Les vrais mystères de Paris

Part 77

Chapter 773,752 wordsPublic domain

Une grosse servante, douée d'une physionomie ronde et colorée, et d'appas formidables, récure dans un coin les assiettes d'étain et les cuivres, ornements brillants d'un vaste dressoir placé vis-à-vis de la cheminée; cette servante et Vernier les bas bleus sont seuls dans la salle, les autres habitants de l'auberge se sont assis sur les deux bancs de pierre placés devant la porte afin de respirer l'air frais de la soirée.

Lorsque la grosse servante cesse un instant, afin de reprendre haleine, de frotter vigoureusement les plats et les casseroles qu'elle s'est chargée de faire reluire, elle jette des regards d'intérêt sur Vernier les bas bleus, qui alors se rapproche du feu et laisse de sourds gémissements s'échapper de sa poitrine.

Nous n'avons pas encore dit à nos lecteurs que Vernier les bas bleus est un très-bel homme qu'il est doué d'une physionomie pleine et colorée, ornée d'une magnifique paire de favoris noirs, bien capable de tourner la tête d'une servante d'auberge.

Un gémissement plus fort et mieux accentué que tous ceux qui l'avaient précédé, fit brusquement lever la tête à la grosse fille; elle laissa tomber à terre le chiffon imprégné de sablon et le plat d'étain qu'en ce moment elle tenait entre ses mains.

--Ça ne va donc pas mieux? dit-elle à Vernier les bas bleus.

--Ça va plus mal, au contraire, ma bonne demoiselle, répondit le bandit.

--Voulez-vous queuque chose? reprit la servante, intérieurement flattée de s'entendre appeler mademoiselle.

--Je vous remercie bien, ça se calme.

--Pourquoi qu'vous avez voulu vous lever? lorsqu'on est malade il faut rester au lit.

--J'avais froid, et j'ai pensé qu'un air de feu me ferait un peu de bien.

--Faut convenir que vous n'avez guère de chance tout d'même, être comme ça forcé de vous arrêter en route au retour de vot'premier voyage; les rubans que vous avez mis à vot'chapeau ne vous ont pas porté bonheur.

--Ah! bah! le malheur n'est pas grand; puisque j'ai pu mener mes marchandises à bon port et que j'suis à vide à c'te heure. Et puis! vous me croirez si vous voulez, continua Vernier les bas bleus en regardant tendrement la grosse servante, vrai, je ne suis pas fâché d'être comme ça subitement tombé malade dans vot'auberge, puisque ça m'a procuré le plaisir de faire vot'connaissance.

--Vous êtes bien honnête tout d'même, monsieur... Comment donc qu'on vous appelle?

--Jérôme Carré; pour vous servir si j'en étais capable, ma belle demoiselle.

--Allons, v'là que vous faites le galant à c'te heure; ça va donc mieux?

--Beaucoup mieux, le feu m'a fait du bien, et j'crois que je pourrai me mettre en route cette nuit ou demain dans la journée.

--Ça ne serait peut-être pas prudent.

--Ah! bah! au petit bonheur, je n'ai pas envie de rester garçon, et pour me marier il faut que je m'amasse des gros sous. J'ai t'y tort?

--Je ne dis pas cela, monsieur Jérôme, mais faut avant tout conserver vot'santé.

--Vous êtes une bonne fille, mademoiselle Madeleine, et si vous vouliez...

--Nous parlerons de cela plus tard, enjoleux, dit la grosse servante, pourpre de satisfaction.

L'arrivée devant la porte de l'auberge d'un cabriolet, d'où descendirent deux élégants personnages, autour desquels s'empressaient tous les habitants de l'auberge, mit fin à la conversation de Vernier les bas bleus, et de la servante.

Les deux nouveaux venus échangèrent un rapide regard avec Vernier les bas bleus, qui reprit sous le manteau de la cheminée la place qu'il venait de quitter pour se rapprocher de la servante.

Nos lecteurs ont deviné, et ils ne sont pas trompés, que les nouveaux personnages qui viennent d'entrer dans l'auberge où nous avons rencontré Vernier les bas bleus, ne sont autres que Salvador et le vicomte de Lussan, et que ce n'est pas le hasard qui vient de faire rencontrer ces trois bandits.

