Les vrais mystères de Paris

Part 75

Chapter 753,840 wordsPublic domain

Salvador, avant d'arriver à Paris, s'était arrêté à Melun, à l'hôtel de la Galère, où il avait laissé sa chaise de poste et il avait pris, pour se rendre à Paris, la voiture publique qui part à quatre heures de cette ville. Ce n'était que dans deux jours que l'usurier Juste devait réaliser la menace qu'il lui avait faite, et ces deux jours, Salvador voulait bien les employer.

--Que dois-je faire? se dit-il lorsqu'il fut seul dans les rues de la capitale, Roman une fois mort, et il mourra, s'écria-t-il, en grinçant des dents et en caressant la pointe acérée d'un tire-point renfermé dans la poche de son habit, je ne puis être forcé de payer les lettres de change remises à Juste par ce misérable; mais qui me dit que pour déterminer cet infâme usurier à lui donner de l'argent, Roman, abruti par l'usage immodéré des liqueurs fortes, aveuglé par son infernale passion, ne lui a pas fait quelques confidences dont il pourrait se servir; qui me dit que je ne serai pas inquiété au sujet de la mort de Roman si je refuse de payer cet usurier qui remuera ciel et terre afin de trouver les moyens de me compromettre, quel dédale et comment en sortir!

Je payerai, il le faut, se dit encore Salvador, après quelques minutes de réflexion, heureux, bien heureux d'en être quitte à aussi bon marché.

Lorsque la nuit fut tout à fait venue, Salvador jeta sur ses épaules le large manteau que jusqu'à ce moment, il avait porté sous son bras, il rabaissa sur ses yeux les larges bords du chapeau dont il était coiffé, et se dirigea vers la rue de Courcelle.

L'atmosphère était lourde et le ciel sombre; Salvador alla se poster à quelques pas de sa demeure. Caché sous une porte cochère, il pouvait voir, sans en être vu, tous ceux qui entraient à l'hôtel ou qui sortaient.

Il était depuis environ une heure au poste qu'il avait choisi, lorsque Roman sortit; le malheureux marchait en chancelant. Il était ivre. Il passa près de Salvador sans le remarquer. Celui-ci lui laissa faire quelques pas, puis il se mit sur ses traces. Roman, dont le grand air paraissait avoir augmenté l'ivresse, chancelait de plus en plus et se heurtait à tous les passants; cependant il marchait assez rapidement, il arriva enfin dans la rue Richelieu, et entra dans une assez belle maison, voisine du boulevard.

Roman, nos lecteurs l'ont sans doute déjà deviné, avait pris tout ce qui lui restait, et, malgré son extrême faiblesse, il allait dans le tripot clandestin où il passait toutes ses soirées, tenter une dernière fois la fortune.

Salvador ne l'avait pas perdu de vue, enveloppé dans son manteau, et les yeux cachés par son chapeau à larges bords, il se promenait sur le trottoir qui fait face à la maison dans laquelle était entré Roman; les boutiquiers riverains de ce trottoir et les gracieuses phalènes qui s'y promènent chaque soir, le remarquèrent d'abord; mais lorsque les uns et les autres se furent dit que cet homme mystérieux attendait sans doute la venue de sa belle, ils n'y firent plus attention.

Il était plus d'une heure du matin, lorsque Roman sortit de la maison devant laquelle son complice l'attendait toujours. La lueur projetée par le bec de gaz placé au-dessus de la porte cochère permit à Salvador de remarquer que son visage était extrêmement coloré.

Il fit quelques pas sur le boulevard, alors presque désert...

--Faut-il une voiture, là, mon bourgeois? lui dit un cocher de cabriolet, près duquel il s'était arrêté par hasard.

Salvador tressaillit.

--Il est sauvé s'il prend une voiture! se dit-il.

Roman hésita quelques instants, puis il se remit en route sans répondre au cocher.

--Enfin! se dit Salvador, Dieu soit loué.

Il agrafa son manteau qu'il jeta derrière ses épaules, afin de laisser à ses bras la faculté d'agir en liberté, et il prit le tire-point, dans la poche de côté de son habit.

La lame en était forte et la pointe acérée.

Salvador traversa le boulevard; il ne voulait frapper son complice que lorsqu'il serait engagé dans une des rues assez désertes qui avoisinent l'hôtel de Pourrières.

