Part 76
Le monologue de Salvador vient d'apprendre à nos lecteurs que cet homme, bien loin de renoncer à sa criminelle industrie, méditait au contraire de nouveaux crimes; il devait du reste en être ainsi, l'impunité dont il avait toujours joui l'avait enhardi à ce point qu'il ne pouvait croire qu'il arriverait un jour où la société lui demanderait un compte sévère de tous les crimes qu'il avait commis.
Il se replaça devant son bureau, qu'il avait quitté pour se promener dans son cabinet et écrivit à Lucie la lettre suivante:
_Le marquis de Pourrières à la marquise de Pourrières._
Paris.
«Ma chère Lucie,
»J'ai terminé aussi heureusement que cela était possible la malheureuse affaire qui m'a obligé de quitter Pourrières bien avant l'époque que nous avions fixée d'un commun accord; mais ce n'est pas tout, d'autres affaires me sont survenues à l'improviste, de sorte qu'il m'est maintenant impossible d'aller vous retrouver; je ne puis cependant supporter plus longtemps votre absence, et comme je vous sais aussi bonne que vous êtes belle, j'ai l'espérance que vous voudrez bien, aussitôt que vous aurez reçu cette lettre (qui, je l'espère, vous trouvera fort ennuyée), vous mettre en route pour Paris, où je vous attends avec la plus vive impatience.
»Je vous prie d'observer, ma chère Lucie, que ce n'est pas un ordre, mais une prière que je vous adresse; si la campagne avait de tels charmes à vos yeux, que vous ne puissiez vous résoudre à là quitter encore, je vous laisse entièrement libre de ne faire que votre volonté.
»Mille baisers, et croyez à l'amour éternel de votre heureux époux,
»A. DE POURRIÈRES.»
_Laure Féval à Lucie de Pourrières._
Guermantes, près Lagny.
«Nous avons achevé, ma chère Lucie, nos pérégrinations à travers l'Italie et la Suisse, et je suis, à l'heure qu'il est, installée avec mon bon oncle, dans le joli petit château que nous possédons à Guermantes, près Lagny.
»Je m'empresse de t'annoncer cette bonne nouvelle.
»Mon mari est toujours en Angleterre, il vient de nous écrire que les affaires qui ont nécessité sa présence dans ce pays, l'y retiendront encore au moins un mois, ne viendras-tu pas consoler un peu une pauvre veuve? mon bon oncle me charge de te dire qu'il ira te chercher si tu ne viens pas promptement, et comme il est très-capable de faire tout ce qu'il dit, j'ai l'espérance que tu voudras bien lui épargner la peine de faire un voyage de plus de deux cents lieues.
»Nous serions flattés, je n'ai pas besoin de te le dire, de recevoir avec toi M. le marquis de Pourrières.
»A bientôt, ma bonne Lucie, à bientôt, n'est-ce pas? Ne prends pas seulement le temps de me répondre, accours, j'ai hâte de serrer sur mon coeur ma plus ancienne et ma meilleure amie.
»LAURE FÉVAL.»
Cette dernière lettre fut remise à Lucie en même temps que celle qui précède. La jolie marquise de Pourrières, bien certaine que son mari ne lui refuserait pas la permission d'aller passer le restant de la belle saison près de son amie, qu'elle était impatiente de revoir, se détermina sans éprouver de bien vifs regrets à quitter le vieux château de Pourrières; elle écrivit donc à son mari, que conformément à son désir elle allait de suite se mettre en route et qu'elle serait à Paris presque en même temps que sa lettre.
Salvador pour la recevoir avait entièrement renouvelé son ameublement et ses équipages, et fait décorer son hôtel avec plus de luxe qu'il ne l'était auparavant.
--La demeure que vous allez habiter vous paraît-elle convenable? dit-il à sa femme après lui avoir fait admirer les mille recherches luxueuses rassemblées dans son hôtel.
Lucie ne remercia pas son mari, mais elle posa sa jolie tête sur son sein et lui serra affectueusement la main.
Salvador déposa un baiser sur le front de sa femme.
Elle ne me refusera pas ce que je veux lui demander, se dit-il.
Les deux époux étaient à ce moment dans la chambre à coucher destinée à Lucie, près d'une petite porte devant laquelle Salvador s'était arrêté à dessein.
