Les vrais mystères de Paris

Part 79

Chapter 793,883 wordsPublic domain

Salvador prit un air de componction, et après s'être recueilli quelques instants, il raconta à Servigny une histoire à peu près semblable à celle qu'il avait fabriquée pour le docteur Mathéo, histoire assez vraisemblable, si nos lecteurs s'en souviennent, que Servigny plus que tout autre individu devait facilement croire, et qui se termina par ces paroles: Vous voyez, M. Servigny, par mon exemple, par le vôtre même, qu'après avoir commis de grandes fautes il est encore permis de rentrer dans la bonne voie.

La bonne et franche nature de Servigny le rendait incapable de croire qu'il fût possible à une créature humaine de feindre avec autant d'habileté et de hardiesse que le faisait Salvador, des sentiments qui ne seraient pas les siens, aussi après avoir attentivement écouté le marquis de Pourrières, il lui tendit la main et lui dit: Je vous crois, M. de Pourrières, (ce nom est désormais le seul que vous entendrez sortir de ma bouche); j'ai besoin de vous croire; le bonheur de ma femme est aussi nécessaire au mien que l'air que je respire, et je sais qu'elle serait malheureuse si son amie l'était.

--Croyez-bien, M. Féval, que je ferai pour assurer le bonheur de madame de Pourrières, et par contre celui de votre aimable épouse, tout ce qui dépendra de moi; mais laissons, je vous prie, pour un instant, ce sujet de conversation qui me rappelle ainsi qu'à vous de tristes souvenirs, et parlez-moi de ce que vous avez fait pour moi à Genève; puis-je en effet conserver l'espoir de retrouver les traces de mon malheureux fils?

Servigny répéta à Salvador, avec infiniment plus de détails, ce que la lettre que nous avons mise sous leurs yeux a déjà appris à nos lecteurs. Je crois, dit-il en achevant, que ce n'est que très-difficilement que vous arriverez au but que vous voulez atteindre, mais cependant la réalisation de votre désir ne me paraît pas impossible; le saltimbanque de Riberpré (si vous parvenez à le trouver), pourra sans doute vous dire de quel côté votre fils a porté ses pas après l'avoir quitté, et, en marchant ainsi de jalons en jalons, vous arriverez, s'il plaît à Dieu, au lieu où il se trouve maintenant.

--Que le Ciel vous entende. C'est, croyez-le bien, le voeu le plus cher à mon coeur, répondit Salvador, je n'ai pas besoin de vous recommander le silence, ajouta-t-il, je ne veux apprendre à madame de Pourrières l'existence de mon fils, que si je parviens à le découvrir.

Le désir, manifesté par Salvador, était trop naturel pour que Servigny ne lui fit pas la promesse de se taire.

La conversation entre ces deux hommes fut interrompue par le retour des dames et de sir Lambton.

La physionomie pleine et colorée du bon gentilhomme était rayonnante de joie.

--Vous avez fait à ce qu'il paraît, lui dit Salvador, une excellente promenade.

--Excellente, en effet, répondit sir Lambton, et à l'heure qu'il est je suis vraiment honteux d'avoir fait autant de façons pour sortir; c'était pour nous associer à une bonne action, que ma chère petite nièce voulait absolument emmener avec elle madame de Pourrières et moi; il s'agissait de porter des secours à une malheureuse famille ruinée par un incendie, et dont le chef est en ce moment assez gravement malade.

Le fait énoncé par sir Lambton était vrai dans tous ses détails. Quelques paysans avaient signalé à la charité inépuisable de Laure, l'infortune dont sir Lambton venait de parler, la jeune femme avait saisi l'occasion d'entraîner son oncle et son amie chez les pauvres gens que le feu et la maladie venaient de réduire à la misère, et les avait tenus près d'eux autant de temps qu'il en avait fallu à son mari pour causer avec M. de Pourrières; cela ne lui avait pas été difficile, sir Lambton et Lucie étaient ainsi qu'elle doués chacun d'un coeur d'or, et ils ne laissaient jamais échapper l'occasion de soulager une infortune lorsqu'elle leur paraissait digne d'inspirer de la pitié.