--Faites boire notre cheval et donnez-lui de l'avoine, dit Salvador.

L'aubergiste et son garçon d'écurie sortirent.

--J'ai une soif de tous les diables, dit le Vicomte à la maîtresse de l'auberge. Voulez-vous, madame, avoir l'extrême complaisance de nous servir une bouteille de votre meilleur vin.

La femme de l'aubergiste alluma une chandelle et descendit à la cave.

Il ne restait plus dans la salle que la grosse servante qui s'était remis à sa besogne et qui ne pouvait se lasser de regarder les nouveaux venus.

La pauvre fille n'avait jamais vu chez ses maîtres d'aussi beaux messieurs.

--Mademoiselle Madeleine, dit Vernier les bas bleus d'une voix piteuse, voulez-vous avoir la complaisance d'aller prendre dans la poche de ma veste qui est restée sur mon lit, un petit paquet que vous m'apporterez.

La grosse fille, charmée de pouvoir faire quelque chose pour monsieur Jérôme Carré, quitta précipitamment sa besogne et grimpa aussi lestement que le lui permettait la rotondité plus que raisonnable de sa personne, les quelques marches d'une échelle de meunier qui conduisait à l'étage supérieur.

--C'est bien, dit le vicomte de Lussan à Vernier les bas bleus lorsqu'ils se trouvèrent seuls tous trois dans la salle, vous êtes à votre poste.

--Et je puis y rester sans donner naissance au plus léger soupçon jusqu'à la nuit prochaine si cela est nécessaire, tâchez cependant que l'affaire se fasse cette nuit.

--Il n'y faut pas penser, ce sera pour demain.

--A votre aise, j'en serai quitte pour me chauffer un jour de plus, je ne crains rien, mes papiers sont en règle, le brigadier de gendarmerie qui les a examinés doit m'apporter ce soir la recette d'un remède propre à guérir la fièvre que je me suis donnée, et je fais la cour à la servante, qui me cacherait sous ses jupons, s'il devait m'arriver quelque chose de désagréable.

--Très-bien, ainsi c'est convenu, vous serez à l'endroit indiqué avec votre chariot, dans la nuit de demain à après demain, à deux heures précises du matin.

--C'est convenu, je serais exact.

--Et de notre côté nous serons exacts à vous payer ce qui vous a été promis; dix mille francs si nous réussissons, mille francs que voilà en cas de non-succès.

--Merci, vous pouvez compter sur moi.

--A demain, deux heures du matin.

--A demain, deux heures du matin.

L'aubergiste, sa femme, son garçon et Madeleine, rentrèrent à la fois dans la salle.

--Voilà du vin, messieurs, dit la femme de l'aubergiste, et du bon, je m'en vante.

--Nous n'en doutons pas, madame, répondit le vicomte de Lussan, mais nous en serons beaucoup plus sûrs après l'avoir goûté.

Et sans faire plus de façons, il se plaça avec Salvador à l'un des coins de la grande table, meuble principal de la salle dans laquelle ils se trouvaient.

La servante n'avait pas trouvé dans la poche de Vernier les bas bleus le petit paquet qu'il l'avait envoyé y chercher.

--C'est que je l'aurai égaré, répondit le bandit, pour mettre fin à ses doléances.

Lorsque le cheval attelé au cabriolet qui avait amené Salvador et Lussan fut suffisamment repu, les deux amis prirent congé; après qu'ils eurent échangé avec Vernier les bas bleus un imperceptible coup d'oeil, Salvador tira de sa poche deux pièces de cinq francs qu'il jeta sur la table.

--Le reste, s'il y en a, sera pour cette bonne grosse mère, dit-il en frappant légèrement le visage rouge et joufflu de Madeleine.

--Voilà des bourgeois bien dangereux, dit Vernier les bas bleus lorsque Salvador et le vicomte de Lussan furent partis.

--C'est si riche, répondit l'aubergiste.