--Je vous ai ménagé une dernière surprise, dit-il.
--Qu'est-ce donc, répondit Lucie en souriant; je ne puis, après ce que je viens d'admirer, être étonnée de quelque chose.
Salvador tira de sa poche une clé avec laquelle il ouvrit la mystérieuse petite porte, et il introduisit Lucie dans une pièce absolument semblable à celle qui lui servait de boudoir à l'hôtel de Neuville, c'était la même tenture, fond lilas semé de fleurs et d'oiseaux fantastiques, les mêmes passements verts attachés par des rosaces argentées, les mêmes stores adaptés à des fenêtres disposées de la même manière, les mêmes meubles, rien ne manquait.
--Ah! c'est charmant, s'écria Lucie.
--N'attachez pas plus de prix qu'elle n'en mérite, à cette légère prévenance, répondit Salvador, croyez seulement que je suis heureux d'avoir pu faire une chose qui vous est agréable.
Salvador consacra les premiers jours qui suivirent l'arrivée de Lucie à Paris, à visiter celles des personnes qui avaient assisté à la célébration de son mariage, qui n'avaient pas quitté la capitale, puis ensuite il mena sa femme au bois, aux concerts qui venaient de commencer, partout enfin, où son extrême beauté, la grâce parfaite de ses manières, devaient être remarquées, peut-être n'aimait-il pas Lucie, mais les nombreux hommages qu'on lui adressait, flattaient son amour-propre; il était glorieux de pouvoir se dire: cette femme si belle, si gracieuse, si pure, cette femme que vous accablez d'hommages, dont vous mendiez tous un sourire, un regard, elle est à moi, à moi que vous livreriez à vos bourreaux si vous connaissiez les événements de ma vie; elle m'aime, cette femme, tandis que moi je ne suis attiré vers elle que parce qu'elle est belle.
Salvador, tout entier au plaisir que lui procurait la satisfaction de son orgueil, avait presque oublié Silvia lorsqu'il reçut la lettre suivante:
_La marquise de Roselly au marquis de Pourrières._
Paris.
«Cher marquis,
»Je ne veux pas vous ordonner de rendre votre femme malheureuse, je ne veux même pas vous prier de l'aimer un peu moins que vous ne le faites, ce serait peut-être vous demander l'impossible, madame de Pourrières, que j'ai eu l'honneur de rencontrer plusieurs fois au bois, est très-belle, plus belle que moi, et je conçois qu'il serait difficile de ne pas rendre à ses attraits la justice qui leur est due; mais si je veux bien, quant à présent, borner mes désirs à n'occuper dans votre coeur que la seconde place, vous seriez, cher marquis, le plus injuste des hommes, si vous ne veniez pas quelquefois me prouver que vous ne m'avez pas tout à fait oubliée.
»Si vous saviez, cher Alexis, combien je m'ennuie, combien je suis malheureuse, lorsque plusieurs jours se sont passés sans qu'il m'ait été permis de vous voir, vous auriez pitié de la pauvre Silvia, et vous ne la négligeriez pas autant que vous le faites. Avez-vous oublié qu'il y a dans un coin de ce Paris que vous parcourez tous les jours, accompagné de votre heureuse épouse, une pauvre femme qui vous aime, à laquelle votre abandon cause d'horribles souffrances, et qui mourra bientôt si vous ne venez la consoler un peu?
»Je ne puis le croire.
»Venez, mon cher Alexis, venez; ne me laissez pas plus longtemps en proie au sombre désespoir qui m'agite, et qui peut-être me déterminerait à prendre un parti extrême?
»J'ai l'espérance, cher Alexis, que je recevrai votre visite, soit aujourd'hui, soit demain au plus tard, c'est pour cela que je signe.
»Votre dévouée et fidèle amie,
»SILVIA.»
Silvia se moque de moi, se dit Salvador, après avoir lu cette lettre, dont le style ressemblait plus à celui d'une simple et naïve jeune fille, qu'à celui ordinairement employé par la marquise de Roselly, elle se moque de moi, c'est sûr; mais les derniers paragraphes de sa lettre renferment une menace qu'elle serait peut-être assez folle pour réaliser; allons donc chez elle, puisque je ne puis faire autrement. Ah! que ne suis-je débarrassé de cette femme.
