Part 74
»Je désire bien sincèrement, M. le marquis, que les démarches que vous allez faire soient couronnées de succès, il me serait doux d'apprendre qu'un malheureux jeune homme auquel je m'intéresse, bien que je ne le connaisse pas, a enfin recouvré le nom et la position qui lui appartiennent.
»Je ne puis accepter l'offre gracieuse que vous me faites, d'aller passer un certain temps au château de Pourrières: lorsque nous avons quitté la France, mon estimable oncle, sir Lambton, a invité deux de ses compatriotes, à venir passer le reste de la belle saison à sa terre, et il faut qu'il s'y trouve, ainsi que ma femme, à l'époque indiquée, afin de les dignement recevoir; quant à moi, diverses affaires d'intérêt m'obligeront à faire, avant de rentrer en France, où selon toute probabilité je ne serai qu'au commencement de l'hiver, un voyage en Angleterre; croyez cependant, M. le marquis, que je ne renonce pas à l'avantage de faire avec vous plus ample connaissance. L'hiver nous retrouvera tous à Paris, et j'ai l'espérance que j'aurai alors souvent le plaisir de vous rencontrer.
»Ma femme me charge de vous dire de sa part mille choses aimables, et c'est avec le plus vif empressement que je m'acquitte de cette commission.
»J'ai l'honneur d'être, M. le marquis,
»votre tout dévoué serviteur,
«PAUL FÉVAL.»
_Laure Féval à Lucie de Pourrières._
Genève.
«Il vient de m'arriver, ma chère Lucie, une aventure que je ne puis résister au désir de te raconter, car je suis persuadée qu'elle l'intéressera.
»Les environs de Genève (les écrits de nos modernes touristes ont dû t'apprendre cela), sont les plus pittoresques du monde, les plus riches en beaux sites, en curiosités naturelles. Parmi ces curiosités il en est une surtout que tous les voyageurs s'empressent d'aller visiter, autant peut-être parce qu'on raconte à son sujet une assez bizarre chronique, que parce qu'elle est véritablement remarquable; c'est une grotte ou plutôt un ermitage composé de plusieurs pièces dont une sert de chapelle: entièrement taillé dans le roc vif, cet ermitage est, dit-on, l'ouvrage d'un seul homme, qui a employé plus de trente années de sa vie à l'achever; si ce que l'on dit est vrai, et je ne suis pas éloignée de le croire (car une oeuvre semblable à celle de cet ermitage ne peut être que le résultat de l'exaltation religieuse ou d'un caprice inexplicable), ce qu'il a fallu à cet homme de force et de persévérance, est vraiment inimaginable; car tu ne supposes pas, je l'espère, que je crois à la chronique dont je parlais tout à l'heure, qui rapporte que l'édificateur de l'ermitage, voyant qu'il ne pouvait achever seul son oeuvre, prit en désespoir de cause le parti de se faire aider par le diable.
»Pour te faire une idée de cet ermitage, ma chère Lucie, il faut que tu te figures un immense bloc de granit dans lequel on aurait taillé ton hôtel de la rue Saint-Lazare, par exemple; (j'exagère peut-être un peu, l'ermitage des environs de Genève est beaucoup moins grand que ta demeure), en commençant par la baie de porte qui serait la seule partie visible du dehors, et poursuivant ainsi de manière à ce que l'édifice, malgré la perfection de ses formes intérieures, ne fût en définitive qu'un trou artistement fait.
»Curieuse comme je le suis, je ne pouvais manquer d'éprouver le désir de visiter une aussi singulière chose, et mon bon oncle qui ne sait rien me refuser, fit demander, aussitôt que je lui en manifestai le désir, des chevaux et un guide pour nous conduire à l'ermitage en question. Je ne te parle pas de mon mari, qui vient d'être envoyé en Angleterre par mon oncle, afin de faire vendre quelques propriétés que sir Lambton possède dans le comté de Sussex, propriétés qu'il ne veut pas conserver, attendu qu'il ne veut plus quitter la France.
