une sombre jalousie.
Le cocher saisit un moment favorable et lui lança un coup de fouet qui, tombant en pleine figure, traça sur son visage, un sillon bleuâtre et sanguinolent.
Beppo, transporté de fureur, voulut se jeter à la tête des chevaux et les saisir par le mors, afin de les forcer de s'arrêter; mais le cocher ne lui laissa pas le temps d'accomplir son dessein; il redoubla ses coups, dont le dernier enleva un oeil au malheureux pêcheur.
Vaincu par la douleur, Beppo tomba en hurlant sur le gazon.
--Faut-il lui passer sur le corps? dit le cocher.
--Non, répondit Salvador, c'est inutile.
Les cris de Beppo avaient rassemblé autour de lui quelques promeneurs, et Salvador était impatient d'échapper à l'attention qui, du blessé, devait infailliblement se porter sur la cause de la blessure.
Aiguillonnés par de nombreux coups de fouet, les chevaux emportèrent la calèche qui disparut derrière un nuage de poussière au moment où ceux qui d'abord s'étaient occupés de Beppo, se disposaient à la poursuivre.
Beppo, qui souffrait horriblement, fut d'abord porté dans un cabaret voisin du lieu où il avait été blessé; puis, lorsqu'un médecin de Vincennes eut posé sur les nombreuses blessures qui sillonnaient son visage, un premier appareil, il se trouva assez fort pour se faire conduire au logement de la rue Contrescarpe-Saint-Marcel, qu'il habitait toujours avec sa mère.
--Je me vengerai, dit-il lorsque la voiture qui l'avait pris au cabaret dans lequel il avait été pansé, passa près du lieu où il avait été blessé, pour le reconduire à son domicile; je me vengerai, et ma vengeance sera terrible; j'en fais ici un serment solennel!...
III. Chez la mère Sans-Refus.
La pauvre mère de Beppo, (point n'est besoin de le dire), fut de suite en proie à la plus violente douleur, lorsque son fils fut apporté près d'elle, le visage couvert d'affreuses blessures, les vêtements en désordre, couverts de sang et de poussière.
--Que t'est-il donc arrivé, mon cher enfant? lui dit-elle en patois provençal, car son instinct maternel lui faisait deviner que le piteux état dans lequel se trouvait Beppo, était le résultat d'une cause mystérieuse.
--Je vous le dirai plus tard, répondit l'ex-pêcheur. Quand à présent, j'ai plus besoin de repos que de faire la conversation.
La pauvre mère récompensa généreusement ceux qui avaient aidé son fils à gravir les sept étages qui conduisaient à son logement; puis, après avoir aidé Beppo à se mettre au lit, elle le laissa seul dans sa chambre et alla pleurer dans la sienne.
Soigné par un médecin habile, Beppo recouvra bientôt la santé, et moins de quinze jours après l'événement que nous venons de rapporter, ses blessures étaient complétement cicatrisées et il se trouva en état de sortir. Il avait seulement à regretter la perte d'un de ses yeux, que la mèche du fouet du cocher Anglais de Silvia, avait enlevé de son orbite.
Il n'avait pas dit à sa mère qu'il avait rencontré la marquise de Roselly et que c'était à la suite de cette rencontre qu'il avait été mis dans cet état. Ne voulant pas donner à cette brave femme de nouveaux sujets d'alarmes, il avait mieux aimé lui donner l'assurance que ses blessures étaient le résultat d'une querelle à laquelle il s'était trouvé mêlé contre son gré.
--Quittons Paris, lui avait dit la bonne femme, retournons dans, notre belle Provence; je ne serai heureuse que lorsque nous aurons revu, tous deux, notre modeste demeure, au bord de la mer.
--Nous partirons bientôt! lui répondit Beppo, laissez-moi seulement le temps de terminer quelques affaires et votre désir sera satisfait.
La pauvre mère, charmée de ce que son fils lui renouvelait une promesse déjà faite plusieurs fois, l'avait embrassé et s'était trouvée plus tranquille.
