Les vrais mystères de Paris

Part 78

Chapter 783,907 wordsPublic domain

--Je ne veux pas, madame, dit-il, en s'adressant à Lucie, chercher à vous dissimuler le motif qui m'avait amené dans cette maison, où, du reste, je ne croyais pas vous rencontrer; ce serait inutile: le déguisement dont je suis couvert, la manière inusitée dont je me suis introduit dans cet appartement, vous ont déjà appris quel était mon dessein; je suis en même temps fâché et satisfait de ce qui vient d'arriver, je suis fâché de vous avoir causé une frayeur qui, je le crains bien sera funeste à votre santé, et d'avoir perdu à la fois votre estime et votre amitié, auxquelles, je dois le reconnaître, je n'ai plus aucun droit, je suis satisfait de ce que votre présence m'a arrêté sur le bord d'un abîme, dans lequel de funestes conseils allaient me précipiter. Lorsque vous connaîtrez les raisons de ma conduite, je vous paraîtrai sans doute beaucoup moins coupable que je ne vous le parais en ce moment j'ai donc l'espérance que vous voudrez bien, ainsi que votre amie, ne parler à personne de ce qui vient de se passer.

J'aurai, du reste, demain, l'honneur de me présenter chez sir Lambton.

Salvador ne laissa pas aux deux femmes stupéfaites d'étonnement, le temps de lui répondre, dès qu'il eût achevé le petit discours que nous venons de rapporter, il sortit par la fenêtre comme il était entré.

Il rejoignit l'usurier Juste et le vicomte de Lussan, qui conduisaient doucement le cabriolet sur la route de Paris.

Vernier les bas bleus, conduisant son chariot, avait suivi une autre direction.

Nous laisserons pour un instant ces trois bandits, pour retourner près de Lucie et de Laure.

Salvador n'avait jeté qu'un coup d'oeil superficiel sur la lettre que sa femme lui avait donnée à lire lorsqu'elle lui avait demandé la permission d'aller passer quelques jours près de son amie, et le vicomte de Lussan étant venu, ainsi qu'on a vu, le prendre à l'improviste pour l'emmener avec lui, il n'avait pas songé à demander à sa femme où était située la campagne de sir Lambton; on a vu que l'usurier et le vicomte, soit à dessein, soit par hasard, avaient évité de prononcer le nom de la personne qu'il s'agissait de dévaliser, de sorte que rien n'avait pu donner l'éveil à Salvador; son apparition dans la chambre occupée par sa femme et Laure, ne doit donc pas paraître étonnante.

Lucie, ainsi que cela avait été convenu, était partie le lendemain du départ de son mari avec le vicomte de Lussan, et elle était arrivée de bonne heure à la campagne de sir Lambton; le bon gentilhomme l'avait reçue avec infiniment d'affabilité, et autant peut-être pour satisfaire sa petite vanité de propriétaire et d'homme riche, que pour lui faire agréablement passer la journée, il avait absolument voulu lui faire admirer toutes les merveilles rassemblées à grands frais dans sa maison de campagne, de sorte, que Lucie et Laure qui voulaient se communiquer une foule de ces petits secrets que les femmes, en général, et particulièrement les nouvelles mariées, ne laissent jamais tomber dans l'oreille des profanes, n'avaient pu trouver, durant toute la journée, un moment pour s'entretenir en secret, la présence continuelle de sir Lambton qui, cependant, faisait tout ce qu'il pouvait afin de leur être agréable, avait d'abord contrarié quelque peu les deux amies; mais elles n'avaient pas tardé à en prendre leur parti et elles se promirent de se dédommager amplement lorsque sonnerait l'heure de la retraite, c'est pour cela que Laure fit dresser un lit pour elle dans la chambre du pavillon, que l'on avait disposée pour Lucie.

FIN DU SEPTIÈME VOLUME.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME HUITIÈME.

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

LES VRAIS

Mystères de Paris.

I.--Catastrophe. (Suite.)

Lucie et Laure se retirèrent de bonne heure; elles avaient tant de choses à se dire! Lucie surtout était impatiente d'apprendre à son amie une nouvelle dont le matin même elle avait eu la révélation, et qu'elle se faisait une fête d'apprendre à son mari lors de sa première visite chez le bon sir Lambton.