Que les dernières paroles de Salvador n'étonnent pas trop nos lecteurs, la présence de Lucie avait quelque peu ébranlé les fondements d'un empire dont, du reste, l'artificieuse Silvia devait facilement ressaisir le sceptre.
Silvia, placée devant son piano, chantait en s'accompagnant, un air de bravoure emprunté au nouvel opéra italien, lorsque Salvador entra chez elle; elle jetait au vent les gammes les plus fabuleuses, les fioritures les plus merveilleuses, sans paraître plus s'en soucier que des couacs criards que laisse échapper la clarinette d'un aveugle.
Elle avait recouvré les brillantes couleurs de son visage, et la toilette qu'elle avait choisie donnait à ses attraits un tel relief, que Winkelmann lui-même aurait été embarrassé, s'il avait été forcé de dire laquelle de Lucie ou de Silvia était la plus belle.
--Il y a encore une fortune dans ce larynx, dit-elle en posant son doigt sur son cou admirablement modelé et plus blanc que l'albâtre.
--Pourquoi alors ne vous remettez-vous pas au théâtre, répondit Salvador.
--Le voulez-vous, s'écria Silvia, en lançant à son amant un regard de vipère, le voulez-vous? Je crois, en effet, que c'est le parti le plus sage que je puisse prendre, je trouverais facilement, si je remonte sur les planches, des gens qui m'aimeront plus que vous ne m'aimez, et qui ne me laisseront pas dans un hôtel garni, si leur fortune leur permet de me donner une autre habitation.
Ce que venait de dire l'ex-cantatrice avait laissé entrevoir à Salvador la possibilité de perdre une femme qu'il aimait, non-seulement parce qu'elle était aussi belle qu'il est possible de l'être, mais encore, parce qu'elle le connaissait, et que devant elle il n'était pas obligé de se contraindre. Quelques minutes auparavant, il s'était plaint de ce qu'il ne pouvait s'en débarrasser, et si, au moment où nous sommes arrivés, quelqu'un avait voulu la lui enlever, il ne l'aurait cédée que s'il n'avait pu faire autrement, le genre humain est plein de ces bizarres contradictions. Les destinées de Salvador et de Silvia étaient unies ensemble par des liens indissolubles, Salvador pouvait, il est vrai, tuer un jour sa maîtresse, mais il était certain qu'il la regretterait le lendemain. Silvia, douée d'une perspicacité rare, savait cela, et c'était peut-être parce qu'il en était ainsi, qu'elle conservait un amant contre lequel elle était, en quelque sorte, forcée de défendre sa vie.
--Vous êtes folle, Silvia, s'écria Salvador, vous êtes folle, ma parole d'honneur!
--Non, je ne suis pas folle, répondit Silvia, je suis seulement bien aise de vous dire que je ne veux pas être plus longtemps votre dupe.
--Mais, qu'avez-vous, et quel sujet a fait naître cette colère, vous ai-je refusé quelque chose, parlez qu'exigez-vous? Vous savez bien que s'il m'est possible de vous satisfaire, je ne vous refuserai pas.
--Eh! je me soucie bien moi de tout ce que vous pouvez me donner, croyez-vous par hasard, que si je voulais, je n'aurais pas demain tout ce qui me manque à cette heure.
--Eh! bon Dieu! j'en suis persuadé; je n'ai jamais douté de vos capacités; mais vous ne me dites pas quel est le sujet qui a fait naître cette sainte colère, et qui a provoqué la lettre ridicule que je viens de recevoir?
--Vous me le demandez! s'écria Silvia, en proie à une exaltation qui croissait d'instants en instants; vous me le demandez! mais vous avez donc cru un instant que je consentirais à me laisser négliger pour une autre femme! non, non, M. le marquis de Pourrières, il n'en sera pas ainsi, j'en atteste le ciel.