La marche de Roman était brusque et saccadée; il s'arrêtait souvent et de sourdes exclamations, d'éclatants blasphèmes s'échappaient de sa poitrine. A la hauteur de la rue Caumartin, il brisa sa canne contre une des bornes du boulevard.

Salvador suivait tous ses mouvements avec attention.

La rue de Courcelle, où est situé l'hôtel de Pourrières, n'était pas à l'époque où se passèrent les faits que nous avons voulu raconter, éclairée par le gaz de la compagnie Anglaise; et les réverbères qui, suivant leur coutume avaient compté sur la blonde Phoebé, (qui avait justement choisi cette nuit-là pour aller rendre visite à Endymion), s'étaient éteints depuis longtemps, lorsque Roman s'y engagea, elle était donc parfaitement sombre.

Salvador ne laissa à son complice que le temps d'y faire quelques pas. Semblable à la panthère qui se jette, prompte comme l'éclair, au milieu d'un troupeau de buffles, choisit une proie dans le flanc de laquelle elle enfonce ses ongles de fer et qu'elle ne quitte que lorsqu'elle est étendue privée de vie sur le sable, il se précipita sur Roman qu'il saisit par le cou afin de ne pas lui laisser la faculté d'appeler à son secours.

L'abus des liqueurs fortes avait tellement affaibli le misérable, qu'il ne lui restait plus rien de son ancienne vigueur; il fit cependant, pour se défendre, quelques efforts; mais Salvador le contint facilement, et il lui plongea, à trois reprises, son tire-point dans le coeur.

Lorsque Salvador cessa de le tenir, il tomba lourdement sur le pavé.

Il était mort.

--Et d'un, dit Salvador après l'avoir dépouillé de ses bijoux et de son portefeuille, on croira que ce sont des voleurs qui se sont rendus coupables de ce meurtre. Qui pourrait dire, dit-il d'une voix sourde, que c'est le marquis de Pourrières qui a tué cet homme?

--Moi! dit une voix de femme au-dessus de l'assassin.

Salvador leva la tête, et à la fenêtre d'un appartement situé à l'entre-sol d'une petite maison, devant laquelle était tombé son complice, il vit se dessiner dans l'ombre les formes d'une femme.

--Chut! lui dit-elle à voix basse, je vais descendre vous ouvrir.

Salvador avait reconnu la voix de Silvia.

Quelques minutes après, elle ouvrait mystérieusement la porte de sa maison, dans laquelle elle introduisait Salvador.

La fille de la Sans-Refus, était vêtue seulement d'un élégant peignoir de mousseline blanche garni de dentelles; ses pieds, petits et mignons, étaient emprisonnés dans des mules de satin rose, dignes de chausser Cendrillon; ses longues boucles de cheveux noirs, encadraient son visage encore un peu pâle.

Silvia et Salvador venaient d'entrer dans la chambre, d'où l'ex-cantatrice avait vu ce qui venait de se passer dans la rue.

--Par quel hasard vous trouvez-vous ici? lui dit Salvador; je vous croyais à l'hôtel des Princes?

Silvia, avant de répondre à son amant, ferma les volets de la croisée, puis elle sonna.

A cet appel, une grande et forte jeune fille se présenta à l'entrée de la chambre.

--Marie, lui dit Silvia, M. le Marquis de Pourrières va passer ici le reste de la nuit. Vous allez donc, ma fille, vous enfermer dans votre chambre, dont vous ne sortirez que demain matin, lorsque je vous appellerai, lorsque je vous appellerai, entendez-vous, Marie?

--Oui, madame, répondit la servante; je ne sortirai de ma chambre que lorsque vous m'appellerez, j'ai bien compris.

--C'est bien, mon enfant.

La servante se retira.

--Il faut tout prévoir, dit Silvia en souriant lorsqu'elle fut seule avec Salvador, si par hasard il vous prenait la fantaisie de me traiter de la même manière que ce pauvre M. Lebrun, cette fille resterait après moi!

--Ah! quelle pensée, s'écria Salvador en se mordant les lèvres.