--Madame Féval, nous l'espérons, voudra bien nous permettre de faire aussi quelque chose pour ses protégés, dit Salvador.

Sir Lambton ne laissa pas à sa nièce, d'ailleurs assez étonnée de ce que son mari acceptait par son silence une communauté quelconque avec le marquis de Pourrières, le temps de répondre.

--Vous arrivez trop tard, monsieur, dit-il; les braves gens que nous avons secourus ont maintenant à peu près tout ce qu'il leur faut, leur modeste demeure sera réédifiée, leurs semences seront remplacées, et ils peuvent sans crainte attendre que le chef de la famille puisse de nouveau se livrer aux rudes travaux qui les faisaient vivre; faire plus pour eux, ce serait leur apprendre à ne plus compter sur eux-mêmes, si par hasard de nouveaux malheurs venaient les frapper, et enlever à d'autres pauvres gens ce qui leur appartient légitimement; il faut tout faire ici-bas avec discrétion, même le bien; le mal souvent est à côté des meilleures choses, mes chers amis, et dépasser le but, ce n'est pas l'atteindre.

Il n'y avait rien à répondre à d'aussi sages paroles, aussi n'y fut-il rien répondu.

Comme l'heure de se retirer n'était pas encore arrivée, Salvador proposa à Sir Lambton de faire avec lui une partie de billard.

--Cela, dit-il, nous aidera à tuer le temps, qui, du reste, ne nous semblera pas long, si ces dames veulent bien être les juges de la lice.

Sir Lambton, comme la plupart de ses compatriotes, aimait passionnément tous les jeux d'adresse, il s'empressa donc d'accepter la proposition du marquis de Pourrières.

Salvador était de première force au _noble jeu de billard_, pour nous servir de l'expression adoptée par les adeptes; aussi il vainquit sans peine le bon gentilhomme, bien que celui-ci fût loin d'être une _mazette_ (toujours pour nous servir, de l'expression des adeptes).

Sir Lambton n'était pas habitué à se voir ainsi peloté, et comme il était naturellement assez vif, la mauvaise humeur que depuis quelque temps il éprouvait intérieurement ne tarda pas à se manifester.

--Les joueurs, quels que soient d'ailleurs leurs vices ou leurs vertus, sont tous les mêmes, se dit Salvador, ce n'est pas tant la perte de leur argent, que les blessures que la perte fait à leur amour-propre qui leur fait perdre la raison lorsqu'ils se livrent au démon du jeu. Voilà un homme raisonnable et vertueux dans toute l'acception du mot, auquel je gagnerais, si je le voulais, une somme considérable.

Pourquoi ne le ferais-je pas, se dit-il, après un carambolage magnifique.

Sir Lambton, transporté de fureur, jeta si violemment sa queue sur le parquet qu'elle se brisa en plusieurs morceaux.

Salvador posa doucement la sienne sur le billard.

--Je crois, dit-il à son adversaire, que vous n'êtes pas en ce moment maître de vos moyens, nous ferions peut-être bien de nous en tenir là?

--Du tout, du tout! s'écria sir Lambton; si vous ne continuez pas la partie, je croirai que vous vous êtes formalisé du petit mouvement de colère que je viens de me permettre.

--Au fait, c'est une idée se dit Salvador en reprenant sa queue, je ne savais que dire à ma femme; en me donnant le seul défaut que je ne possède pas, j'aurai trouvé la meilleure de toutes les excuses.

Servigny et les deux femmes s'étaient retirés depuis longtemps, de sorte que Salvador, sir Lambton et un domestique, chargé de marquer leurs points, étaient seuls dans la salle de billard.

--Intéressons la partie, dit Salvador, vous aurez peut-être un peu plus de sang-froid lorsque vous aurez votre bourse à défendre.

--Soit, répondit sir Lambton. Que voulez-vous jouer?

--Mais peu de chose: cinq cents francs en trente points, par exemple.

--Va pour cinq cents francs.

Sir Lambton prit au râtelier une nouvelle queue qu'il frotta soigneusement de blanc, et les parties recommencèrent.

