Les vrais mystères de Paris

Part 80

Chapter 803,891 wordsPublic domain

--Ma foi, se dit-il, en envoyant dans l'air les capricieuses spirales qui s'échappaient de son cigare; c'est un très-agréable séjour que celui de la campagne, j'aime ces étoiles brillantes qui étincellent sur l'azur du ciel, j'aime cette nature calme et silencieuse, les grands arbres au vert feuillage, les senteurs odorantes de la brise du soir, le chant du rossignol qui se balance sur la branche flexible, le cri du grillon qui se cache sous l'herbe, le léger bourdonnement de la demoiselle au corsage allongé, aux longues ailes bleues qui rase timidement la surface argentée d'un lac paisible, j'aime toutes ces mystérieuses harmonies qui semblent chanter les louanges de leur créateur dans une langue inconnue...

Eh! eh! s'écria Salvador, après avoir débité la tirade qui précède d'une voix emphatique, que l'on vienne à l'heure qu'il est, me dire que la lecture des romans de l'époque est plutôt nuisible qu'utile, je recevrais bien le paltoquet qui me tiendrait un pareil langage, tout ce phébus est emprunté, ou à peu près à la dernière oeuvre d'un de nos plus célèbres bas-bleus, et je suis certain qu'il ferait couler de douces larmes le long des joues pâles de ma très-vertueuse épouse.

Je devrais peut-être suivre ses conseils, dire adieu à tous les enivrements de la vie parisienne, et aller vivre près d'elle à la campagne, son exemple me ferait sans doute aimer la vertu. Dieu, m'a-t-elle dit ouvre une large voie au repentir!... Allons donc! il est trop tard, aimer la vertu, moi, Salvador, c'est impossible; vivre à la campagne, loin du bruit, du faste, oh non! non! Il me faut une vie active, agitée, qui ne me laisse pas le temps de penser aux événements de ma vie passée.

Il était tard ou plutôt il était matin, car les premières lueurs du jour commençaient à dorer l'horizon, lorsque Salvador, après avoir achevé son cigare, se jeta sur son lit afin de prendre quelques instants de repos.

Servigny et Laure s'étaient retirés dans leur appartement, laissant Salvador et sir Lambton tout entiers aux parties de billards dont nous avons rapportés les diverses péripéties.

Nous avons dit déjà que Servigny n'avait pas de secrets pour sa femme, aussi son premier soin, lorsqu'ils se trouvèrent seuls, fût-il de lui apprendre qu'il ne l'avait pas priée d'emmener sir Lambton et la marquise de Pourrières, que parce qu'il désirait rester seul quelques instants avec le marquis de Pourrières, qu'il avait connu au bagne de Toulon sous le nom de Salvador.

Servigny instruisit ensuite sa femme de tout ce qui s'était passé entre lui et Salvador, pendant le temps qu'ils étaient restés ensemble.

--J'aurais peut-être ajouté foi à l'histoire qu'il m'a racontée pour justifier sa nouvelle position, sans une circonstance qui n'est venue frapper mon esprit que depuis quelques instants; je me rappelle parfaitement que le _payot_ Salvador, qui habitait en même temps que moi le bagne, avec lequel je me suis évadé, avait les cheveux du plus beau blond qui se puisse imaginer, et ses cheveux sont aujourd'hui aussi noirs que l'ébène, cette différence cache assurément un mystère d'iniquité, que peut-être, au risque de ce qui pourra m'arriver, je dois chercher à pénétrer.

Laure, il est facile de le penser, éprouva un profond étonnement, et un bien vif chagrin, lorsque son mari lui eut fait cette révélation; les antécédents de Salvador lui expliquaient tout à coup, en les colorant d'une teinte sinistre, une foule de faits qui jusqu'à ce moment lui avaient paru à peu près insignifiants; la présence du marquis de Pourrières dans le bouge de la rue de la Tannerie, la lettre du docteur Mathéo, et en dernier lieu la tentative de vol commise quelques jours auparavant chez sir Lambton, juste au moment où des lingots venaient d'y être apportés. Cette tentative ne lui parut plus un fait isolé, qui, sans être excusable, pouvait être pardonné, en raison du profond repentir manifesté par celui qui s'en était rendu coupable, elle lui apparut comme le dernier crime d'un homme, qui probablement en avait commis un nombre incalculable.