Beppo, un matin, prit les vêtements qu'il avait achetés chez Bonnard et qu'il n'avait encore mis que pour se rendre chez Silvia, et après s'en être couvert, il pria sa mère d'aller lui chercher une voiture.
--Où vas-tu? lui dit la Catalane profondément étonnée de cette toilette inusitée? encore chez cette marquise, peut-être?
--Non, ma mère, non, répondit-il, je vais faire une démarche après laquelle, je l'espère, nous pourrons nous mettre en route pour notre Provence.
--Tu ne me parles pas bien clairement, cruel enfant; mais je te crois; ce n'est pas ta mère, ta mère qui t'aime tant, que tu voudrais tromper?
--Pauvre femme, dit Beppo, en jetant un triste regard sur sa mère, qui quittait l'appartement afin de faire ce qu'il désirait.
--Dent pour dent, oeil pour oeil, disait-il en se regardant dans la glace qui ornait la cheminée, lorsque sa mère vint lui dire que la voiture qu'il avait demandée l'attendait dans la rue.
Il embrassa la bonne femme et sortit.
Il donna l'ordre, à son cocher, de le conduire à la préfecture de police.
Avant de faire connaître à nos lecteurs ce que l'ex-pêcheur Catalan allait faire à la préfecture de police, nous leur apprendrons, en peu de mots, ce qui était arrivé à Beppo, du moment où nous l'avons quitté dans la chambre d'une des pensionnaires de la mère Sans-Refus, jusqu'à celui où nous venons de le voir rencontrer, au bois de Vincennes, la calèche de Silvia.
On n'a pas oublié qu'il pouvait à peine se soutenir lorsqu'il quitta la chambre de Georgette; aussi son premier soin, en arrivant chez lui, fut-il de se mettre au lit, où il resta plusieurs jours à peu près privé de sentiment, et soigné seulement par sa mère dont le dévouement ne se ralentit pas un seul instant.
La pauvre mère attendit pour interroger son fils que l'état pitoyable dans lequel il se trouvait se fût un peu amélioré; Beppo ne voulant pas lui apprendre qu'il venait de se rendre coupable d'un crime, lui dit qu'il avait, au moment où il sortait de chez Kretz, rencontré la marquise de Roselly dans un brillant équipage, encore couverte des vêtements d'homme qu'elle portait chez lui, que désespéré de ce que cette femme, sans laquelle il ne pouvait vivre, s'était soustraite à son pouvoir, il s'était de suite jeté à la rivière, si bien déterminé à mettre fin à ses jours, qu'il avait emprisonné ses bras dans la ceinture de son pantalon; mais que l'instinct de la conservation ayant été plus fort que sa volonté, il avait, avec beaucoup de peine, gagné le bord, en se servant, pour nager, seulement de ses jambes. Qu'il avait été ensuite recueilli par des personnes charitables qui s'étaient trouvées là fort à propos pour le secourir, ce qui expliquait ses deux jours d'absence, et que sa maladie ne devait être attribuée qu'au violent chagrin qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait encore, et peut-être aussi à la brusque révolution opérée dans son organisme par le froid glacial de l'eau.
Sa mère s'était contentée de cette explication toute invraisemblable qu'elle était.
Beppo en proie aux plus violents remords, car la nature de cet homme, malgré les deux crimes qu'il avait commis, n'était pas tout à fait corrompue, fut fidèle à la résolution qu'il avait prise. Dès qu'il eut recouvré l'usage de ses sens, il ne fit rien pour échapper aux poursuites dont il pouvait être l'objet. Je subirai mon sort, se disait-il sans cesse, je ne puis échapper à la punition que j'ai méritée. L'oeil de Dieu voit les crimes qui échappent aux regards des hommes, et s'il permet qu'ils demeurent impunis ici-bas, c'est qu'il leur réserve dans un autre monde une punition plus terrible; que sa volonté soit faite, ce n'est point moi qui chercherai à la combattre.