--Osez dire, lui répondit Silvia en le regardant en face, que l'idée de vous débarrasser de moi ne s'est jamais présentée à votre esprit?... Du reste, je ne vous en veux pas, continua-t-elle après quelques instants de silence; la même pensée me serait peut-être venue, si j'avais été à votre place; vous ne pouvez pas lire dans mon coeur, vous ne pouvez pas deviner tout ce qu'il renferme, pour vous, de dévouement et de sentiments affectueux.

Il y avait dans la voix de Silvia, lorsqu'elle prononça ces mots, un tel accent de tendresse, que Salvador, qui venait de tuer celui que depuis près de vingt ans il avait pris l'habitude de nommer son ami, fut presque ému.

--Si je vous gêne, ajouta Silvia, si l'un de nous deux est de trop sur la terre, ne craignez pas de manifester votre volonté; dites un mot, un seul mot, j'ai assez de courage pour mourir, pourvu que ce ne soit pas votre main qui tranche le fil de mes jours.

--Mais je ne veux pas que tu meures! s'écria Salvador; tu es la seule femme au monde que je puisse aimer.

--N'est-ce pas, répondit Silvia en se précipitant entre les bras de son amant, qui la serra avec force contre sa poitrine.

L'artificieuse créature venait de reconquérir l'empire, que pendant si longtemps elle avait exercé sur Salvador.

Le bruit des pas mesurés d'une patrouille, rappela aux deux assassins (Silvia, témoin impassible du meurtre que venait de commettre son amant, ne doit-elle pas être considérée comme sa complice)? ce qui venait de se passer. Ils s'approchèrent tous deux de la fenêtre. Les soldats qui composaient la patrouille s'étaient arrêtés près du cadavre; les paroles qu'ils prononçaient arrivaient claires et distinctes aux oreilles de Salvador et de sa maîtresse.

--Il est mort, dit un des soldats.

--Bien mort, répondit un autre.

--Tout ce qu'il y a de plus mort, ajouta un troisième.

--Le résultat prouve que vous avez frappé d'une main bien assurée, dit Silvia?

Salvador serra, en souriant, la main de sa maîtresse.

--Ecoutons, lui dit-il.

--Que faut-il faire? dit un des soldats.

--Conscrit! répondit d'une voix brève le caporal, il faut aller chercher le commissaire de police.

--On va venir lever le cadavre, dit Salvador.

--A leur aise, répondit Silvia.

Les deux assassins quittèrent la place qu'ils occupaient près de la fenêtre, et vinrent s'asseoir l'un près de l'autre sur un divan.

--Vous n'avez pas répondu à la question que je vous ai adressée, lorsque je suis entré ici, dit Salvador après avoir serré les deux mains de Silvia entre les siennes.

--Vous m'avez demandé, je crois, pourquoi j'avais quitté l'hôtel des Princes, pour venir habiter cette maison?

Salvador fit un signe affirmatif.

Silvia, après s'être recueillie quelques instants, raconta à son amant que quelques paroles échangées entre lui et celui qui venait d'être tué, paroles qu'elle avait saisies au passage, lui avaient appris que le bon H. Lebrun qui prenait sans façon de l'argent dans la caisse de son maître, n'était pas un intendant ordinaire; que le vicomte de Lussan lui ayant appris, il y avait déjà quelque temps, que Lebrun jouait et perdait des sommes considérables, elle s'était empressée de prévenir le marquis de Pourrières, mais que la réponse qu'elle avait reçue à la lettre qu'elle lui avait adressée, ne l'avait pas satisfaite, et que bien certaine que l'argent que perdait Lebrun, avec tant de laisser aller, n'était pas le produit d'une affaire, elle avait voulu savoir ce qu'il faisait, afin d'écrire encore à son amant, s'il se présentait quelques faits nouveaux. Pour arriver au but qu'elle voulait atteindre, elle n'avait pas trouvé de meilleur moyen que celui de venir se loger près de l'hôtel de Pourrières; elle n'avait pas pour cela abandonné son logement de l'hôtel des Princes, qu'elle occupait toujours; son logement de la rue de Courcelle, n'était qu'un observatoire, en venant s'y installer suivant sa coutume de tous les jours, elle avait reconnu Salvador, malgré tous les soins qu'il avait pris pour se rendre méconnaissable; elle s'était de suite doutée qu'il ne se tenait ainsi caché, que parce qu'il avait en tête quelques projets dont le bon M. Lebrun devait être la victime. Charmée de voir enfin son amant prendre une détermination énergique, elle était venue pleine de joie se mettre à sa fenêtre d'où elle avait vu, sans être aperçue, tout ce qui s'était passé, cachée qu'elle était par les volets seulement entr'ouverts.