»La route, aux approches de l'ermitage, est extrêmement étroite et tracée entre une suite interminable de ravins et de précipices; aussi les curieux, lorsqu'ils approchent de cette retraite, ont-ils l'habitude de descendre de leur monture, afin de faire à pied le reste du trajet.
»J'allais, conformément à l'usage, quitter mon cheval, lorsque tout à coup cette maudite bête poussée je ne sais par quel diable, m'emporta avec la rapidité de l'éclair, sur la partie du chemin bordée de précipices dont je viens de te parler; j'allais infailliblement périr, ainsi que mon oncle qui s'était lancé à ma poursuite au triple galop de son cheval, afin d'arrêter le mien, lorsqu'un homme sortit tout à coup d'une touffe d'arbres qui bordaient la route et s'élança à la tête de mon cheval, qu'après beaucoup d'efforts, il parvint à maîtriser; mon oncle, maître de sa monture, l'avait arrêtée dès qu'il fut certain que je n'étais plus en danger.
»Tu as deviné, ma bonne Lucie, que la frayeur que j'avais éprouvée à la vue des précipices dans lesquels je pouvais être engloutie à la moindre déviation de mon cheval, fit que je m'évanouis dès que je me sentis à peu près hors de danger. Lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'étais dans l'ermitage, où j'avais été transportée par mon oncle aidé de notre guide, et mon sauveur me prodiguait les soins les plus empressés.
»Mon sauveur, ma chère Lucie, n'était autre, (tu vas être bien étonnée), que notre bon docteur Mathéo: juge si je fus contente, j'aurais seulement remercié comme je le devais un inconnu, je ne pus m'empêcher de sauter au cou et d'embrasser plusieurs fois l'homme qui venait de me sauver la vie, et comme mon oncle paraissait étonné de cet excès de reconnaissance:
--»Monsieur, dis-je en lui désignant mon sauveur, n'est point un inconnu pour moi; et je lui appris que je connaissais depuis longtemps le docteur Mathéo, qui avait exercé son art à Paris.
»Mon oncle, tu le sais, est très-démonstratif, il serra à plusieurs reprises la main du docteur, et il voulut absolument qu'il déjeunât avec nous, le docteur, malgré sa réserve habituelle, ne put se dispenser d'accepter cette invitation.
»Après avoir visité l'ermitage dans tous ses détails, nous étalâmes sur le gazon les provisions dont nous avions eu le soin de charger notre guide, et nous fîmes le repas le plus agréable qu'il soit possible d'imaginer.
»La chaleur était extrême, et mon oncle, qui a contracté dans l'Inde l'habitude de faire la _sieste_ après le repas du matin, s'endormit au pied d'un des vieux arbres plantés devant l'entrée de l'ermitage. Je profitai de cet instant de liberté pour demander au docteur quels étaient les motifs qui l'avaient engagé à quitter si précipitamment notre bonne ville de Paris.
--»Madame la comtesse de Neuville, qui n'a pas de secrets pour vous, me répondit-il, vous a sans doute montré la lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire, cette lettre et celle qui l'a suivie, ont dû vous apprendre ce que vous désirez savoir.
--»Lucie m'a effectivement fait voir la première lettre que vous lui avez écrite, répondis-je; quant à celle qui devait la suivre et que vous m'assurez lui avoir adressée, elle l'a vainement attendue.
--»Cette lettre, alors, se sera égarée à la poste, ajouta le docteur; j'en serai quitte pour en écrire une seconde à madame la comtesse de Neuville.
--»Dites à madame la marquise de Pourrières: mon amie s'est déterminée à épouser l'homme dont vous lui parliez en des termes si défavorables, sans doute parce que vous ne le connaissiez pas.
--»Est-ce bien possible! s'écria le docteur en se cachant le visage entre les mains; est-ce bien possible!
»Une de tes dernières lettres, que j'avais par hasard dans ma poche, me servit à convaincre le docteur de la vérité de ce que je venais de lui dire.
--»Vous n'aurez pas besoin d'écrire à Lucie, lui dis-je après lui avoir laissé le temps de lire ta lettre, dites-moi ce que vous vouliez lui apprendre, et je lui répéterai.