Ce ne fut pas sans peine que Salvador parvint à faire comprendre à sa maîtresse que sa position dans le monde l'obligeait à de certains ménagements qu'il ne pouvait négliger sans s'exposer à être montré au doigt. La vue de Lucie, peut-être, ainsi qu'elle l'avait dit, plus belle qu'elle ne l'était elle-même, car il y avait sur ses traits une expression sereine due à une conscience pure, qui manquait aux siens, avait fait naître dans son coeur un sentiment qu'elle n'avait jamais éprouvé, la jalousie.
--Je ferai à l'avenir tout ce que vous désirez, dit Silvia, après avoir écouté le discours assez long que Salvador lui débita; mais je veux auparavant que, pendant quinze jours, vous me promeniez dans Paris; que vous me meniez au bois, aux concerts, partout, enfin, où vous avez mené votre femme; je suis lasse, à la fin, de mener la vie d'une recluse, je ne suis pas sortie d'une prison pour entrer dans une autre, et cet appartement, dont je ne sors presque jamais, est-il autre chose?
--Mais ce que vous me demandez est impossible, répondit Salvador; que dirait le monde pour lequel les relations qui jadis ont existé entre nous ne sont pas un mystère, que dirait ma femme?
--Je me soucie fort peu et du monde et de votre femme; le monde a beaucoup d'égards pour tous ceux qui éblouissent ses regards; quant à votre femme, vous pouvez l'envoyer d'où elle vient.
--Soyez raisonnable, Silvia, ne me demandez pas ce que je ne puis vous accorder.
--Mais, en vérité, je ne conçois pas que vous puissiez me refuser la faveur que je vous demande; nous prierons M. le vicomte de Lussan de nous accompagner, sa présence sauvera les apparences. Du reste, vous trouverez ou non ma volonté déraisonnable, absurde même, il faudra bien que vous vous y soumettiez.
--Mais avez-vous oublié, s'écria Salvador, emporté par une colère que depuis quelques instants il ne contenait qu'à grand'peine, avez-vous oublié que je puis vous briser comme un verre?
--Eh bien! tuez-moi, si telle est votre volonté, j'aime mieux être morte que de penser que vous m'oubliez près d'une autre femme; mais, je vous en avertis, votre mort suivra de près la mienne. Je vois de loin, M. le marquis, et pour qu'il en soit ainsi, j'ai pris la précaution de déposer chez un notaire un testament qui, s'il était ouvert, pourrait bien vous compromettre.
--Vous avez fait cela?
--Eh pourquoi non? qu'est-ce que cela peut vous faire, si vraiment vous m'aimez autant que je vous aime?
--Votre amour, infernale créature, est celui d'une bête fauve.
--N'est-ce pas celui qui vous convient, et voudriez-vous, par hasard, que nous allassions tous deux une houlette à la main, nous adorer bien tranquillement sous l'ombrage?
L'idée de se voir, ainsi que sa maîtresse, accoutré comme les bergers de M. de Florian et disant des phébus sous les vieux arbres d'une verte prairie, parut si comique à Salvador, qu'il ne put s'empêcher de rire aux éclats.
Silvia l'imita.
--Voyons, dit-elle, lorsque cet accès d'hilarité fut passé, soyez raisonnable, vous pouvez bien, après toutes les preuves de dévouement que je vous ai données, me donner à votre tour celle que j'exige de vous.
--Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit Salvador, il arrivera, ce qu'il plaira au diable.
--A la bonne heure! s'écria Silvia; j'étais bien sûre qu'après avoir un peu crié, vous finiriez par faire tout ce que je voudrais; mais, puisque j'ai remporté la victoire, je veux être un vainqueur généreux. Je sais, non cher Alexis, que vous devez ménager les justes susceptibilités du monde dans lequel vous vivez, et que vous ne pouvez faire ce que je ne vous demandais tout à l'heure qu'afin de m'assurer que j'avais encore un peu d'empire sur vous; je ne vous demande plus maintenant qu'une seule chose, venez souvent me voir, consacrez-moi autant de temps que vous en consacrerez à votre femme et je serai contente, je n'ai jamais voulu, croyez-le bien, vous forcer à mettre le public dans la confidence de nos amours.
Salvador s'attendait si peu à voir Silvia faire aux exigences du monde le sacrifice d'une seule de ses volontés, qu'il crut d'abord qu'elle voulait se moquer de lui, et que cette feinte condescendance cachait un piège qu'il ne pouvait apercevoir; il fallut pour qu'il fût persuadé qu'elle avait parlé sincèrement qu'elle lui répétât plusieurs fois ce qu'elle venait de dire...