La maladie de Beppo avait été longue; mais grâce à la vigueur de sa constitution et aux soins affectueux que lui prodigua sa mère, il recouvra la santé et put reprendre le cours de ses occupations habituelles.
Il avait pris la résolution d'oublier Silvia, et il avait eu assez de force pour ne point chercher à savoir ce qu'elle était devenue (on n'a pas oublié qu'il avait appris par Georgette que la blessure qu'il lui avait faite, laissait aux médecins, quoiqu'elle fût grave, l'espoir de la sauver); mais cette résolution était au-dessus de ses forces: le gracieux visage de la marquise de Roselly venait sans cesse troubler tous ses rêves, et souvent, (tandis que pour chasser au loin les tristes pensées qui troublaient sans cesse son esprit, il travaillait avec ardeur aux filets de dames qu'il fabriquait pour Kretz); il venait se placer sous ses yeux, tantôt riant et gracieux, tantôt sombre et terrible.
Beppo alors jetait loin de lui son ouvrage, et allait se promener dans la campagne; la vue des arbres, de l'eau, des fleurs, les chants joyeux des oiseaux, soulageaient quelque peu ses souffrances, et, après une longue course, il rentrait dans sa demeure, non pas gai, mais du moins beaucoup moins triste qu'il n'en était sorti.
Sa mère, avait remarqué cela, aussi dès qu'elle voyait quelques nuages assombrir le visage de son fils, elle l'invitait à prendre le plaisir de la promenade; de sorte que, ce qui n'arrivait d'abord que par hasard, devint une habitude de tous les jours.
Beppo se promenait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; mais il affectionnait particulièrement le bois de Vincennes, beaucoup moins fréquenté que les autres promenades des environs de Paris et dans lequel il trouvait ce qui manque à peu près partout, l'ombre et la possibilité de rêver.
La vue de Silvia, resplendissante de beauté et de parure, avait en un instant changé toutes ses résolutions, et il s'était mis à courir après la calèche, afin de la retrouver lorsqu'il le voudrait. La perte d'un oeil et des blessures dont il devait conserver les traces toute sa vie avaient été le résultat de cette folle équipée.
Beppo quitta la voiture qui l'avait amené à l'entrée d'une des rues étroites et obscures qui avoisinent la préfecture de police; après avoir parcouru en tout sens une foule de ruelles sans noms, il se trouva sur le quai de l'Horloge. Une des portes du lieu dans lequel il se rendait était devant lui... Il entra dans une cour fermée par de hautes murailles; à gauche, un bâtiment d'un sinistre aspect, aux croisées garnies de barreaux de fer, qui indiquent une prison dans laquelle le soleil n'a jamais pénétré; il suivit cette cour, il arriva dans une autre où se trouvaient réunis plusieurs individus parmi lesquels s'en trouvaient quelques-uns porteurs de figures qu'on ne voit que sur les épaules des mouchards, des geôliers ou des infirmiers, il demanda à l'un de ces hommes à qui il devait s'adresser pour faire une révélation; on lui indiqua du doigt l'entrée d'un bureau situé sous une voûte assez sombre. Comme il se dirigeait vers ce bureau, il entendit plusieurs voix répéter: _c'est un coqueur_. Il entra et demanda à parler au chef; après quelques pourparlers, il fut introduit dans une grande pièce mal éclairée, meublée seulement de quelques bancs recouverts d'une basane crasseuse, sur lesquels étaient assis plusieurs individus d'assez mauvaise mine; d'une petite table surmontée d'un pupitre, devant laquelle était placé un homme déjà âgé. Les murs de cette pièce étaient garnis de rayons sur lesquels reposaient une grande quantité de cartons pleins de cartes, sur chacune desquelles était écrit le nom d'un individu ayant en maille à partir avec la justice.