La courte interruption qui venait d'avoir lieu avait laissé à la mauvaise humeur de sir Lambton le temps de se dissiper; aussi, à partir de ce moment, il joua avec beaucoup plus de sang-froid qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, et il trouva plus d'une fois l'occasion de signaler son adresse par des coups merveilleux.

Salvador qui voulait perdre une somme importante (nos lecteurs sans doute ne lui supposaient pas cette intention), ménageait à son adversaire des coups dont celui-ci ne manquait pas de profiter, mais il avait soin de diriger son jeu avec assez d'adresse pour ne pas laisser deviner à sir Lambton que s'il perdait, c'est qu'il le voulait bien. La victoire vivement disputée ne paraissait que plus agréable au bon gentilhomme qui, enivré par les succès et charmé de battre à son tour celui qui venait de le si bien battre, accablait le marquis de Pourrières sous le poids des railleries.

Salvador perdit en assez peu de temps une somme de trois mille francs.

--Vous êtes décidément beaucoup plus fort que moi, dit-il en prenant dans son portefeuille trois billets de banque qu'il remit à sir Lambton; c'est en vain que je lutterais plus longtemps avec vous, je m'avoue vaincu.

--En ce cas, cessons la partie, répondit sir Lambton, et allons nous coucher; la victoire que je viens de remporter est vraiment la plus glorieuse qu'il soit possible d'imaginer.

Salvador et sir Lambton se séparèrent charmés l'un et l'autre d'avoir atteint le but qu'ils se proposaient. Sir Lambton avait voulu gagner, seulement parce que son amour-propre (les hommes les plus sages ont de ces petites faiblesses), ne s'avouait qu'avec peine qu'il était possible de jouer mieux que lui au billard; Salvador avait voulu perdre parce qu'il avait en tête un dessein, que ce qui suit va faire connaître.

Lucie, bien certaine que son mari viendrait lui rendre visite avant de se retirer dans l'appartement qui lui avait été préparé, ne s'était pas couchée, elle lisait en l'attendant.

--Je vous attendais, monsieur, lui dit-elle lorsqu'il entra dans sa chambre, veuillez prendre un siége.

Salvador obéit sans répondre.

--Etes-vous, monsieur, disposé à m'écouter et à me prêter toute votre attention? continua Lucie après quelques instants de silence.

--J'étais venu, madame, répondit Salvador, non pour me justifier, je sais que cela est impossible, mais afin de vous faire connaître les événements qui m'ont conduit près de l'abîme dans lequel je serais infailliblement tombé si votre présence ne m'avait pas retenu sur ses bords au moment où j'allais me rendre coupable d'un premier crime; mais puisque vous avez quelque chose à me dire, j'attendrai pour m'expliquer que vous ayez achevé.

--Ecoutez-moi, monsieur, reprit Lucie d'un ton à la fois tendre et solennel, je puis, en vous menaçant de divulguer ce qui s'est passé, vous forcer de consentir à une séparation, vous êtes bien persuadé de cela, n'est-ce pas?

--Sans nul doute, madame, répondit Salvador, la volonté que les paroles de Lucie laissaient apercevoir l'inquiétait visiblement.

--Rassurez-vous, monsieur, ajouta Lucie, telle n'est pas mon intention: ma destinée, devant Dieu et devant les hommes, a été liée à la vôtre, et je ne crois pas qu'il soit bien de rompre des noeuds consacrés par notre sainte religion; je resterai donc votre épouse, quoi qu'il arrive; et si je suis destinée à subir de nouvelles épreuves, si votre conduite à venir ne me fait pas oublier votre conduite passée, eh bien! il me sera tenu compte dans le ciel des peines que j'aurai supportées ici bas.

--Ah! madame, s'écria Salvador, chassez loin de votre esprit ces tristes pensées. J'ai pu, cédant à de perfides conseils, oublier un instant que je suis le marquis de Pourrières et que j'ai l'honneur d'être votre mari, mais, croyez-le bien, mon coeur n'est pas dégradé au point de n'être plus capable d'apprécier votre noble caractère.