Lucie allait être mère.

Après avoir longtemps causé, les deux amies, vaincues par le sommeil, s'endormirent heureuses d'être l'une près de l'autre.

Nos lecteurs savent quel fut leur réveil.

Restées seules, Lucie et Laure demeurèrent assez longtemps sans se parler.

Lucie, la tête cachée entre ses mains, ses beaux cheveux noirs épars sur ses épaules nues, pleurait à se briser la poitrine.

Laure, assise sur une chaise longue, à quelques pas d'elle, la regardait en silence et des larmes coulaient le long de ses joues pâlies par la terreur. La clarté mystérieuse de la lune éclairait seule cette triste scène.

Laure se leva péniblement de son siége et s'approcha de son amie abîmée dans la douleur, et qui paraissait n'avoir conservé que pour souffrir le peu de force qui lui restait; elle l'embrassa sur le front.

--Pauvre, pauvre amie! dit-elle.

Lucie leva sur Laure ses yeux baignés de larmes.

--Je ne te fais donc pas horreur, dit-elle à son amie.

--Et pourquoi, grand Dieu! m'inspirerais-tu de l'horreur? s'écria Laure qui prit Lucie entre ses bras et la serra avec force contre sa poitrine; dois-je te punir d'une faute qui n'est pas la tienne, et l'amitié qui nous lie est-elle si peu solide qu'elle doive être brisée au premier choc?

--Oh! non, répondit Lucie; je ne veux pas que tu cesses de m'aimer, ton amitié est maintenant le seul bien qui me reste.

--Et elle ne te fera pas faute, je te le promets.

Les protestations de Laure calmèrent quelque peu Lucie; la pauvre femme se trouvait un peu moins malheureuse de savoir qu'elle pouvait compter sur l'amitié dévouée et désintéressée de la compagne de ses jeunes années.

La glace une fois brisée, Laure fit tout ce qu'il était possible de faire en semblable occasion pour apporter un peu de soulagement à la douleur si vive de son amie. Malgré la secrète antipathie qu'elle éprouvait pour le marquis de Pourrières, elle croyait qu'il avait dit la vérité lorsqu'il s'était vu découvert; elle fit donc observer à Lucie que quelque grave que fût le crime de son mari, elle ne devait pas désespérer de l'avenir.

--Qui sait, continua-t-elle, si un jour tu ne devras pas bénir la Providence de ce qui vient de t'arriver aujourd'hui; ton mari vient de te dire, et je crois qu'il disait vrai que ta présence l'avait arrêté sur le bord de l'abîme dans lequel il allait se laisser entraîner. Eh bien! il t'aime, tu lui parleras, et il est permis d'espérer que lorsqu'il saura que bientôt tu seras mère, il voudra conserver pur à son enfant le nom qu'il a reçu de ses ancêtres.

--Je désire bien vivement, ma chère Laure, que tes prévisions se réalisent, mais je ne l'espère pas. Mon mari, vois-tu, n'est pas ce qu'il paraît être, il y a dans la vie de cet homme, j'en suis maintenant certaine, quelque fatal secret que j'apprendrai tôt ou tard. Pourquoi, grand Dieu! n'ai-je pas suivi les conseils du docteur Mathéo.

--Tu as fait, ma bonne Lucie, ce que tu devais faire, tu ne pouvais ajouter foi à une lettre qui n'énonçait aucuns faits positifs, lorsque surtout celui qui avait écrit cette lettre laissait, par sa fuite, à toutes les accusations le droit de se produire.

Lucie écoutait attentivement, mais ses larmes ne cessaient pas de couler le long de ses joues pâles.

--Laure, ma bonne Laure! s'écria-t-elle enfin, combien je suis reconnaissante des efforts que tu fais pour me consoler; mais ils sont inutiles. Unie pour toujours à un voleur!... à un assassin peut-être!... ah! j'en mourrai...

--Lucie, Lucie, dit Laure d'une voix solennelle, as-tu donc oublié que tu vas devenir mère.

--C'est vrai, grand Dieu! répondit Lucie; c'est vrai, qui donc, si je mourais, prendrait soin de l'innocente créature que je porte dans mon sein?

--C'est bien, mon amie, ajouta Laure, Dieu, sois-en sûre, ne voudra pas que tu sois éternellement malheureuse.