Le marquis de Pourrières savait le reste.

--Vous êtes, dit Salvador lorsque Silvia eut achevé le récit dont nous venons de donner la substance à nos lecteurs, une bien rusée créature; et je suis maintenant persuadé qu'il est beaucoup plus avantageux de vous avoir avec soi, que contre soi.

--Je suis heureuse de ce que vous voulez bien penser ainsi, répondit Silvia; c'est me donner la certitude que nous ne nous séparerons jamais.

Du bruit dans la rue, éveilla de nouveau l'attention de Salvador et de Silvia; ils voulaient voir ce qui allait se passer, après avoir éteint la lumière qui les éclairait, ils s'approchèrent de la fenêtre.

Le commissaire de police venait d'arriver.

Cet estimable fonctionnaire paraissait très-contrarié de ce que son premier sommeil avait été si brusquement interrompu, et plus pressé d'aller rejoindre sa couche nuptiale que de verbaliser.

Il se pencha cependant sur le cadavre de Roman, qu'il examina à la lueur d'un falot, porté par un des soldats de la patrouille.

--Cet homme, qui paraît appartenir aux classes distinguées de la société, a été dépouillé de son argent et de ses bijoux, dit-il; les assassins n'ont pas laissé sur lui un seul papier qui puisse servir à le faire connaître, il faut le porter à la Morgue.

Les soldats formèrent avec leurs fusils une sorte de brancard, sur lequel ils placèrent le cadavre du misérable Roman, et suivirent le commissaire de police.

Bientôt le bruit cadencé de leurs pas se perdit dans le lointain.

--Bon voyage, M. Lebrun, dit Silvia; j'espère bien ne jamais vous revoir, pas même dans l'autre monde, ajouta-t-elle; car j'aime à croire que notre mort est le dernier acte d'un drame qui n'a pas d'épilogue.

--Possible, répondit Salvador, très-possible, chère amie; mais le contraire aussi est possible et s'il en est ainsi, nous aurons, vous et moi, lorsque nous paraîtrons devant lui, un fameux compte à rendre au _mec des mecs_[584]... mais je tombe de sommeil.

Il se laissa tomber sur le divan...

VII.--Complications.

Le lendemain vers les dix heures du matin, la servante de Silvia sortit de sa chambre à la voix de sa maîtresse, et alla chercher une voiture de place dans laquelle Salvador, débarrassé de son ample manteau, monta, accompagné de Silvia qu'il conduisit à l'hôtel des Princes, il se fit ensuite mener à l'embarcadère du chemin de fer d'Orléans, qui le conduisit à Corbeil, d'où il lui fut facile de gagner Melun à l'aide des correspondances.

Il reprit dans cette dernière ville, la chaise de poste laissée à l'hôtel de la Galère et revint de suite à Paris.

Ses domestiques, savaient déjà que l'on avait relevé pendant la nuit, dans la rue de Courcelle, le cadavre d'un homme assassiné, mais aucun d'eux ne se doutait que ce cadavre était celui de l'intendant de leur maître.

--M. Lebrun est-il ici, demanda Salvador à celui qui l'avait accompagné dans sa chambre à coucher.

Pris ainsi à l'improviste, le domestique hésita quelques instants.

--Voulez-vous me répondre? ajouta Salvador.

--M. Lebrun est sorti avant hier au soir à dix heures, et il n'est pas encore rentré à l'hôtel, répondit le domestique.

--C'est bien, vous pouvez vous retirer, donnez au cocher l'ordre de faire mettre les chevaux au landau.

Resté seul, Salvador changea de costume, et lorsqu'il supposa que l'ordre qu'il venait de donner avait été exécuté, il descendit, et se fit conduire rue Saint-Dominique d'Enfer.

Il se rendait chez Juste.

L'usurier accabla le marquis de Pourrières d'une fonte de politesses.

--J'étais bien sûr, s'écria-t-il, que M. le marquis ne voudrait pas me voir victime de la confiance que j'ai témoigné à son intendant.