Beppo était dans l'antichambre de cette mystérieuse puissance nommée la police, déesse aux cent yeux, aux cent bras, qui doit tout voir, tout entendre, tout prévoir, tout réprimer, qui doit, à toutes les heures du jour et de la nuit, pénétrer dans les plus impures sentines, dans les cloaques les plus immondes; qui doit écouter tout ce qu'on vient lui dire, et ne doit croire que ce qui est vrai; qui rend service à tout le monde et dont tout le monde se plaint, et à laquelle pourtant on ne saurait accorder trop de louanges lorsqu'elle s'acquitte consciencieusement de la moitié seulement de la tâche immense qui lui est confiée.
Beppo, après quelques minutes d'attente, fut introduit dans le cabinet de l'homme chargé, à l'époque où se passèrent les événements que nous racontons à nos lecteurs, de la direction de cette branche importante de l'édilité parisienne.
--Vous voulez, dit-il à l'ex-pêcheur, rendre des services à l'administration, et vous nous promettez de nous mettre sur la trace des chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis longtemps déjà, désole la capitale et les environs?
Beppo répondit affirmativement.
--Quels sont vos nom, âge, lieu de naissance, profession et domicile?
Beppo répondit à ces diverses demandes, et mit entre les mains de celui qui l'interrogeait les papiers dont il avait eu soin de se munir, et qui établissaient d'une manière irréfragable la vérité de ses réponses.
--Quel est le motif qui vous fait agir? dit le chef de la police, après avoir attentivement examiné les papiers de Beppo.
--La vengeance.
--Vous avez sans doute pris part aux méfaits de ces bandits, et c'est parce qu'aujourd'hui vous croyez avoir à vous plaindre d'eux que vous voulez les livrer.
--Vous vous trompez. J'ai commis bien des fautes, peut-être, mais je suis un honnête homme.
Le chef sonna, et dit quelques mots à l'oreille de l'homme qui répondit à cet appel. Cet homme sortit aussitôt, et quelques minutes après il apporta à son maître un des petits cartons placés sur les rayons qui garnissaient la salle d'attente.
Le chef chercha vainement, à son ordre alphabétique, une carte sur laquelle le nom de Beppo se trouvât inscrit.
--Qui me dit, ajouta-t-il après cette recherche infructueuse, que si votre offre est agréée vous nous servirez fidèlement?
--Vous pouvez, si vous ne vous en rapportez pas à moi, me faire surveiller, je n'ai pas d'ailleurs intérêt à vous tromper, puisque c'est gratuitement que je vous offre mes services. Si je réussis, je serai assez récompensé par le plaisir d'avoir, tout en me vengeant, rendu un important service à la société.
--Voilà, se dit le chef qui avait accordé aux paroles de Beppo la plus sérieuse attention, un indicateur comme on n'en rencontre guère.
--C'est bien! continua-t-il en élevant la voix; j'accepte les offres que vous venez de me faire. Si vous le voulez, et si vous nous servez avec fidélité, vous serez généreusement récompensé, mais si votre démarche cache un piège, malheur à vous, car c'est à vous qu'il sera fatal.
--Je ne crains rien, et la suite, je l'espère, vous apprendra que l'on peut se fier à Beppo lorsqu'il a donné sa parole.
--Allez donc, et puisse le ciel favoriser votre entreprise; il est beau, quoiqu'on dise, de mettre dans l'impossibilité de nuire, ceux qui se font un jeu de braver toutes les lois qui régissent la société.
Beppo sortit du cabinet du chef, après lui avoir fait la promesse de venir souvent lui rendre compte du résultat des démarches qu'immédiatement il allait faire. Il rejoignit au coin de la rue où il lui avait ordonné de l'attendre, le cabriolet qui l'avait amené, et se fit conduire chez lui.
Un homme vêtu d'une longue redingote bleue, boutonnée jusqu'au menton, le cou emprisonné dans un col de crinoline noire, coiffé d'un chapeau à larges bords qui lui cachait les yeux, et armé d'un jonc plombé qu'il accrochait souvent à un des boutons de sa redingote, suivait tous les pas de Beppo, celui-ci le remarqua, mais ne s'en inquiéta guère, il n'avait pas l'intention de cacher quelque chose à ceux qu'il voulait servir.