--S'il en est ainsi, monsieur, il nous est permis d'espérer encore quelques jours heureux; je suis oublieuse du mal, monsieur, jamais une parole de moi ne vous rappellera ce qui s'est passé dans cette chambre il y a quelques jours, mais, au nom du ciel, au nom de ce que vous avez de plus cher ici-bas, si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, vous vous trouviez tenté de nouveau par ceux qui vous ont tenté une première fois, rappelez-vous que vous avez levé un fer homicide sur une femme qui vous aime, sur une femme qui va vous rendre père...

Ces derniers mots furent prononcés d'une voix si déchirante que, malgré la triple enveloppe dont son coeur était entouré, Salvador se sentit presque ému.

--Voilà ce que je voulais vous dire, monsieur, continua Lucie, vous allez être père, vous n'avez plus seulement à ménager votre propre honneur; vous êtes, à partir de ce moment, le dépositaire de celui de l'enfant que le ciel vous envoie et auquel vous devez transmettre un nom pur et sans tache; vous ne l'oublierez pas, n'est-ce pas?

--Non, madame, non, je ne l'oublierai pas.

Il est permis de croire que Salvador était sincère lorsqu'il faisait cette promesse que, peut-être, il aurait tenue si, plus tard, une fatale influence ne la lui avait fait oublier; il reste toujours dans le coeur de l'homme, quelque soit le degré de corruption qu'il ait atteint, quelques cordes qui résonnent lorsque l'on invoque auprès de lui l'un de ces nobles sentiments qui semblent avoir été mis dans tous les coeurs pour rappeler à l'esprit sa céleste origine.

Salvador se leva du siége qu'il occupait, et durant quelques minutes, il se promena dans la chambre; il avait besoin de rassembler ses idées quelque peu troublées par la révélation que Lucie venait de lui faire.

--Il me reste, madame, dit-il enfin, un devoir à remplir, je vais m'en acquitter. J'ai reçu de la nature quelques bonnes qualités, je ne crains pas de le dire; mais la civilisation a développé, en moi, le germe d'un vice qui resta longtemps caché, et ce vice, ternit l'éclat de toutes les bonnes qualités dont je puis être doué. En un mot, madame, je suis joueur; c'est en rougissant que je vous fais cet aveu. Il n'est pas de passion dont l'influence soit plus funeste que celle du jeu. Le joueur, dans les relations ordinaires de la vie, est quelquefois excellent époux, bon père, ami dévoué; mais dès qu'il s'est placé devant un tapis vert, sitôt qu'il a pris des cartes dans sa main, il oublie femme, enfant, ami, pour ne songer qu'aux bizarres combinaisons du hasard; si vous venez lui dire que sa mère se meurt, que sa famille est en proie à la plus affreuse misère, que son meilleur ami vient d'être tué, il ne vous écoutera pas; mais parlez lui d'une martingale capable de faire sauter la banque, de la manière la plus avantageuse de grouper les chiffres, de celle de neutraliser les chances fatales des zéros rouges et noirs et des refaits de trente et un, il sera tout oreilles. Ce n'est pas tout: lorsque les moyens de satisfaire sa malheureuse passion viendront à lui manquer, il risquera tout pour se les procurer, sa vie, celle de ses proches, son honneur même. C'est ce qui m'est arrivé. Des spéculations malheureuses venaient de m'enlever une partie de ma fortune, mais ce qui me restait était plus que suffisant pour me permettre d'occuper dans le monde la place à laquelle me donne droit le nom que j'ai reçu de mes aïeux, lorsque le hasard me conduisit dans un de ces infâmes tripots constamment ouverts, malgré la guerre acharnée que leur fait la police.

L'or et les billets de banque ruisselaient sous mes yeux, une voix, celle de mon mauvais ange sans doute, me dit à l'oreille, que je pouvais, en risquant une faible somme, récupérer en peu de temps ce que je venais de perdre. J'écoutai cette voix infernale, je jouai! L'exécrable démon, qui préside à nos destinées, ne voulant pas qu'une déception vînt d'abord éclairer sa victime, et l'arrêter sur le bord de l'abîme permit que je gagnasse. J'étais perdu, perdu sans ressources; à des séances heureuses, succédèrent des séances négatives remplies par des alternatives de pertes et de gain; puis, ce furent des séances malheureuses, durant lesquelles je m'arrachais les cheveux et me meurtrissais la poitrine, sans seulement m'apercevoir de ce que je faisais. En un mot, je passai en peu de temps par toutes les phases de la joie, de l'espérance et du désespoir.