Salvador coupa court à ces démonstrations exagérées, dont il n'était pas la dupe.

--Je suis venu ici, dit-il à l'usurier, pour tâcher de m'entendre avec vous, relativement au payement de ces malheureuses lettres de change, et non pour écouter vos doléances, parlons donc d'affaires si vous le voulez bien.

--Que votre volonté soit faite, M. le marquis.

--Vous avez escompté à Lebrun, cent mille francs de fausses lettres de change, combien faut-il vous compter pour rentrer en possession de ces titres?

--Mais pas plus de cent mille francs.

--Vous plaisantez sans doute?

--Je ne plaisante jamais lorsqu'il s'agit d'argent; je n'ai d'ailleurs retenu à M. Lebrun, qu'un très-léger intérêt, je ne puis donc quelle que soit mon envie de vous obliger, faire le plus léger sacrifice.

--Vous risquez alors de perdre tout; je laisserai Lebrun subir les conséquences de sa faute.

--Vous en êtes le maître, M. le marquis, vous en êtes le maître.

--Voyons, M. Juste, montrez-vous digne du nom que vous portez; soixante mille francs?

--Impossible!

--Soixante et dix?

--Impossible!

--Quatre-vingt?

--Impossible!... Je vous diminuerai dix mille francs seulement, mais je ne consens à cette concession, qu'à la condition que vous me ferez la promesse de ne vous adresser qu'à moi, lorsque vous désirerez vendre quelques objets de grande valeur.

Salvador avait affaire à un homme aussi tenace qu'il l'était lui-même, et il était en quelque sorte sous sa dépendance, il fut donc forcé de subir sa loi.

--Je me résigne, dit-il à Juste, mais comme vous devez savoir que, quelque considérable que soit la fortune que l'on possède, on n'a pas toujours quatre-vingt-dix mille francs à sa disposition, j'espère que vous voudrez bien me donner le temps de rassembler cette somme?

--Tout le temps que vous voudrez, M. le marquis, tout le temps que vous voudrez, quinze jours, un mois même; seulement, vous me souscrirez pareille somme de lettres de change et vous me consentirez une hypothèque sur vos biens.

--Je ferai tout ce que vous voudrez, M. Juste.

--Je suis charmé, M. le marquis, de ce que vous voulez bien vous montrer raisonnable, je vous remettrai demain chez votre notaire, les lettres de change souscrites par votre intendant.

--Soit, à demain dix heures, chez maître Chardon, notaire.

Juste reconduisit le marquis jusqu'à la porte de son habitation.

Lorsque Salvador fut dans la rue et qu'il eût fermé sur lui sa porte, Juste ouvrit le guichet grillé qui y était pratiqué, il colla derrière sa face ridée et parcheminée.

--M. de Pourrières, M. le marquis, s'écria-t-il.

Salvador qui allait monter en voiture se retourna.

--N'oubliez pas, je vous prie, lui dit le vieil usurier, de présenter mes hommages à madame la marquise de Roselly.

Salvador voulait demander à l'usurier l'explication de ces dernières paroles, mais Juste, sans plus de façons, lui ferma le guichet sur le nez.

--Je ne m'étais pas trompé, se dit Salvador, ce misérable usurier n'a donné de l'argent à Roman que parce que celui-ci lui a fait quelques confidences, ces deux misérables se sont entendus pour me dépouiller.

Au détour de la rue Saint-Dominique-d'Enfer, le tilbury du vicomte de Lussan croisa le landau de Salvador; le noble gentilhomme, qui avait dicté à Juste la lettre que celui-ci avait adressée au marquis de Pourrières, étant bien persuadé que son ami ne voudrait laisser à personne le droit d'outrager la mémoire du malheureux intendant, allait toucher les cinq mille francs qui lui avaient été promis.

--Voulez-vous, dit-il à Salvador, m'attendre quelques minutes; je vais emprunter de l'argent au vieil arabe qui demeure dans cette rue, comme j'ai de bons gages à lui laisser entre les mains, il me remettra de suite ce qu'il me faut; nous renverrons nos équipages et nous irons faire un tour dans le jardin du Luxembourg avant de déjeuner; j'ai à vous apprendre une nouvelle qui vous étonnera beaucoup.