Le vicomte de Lussan et Salvador, emportés par un vigoureux cheval, franchirent en peu de temps l'espace qui sépare de Lagny l'auberge où nous avons laissé Vernier les bas bleus; arrivés dans cette ville, ils descendirent à l'hôtel de l'_Ours_.

Partis précipitamment de Paris, et ne s'étant arrêtés en route que pour dire quelques mots à Vernier les bas bleus, ils étaient en proie à une faim dévorante; aussi leur premier soin fut de se faire servir un excellent repas.

--M'expliquerez-vous, cher vicomte, dit Salvador lorsque les premiers plats furent expédiés, quelle est l'affaire que nous allons faire, et de quelle manière nous allons procéder.

--Je ne puis, mon ami, vous dire autre chose que ce que vous savez déjà, répondit le vicomte, mais voici quelqu'un qui pourra vous satisfaire complétement, ajouta-t-il en désignant un nouveau personnage qui entrait à ce moment dans la salle où ils s'étaient fait servir.

Ce nouveau personnage était un petit vieillard vêtu d'un habit noisette, d'une culotte de ratine noire, d'un gilet de piqué blanc, il avait des bas de coton bleu, de forts souliers à larges boucles d'argent, et était coiffé d'un tricorne.

--M. Juste, s'écria Salvador.

--Lui-même, répondit le vicomte de Lussan, c'est à ce brave et digne M. Juste, que nous devons la bonne fortune qui nous arrive aujourd'hui.

L'usurier, en entrant dans la salle avait salué les deux amis comme s'il ne les connaissait pas, et s'était placé près d'eux afin de se faire servir à dîner ou plutôt à souper.

Nos lecteurs savent qu'il n'y a dans la salle à manger de la plupart des hôtelleries de Province, qu'une seule grande table qui sert à tout le monde; ils savent aussi que nulle part on ne peut causer plus à l'aise que dans la salle à manger d'un hôtel de petit ville, lorsque les heures du départ et de l'arrivée des voitures publiques sont passées.

--Vous arrivez à propos, M. Juste, dit le vicomte de Lussan; voilà plus d'une heure que M. le marquis de Pourrières me tourmente, afin que je lui apprenne des choses que, jusqu'à présent, vous êtes le seul à savoir.

--Je vais avoir l'honneur de satisfaire la légitime curiosité de M. le marquis, M. de Lussan.

Voici les faits, il est bon que vous n'en ignoriez aucun, afin d'agir en conséquence.

Personne plus que moi n'aime à obliger ses amis. M. le vicomte de Lussan, à qui j'ai pu rendre quelques légers services, est là pour me démentir, si ce que j'avance n'est pas vrai. J'aurais pu réclamer, au besoin, le témoignage du malheureux M. Lebrun, si le fer d'un assassin n'avait pas prématurément mis fin à ses jours.

--Passons, monsieur Juste, passons, je sais que vous êtes un très-galant homme, et mon ami de Pourrières veut bien me croire sur parole, n'est-il pas vrai, marquis?

Salvador fit un signe affirmatif.

--Je vous disais donc, continua Juste, que personne plus que moi n'aimait à obliger ses amis; cela étant, vous devinez que je saisis avec empressement toutes les occasions qui se présentent, de leur être agréable.

Il y a de cela quelques jours, un riche gentilhomme anglais, qui habite la France depuis peu de temps, se présenta chez moi et me dit qu'il venait de recevoir, de son correspondant d'Amsterdam, une lettre qui lui apprenait que la plus grande partie d'un envoi de lingots d'or et d'argent, qui allait m'être fait par le dit correspondant qui est aussi le mien, lui était destinée; il venait me prier de lui envoyer ces lingots, aussitôt qu'ils me seraient parvenus, à sa maison de campagne, située ici près; je lui promis de faire ce qu'il désirait, et comme la valeur des objets que je devais lui remettre était fort considérable, je lui dis que je désirais, pour mettre ma responsabilité à couvert, les lui porter moi-même au lieu indiqué, afin d'en recevoir une décharge; je pensais déjà à vous, M. le vicomte.

L'Anglais, un très-digne gentilhomme, ma foi! approuva fort ma prudence et me dit qu'il me recevrait avec plaisir à sa maison de campagne.