L'aimable et douce Lucie, cette amie qu'elle chérissait comme une soeur et révérait comme une mère, était-elle donc devenue la proie d'un affreux scélérat? Laure ne pouvait croire que le ciel eut permis un aussi monstrueux assemblage, mais c'est en vain que son coeur repoussait une semblable idée, sa raison lui disait qu'elle devait adopter la triste anomalie que repoussait son coeur, que devait-elle donc faire? avertir son amie, mais Lucie douée ou plutôt affligée d'organes d'une extrême délicatesse, et déjà à demi brisée, serait-elle assez forte pour supporter un coup aussi affreux? et quand bien même il en serait ainsi, Laure connaissait assez le caractère de son amie pour être persuadée d'avance qu'en lui faisant connaître les antécédents de son mari, elle briserait son coeur, sans cependant pouvoir la déterminer à adopter le seul parti que, dans sa position, il était convenable de prendre, elle prévoyait la réponse que Lucie lui ferait, si, après l'avoir instruite, elle l'exhortait à abandonner son mari.

--Puisque Dieu a permis mon union avec cet homme, c'est que probablement cela entrait dans les vues de sa divine sagesse devant laquelle je dois, quoiqu'il puisse m'arriver, m'incliner en silence; la mort seule doit dénouer, sur la terre, des noeuds dont il a été pris note dans le ciel.

--Pauvre Lucie! pauvre Lucie! se dit Laure, toi, si pure, si bonne, étais-tu donc destinée à être si malheureuse? Que dois-je faire, grand Dieu! pour conjurer les malheurs qui te menacent. Et de grosses larmes coulaient le long des joues de la jeune femme.

Laure, après avoir recouvré un peu de calme, fit part à son mari des réflexions qu'elle venait de faire. Elle ne crut pas devoir lui laisser ignorer la tentative de vol commise chez sir Lambton quelques jours auparavant.

--Je crois, lui répondit Servigny, que, si tel est, en effet, le caractère de votre amie, nous devons, quant à présent, lui laisser ignorer ce que le hasard vient de nous apprendre. L'instruire; ce serait, ainsi que vous l'avez pensé, mettre ses jours en danger, et, si elle ne succombait pas, rendre sa vie plus malheureuse encore qu'elle ne l'est maintenant.

Le marquis de Pourrières, ou plutôt Salvador, car je ne puis croire que cet homme soit le rejeton de la noble famille dont il porte le nom, est, sans contredit, un homme très-dangereux, probablement couvert de crimes; mais si mon sort est, pour ainsi dire, entre ses mains, le sien aussi m'appartient; et comme grâce à Dieu, je suis de force à me défendre, et qu'il le sait, je n'ai rien à redouter de lui.

Voici donc, si je ne me trompe, le parti le plus sage que nous puissions prendre.

Nous ferons tout ce qui nous sera possible pour empêcher votre amie de retourner près de son mari; il ne faut pas que cette âme si pure se flétrisse au contact d'un homme comme Salvador, et je crois qu'il ne nous sera pas difficile de la déterminer à rester près de nous; nous veillerons à la fois sur sa personne et sur sa fortune, qu'elle ne voudra pas, je pense, laisser dilapider par son mari, car elle désirera sans doute la conserver intacte à son enfant.

Le marquis de Pourrières est bien certainement le chef, ou du moins l'un des chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis quelque temps, infestent et désolent la capitale et ses environs; il recevra tôt ou tard la juste punition de ses crimes; il faut que la malheureuse Lucie ne soit pas entraînée par le naufrage qui doit engloutir à la fois sa personne et sa fortune; voilà le but que nous devons nous proposer et que nous atteindrons si Dieu veut bien nous aider.

Laure serra son mari entre ses bras lorsqu'il eut achevé; la jeune femme était heureuse de voir l'époux qu'elle chérissait embrasser si chaleureusement les intérêts de son amie.

II.--Comment un cocher anglais se servit de son fouet.

