Part 73
«Si maintenant, continue-t-elle après avoir achevé ce récit, vous me demandez ce que c'est que ce Beppo, qui m'a si audacieusement enlevée en plein jour, à deux pas de mon domicile, je vous répondrai que cet homme est celui que j'avais chargé de punir l'outrecuidance de M. de Préval, ceci demande peut-être une explication que je vous donnerai lorsque nous serons réunis.
»Le récit que je viens de vous faire vous a prouvé, je l'espère, que je n'avais absolument rien à me reprocher, et que j'avais le droit de vous parler comme je l'ai fait dans ma première lettre.
»Adieu, mon ami, écrivez-moi souvent, vos lettres me consoleront de votre absence.
»Tout à vous,
»SILVIA.»
_P. S._ «Vous avez déjà deviné que ma bourse est dans le plus piteux état qu'il soit possible d'imaginer, ayez donc la bonté de m'envoyer de suite quelques billets de mille francs, je resterai à l'hôtel des Princes jusqu'à ce que vous soyez à Paris, nous ne songerons à remonter ma maison que lorsque vous serez de retour.»
_Le marquis de Pourrières à la marquise de Roselly._
Du château de Pourrières.
«Je viens de recevoir votre lettre, ma chère Silvia, et l'empressement que je mets à vous répondre vous donnera la mesure du plaisir qu'elle m'a fait éprouver.
»Je suis aussi satisfait qu'il est possible de l'être, des explications que vous avez bien voulu me donner, et je reconnais sans peine que vous n'avez absolument rien à vous reprocher et que vous aviez le droit de me parler comme vous l'avez fait.
»Je resterai, puisque vous voulez bien me le permettre, jusqu'à la fin de l'été au château de Pourrières.
»Nous parlerons lorsque je serai de retour à Paris, du _bon_ M. Lebrun; ce que vous me dites de cet excellent serviteur me prouve que nous nous entendons parfaitement sans avoir besoin de nous adresser de longs discours, et que les souffrances que vous venez d'éprouver ne vous ont pas fait perdre une seule de vos brillantes qualités.
»Je vous envoie dix mille francs en un mandat sur M. Mathieu Durand, banquier à Paris, ne ménagez pas l'argent, je puis, Dieu merci, sans me gêner, subvenir largement à tous vos besoins, et si je puis me guérir de la maladie dont je suis attaqué, je pense qu'il en sera toujours de même.
»Votre maison sera remontée lors de mon retour à Paris, et avec plus de luxe qu'elle ne l'était, vous savez sans doute qu'une somme assez considérable, produite par la vente de tous les objets vous appartenant, qui garnissaient votre hôtel de l'avenue Châteaubriand, est déposée à la caisse des consignations, il est peut-être possible de recouvrer cette somme, nous y aviserons.
»N'y aurait-il pas moyen de se débarrasser de ce Beppo, qui me paraît un homme fort dangereux?
»Adieu, ma chère Silvia, comptez toujours sur l'affection et l'entier dévouement de votre fidèle amant.
»A. DE POURRIÈRES.»
--Ainsi, se dit Salvador après avoir cacheté cette lettre, il faudra, lorsque je me serai débarrassé de Roman, que je satisfasse tous les caprices de cette femme dont maintenant je n'ai que faire. Il n'en sera pas ainsi, madame la marquise de Roselly; je me servirai de vous, puisque vous m'offrez votre concours; et ma foi, après... Mais de combien de victimes se composera la sanglante hécatombe que je dois sacrifier à ma sûreté?
Salvador demeura quelques instants la tête cachée entre ses mains; puis il sonna, et ordonna au domestique qui se présenta, d'aller mettre à la poste la lettre qu'il venait d'écrire.
_Laure Féval, à la marquise de Pourrières._
Florence.
«Tes deux lettres, ma chère Lucie, viennent de m'être remises à la fois; elles étaient arrivées avant nous à Florence, car nous nous sommes arrêtés dans plusieurs villes d'Italie: à Gênes, à Milan, à Venise, avant d'arriver à Florence; mais comme nous avions écrit dans cette dernière ville pour retenir nos logements, on les a conservées pour me les remettre.
»Je t'ai un peu négligée, j'en conviens; je suis certaine, cependant, que tu n'as pas cru un seul instant que je t'avais oubliée.
»Ainsi, te voilà mariée; tu as épousé cet homme qui te faisait tant peur; je n'avais donc pas tort, lorsque je te disais que tu t'occupais trop de lui pour qu'il te fût indifférent.