La jeune femme, lorsqu'elle prononçait ces simples paroles, paraissait si convaincue de ce qu'elle avançait, sa voix était si émue, l'expression de son regard, levé vers le ciel, annonçait une telle confiance, que la pauvre Lucie se sentit quelque peu consolée.

--Je te crois, dit-elle à son amie, j'ai besoin de te croire.

--Il faut, lui répondit Laure, que tout le monde ignore ce qui s'est passé ici cette nuit, et pour éviter que la pâleur de nos visages ne donne sujet à mon oncle de nous adresser des questions auxquelles nous ne saurions que répondre, il faut que nous nous résolvions à prendre quelques instants de repos. Voyons, Lucie, couche-toi, je vais m'occuper de faire disparaître les traces du passage de M. de Pourrières.

Laure acheva de briser la vitre par laquelle Salvador s'était introduit dans la chambre, et tira à elle l'échelle de corde qui était restée accrochée au balcon; elle porta ensuite sur le lit la pauvre Lucie, qui, du reste, se laissait faire comme une enfant.

Ainsi que cela arrive souvent à ceux qui viennent d'éprouver un violent chagrin, un sommeil de plomb vint bientôt clore les paupières des deux amies, qui ne s'éveillèrent que lorsque la matinée était déjà avancée.

--Si tu avais prévu ce qui t'attendait ici, dit sir Lambton à sa nièce, après avoir affectueusement salué Lucie, tu ne te serais pas levée aussi tard.

Laure mit sur le compte d'une légère indisposition la paresse inaccoutumée, à propos de laquelle son oncle lui faisait la guerre.

Le bon sir Lambton remarqua alors l'extrême pâleur et les traits fatigués des deux jeunes amies.

--Mais vous êtes toutes les deux malades, s'écria-t-il; je vais de suite envoyer chercher le médecin.

--C'est inutile, mon bon oncle, répondit Laure, je vous assure que c'est inutile; dites-nous plutôt quelle est la personne qui va déjeuner avec nous?

Les quelques paroles qui précèdent étaient échangées dans la salle à manger, et Laure faisait observer à son oncle qu'il y avait cinq couverts sur la table qui venait d'être dressée pour le déjeuner.

--Tu n'as pas deviné? lui dit sir Lambton.

--Mon mari! s'écria Laure, et un éclair de joie vint tout à coup illuminer sa charmante physionomie.

--Lui-même, dit Servigny, qui, pour obéir à sir Lambton, qui avait voulu ménager à sa nièce une surprise agréable, s'était jusqu'à ce moment tenu caché dans un petit cabinet attenant à la salle à manger.

Le bon jeune homme prit sa femme entre ses bras et la serra avec force contre sa poitrine, avant de songer à présenter ses hommages à la marquise de Pourrières.

--Heureuse Laure! dit tout bas Lucie à l'épouse de Servigny.

--Oui, je suis heureuse, lui répondit Laure, cependant l'appréhension d'un malheur possible vient sans cesse empoisonner mes jours et troubler mes nuits; hélas! ma pauvre amie, nous avons tous, pauvres créatures que nous sommes, une bien lourde croix à porter.

--Toi aussi... ma bonne Laure... est-ce que ton mari?....

Paul est le plus parfait modèle de toutes les bonnes qualités et cependant..... Je te dirai un secret que je t'ai caché jusqu'à ce jour, parce que je ne voulais pas te donner un sujet d'affliction, et tu verras que tu n'es pas la seule à plaindre.

Les deux femmes ne purent en dire davantage, sir Lambton, et Servigny, qui s'étaient retirés pour causer dans l'embrasure d'une fenêtre, s'approchèrent d'elles et les invitèrent à prendre leur place à table.

Le déjeuner ne fut pas triste. Les plus heureux résultats avaient couronné le voyage en Angleterre que Servigny venait d'achever; aussi sir Lambton était-il très-satisfait, et il faisait tous les efforts imaginables pour égayer les deux amies, qui, de leur côté, ne voulant pas laisser supposer qu'il existait entre elles un secret qu'elles voulaient absolument cacher, dissimulaient, autant du moins qu'elles le pouvaient, la tristesse à laquelle elles étaient en proie.