--»La marquise de Pourrières ne doit pas savoir ce que j'aurais pu apprendre à la comtesse de Neuville; dites seulement à votre amie, que dans la profonde retraite où je vais m'ensevelir, je ne cesserai de prier Dieu pour elle.
»Et le docteur se retira après m'avoir fait ses adieux et sans vouloir me permettre d'éveiller mon oncle; de sorte que je ne sais ni ce qu'il voulait t'apprendre, ni où il serait possible de le retrouver.
»Je suis assez disposée à croire que le cerveau de notre bon docteur est tant soit peu dérangé.
»Je ne t'ai rapporté ce petit événement, ma chère Lucie, qu'afin de t'enlever une espérance que, j'en sais sûre, tu n'avais pas abandonnée; et si tu es raisonnable, tu trouveras que je viens de te rendre un important service. Tu es heureuse; as-tu besoin de savoir autre chose? Le bonheur est une chose si rare, ici-bas, que je crois que nous devons l'accepter avec empressement tel qu'il se présente, et que ce serait folie de nous enquérir des causes qui nous le procurent et de celles qui peuvent nous le faire perdre.
»J'aurai bientôt, ma chère Lucie, le plaisir de te presser sur mon coeur. Genève est la dernière ville où nous devions nous arrêter avant de rentrer en France, et il est probable que dans une quinzaine de jours nous serons à Paris, où tu viendras nous voir, je l'espère.
»A revoir et tout à toi,
»Ton amie, LAURE FÉVAL.»
Le lendemain du jour où Lucie reçut cette lettre, Salvador reçut de Paris celle qui suit:
_Juste, banquier, à Paris, à monsieur le marquis de Pourrières;_
Paris.
«Monsieur le marquis,
»Je ne prendrais pas la liberté de vous écrire, si je ne connaissais l'amitié que vous portez à votre intendant, monsieur Lebrun; car je sais fort bien que je n'ai pas le droit de vous réclamer la moindre chose; mais des personnes estimables qui connaissent l'extrême bonté de votre coeur, et notamment monsieur le vicomte de Lussan, m'ayant donné l'assurance que vous feriez tout ce qu'il est possible de faire pour tirer monsieur Lebrun de la position fâcheuse dans laquelle il se trouve par sa faute, je me suis déterminé à vous adresser cette lettre.
»J'ai donc, monsieur le marquis, l'honneur de vous prévenir, que si d'ici à dix jours, (je vous laisse, vous le voyez, tout le temps de vous rendre à Paris) je n'ai pas reçu votre visite, je me verrai forcé de déposer au parquet de monsieur le procureur du roi, une plainte en faux contre monsieur Lebrun, à laquelle plainte seront jointes quatre lettres de change montant ensemble à la somme de cent mille francs que je n'ai escomptées que parce qu'elles portaient une signature faussement attribuée par monsieur Lebrun, à monsieur le marquis de Pourrières.
»J'ai l'espérance que vous voudrez bien épargner à votre intendant les funestes résultats d'une plainte en faux, et prendre en considération la position d'un malheureux capitaliste qui ne se trouve aujourd'hui victime, que parce qu'il a cru pouvoir accorder toute sa confiance à un homme que vous honoriez de la vôtre.
»J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,
»Monsieur le marquis,
»Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
»JUSTE.»
--Le sort en est jeté, s'écria Salvador après avoir froissé entre ses mains la lettre de Juste, il faut que tout cela finisse, et de suite; ce misérable Roman a déjà trop vécu.
Salvador, après avoir donné l'ordre à ses gens d'atteler les chevaux à la voiture qui devait le conduire jusqu'à Aix, où il comptait prendre la poste, alla trouver sa femme afin de lui annoncer son départ.
Lucie, qui venait d'achever la lecture de la lettre de Laure que nous avons plus haut mise sous les yeux de nos lecteurs, était un peu triste. Elle se leva cependant de la chaise longue sur laquelle elle était assise, afin d'aller au-devant de son mari.
Salvador l'embrassa sur le front.