Silvia, on ne l'a point oublié, habitait toujours l'hôtel des princes; Salvador fournissait amplement à tous ses besoins; mais l'altière créature ayant rencontré, lors de ses excursions journalières dans tous les lieux où se réunit la fashion parisienne, quelques-unes des personnes qu'elle avait précédemment vues dans le monde, et ces personnes lui ayant demandé si bientôt elle monterait sa maison, que tous les gens comme il faut regrettaient, à ce qu'elles assuraient; Silvia se dit qu'elle ne voulait pas rester plus longtemps dans une maison garnie, lorsque sa rivale (elle avait l'audace d'appeler ainsi la malheureuse veuve du comte de Neuville) habitait un hôtel magnifique et vivait entourée de toutes les recherches du luxe et du confort.

Silvia ne savait ce que c'était que de retarder l'exécution d'une résolution prise; elle écrivit donc de suite à son amant une lettre qu'un exprès fut chargé de lui porter; elle lui disait que la vie qu'elle menait lui était devenue insupportable, à ce point, qu'elle ne voulait pas qu'elle durât plus longtemps; que les gens sensés se moqueraient d'elle, si, jeune et belle comme elle l'était, elle se contentait du sort plus que modeste qu'il voulait bien lui faire, que s'il ne voulait pas faire quelques sacrifices en sa faveur, c'est-à-dire remettre les choses sur leur ancien pied, elle serait forcée d'accepter les offres brillantes qui lui étaient faites en ce moment par un riche étranger; que, du reste, comme elle craignait qu'il ne l'oubliât s'il restait trop longtemps près de sa femme, elle était bien déterminée à aller le chercher elle-même à la campagne de sir Lambton s'il ne revenait pas avec le messager chargé de lui remettre sa lettre.

Salvador n'avait pu dire à sa maîtresse, puisqu'au moment du départ de sa femme il l'ignorait lui-même, en quel lieu se trouvait la campagne de sir Lambton; mais Silvia s'était facilement procuré le renseignement qui lui manquait, en faisant adroitement interroger les domestiques de l'hôtel de Fourrières et ceux de sir Lambton.

Salvador, soit qu'il fût bien convaincu que sa maîtresse était très-capable de faire ce dont elle le menaçait, soit qu'il fut bien aise d'avoir à ses propres yeux un prétexte pour abandonner la position assez embarrassante qui était la sienne près de Lucie et de Laure, prit de suite son parti et annonça son départ à sir Lambton; mais comme il prévoyait bien qu'il allait être forcé d'obéir aux exigences de Silvia, et que, pour cela, ainsi que pour payer l'usurier Juste, il lui fallait de l'argent, il prit la résolution d'en demander à sa femme.

Il monta donc chez elle avant qu'on ne servit le déjeuner.

Lucie était un peu moins triste qu'elle ne l'était la veille; elle venait d'achever sa toilette et se préparait à descendre, lorsque Salvador, qui lui avait préalablement fait demander la permission de se présenter chez elle (permission qui lui avait été accordée sans difficulté, puisqu'une quasi-réconciliation avait eu lieu quelques heures auparavant entre les deux époux), entra dans sa chambre.

De toutes les passions qui déshonorent la malheureuse espèce humaine, celle du jeu, dont nous avons entendu Salvador faire une si effroyable peinture, est, sans contredit la plus affreuse, la plus féconde en funestes résultats; car on a presque constamment la force de jouer, on n'a pas toujours celle de boire, de courtiser les belles, etc. Le joueur est de la nature des polypes, il n'a point de coeur dans sa poitrine. Il ne connaît ni famille ni patrie, il donnerait, s'il le pouvait, l'univers entier et tout ce qu'il enserre, pour jouer un dernier coup. Dans les relations ordinaires de la vie, il est ordinairement froid et monotone; il ne s'émeut que lorsqu'il est placé devant un tapis vert et lorsqu'il voit briller devant ses yeux l'or et les billets de banque qu'il convoite, lorsque la voix nazillarde du croupier lance dans son oreille ces mots sacramentels: _Monsieur, faites votre jeu, le jeu est fait, rien ne va plus_.