Peu de jours après l'arrivée de Servigny, Lucie reçut une lettre de son mari, qui l'avertissait que le lendemain il se présenterait chez sir Lambton.

--J'ai cru devoir, disait-il, vous annoncer cette visite (que je ne ferais pas si ma négligence ne devait pas sembler extraordinaire à sir Lambton), afin de vous laisser le temps de prévenir votre amie et pour que ma présence, qui, je le sens, doit, après ce qui s'est passé, vous impressionner désagréablement, ne vous surprît pas à l'improviste.»

Le premier soin de Lucie, après avoir reçu cette lettre, fut de prévenir son amie et de lui demander ce qu'elle devait faire en semblable occurrence.

--Il ne faut pas, lui répondit Laure, te montrer trop rigoureuse, la lettre qu'il vient de t'écrire prouve qu'il comprend toute l'énormité de son crime, puisqu'il ne cherche pas à s'excuser, et celui qui est humble est bien près de se repentir, s'il ne se repent déjà.

--Je ferai ce que tu me conseilles, ma chère Laure, je lui parlerai et j'espère que Dieu voudra bien m'accorder le don de la persuasion.

Le lendemain, en effet, Salvador, ainsi qu'il l'avait annoncé à sa femme, se présenta chez sir Lambton.

Servigny, qu'une affaire de peu d'importance avait appelé à Lagny, était absent en ce moment.

Sir Lambton fit à Salvador l'accueil le plus empressé, et voulut lui arracher la promesse de passer au moins deux ou trois jours à sa campagne.

Salvador se trouvait dans une position assez embarrassante, il ne savait quelles raisons alléguer pour refuser sir Lambton, et la crainte de désobliger Laure à laquelle sa présence, après ce qui s'était passé quelques jours auparavant, devait inspirer l'épouvante, l'empêchait d'accepter la gracieuse invitation du bon gentilhomme.

--Vous ne me donnez pas de bonnes raisons, M. le marquis, dit à la fin sir Lambton visiblement contrarié des refus persévérants de son hôte, vous resterez, si vous ne voulez pas me laisser croire que ma compagnie n'a pas le bonheur de vous plaire.

Salvador jeta sur Laure et sur sa femme un regard suppliant.

Les deux jeunes femmes le prirent en pitié.

--Restez, M. le marquis, lui dit Laure après avoir serré entre les siennes les deux mains de son amie; restez, ne refusez pas à mon oncle une faveur à laquelle il paraît tant tenir.

--Je sais trop, madame, ce que je vous dois pour ne pas vous obéir, répondit Salvador après s'être respectueusement incliné.

--Que vous êtes heureuse! s'écria joyeusement sir Lambton en s'adressant aux deux amies, que vous êtes heureuses d'être femmes et jolies, on ne sait rien vous refuser.

Sir Lambton, jaloux de bien recevoir le mari de la plus chère amie de sa nièce, et désireux de donner au marquis de Pourrières un splendide échantillon de l'hospitalité britannique, laissa seuls un instant Salvador et les deux femmes, afin d'aller donner des ordres en conséquence.

Salvador voulut mettre à profit cet instant de liberté.

--Ah! mesdames, dit-il en donnant à sa voix une expression pénétrée; ah! mesdames, combien votre bonté est grande! et comment pourrai-je vous faire oublier?...

Laure ne lui laissa pas le temps d'achever la phrase qu'il venait de commencer.

--Ne parlons pas de ce qui s'est passé, lui dit-elle avec dignité, ce n'est pas M. le marquis de Pourrières qui a levé sur nos têtes le fer d'un assassin; nous avons eu affaire à un misérable fou, qui, nous aimons à le croire, a recouvré la raison.

--M. le marquis de Pourrières, dit sir Lambton en rentrant dans le salon où il avait laissé Salvador et les deux femmes, suivi de Servigny qui venait d'arriver au château, j'ai l'honneur de vous présenter mon neveu.

Salvador s'empressa de quitter le siége sur lequel il était assis, et s'inclina devant Servigny, qui lui rendit son salut.

Lorsqu'ils se trouvèrent face à face, ces deux hommes reculèrent simultanément en arrière, comme s'ils avaient tous deux marché sur une vipère.

Ils s'étaient reconnus.