Les lingots me sont arrivés il y a deux jours, et, de suite, j'ai fait charger sur une voiture ceux qui ne m'appartenaient pas, et après avoir fait prévenir M. le vicomte de Lussan de ce qu'il avait à faire, je me suis empressé de les apporter moi-même à leur légitime propriétaire.

Il s'agit maintenant de s'approprier adroitement ces lingots, que je m'engage à vous payer deux cent mille francs.

--Mais vous ne nous dites pas, s'écria Salvador, quels moyens nous devons employer pour cela.

--Patience! un peu de patience, je vous prie, tout vient à point à qui sait attendre; vous avez deviné que je ne voulais porter moi-même les lingots, qu'afin de savoir dans quel endroit ils seraient placés et d'étudier les lieux; il me reste à vous faire part de mes observations.

Les lingots ont été déposés dans un petit cabinet contigu à une chambre à coucher qui fait partie d'un pavillon en aile; cette pièce, ainsi du reste que tout le pavillon, est, quant à présent, inhabitée; les lingots, renfermés dans plusieurs petites caisses, sont placés près d'une commode et ont été recouverts d'un vieux tapis; on peut facilement s'introduire, à l'aide d'escalade, dans la chambre du pavillon, dont les fenêtres sont ouvertes sur la grande route; si la porte du cabinet est fermée, ce qui est probable, il vous sera facile de l'ouvrir à l'aide des merveilleux instruments dont, sans doute, vous avez eu soin de vous munir.

Il n'y a pas de chien de garde dans la maison. Les gens chez lesquels vous allez _travailler_[585] ne devraient pas habiter la campagne privés d'un aussi fidèle serviteur. L'homme que vous venez de voir et auquel M. le vicomte de Lussan a procuré un équipage complet de roulier, transportera la _camelotte_[586] au pavillon de Choisy-le-Roi, chez M. de Pourrières; c'est là où j'en prendrai livraison; le reste me regarde.

--La réussite de cette affaire ne me paraît pas impossible, dit Salvador après avoir attentivement écouté Juste, mais il faut en prévoir les suites; et d'abord est-il bien certain que Vernier, lorsqu'il aura à sa disposition les susdits lingots, ne cherchera pas à nous frustrer de tout ou partie de ce qui nous appartiendra?

--Vernier ne sachant pas quelle est l'importance du vol, puisque les lingots sont en caisse, sera content de la somme assez ronde que nous voulons bien lui allouer; nous pouvons donc, jusqu'à un certain point, compter sur lui; rien, au surplus, ne nous empêchera de le suivre de loin jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Choisy.

--Voici, pour le reste, comment nous devons procéder, ajouta le vicomte de Lussan: nous passerons la journée de demain à visiter les environs de cette ville, sous le prétexte de chercher une propriété à vendre; notre présence ici sera donc justifiée sans que nous soyons forcés de décliner nos noms; nous quitterons cette auberge à dix heures du soir, et nous attendrons, en nous promenant, que le moment d'agir soit venu; nous remettrons à M. Juste, que nous trouverons à l'heure indiquée, près de la maison en question, notre cabriolet qu'il conduira à petits pas sur la route de Paris, une fois l'affaire faite, il nous sera facile de le rattraper, et, s'il plaît à Dieu, nous rentrerons dans notre bonne ville, à la naissance du jour, un peu plus riches que nous ne le sommes maintenant.

Remarquez je vous prie, cher marquis, qu'à moins d'être pris en flagrant délit, et ce cas échéant (je pense que vous savez comme moi ce que vous avez à faire), nous ne risquons absolument rien; les gendarmes, lorsqu'ils rencontrent des gens comme nous, des gentilshommes riches et bien posés dans le monde, un capitaliste qui possède assez d'or pour remplir le tonneau des Danaïdes, se contentent de les saluer.

--Allons c'est bien, dit Salvador, si le plan est aussi bien exécuté qu'il a été bien conçu, la réussite est infaillible.

--Et maintenant, répondit le vicomte de Lussan, ne parlons plus de l'affaire qui nous amène ici.