Salvador et Silvia ne se séparèrent qu'après s'être juré que rien de ce qui pouvait arriver ne leur ferait oublier ce qu'ils se devaient, et en apparence et en réalité enchantés l'un de l'autre.
Le visage de Salvador était radieux lorsqu'il rentra chez lui; Lucie qui voulait le prier de lui accorder une faveur à l'obtention de laquelle elle tenait infiniment, fut intérieurement charmée de le voir d'aussi bonne humeur.
Tandis que Salvador était chez sa maîtresse, Lucie avait reçu une lettre de son amie; Laure lui disait qu'elle avait appris son retour à Paris, et qu'elle était extrêmement fâchée de ce qu'elle n'était pas encore venue la voir. «Il ne faut pas, disait Laure en achevant sa lettre, que l'amour te fasse oublier l'amitié; viens, je t'en prie, passer quelques jours près d'une amie que tu négliges plus que tu ne le devrais et qui t'en voudrait si elle ne t'aimait pas autant.»
Lucie avait été touchée des justes reproches de son amie, et c'était la permission d'aller passer quelques jours auprès d'elle, qu'elle voulait solliciter de son mari.
--Je vais, lui dit-elle, semblable aux châtelaines du temps passé, vous prier de m'octroyer un don?
--Quel qu'il soit, noble dame, répondit Salvador, il vous est accordé d'avance.
Lucie mit entre les mains de Salvador, la lettre qu'elle venait de recevoir.
--Savez-vous, noble dame, que si vous ne m'aviez pas fait donner ma parole, je vous refuserais peut-être ce que vous me demandez; ce n'est pas sans éprouver une bien vive peine, que je consentirai à me séparer de vous.
--Vous pouvez, ajouta timidement Lucie, si vos affaires ne vous retiennent pas à Paris, m'accompagner chez mon amie; elle m'a dit plusieurs fois, que son oncle, sir Lambton, un très-digne gentilhomme, vous recevrait avec le plus vif plaisir.
--Je trouve très-naturel le désir que vous éprouvez, et je suis un chevalier trop courtois pour m'opposer à ce que vous le satisfassiez. Allez donc ma chère Lucie, voir votre amie, restez près d'elle aussi longtemps que vous le voudrez, je serai heureux si vous vous trouvez heureuse, et si l'amitié ne vous fait pas oublier l'amour que j'ai pour vous; je regrette beaucoup que des affaires m'empêchent de vous accompagner, mais vous m'excuserez auprès de sir Lambton, et vous lui direz que je prendrai sur mes occupations, le temps d'aller souvent vous visiter tous.
--Puisque vous voulez bien me permettre d'aller voir mon amie, je partirai demain si vous le jugez convenable.
--Vos volontés sont les miennes, ma chère Lucie.
Salvador, nos lecteurs l'ont déjà deviné, était charmé de ce que sa femme, au moment où il cherchait les moyens de se débarrasser d'elle pendant quelques jours qu'il voulait consacrer tout entiers à Silvia, lui avait demandé la permission de s'absenter; Lucie, de son côté, était charmée de la grâce avec laquelle son mari lui avait accordé ce qu'elle désirait, et elle s'occupait avec gaieté de rassembler mille petits objets épars dans le salon, qu'elle voulait emporter avec elle à la campagne, lorsque le vicomte de Lussan se fit annoncer.
--Je vous laisse avec M. le vicomte de Lussan, dit-elle à son mari après avoir adressé au gentilhomme breton une gracieuse révérence; vous savez que j'ai aujourd'hui beaucoup de choses à faire.
--Ne vous gênez pas, ma chère amie, lui répondit Salvador après l'avoir embrassée sur le front, M. le vicomte voudra bien vous excuser.
Lucie sortit du salon et laissa seuls Salvador et le vicomte de Lussan.
Ce dernier ferma lui-même toutes les portes du salon, puis il prit un fauteuil et vint se placer près de Salvador qui s'était assis sur un divan.
--Avez-vous besoin d'argent, cher marquis?