--Allez, répondit Salvador, vous me retrouverez dans l'allée de l'Ouest.

Salvador renvoya sa voiture et alla attendre le vicomte de Lussan au lieu indiqué; celui-ci, ainsi qu'il l'avait promis, ne fut absent que quelques minutes.

--Vous voilà donc de retour à Paris? dit-il à son ami, j'en suis vraiment charmé, votre absence commençait à me faire faute; vous n'allez pas, je l'espère, retourner à Pourrières.

--Je resterai à Paris, puisque j'y suis; je vais aujourd'hui même écrire à ma femme de venir m'y retrouver.

--Ce cher marquis, je suis, croyez-le bien, très-heureux de votre bonheur.

Salvador, après avoir répondu comme il le devait à ces témoignages d'amitié, rappela au vicomte de Lussan qu'il venait de lui faire la promesse de lui apprendre une nouvelle qui devait, avait-il dit, beaucoup l'étonner.

--Ce pauvre Roman, dit le vicomte d'un ton affligé que démentait l'expression sardonique de son visage, quelle triste fin!

--Qu'est-il donc arrivé à Roman? répondit Salvador; je ne suis arrivé que ce matin et je ne l'ai pas encore vu, il n'avait pas passé la nuit à l'hôtel.

--Ne savez-vous pas qu'un homme a été assassiné cette nuit dans la rue de Courcelle?

--Si fait; mais qu'y a-t-il de commun, je vous prie, entre cet homme assassiné et Roman, est-ce que par hasard Roman?...

--Oh! non, heureusement; Roman est au contraire l'homme assassiné.

--Vous plaisantez?

--Du tout. Ayant lu ce matin dans un de mes journaux le récit de cet événement et le signalement de la victime, et ces détails ayant piqué ma curiosité, je suis allé de suite à la Morgue et j'ai parfaitement reconnu le cadavre du pauvre Roman.

--Je vais alors faire ma déclaration à la police, et donner des ordres afin que le corps de mon pauvre ami soit réclamé et que les honneurs funèbres lui soient rendus.

--C'est bien, mon ami, c'est bien.

--Allons déjeuner, dit Salvador; la promenade que nous venons de faire m'a donné de l'appétit, et je crois que nous ne rendrons pas la vie à Roman en nous condamnant à mourir d'inanition.

--Parfaitement raisonné, cher marquis, parfaitement raisonné.

Salvador et le vicomte de Lussan se rendirent chez Desmares, où ils se firent servir un excellent déjeuner.

--Voulez-vous, dit au dessert le vicomte de Lussan, que je vous parle avec franchise?

--Vous m'obligerez, lui répondit Salvador.

--Eh bien, je crois que vous connaissiez avant moi la mort de notre ami.

--Que voulez-vous dire?

--Vous m'avez parfaitement compris; si du reste ce que je pense est vrai, je vous approuve, il y a déjà longtemps que vous auriez dû vous débarrasser d'un homme dont les détestables habitudes vous auraient tôt ou tard compromis et qui se servait de votre fortune comme si elle eût été à lui.

--Ce cher vicomte, il a toujours le petit mot pour rire, dit Salvador en quittant la table.

Les deux amis se séparèrent en sortant de chez Desmares, et Salvador rentra de suite chez lui.

Il s'enferma dans son cabinet et s'assit devant son bureau, sur lequel il plaça plusieurs liasses de papier qu'il examina successivement avec beaucoup d'attention; ce travail l'occupa plusieurs heures.

--Il ne me restera, lorsque j'aurai payé l'usurier Juste, dit-il après l'avoir achevé, que dix mille francs de rente et le bien de ma femme qui peut rapporter vingt-cinq mille francs environ; trente-cinq mille francs par année, c'est bien peu...

Je ne puis décidément, continua-t-il après quelques instants de réflexion, me contenter d'un aussi mince revenu; le train du vicomte de Lussan, qui ne possède même pas la vieille tour ruinée qui servait d'habitation à ses nobles aïeux, est presque aussi considérable que le mien... Je ne puis donc encore cesser de _travailler_; j'ai des charges, des charges lourdes et nombreuses; ma maison à soutenir, celle de Silvia à monter de nouveau; je ne puis, sans compromettre l'honneur du nom que je porte, retrancher la moindre chose de mon train...