Salvador s'arrêta quelques instants pour reprendre haleine, cet homme était un si parfait comédien, que l'expression de son visage était venue compléter la hideuse peinture qu'il venait de dérouler sous les yeux effrayés de sa malheureuse femme. Ses yeux étaient hagards, ses joues pâles, ses cheveux, plus noirs que l'ébène, se hérissaient sur sa tête.

Lucie sanglotait silencieusement.

Salvador, après s'être frappé le front plusieurs fois, continua en ces termes:

Un jour, lorsque je voulus prendre de l'or pour aller encore une fois tenter la fortune, ma caisse se trouva vide; ce fut alors qu'un homme, dont j'avais fait la connaissance dans une des maisons dont je viens de vous parler, vint à moi et me proposa de l'aider à accomplir un projet qu'il méditait; je n'ai pas besoin de vous dire quel était ce projet. Cet homme était doué d'une éloquence fatale, je me laissai séduire; vous savez le reste.

Et maintenant, me croirez-vous, si je vous dis que la crainte d'être forcé de diminuer quelque peu le luxe dont je m'étais plu à vous entourer, contribua peut-être autant que la fatale passion à laquelle j'étais en proie, à me faire envisager sans effroi le crime dont maintenant je déplore les conséquences? Me croirez-vous, si je vous dis que c'est parce que je vous aime avec frénésie, parce que je ne pouvais me résoudre à vous faire la confidence de ma triste position, que je suis devenu coupable?

Après la scène qui a eu lieu dans cette chambre, je rejoignis mon complice et je le forçai à quitter les environs de cette maison, dans laquelle il voulait entrer, afin d'accomplir seul son projet. Rentré chez moi, l'énergie factice qui m'avait soutenu jusque-là, m'abandonna tout à coup; durant plusieurs jours, je demeurai dans un état complet de prostration, état dont je ne sortis que pour envisager avec horreur la triste position dans laquelle je m'étais mis par ma faute.

Je fis alors le serment solennel de ne jamais mettre le pied dans une maison de jeu, de ne jamais m'approcher d'un tapis vert, de ne jamais toucher une carte, de ne jamais jouer enfin et ce serment, madame, j'y ai manqué ce soir même!

Salvador, alors, raconta à Lucie tout ce qui venait de se passer entre lui et sir Lambton, en donnant à ce fait beaucoup plus d'importance qu'il n'en avait en réalité.

Mais quand bien même mes cheveux devraient blanchir sur ma tête, quand bien même mes mains devraient se dessécher, ce qui m'est arrivé ne se renouvellera plus.

--Je vous ai écouté avec la plus sérieuse attention, dit Lucie lorsque Salvador s'arrêta, et je ne crains pas de vous le dire, vos paroles étaient empreintes d'une telle expression de vérité, que j'y ajoute une foi entière; je crois que vous n'avez cédé qu'à l'entraînement d'une passion irrésistible et à de perfides conseils, je crois, puisque vous me l'avez dit, que c'est en partie pour moi que vous vous êtes rendu coupable; je crois surtout que vous tiendrez le serment que vous venez de me faire, mais pour qu'il en soit ainsi, il faut, voyez-vous, prendre des mesures énergiques, et quelles qu'elles soient, j'ai l'espérance que vous ne reculerez pas devant la nécessité de les employer.

--Parlez, madame, répondit Salvador, parlez, je suis prêt à vous obéir, que faut-il que je fasse?

--Vous êtes, si j'ai bien saisi vos paroles, complètement ruiné.

--Non, madame, je ne suis pas, grâce à Dieu, réduit à la misère, seulement une partie de mes revenus est engagée, presque toutes mes propriétés sont grevées d'hypothèques, mais je puis encore prendre des arrangements avec mes créanciers, et par quelques années d'économie réparer le désordre de ma fortune.