--On a toujours besoin d'argent, cher vicomte, et je ne crains pas de vous avouer qu'en ce moment je suis horriblement gêné.
--Voulez-vous faire avec moi une affaire qui pourra, si elle réussit, nous rapporter à chacun près de cent mille francs.
--De semblables affaires ne se refusent pas, de quoi s'agit il?
--D'enlever d'un château, habité seulement par un vieillard, une jeune fille et quelques domestiques, une quantité raisonnable de lingots d'or, que Juste nous achètera deux cent mille francs.
--Les risques?
--Peu nombreux.
--Qu'importe! après tout, qui ne risque rien n'a rien.
--J'aime à vous entendre parler ainsi, et je suis tellement persuadé de la vérité de ce que vous venez de dire, que cette fois, comme je veux recevoir ma part entière du gâteau, je ne me bornerai pas au rôle d'indicateur; je prendrai une part active à l'expédition.
--C'est très-bien; mais quels seront nos moyens d'exécution? qui doit nous donner les indications nécessaires? par qui serons-nous aidés?
--Si vous acceptez, je vous apprendrai en route, tout ce qu'il est nécessaire que vous sachiez; je dois, du reste, vous dire que persuadé que vous consentiriez à être des nôtres, j'ai déjà tout disposé.
--Très-bien! comptez sur moi; quand nous mettons-nous en campagne?
--A l'instant même; allez embrasser votre femme,
--Comment? à l'instant?
--C'est absolument nécessaire, il faut qu'aujourd'hui même nous soyons à huit lieues de Paris.
--C'est bien.
Salvador alla retrouver sa femme dans sa chambre à coucher; Lucie aidée d'une de ses femmes qu'elle voulait emmener, plaçait avec soin dans des cartons et de grandes caisses, divers objets de toilette qu'elle voulait emporter avec elle.
--Je suis charmé, lui dit Salvador, que vous partiez demain pour la campagne, car j'aurais été forcé de vous laisser seule; le vicomte de Lussan vient de m'apprendre une nouvelle qui m'oblige de m'absenter pendant quelques jours.
--Ce n'est pas au moins une mauvaise nouvelle qui nécessite ce prompt départ?
--Elle n'est pas du moins assez mauvaise pour vous empêcher de vous divertir si vous en trouvez l'occasion; j'ai des capitaux engagés dans diverses entreprises, plusieurs de ces entreprises sont bonnes, quelques-unes sont mauvaises, et je m'occupe en ce moment de faire rentrer ceux de ces capitaux qui sont mal engagés, voilà tout.
Ce n'était que parce qu'il voulait faire pressentir à sa femme des pertes possibles que Salvador donnait, au voyage qu'il allait entreprendre, le motif qu'il venait d'énoncer; mais comme ce qu'il venait de dire n'était que le premier jalon planté sur la route qu'il voulait parcourir avant d'arriver au but qu'il voulait atteindre, il ne quitta Lucie qu'après l'avoir tranquillisée.
Il retrouva dans le salon le vicomte de Lussan et sortit avec lui.
VIII.--Catastrophe.
A quelques portées de fusil de Lagny, sur le chemin vicinal qui conduit de cette ville à Guermantes, il existe une auberge isolée, fréquentée seulement par les routiers, par les voyageurs dont la bourse n'est pas assez bien garnie pour qu'ils se permettent d'aller demander l'hospitalité au propriétaire de l'_Ours_, le meilleur hôtel (peut-être parce qu'il est le seul) de Lagny.
Nous trouverons, dans la salle principale de cette auberge, grande pièce qui sert à la fois de cuisine, de salon de réunion et de salle à manger, un personnage que nos lecteurs connaissent déjà, Vernier les bas bleus.
Il est presque nuit, et malgré l'extrême chaleur de la saison, des sarments et des parements de fagots brûlent dans la vaste cheminée sous le manteau de laquelle Vernier les bas bleus a pris place.
Le bandit est vêtu d'un costume complet de roulier, sa blouse neuve de toile bleue est enjolivée d'un triple rang de broderies de diverses couleurs; ses jambes sont couvertes de longues guêtres de peau, et son chapeau de feutre ciré, est orné d'une profusion de rubans roses, verts, jaunes, de toutes les couleurs.