Les brusques mouvements de Servigny et de Salvador, n'avaient échappé ni aux deux femmes ni à sir Lambton, les deux femmes ne dirent rien, mais sir Lambton qui n'avait pas pour se taire les mêmes raisons qu'elles, leur demanda s'ils se connaissaient.

Un instant leur avait suffi pour se remettre.

Salvador répondit le premier avec beaucoup de sang-froid.

--Je vois aujourd'hui pour la première fois M. Paul Féval, mais je vous l'avoue, votre neveu ressemble tellement à un gentilhomme Italien avec lequel je m'étais lié lors d'un séjour que je fis à Venise il y a quelques années, que je n'ai pu retenir un premier mouvement de surprise bien naturelle, du reste, car le gentilhomme en question est mort depuis longtemps.

Cette explication, que Servigny ne crut pas devoir démentir de suite, parut toute naturel à sir Lambton, qui n'avait, du reste, attaché aucune importance à la question qu'il venait de faire.

Il n'en était pas de même des deux femmes.

--Ils se connaissent, ma pauvre amie, dit Lucie à Laure en lui serrant la main avec force; ils se connaissent. Ah! je suis encore plus malheureuse que je ne le croyais!

Laure, afin de lui donner le courage de supporter sa triste position, avait dit à son amie quels étaient les antécédents de son mari et Lucie venait de deviner en quel lieu son époux et celui de son amie avaient pu se connaître.

Servigny, inquiet plus qu'on ne saurait se l'imaginer, d'avoir rencontré chez l'oncle de sa femme, un homme dont il avait été à même d'apprécier les moeurs et le caractère, était impatient d'avoir avec lui une conversation qui fût de nature à lui apprendre ce qu'il en devait craindre, il pria donc sa femme à laquelle il ne cachait rien de ce qui l'intéressait, de faire tout ce qui lui serait possible, afin qu'il restât seul avec le marquis de Pourrières.

--Je vous ferai connaître ce soir, lui dit-il, les raisons qui m'engagent à vous prier de me rendre ce service.

--Je les devine, lui répondit Laure, après lui avoir serré la main, et je vais vous obéir.

--Mon bon oncle, dit-elle à sir Lambton, lorsque la compagnie eut savouré d'excellent café, versé dans des tasses de vermeil délicieusement ciselées, vous allez, si vous le voulez bien, nous mener mon amie et moi promener dans la campagne, on dit, et l'on a raison, qu'il ne faut pas se gêner à la campagne, ces messieurs, qui, s'ils ne veulent pas sortir de leur côté, ont à leur disposition un excellent billard, voudront bien, j'en suis sûre, nous permettre de les laisser seuls quelques instants.

--Mais, objecta sir Lambton, qui ne concevait rien à la fantaisie manifestée par sa nièce, il me semble que puisque vous avez l'envie de vous promener, nous pourrions faire atteler et sortir tous ensemble.

--Non, mon bon petit oncle, nous sortirons à pied si vous le voulez bien, et nous laisserons ici ces messieurs, que je ne veux pas mettre dans le secret de ce que nous allons faire.

Sir Lambton, habitué à faire toutes les volontés de sa nièce, qu'il traitait en véritable enfant gâtée, prit sa canne, son chapeau, et après avoir prié le marquis de Pourrières d'agréer ses excuses, il sortit accompagné des deux femmes.

Salvador et Servigny étaient à peu près aussi embarrassés l'un que l'autre, Salvador surtout, qui avait deviné que Laure n'avait tant insisté pour sortir accompagnée de son oncle et de Lucie, qu'afin de le laisser seul avec son mari, ce fut lui cependant qui se détermina le premier à prendre la parole.

--Je crois, monsieur, dit-il à Servigny, qu'il est inutile que nous dissimulions plus longtemps, nous nous sommes reconnus...

--Il est vrai, monsieur, répondit Servigny, et je vous avoue que je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici.

--Mon étonnement n'a pas été moins grand que le vôtre; est-ce bien vous? vous que nous dûmes abandonner en si piteux état après le combat que nous fûmes forcés de livrer aux gendarmes de la brigade du Beausset, que je trouve aujourd'hui l'époux d'une femme charmante, et non moins riche à ce qu'on assure qu'elle n'est belle.