»Je suis charmée de ce que tu es heureuse; cela, du reste, ne m'étonne pas; tu es si belle, si bonne, si aimable, que quand bien même M. le marquis de Pourrières ne posséderait pas une seule des qualités que tout le monde lui accorde, il lui serait impossible de ne pas t'aimer; et je crois qu'il est impossible de rendre malheureux ceux que l'on aime. J'ai souvent entendu dire, il est vrai, qu'il existait des gens si malheureusement organisés, qu'ils ne pouvaient aimer personne; mais je ne crois pas cela, et quand bien même cela serait, M. le marquis de Pourrières n'est pas de ces gens-là.
»Je suis aussi heureuse que toi, ma chère Lucie; et tous les jours je bénis le ciel de ce qu'il a bien voulu associer ma destinée à celle de l'homme estimable qui est devenu mon époux. Mon mari a été bien malheureux, ma chère Lucie; un jour, peut-être, il me sera permis de te raconter son histoire, et je suis d'avance persuadée, que tu me diras que ma constante étude doit être celle de chercher à lui faire oublier les peines de ses premières années.
»Tu as tort de me rappeler ce que je te disais autrefois de M. le marquis de Pourrières; c'étaient des folies de jeune fille que rien ne justifiait et auxquelles tu as eu le bon esprit de ne pas attacher plus d'importance qu'elles n'en méritaient. J'accorderais bien volontiers, à l'homme qui fait le bonheur de ma plus chère amie, une bonne part dans mon estime et dans mon amitié; mais si par hasard il changeait de conduite, oh! alors, ce serait entre nous une guerre acharnée, et je serais brave, s'il s'agissait de te défendre.
»Je ne te parlerai pas des villes de l'Italie, que nous avons déjà visitées; les livres de nos touristes t'ont appris beaucoup plus de belles choses que je ne suis capable de t'en écrire; et puis, quoique je trouve très-beau tout ce que nous avons déjà vu, tout cela, vois-tu, ne vaut pas notre bonne vieille France que l'on regrette dès qu'on l'a perdue de vue, et que l'on revoit toujours avec plaisir; si cependant il nous arrive quelques aventures, avant notre retour à Paris, je n'oublierai pas de te les raconter.
»Nous devons visiter Rome et sa campagne, la Savoie, la Suisse; nous arrêter quelques jours à Genève, et puis rentrer en France; toutes ces courses ne nous prendront pas plus de deux mois, de sorte que nous serons à Paris vers la fin de l'été; nous resterons là jusque vers le milieu de l'automne, j'espère bien que tu viendras nous y voir.
»Mon bon oncle me charge de déposer deux gros baisers sur chacune de tes deux joues, et je m'acquitte de la commission, sans en demander la permission à M. le marquis de Pourrières qui, je l'espère bien, ne s'avisera pas d'être jaloux.
»Mon mari écrit, par le même courrier, à M. le marquis de Pourrières; sans doute pour le remercier des choses aimables qu'il a bien voulu lui adresser.
»J'ai écrit à madame de Bourgerel; je n'ai pas besoin de te dire que je suis aussi contente que toi de la savoir heureuse.
»A bientôt, ma chère Lucie, je suis impatiente de te presser sur mon coeur.
»Ton amie,
»LAURE FÉVAL.»
_M. Paul Féval à M. le marquis de Pourrières._
Florence.
«M. le marquis,
»Ma femme m'a fait lire les quelques mots que vous lui avez adressés; je suis, vous devez le croire, excessivement sensible à votre extrême politesse et je suis charmé de ce que le hasard me fournit l'occasion de vous prouver ma reconnaissance.»
Servigny raconte ici la rencontre qu'il a faite dans l'Inde de Jazetta, et les circonstances qui ont accompagné la mort de cette malheureuse femme.
«Je vous envoie, M. le marquis, les objets qu'elle me confia au moment de rendre son âme à Dieu, afin que je vous les remisse, si par hasard je vous rencontrais; vous recevrez, j'en suis convaincu, avec une douloureuse satisfaction, ces objets qui vous rappelleront une femme dont vous avez eu bien à vous plaindre; mais dont les longues souffrances ont racheté les fautes et qui est morte pleine de repentir et de résignation.
»Cette infortunée, M. le marquis, est morte avec la crainte que ses fautes ne vous aient déterminé à abandonner son fils; elle se trompait, sans doute, et je suis persuadé que vous avez toujours été, pour le jeune Fortuné, un père aussi tendre qu'indulgent.
»Si vous voulez bien me le permettre M. le marquis, et dans le cas où votre fils serait encore dans cette ville, je verrai, en passant à Genève, cet enfant qui doit être maintenant presque un homme; j'ai promis à sa mère mourante de lui porter ses dernières paroles, et je voudrais qu'il me fût permis d'accomplir ce dernier voeu d'une femme coupable, il est vrai, mais bien malheureuse.
»Les liens qui vous attachent à la meilleure amie de ma femme, me donnent l'espoir, M. le marquis, que vous voudrez bien m'accorder votre estime d'abord, et plus tard votre amitié; je tâcherai, du reste, de me montrer digne de l'une et de l'autre.