Juste, Salvador et le vicomte de Lussan, après la conversation que nous venons de rapporter, achevèrent fort tranquillement de souper, et se retirèrent chacun dans l'appartement qui leur avait été préparé.

Le vicomte et Salvador avaient demandé une chambre à deux lits.

--Savez-vous cher vicomte, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec son ami, que ce M. Juste est vraiment un homme précieux.

--Très-précieux, marquis, c'est pour cela que je serais désolé s'il lui arrivait malheur.

--Il est bien riche?

--Très-riche, excessivement riche, même, mais je suis persuadé qu'il se laisserait hacher en morceaux ou scier entre deux planches, plutôt que de dire en quel lien de sa maison il a caché les immenses richesses qu'il possède, et qu'une fois qu'on se serait débarrassé de lui et de son terre-neuve, sur lequel, soit dit en passant, il paraît beaucoup trop compter, il faudrait démolir sa maison de fond en comble afin de découvrir la caisse qui renferme ses trésors.

--Bonsoir, vicomte; je suis si fatigué que je vais, je crois, dormir du sommeil du juste.

--Bonsoir, marquis, ne rêvez pas de ce pauvre Roman.

--Ah! bah! fit Salvador qui essaya, mais en vain, de comprimer un énorme bâillement.

Salvador et le vicomte passèrent, ainsi qu'ils en étaient convenus, la journée du lendemain à parcourir les environs de la petite ville de Lagny-sur-Marne, sous le prétexte de chercher une propriété à leur convenance.

L'hôte de l'Ours, ébloui par la recherche de leur costume et leurs manières aristocratiques, avait absolument voulu leur servir de guide; le vicomte de Lussan n'avait pas cru devoir refuser des offres de services si gracieusement faites. Grâce à l'obligeance de son hôte, Salvador et lui avaient été introduits chez plusieurs propriétaires des environs de Lagny, et ils avaient pu, grâce encore à la faconde inépuisable de leur cicerone, recueillir une foule de renseignements dont ils se promirent de se servir à l'occasion; on a deviné que lorsque le soir arriva, ils n'avaient pas trouvé ce qu'ils paraissaient chercher; ils avaient cependant visité une grande quantité de propriétés, mais les unes étaient trop considérables, les autres ne l'étaient pas assez.

Ils rentrèrent à l'hôtel de l'Ours à la nuit tombante, et, après avoir fait honneur à un excellent repas qu'ils voulurent absolument faire partager à leur hôte, ils firent atteler le cheval à leur cabriolet et partirent.

Deux heures sonnaient à l'horloge communale du petit village de Guermantes lorsqu'ils arrivèrent près de la maison qu'ils devaient dévaliser. La nuit était calme et silencieuse, seulement, à de rares intervalles, on entendait retentir les aboiements du chien de garde de quelque ferme éloignée; Vernier les bas bleus, vêtu du costume qu'il portait la veille, et conduisant un chariot attelé de deux bons chevaux normands qu'il avait fait arrêter à quelques pas de la maison, attendait, assis depuis quelques minutes sur le revers d'un fossé, la venue de ses complices. Salvador et le vicomte de Lussan passèrent devant lui après lui avoir adressé un signe d'intelligence, et suivirent la grande route jusqu'à ce qu'ils rencontrassent Juste qui cheminait paisiblement: ils lui remirent leur cabriolet après avoir tiré du coffre ce qui leur était nécessaire, deux blouses bleues dont ils se vêtirent immédiatement, des armes, des fausses clés et une échelle de cordes très-artistement travaillée, puis ils retournèrent sur leurs pas, après avoir recommandé à l'usurier de n'aller qu'assez doucement pour qu'ils pussent facilement le rattraper.

La maison dans laquelle ils devaient trouver les richesses qu'ils convoitaient était aussi calme et aussi silencieuse que la campagne au milieu de laquelle elle était située; il n'apparaissait aucune lumière à l'intérieur, le moment était favorable pour agir.

--Ah ça! ne perdons pas de temps, dit le vicomte de Lussan, ne nous laissons pas surprendre par le jour.

--Ce serait très-maladroit, répondit Salvador.