Frappé alors d'une commotion électrique, ses joues s'allument, ses yeux s'animent, il suit, tout pantelant, les capricieuses évolutions de la boule d'ivoire qui doit décider de son sort; il attend, la bouche béante, la carte rouge ou noire qui doit lui apprendre s'il a perdu ou gagné. Si la chance lui est favorable, de hideux sourires, semblables à ceux qui doivent éclairer le visage des démons, lorsqu'ils reçoivent une âme damnée dans leur ténébreux empire, contracteront ses lèvres; si, au contraire, il perd, il rougit ou pâlit, selon qu'il est sanguin ou lymphatique; toutes les couleurs de l'arc-en-ciel passent successivement sur son visage.

Voilà en peu de mots ce que c'est qu'un joueur; le portrait n'est pas flatté, mais il est exact. Eh bien! par une de ces bizarreries du coeur humain qu'il est à peu près impossible d'expliquer, le joueur est celui de tous les hommes qui se laissent dominer par une passion mauvaise, celui auquel les femmes pardonnent le plus.

Lucie, dans son malheur, se trouvait encore heureuse de ce que le crime que son mari avait tenté de commettre n'était que la suite d'une gêne occasionnée par une passion insurmontable; elle était heureuse de ce que le marquis de Pourrières n'était pas un voleur, et si nous ajoutons qu'elle croyait aux protestations de repentir qu'il venait de lui faire, on ne sera plus étonné de sa conduite envers lui.

Salvador, après avoir salué sa femme avec toutes les marques du plus profond respect, lui dit qu'il était bien déterminé à suivre à la lettre tous les conseils qu'elle lui avait donnés; il venait donc la prier de vouloir bien l'autoriser à disposer d'une somme de trois cent mille francs, déposée chez son notaire et qui lui appartenait en propre. Cette somme, lui dit-il, était à peu près suffisante pour dégrever ses propriétés, dégager une partie de ses revenus, et payer ses créanciers les plus nécessiteux qu'il voulait absolument satisfaire avant de se retirer dans ses terres; car il tenait à ne point laisser derrière lui la réputation d'un débiteur qui s'est soustrait, par la fuite, aux justes exigences de ceux auxquels il doit.

Cette susceptibilité plut à Lucie, dont le noble caractère comprenait toutes les délicatesses.

--Vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce pas? dit-elle en jetant sur son mari un regard que celui-ci soutint avec un visage impassible.

--Ah! madame, s'écria Salvador, pouvez-vous bien me croire capable d'une pareille infamie? Mais je n'ai pas le droit de me plaindre, ajouta-t-il après quelques instants de silence.

Il donna à sa voix, en prononçant ces mots, une intonation si profondément émue, que Lucie fut convaincue.

Elle ne répondit rien, mais elle s'approcha d'une petite table sur laquelle se trouvait déposé tout ce qu'il fallait pour écrire, et traça rapidement ce billet qu'elle remit à Salvador.

«Maître Chardon,

«Veuillez, je vous prie, remettre à mon mari, monsieur le marquis de Pourrières, tous les fonds que vous tenez à ma disposition.

«La présente vous servira de décharge, etc.»

--Monsieur Chardon qui vous connaît, lui dit-elle, vous remettra sans difficultés tous mes fonds; vous en ferez un bon usage, j'en suis convaincue, si vous voulez bien vous rappeler que c'est de la fortune de votre enfant qu'il s'agit.

--Ah! madame, s'écria Salvador, si je ne me montrais pas digne de la confiance que vous voulez bien me témoigner je serais le plus misérable de tous les hommes.

Il prit la main de Lucie qu'il baisa à plusieurs reprises, et descendit avec elle pour le déjeuner.

Salvador, après le déjeuner, annonça à sir Lambton qu'il allait partir pour Paris à l'instant même. Sir Lambton essaya de le retenir, mais le marquis de Pourrières ayant allégué que des affaires fort importantes l'appelaient à Paris, il n'insista plus, lorsque surtout Salvador lui eut fait observer que sa femme s'était déterminée à passer près de lui et de sa famille le reste de la belle saison.

La voiture qui l'avait amené chez sir Lambton l'emmena à Paris.