--Permettez-moi de vous faire observer, à mon tour, que je n'ai pas moins que vous le droit d'être grandement étonné de vous rencontrer ici porteur d'un nom qui sans doute n'est pas le vôtre, et possesseur de richesses dont la source n'est probablement pas légitime.

--Ces doutes m'offensent, dit Salvador d'un ton piqué, et je crois qu'ils seraient un peu mieux placés dans une autre bouche que la vôtre, je puis, M. Servigny, vous prouver par des titres authentiques, que mon nom et mes richesses sont l'héritage de mes aïeux; M. Féval peut-être aurait infiniment de peine à établir la généalogie des Féval.

--Le ton peu convenable que vous prenez pour répondre à des observations qui devraient vous paraître toutes naturelles, pourrait m'engager, prenez-y garde, à prendre un parti violent qui, je dois en convenir, nous précipiterait tous deux dans un abîme sans fond; mais soyez en convaincu, je ne reculerais pas devant ce que je regarderais comme l'accomplissement d'un devoir.

--La menace est presque toujours l'arme des lâches, dit Salvador.

--Monsieur! s'écria Servigny.

--Laissez-moi achever, continua Salvador; vous pouvez, il est vrai, me faire beaucoup de mal, mais, ainsi que je viens de vous le dire, la menace est l'arme des lâches, et je crois assez vous connaître pour être certain que vous ne voudrez pas vous en servir. Vous succomberiez infailliblement si une lutte s'engageait entre nous, car il me serait facile d'établir un alibi incontestable du jour de ma naissance à celui-ci, tandis que sur un mot de moi au respectable sir Lambton, vous seriez, malgré les liens qui vous attachent à ce digne gentilhomme, chassé ignominieusement d'ici.

--Vous êtes dans l'erreur: sir Lambton et ma femme savent, grâce à Dieu, qui je suis; je bénis le ciel de n'avoir pas voulu tromper mon généreux bienfaiteur; on sait que Paul Féval, n'est autre que le malheureux Servigny, on sait quelles sont les circonstances qui m'ont précipité dans l'abîme d'où je suis parvenu à sortir à force de courage et de persévérance.

Ce que Servigny venait de dire à Salvador causa, on doit bien le penser, un profond étonnement à ce dernier; il se trouvait, pour ainsi dire, à la discrétion du mari de Laure. Il pouvait, il est vrai, espérer que Laure, cédant aux prières qui sans doute lui seraient faites par son amie, ne mettrait pas son époux dans la confidence de ce qui s'était passé il y avait quelques jours. Il crut donc devoir, pour conjurer autant que possible le danger qui le menaçait, changer à la fois de ton et de langage.

--Votre langage, dit-il à Servigny, après s'être promené quelques instants de long en large dans l'appartement, est celui d'un homme d'honneur, d'un homme qui déplore les erreurs, quelles qu'elles soient, de sa jeunesse, qui veut, par tous les moyens possibles, faire oublier à la société et oublier lui-même qu'il a jadis porté la _casaque du forçat_; j'approuve infiniment votre conduite, et je veux bien croire que vous avez les intentions les plus pures, les sentiments les plus nobles; mais, s'il en est ainsi, si vraiment vous vous êtes purifié à l'école du malheur, serez-vous assez injuste pour croire que vous êtes le seul qui ait été capable de revenir au bien, après une vie d'erreurs et de désordres?

--Que Dieu me pardonne, si jamais une semblable pensée a été la mienne, mais un pressentiment que je ne puis vaincre, la tristesse de madame de Pourrières qui semble annoncer qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle devrait l'être, tout cela me fait croire que Salvador et Duchemin que j'ai rencontré à Paris il y a quelque temps, sont incorrigibles ou à peu près.

--Duchemin est mort, répondit Salvador; quand à Salvador, comme il ne veut pas laisser dans votre esprit la moindre impression fâcheuse, il désire vous raconter tous les événements de sa vie passée, et il espère que le récit qu'il va vous faire vous donnera de lui une opinion moins défavorable. Etes-vous disposé à l'écouter?

Servigny, curieux de savoir quelles étaient les raisons qui allaient être alléguées par Salvador pour justifier les fautes ou plutôt les crimes de sa vie passée, fit un signe affirmatif.