--Quel est celui de nous deux qui va le premier tenter l'aventure?

--Eh! parbleu! ce sera moi; je suis plus habitué que vous à ces sortes d'expéditions.

--Allez donc, et que Dieu vous protége.

Salvador jeta avec beaucoup d'adresse l'échelle de cordes sur le balcon de la fenêtre par laquelle il devait s'introduire dans la maison, et lorsqu'il se fût assuré qu'elle était solidement accrochée, il commença, avec toute l'agilité d'un écureuil, sa périlleuse ascension.

Le vicomte de Lussan était au pied de la muraille, prêt à s'élever dans l'air aussitôt que Salvador serait entré dans la maison.

Vernier les bas bleus avait quitté la place qu'il occupait, et se promenait sur la route en fumant sa pipe.

Salvador, après avoir franchi l'espace qui le séparait de la fenêtre, se dressa sur l'appui, et à l'aide d'un diamant enchâssé dans une bague chevalière qu'il portait au doigt, il enleva sans bruit la plus grande partie d'un carreau, il passa ensuite son bras par l'ouverture qu'il avait faite, et ouvrit facilement la fenêtre.

Il s'élança dans l'appartement.

Comme il le croyait inhabité, il marcha sans crainte vers la porte qui, si les indications données par l'usurier Juste étaient exactes, conduisait au cabinet dans lequel les lingots devaient être déposés.

Le craquement de ses bottes sur le parquet et le pétillement de l'allumette chimique avec laquelle il alluma une bougie, dont il avait eu soin de se munir, réveillèrent deux femmes couchées dans deux lits parallèles placés dans une alcôve, qui faisait face à la fenêtre par laquelle il s'était introduit.

Ces deux femmes, effrayées de voir dans leur chambre un homme dont l'extérieur n'était rien moins que rassurant (nos lecteurs n'ont pas oublié que Salvador avait mis une blouse par-dessus ses habits), poussèrent des cris perçants, et, cédant à un mouvement machinal elles se jetèrent toutes deux dans la ruelle de leurs lits.

--Taisez-vous morbleu! s'écria Salvador, taisez-vous ou vous êtes mortes! Et comme les deux femmes, en proie à une agitation fiévreuse qui ne leur laissait pas le libre usage de leurs facultés, ne cessaient de crier, il prit dans la poche de son habit le tire-point dont il s'était servi contre Roman, et s'élança vers elles pour les frapper.

--Dieu, mon mari!

--Ma femme!

--Le marquis de Pourrières!

Ces trois exclamations partirent en même temps, les deux femmes sur lesquelles Salvador venait de lever un fer homicide, n'étaient autres, en effet, que la pauvre Lucie et son amie Laure.

--Monsieur, monsieur, s'écria Lucie, ne nous tuez pas, nous ne dirons rien, je vous le promets.

La pauvre femme était plus pâle qu'un cadavre, et elle ne pouvait détacher ses yeux de son mari, dont le singulier accoutrement n'annonçait que trop clairement les criminels desseins.

Laure s'était retranchée derrière son lit et tremblait de tous ses membres: elle ne disait rien.

La scène qui précède s'était passée en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour la raconter.

Salvador s'élança vers la fenêtre, le vicomte de Lussan avait entendu les cris poussés par les deux femmes, présumant qu'ils pouvaient être entendus des autres habitants de la maison et les attirer sur le lieu de la scène, et ne voulant pas laisser son ami supporter seul les chances d'une lutte inégale, il gravissait les degrés de l'échelle de corde, il s'aidait d'une main, de l'autre il tenait ses deux magnifiques Kukenreiters.

--_Cavalez-vous_, dit Salvador à ses deux complices, _l'affaire est marronnée_[587]. Je vous rejoins dans quelques minutes.

Sans demander de plus longues explications, le vicomte descendit les degrés de l'échelle de corde. Vernier les bas bleus se plaça à la tête de ses chevaux, qui se mirent en route dès qu'ils eurent entendu les claquements répétés de son fouet.

Salvador revint près des deux femmes qui étaient restées à la même place, pétrifiées d'étonnement, et qui n'avaient pas eu encore la force d'échanger une seule parole.