Sa première visite fut pour Silvia. Il trouva la brillante marquise de Roselly entourée d'un cercle nombreux d'adorateurs, parmi lesquels se faisait remarquer, par l'étrangeté de son costume et la profusion de bijoux dont il était couvert, un homme encore jeune, que son teint, aussi blanc que celui d'une femme, ses grands yeux bleus, fendus en amande, et ses longs cheveux d'un blond quelque peu hasardé, faisaient de suite reconnaître pour un enfant des contrées hyperboréennes.

Salvador, qui devina de suite que cet étranger, qui se montrait le plus empressé de tous ceux qui en ce moment entouraient sa maîtresse, n'était autre que celui auquel elle avait fait allusion ne put réprimer quelques légers signes de mauvaise humeur, auxquels Silvia ne daigna pas d'abord accorder la moindre attention; cependant, après avoir savouré avec une volupté toute féminine la petite vengeance que le hasard s'était chargé de lui fournir, Silvia congédia successivement tous ses adorateurs et demeura seule avec son amant.

--Enfin! s'écria Salvador, ils ont bien fait de partir, j'aurais éclaté s'ils étaient restés plus longtemps.

Salvador, à tous ses défauts, joignait celui d'être jaloux de l'artificieuse créature dont il subissait l'influence.

--Et pourquoi, s'il vous plaît, auriez-vous éclaté? lui répondit Silvia. Vous ne voulez pas, je le suppose, me contester le droit de recevoir quelques visites pour m'aider à supporter votre absence?

--Mais j'ai deviné que ce ridicule Tatare n'est autre que l'étranger dont vous me parlez dans la lettre que je viens de recevoir, est-il donc étonnant que sa présence chez vous, au moment où j'arrive afin de vous dire qu'il m'est enfin possible de faire ce que vous désirez, me paraisse désagréable.

--Vous êtes fou, dit Silvia, après avoir adressé à Salvador le plus gracieux sourire qui se puisse imaginer, vous êtes fou! Il ne faut pas croire tout ce que les femmes disent ou écrivent. J'accepterai avec plaisir ce que vous voulez bien faire pour moi, car la vie que je mène ici n'est véritablement pas supportable; mais, croyez-le-bien, je n'exigerais rien si votre fortune ne vous permettait pas d'être généreux, si même vous étiez pauvre, je vous serais aussi fidèle et aussi dévouée que je l'ai été jusqu'à présent.

--Vous êtes une enchanteresse, une véritable fée.

Salvador et Silvia consacrèrent cette première journée à chercher un hôtel propre à servir d'habitation à la marquise de Roselly; celles qui suivirent furent consacrées à pourvoir la demeure choisie de tout ce qui pouvait la rendre agréable; cela coûta beaucoup d'argent, mais n'empêcha pas, cependant, Salvador de consacrer la presque totalité des trois cent mille francs qu'il avait pris chez le notaire de sa femme à payer ses dettes et les diverses sommes qu'il avait empruntées sur les biens de la maison de Pourrières. Nos lecteurs ont deviné que le fruit de nouvelles rapines commises de complicité avec le vicomte de Lussan, firent les frais de l'hôtel de Silvia, de ses ameublements, de ses chevaux et de ses équipages.

Voici, au moment où nous sommes arrivés, quel était l'état de la fortune dont pouvait disposer Salvador.

Les biens de la maison de Pourrières, ainsi que nous avons eu déjà l'occasion de le dire, rapportaient bon an, mal an, un peu plus de trente mille francs; les fonds appartenant à Lucie, ayant servi à éteindre toutes les dettes, Salvador pouvait disposer de ce revenu; il lui restait seulement à payer quatre-vingt-dix mille francs, somme égale au montant des lettres de change souscrites au profit de l'usurier Juste; sa position financière malgré les pertes énormes faites au jeu par Roman, et les dépenses considérables qu'il avait faites, était donc encore assez belle pour lui permettre de mener une vie agréable, sans demander des ressources au crime; il n'en était pas de même de celle de Lucie, les trois cent mille francs dont elle avait avec tant d'abandon, confié l'emploi à son mari, formaient la moitié au moins de sa fortune, les grands biens du comte de Neuville et de la marquise de Villerbanne qui étaient morts tous deux _ab intestat_, étant retournés à des collatéraux éloignés.