--Eh bien! c'est ce qu'il faut faire. Je suis certaine de la discrétion de mon amie, je n'ai pas besoin d'ajouter que jamais pour ma part, je ne vous adresserai un reproche; vous pouvez donc à partir de ce moment, jeter sur le passé un voile épais, qui jamais ne sera levé, car c'est de bon coeur et sans arrière-pensée, que je vous pardonne.

Salvador prit une des mains de Lucie qu'il serra affectueusement entre les siennes en levant ses yeux vers le ciel:

--Cher ange, dit-il d'une voix profondément pénétrée.

Lucie, touchée du profond repentir manifesté par son mari, répondit peut-être sans s'en apercevoir à la douce pression de sa main.

--Il y a, dit l'Evangile, continua Lucie, plus de joie dans le ciel pour un coupable qui vient à résipiscence, que pour dix justes qui n'ont jamais péché, c'est sans doute pour cela que Dieu ouvre une si large voie au repentir; vous allez donc renoncer à toutes les habitudes de votre vie passée, cela peut-être, vous sera beaucoup plus facile que vous ne le croyez. Vous ferez cela pour moi d'abord, à qui vous venez de le promettre et ensuite parce que vous vous rappellerez que tôt ou tard les mauvaises actions sont punies, et que celles qui échappent par hasard à la justice des hommes, n'échappent pas à celle de Dieu.

Vous vous rappellerez qu'avec un nom honorable, vous devez transmettre intacte à votre enfant, la fortune que vous ont laissée vos pères; et vous ferez pour qu'il en soit ainsi, tout ce que la prudence et l'expérience vous suggéreront; quelles que soient les résolutions que vous preniez, comme elles seront honorables, je n'en doute pas, vous pouvez compter sur un concours actif et désintéressé de ma part, et pour que vous ne puissiez pas douter un seul instant de la sincérité de mes paroles, je me mets dès à présent à votre disposition, afin que vous puissiez dégager vos revenus, dégrever vos propriétés et payer vos créanciers, tout ce que je possède, c'est je crois la chose la plus pressée à faire; car il ne faut pas laisser aux intérêts usuraires la possibilité de nous enlever les économies que nous pourrons faire sur nos revenus en vivant retirés et sans faste à la campagne; je présume, qu'ainsi que moi, vous serez bien aise d'aller passer quelques années soit au château de Pourrières, soit ailleurs, je vous laisse parfaitement libre de choisir à votre gré, le lieu qui doit nous servir de retraite.

--Tout ce que vous venez de me prescrire, madame, sera exécuté à la lettre et dès demain si vous le voulez bien, nous retournerons, à Pourrières que je regretterais d'avoir quitté pour venir à Paris, si ce n'était dans cette ville que j'ai eu le bonheur de rencontrer la plus indulgente et la meilleure de toutes les femmes.

--Nous partirons demain si vous l'exigez, monsieur, j'aurais cependant bien voulu passer quelques jours encore près de mon amie...

--Mais madame ce n'était qu'afin de vous donner la preuve que je suis prêt à faire toutes vos volontés, que je voulais partir de suite; restez ici plusieurs jours encore puisque tel est votre désir.

Salvador après avoir encore échangé avec sa femme quelques paroles, la quitta afin de lui laisser la faculté de se livrer au repos; nous le suivrons dans la chambre qui lui avait été préparée, et nous rapporterons à nos lecteurs le discours qu'il s'adressa à lui-même, lorsqu'il se trouva seul.

Son premier soin, en arrivant dans la chambre, fut d'ôter son habit qu'il jeta sur un meuble, en se plaignant de la chaleur; cela fait, il alluma un cigare et approcha de sa fenêtre un fauteuil à Voltaire sur lequel il s'assit.

Le ciel bleu et pur, était semé de mille étoiles brillantes. Le silence de la nuit n'était interrompu que par le bruissement du feuillage des grands arbres qui environnaient la propriété de sir Lambton; doucement agité par le souffle léger des zéphirs, la brise tiède et parfumée caressait agréablement les nerfs olfactifs de Salvador.