--Je viens, lui dit-il, de recevoir une lettre qui m'apprend que je suis en danger de perdre une somme assez considérable; ma présence sur les lieux où mes intérêts sont compromis, pourra peut-être conjurer le malheur qui me menace; je viens donc vous prier de vouloir bien me permettre de vous laisser seule ici quelques jours.
--Partez, lui répondit Lucie, je vais prier Dieu de favoriser votre entreprise.
--Je suis, puisque telle est votre intention, certain de réussir, reprit Salvador. Les prières d'un ange tel que vous ne peuvent manquer d'être exaucées.
Quelques heures après, les vigoureux chevaux de l'administration des postes, emportaient Salvador sur la route de Paris.
VI.--Le crime puni par le crime.
Nous devons à nos lecteurs le récit des événements qui précédèrent l'envoi par Juste, à Salvador, de la dernière lettre que nous venons de mettre sous leurs yeux.
Roman, bien convaincu après avoir lu la lettre de Salvador, que son ami ne lui enverrait pas d'argent de suite, chercha les moyens de s'en procurer; le misérable, semblable du reste à tous ceux qui se laissent dominer par la funeste passion du jeu, était malade tout le jour, lorsqu'il n'avait pas l'espoir de passer sa soirée devant un tapis vert qu'il pourrait couvrir d'or.
Après avoir longtemps et inutilement cherché, il entendit un jour, pendant qu'il se promenait sur le boulevard des Italiens, prononcer près de lui, le nom de Juste, par deux jeunes gens qui se plaignaient d'avoir été volés par cet usurier.
--Il y a bien de l'or chez ce vieil arabe, se dit Roman, bien des billets de banque, bien des bijoux, est-il donc impossible de lui enlever tout ou du moins une bonne partie de ses richesses?
Et il continue son chemin en réfléchissant; tout à coup il s'arrêta, et se frappa le front après avoir jeté dans l'air une joyeuse exclamation.
--Je suis, parbleu! bien sot, s'écria-t-il, de n'avoir pas plus tôt pensé à cela; ah! ah! mons Salvador, vous ne voulez pas me donner de bonne volonté quelques misérables billets de mille francs, eh bien, cher ami, vous m'en donnerez de force une grande quantité, et ceux-là, je le crois, vous coûteront cher; c'est cela morbleu! c'est cela, il y a vingt à parier contre un que je réussirai; du reste qui ne risque rien, n'a rien, et puisque je veux avoir quelque chose, il faut que je risque beaucoup.
Roman après s'être dit ce que nous venons de rapporter, monta dans un cabriolet de régie, et se fit conduire rue Saint-Dominique d'Enfer.
Rien n'était changé ni à l'extérieur ni à l'intérieur de la demeure du vieil usurier. Le Terre-Neuve était toujours dans la cour de l'habitation, aussi vigoureux, aussi hargneux que par le passé, paraissant n'attendre qu'un signe de son maître pour se jeter sur ceux que l'usurier voudrait faire dévorer.
Juste introduisit Roman dans la pièce qui lui servait de cabinet, et après l'avoir invité à s'asseoir et s'être retranché dans son fort, il se mit sans plus de façons à achever son déjeuner, composé, comme de coutume d'une jatte de lait et d'un morceau de pain bis.
--Vous ne me reconnaissez pas, dit Roman qui ne savait trop de quelle manière il devait commencer la conversation.
--Je vous demande bien pardon, monsieur, lui répondit Juste, sans seulement prendre la peine de lever ses petits yeux vert de mer, je vous ai parfaitement reconnu, vous étiez ainsi que moi, un des convives du banquet donné chez Lemardelay, par M. de Courtivon.
--Vous êtes, M. Juste, doué à ce qu'il paraît d'une excellente mémoire.
--On le dit; mais pardon, vous êtes sans doute venu chez moi, afin de me proposer une affaire?
--Vous l'avez dit, je suis venu chez vous afin de vous proposer une affaire, une excellente affaire.
--Vrai! eh bien, s'il en est ainsi, nous pourrons facilement nous entendre, je saisis avec empressement toutes les occasions de gagner quelques sous qui se présentent à moi; parlez, monsieur, je suis prêt à vous accorder toute l'attention dont je suis capable.