Salvador depuis son mariage et le dernier séjour qu'il avait fait à Pourrières, n'avait pas remis les pieds chez la mère Sans-Refus; débarrassé de Roman, il avait voulu cesser avec les scélérats de bas étage qui fréquentaient cet infâme bouge, des relations qui tôt ou tard l'auraient compromis, mais il n'avait pas pour cela (nous venons de le dire) abandonné une profession qu'il exerçait avec une si merveilleuse adresse, qu'il en était arrivé à se croire de bonne foi invulnérable, il s'était entendu avec le vicomte de Lussan, auquel il n'avait pas eu de peine à faire comprendre que deux hommes, adroits, résolus et reçus avec empressement dans la meilleure compagnie, pouvaient faire autant, si ce n'est plus à eux seuls que toute une bande de malfaiteurs.

Le succès avait justifié les prévisions de Salvador. Les deux associés avaient successivement volés un pair de France, qui venait de prêter son soixante et dix-neuvième serment; un député qui venait de prononcer un magnifique discours en faveur de la concession des lignes de chemin de fer aux compagnies; un riche banquier qui devait partir le lendemain pour l'Angleterre; une danseuse de l'Opéra, qui avait reçu, la veille, la première visite d'un prince Russe; ces affaires, il n'est pas nécessaire de le dire, avaient produit des résultats aussi magnifiques qu'il était permis de les espérer; le pair était un très-habile diplomate, le député était éloquent, le banquier était habile, et la danseuse jolie.

Dès que Salvador eut entre les mains les divers titres qui établissaient qu'il avait satisfait ses créanciers, il alla chez sir Lambton afin de montrer à sa femme, qui lui avait déjà écrit plusieurs fois, qu'il avait fait un bon usage des fonds qu'elle lui avait confiés.

Sir Lambton le reçut avec son affabilité ordinaire, Lucie à laquelle il dit tout d'abord qu'elle serait contente de lui, et qu'il lui apportait les preuves qu'il était corrigé, puisque ayant eu une somme considérable à sa disposition, il n'avait pas mis les pieds dans une maison de jeu, lui serra la main en signe de contentement; mais Servigny et Laure lui montrèrent un visage si glacial, qu'il devina de suite, que les deux époux avaient échangé des confidences dont le résultat ne lui avait pas été avantageux.

Salvador, après s'être entretenu assez longtemps avec sa femme, repartit aussitôt, il ne voulut pas même dîner chez sir Lambton, qui, ayant remarqué que sa présence n'était agréable ni à sa nièce ni à Servigny, ne fit pas de grandes instances pour le retenir.

Le soir, pendant que sir Lambton et Servigny jouaient ensemble au billard, (le bon gentilhomme aurait beaucoup mieux aimé avoir pour adversaire le marquis de Pourrières qui lui faisait acheter très-cher toute ses victoires, tandis qu'il était forcé de rendre des points à son neveu), Lucie et Laure, assises l'une près de l'autre dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte sur le jardin, causaient ensemble à voix basse.

Laure venait de demander à son amie, quel usage son mari avait fait des fonds qu'elle lui avait confiés.

--Un excellent usage, répondit Lucie, grâce à Dieu, cette fois les tristes pressentiments auxquels tes conseils, dont du reste je reconnais la sagesse, avaient donné naissance, ne se sont pas réalisés; il a étalé sous mes yeux des titres irrécusables et qui prouvent jusqu'à l'évidence, que maintenant tous ses créanciers sont satisfaits; mais c'est égal, je le reconnais, j'ai été imprudente, je dois veiller moi-même sur la fortune de mon enfant.

--Oui mon amie, tu dois veiller toi-même sur la fortune de ton enfant; ton mari, je veux bien le croire, s'est corrigé, mais tu as le droit d'exiger quant à présent toutes les garanties imaginables et ce droit il ne faut pas l'abandonner encore: ne peut-il pas se laisser entraîner de nouveau par de perfides conseils?

--Ah! Laure, Laure, pourquoi sans cesse me laisser entrevoir la possibilité de malheurs encore plus grands que ceux qui viennent de me frapper.