--Vous connaissez madame la marquise de Roselly?
Juste prit sur un des rayons du petit bureau de bois noir devant lequel il était assis, un assez gros registre couvert de parchemin, et dont tous les feuillets étaient noircis de bizarres hiéroglyphes, classés par ordre alphabétiques, il l'ouvrit à la lettre _R_.
--Je ne connais pas la dame dont vous venez de me parler, dit-il, après avoir parcouru plusieurs feuillets.
--C'est singulier, vous lui avez cependant acheté une assez grande quantité de pierreries, celles du comte Colorédo.
Juste regarda Roman, il voulait lire dans ses yeux le but des questions qu'il lui adressait, le visage de Roman était impassible.
--Je ne connais pas cette dame, répéta-t-il.
--Connaissez-vous alors M. le marquis de Pourrières?
--M. le marquis de Pourrières, dit-il, après avoir ouvert le registre couvert de parchemin à la lettre _P_; je le connais beaucoup de réputation, il a fait quelques affaires avec un de mes confrères, qui tient sur le boulevard, un magasin de jouets d'enfants, ce confrère est très-content de lui; du reste, M. le marquis de Pourrières est très-riche par lui-même et sa fortune est augmentée depuis son mariage; on peut sans se compromettre, lui escompter deux ou trois cents mille francs.
--Ainsi, vous donneriez deux cents mille francs contre des lettres de change du marquis de Pourrières?
--Si M. le marquis m'offrait un intérêt raisonnable et une première hypothèque sur ses propriétés, nous pourrions nous entendre; mais est-ce une affaire ordinaire, que vous voulez me proposer?
--Non, répondit Roman, c'est au contraire une affaire très-extraordinaire.
--Expliquez-vous, mon cher monsieur, je ne déteste pas les affaires extraordinaires.
--Vous êtes discret?
--Question inutile, vous ne seriez pas venu, si d'avance vous n'aviez pas été persuadé de mon extrême discrétion.
--Voici de quoi il s'agit: Je suis l'intendant, l'ami ou plutôt le complice de M. le marquis de Pourrières; je sais tant de choses, que je suis persuadé que mon maître, mon ami, mon complice, comme vous voudrez l'appeler, donnerait sans hésiter toute sa fortune, pour éviter de me voir comparaître devant une cour d'assises; car il sait qu'il n'y a personne au monde qui soit plus bavard qu'un accusé. Eh bien! si vous voulez me compter seulement soixante-dix mille francs, je vous signerai du nom du marquis de Pourrières, cent mille francs de lettres de change; cela vous va-t-il?
Juste réfléchit quelques instants.
--Je ne puis, dit-il, vous donner aujourd'hui une réponse positive, revenez me voir demain, nous causerons et je crois que l'affaire pourra s'arranger.
Roman quitta Juste beaucoup plus joyeux qu'il ne l'était lorsqu'il était entré dans la tanière de l'usurier, outre le plaisir qu'il éprouvait en pensant que le lendemain il pourrait satisfaire sa passion favorite, il était charmé de faire pièce à Salvador.
Le lendemain matin l'usurier Juste endossa l'habit que nous lui connaissons, se coiffa de son classique tricorne, et après avoir lâché son Terre-Neuve dans la cour de son habitation dont il ferma soigneusement la porte, il se rendit chez le vicomte de Lussan.
--Quel bon vent vous amène, lui dit le noble gentilhomme breton; venez-vous me demander à déjeuner.
--Nous déjeunerons, puisque vous voulez bien m'inviter, répondit Juste, puis ensuite vous me donnerez quelques conseils que je vous payerai cinq mille francs s'ils me conviennent.
Le vicomte de Lussan sonna, et donna l'ordre à son valet de chambre d'apporter dans sa chambre à coucher tout ce qu'il fallait pour déjeuner confortablement.
--Je vous écoute, M. Juste, dit-il à l'usurier lorsqu'ils furent tous deux placés devant un guéridon de bois d'acajou, sur lequel se trouvaient une poularde du Mans, un pâté de Chartres, quelques fruits magnifiques et plusieurs bouteilles d'excellent vin.
Juste raconta au vicomte de Lussan ce qui lui était arrivé la veille, et lui demanda s'il devait accepter la proposition de Lebrun.
--Si vous ne m'aviez pas promis cinq mille francs, je vous dirais de ne point faire cette affaire dont, en définitive, mon ami de Pourrières sera la seule victime, mais comme vous vous êtes montré généreux, je veux être vrai: vous pouvez sans crainte, si la solvabilité du marquis de Pourrières vous paraît suffisante, escompter les lettres de change que vous propose Lebrun.
Le vicomte, afin de prouver à l'usurier qu'il pouvait en toute sûreté suivre le conseil qu'il venait de lui donner, et sans doute aussi afin de gagner les cinq mille francs promis, lui raconta tout ce qu'il savait de Salvador et de Roman.
--C'est charmant, s'écria le bon M. Juste, c'est charmant; comment ce sont ces messieurs qui ont envoyé dans l'autre monde mon confrère Josué? la mort de ce juif m'a été trop avantageuse pour que je ne m'empresse pas d'obliger un de ceux auxquels je la dois. Adieu, M. le vicomte, vous aurez les cinq mille francs, je vous, le promets.
Juste, après avoir pris congé du vicomte de Lussan retourna de suite chez lui; il venait seulement de rentrer lorsque Roman sonna à sa porte.
Pour l'introduire dans son cabinet, l'usurier, auquel les confidences du vicomte avaient appris ce dont il était capable, prit encore plus de précautions que la veille.
--Je veux bien, lui dit-il, faire ce que vous me demandez, mais comme l'opération que vous m'avez proposée est purement aléatoire, je vous donnerai seulement cinquante mille francs. Cela vous convient-il?
--Cinquante mille francs, répondit Roman, c'est peu.
--Mes chances de perte sont aussi nombreuses, si ce n'est plus, que mes chances de gain.
--J'accepte les cinquante mille francs, M. Juste.
--Veuillez, en ce cas, me souscrire les lettres de change.
Roman eut bientôt fait ce que désirait Juste; l'usurier prit les lettres de change et sortit du cabinet, après une absence de quelques minutes, il rentra, et remit à Roman les cinquante billets de banque que celui-ci attendait avec la plus vive impatience.
--N'oubliez pas, dit l'usurier à son client lorsque ce dernier fut sur le point de mettre le pied dans la rue, que ces lettres de change seront déposées au parquet de M. le procureur du roi, si elles ne sont pas payées à leur échéance; vous avez deux mois devant vous.
--Je tâcherai de bien employer ces deux mois, répondit Roman; ce sont peut-être les deux seuls qui me restent.
Le soir même, Roman, jaloux ainsi qu'il l'avait dit, de bien employer son temps, était installé devant une table de jeu, et le sort, sans doute pour que sa chute prochaine lui parût plus cruelle, lui faisait gagner une somme assez considérable.
Les lettres qui forment la matière du chapitre précédent, nous ont appris que la fortune cessa bientôt de le favoriser. Après des alternatives de perte et de gain, il survint une dégringolade irrésistible qui fut couronnée, vers l'époque de l'échéance des lettres de change, par la perte de trente mille francs, annoncée à Salvador par Silvia.
Roman, après cette perte, rentra à l'hôtel de Pourrières. Il était presque fou. Ses yeux, dont le blanc était sillonné de petits filets sanguinolents, sortaient à moitié de leur orbite; l'expression de ses traits, empreints d'une pâleur cadavéreuse, était telle que le suisse, qui avait pris une lampe pour venir lui ouvrir, recula épouvanté, et lui demanda s'il se trouvait indisposé et s'il avait besoin de quelque chose.
--Je n'ai besoin de rien, imbécile, lui répondit Roman, qui se retira dans sa chambre, où, suivant sa coutume, il se fit apporter une bouteille de rhum qu'il but tout entière avant de se mettre au lit.
Le lendemain il était si faible qu'il fut forcé de rester couché.