»Daignez agréer, M. le marquis, l'assurance de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
»Votre très-humble et très-obéissant
»serviteur,
»PAUL FÉVAL.»
La situation se complique, dit Salvador après avoir lu cette lettre. Du diable, si je croyais jamais entendre parler de Jazetta et de son fils infortuné; il est du reste fort heureux pour moi que la mère soit morte et que le fils qui, peut-être, est encore de ce monde, ignore le nom qu'il a le droit de porter[583]. Montrons-nous donc à la fois, puisque cela ne me coûtera rien et ne peut me compromettre, homme sensible et excellent père.
Je crois vraiment que ce M. Paul Féval qui me paraît un très-brave homme aurait ramené en France la pauvre Jazetta, si elle n'était pas morte si à propos.
Après ce petit monologue, Salvador écrivit la lettre servante qu'il envoya de suite à Servigny.
_Le marquis de Pourrières à M. Paul Féval._
Du château de Pourrières.
«Monsieur,
»J'ai reçu votre aimable lettre et les précieuses reliques qui l'accompagnaient. J'ai baigné de mes larmes le médaillon et la boucle de cheveux bruns qui m'ont rappelé une femme que j'ai tant aimée et que je regretterais peut-être encore malgré son ingratitude, si l'ange qui a bien voulu m'accorder sa main ne me l'avait fait oublier.
»Ce que je viens de vous dire, vous a surabondamment prouvé, monsieur, qu'il ne reste de place dans mon coeur que pour la pitié que doivent inspirer à toutes les âmes sensibles des infortunes aussi grandes que celles qui ont accablées la malheureuse Jazetta, qu'elles soient ou non méritées.
»Vous me dites que Jazetta est morte avec la crainte que les torts que je pouvais lui reprocher ne m'eussent déterminé à abandonner notre enfant; cela m'étonne, monsieur, et il faut, puisque après tout cela est, que les malheurs qu'elle a éprouvés avant de mourir, aient donné à son esprit une bien fâcheuse opinion des hommes en général, pour que, me connaissant comme elle me connaissait, elle m'ait pu croire un seul instant capable d'une aussi mauvaise action.
»Si Dieu l'avait permis, monsieur, je n'aurais jamais cessé d'être pour le malheureux Fortuné le père le plus tendre et le plus dévoué, malheureusement il n'en a pas été ainsi.»
(Salvador racontait ici tout ce que nos lecteurs connaissent déjà des aventures du jeune Fortuné, et il terminait ce récit en faisant observer que quand bien même il aurait voulu abandonner cet enfant, cela ne lui aurait pas été possible, attendu qu'il lui avait donné son nom que tôt ou tard, il l'espérait, un décret de la Providence viendrait lui rendre.)
«Je vous aurais permis de grand coeur d'aller embrasser mon fils (continue-t-il, après ce passage de sa lettre), cependant, puisque vous avez l'intention de passer par Genève avant de rentrer en France, je vous prierai de voir dans cette ville toutes les personnes qui pourraient vous donner quelques renseignements de nature à nous mettre sur les traces de mon infortuné fils; je suis d'avance convaincu que toutes les démarches que vous pourrez faire seront inutiles, car j'ai déjà fait, je crois, tout ce qu'il était possible de faire en semblable occurrence, mais Dieu est si bon et le hasard est si grand.
»J'espère, M. Féval que vous voudrez bien, lors de votre retour en France, honorer de votre présence le vieux manoir de Pourrières, nous tâcherions, ma femme et moi, de vous en rendre le séjour agréable, nous avons ici une société agréable, de beaux sites, de belles ruines, et si vous aimez la chasse, je puis vous promettre une ample moisson de gibier.
»Veuillez, je vous prie, me rappeler au souvenir de madame Féval, et prier sir Lambton de vouloir bien vous accompagner à Pourrières.
»Daignez agréer, monsieur, l'assurance des sentiments affectueux avec lesquels, je suis,
»Votre très-humble et très-obéissant
»serviteur,
»A. DE POURRIÈRES.»
_Roman à Salvador._
Paris.
«Mon cher ami,
»Le malheur ne se lasse pas de me poursuivre; j'ai perdu les trois billets de mille francs que tu m'as remis lorsque je suis parti de Pourrières, et quelques autres que j'ai empruntés à ce bon vicomte de Lussan qui vient de faire, j'en suis certain, une excellente affaire, car il a renouvelé son mobilier, changé ses chevaux et ses équipages.
»Je suis donc absolument sans le sou; tu comprends que je ne puis rester dans une pareille pénurie, et je suis convaincu que tu vas de suite m'envoyer une bonne petite somme.
»Ton ami,
»ROMAN.»
_Salvador à Roman._
Du château de Pourrières.
«Tu t'es grossièrement trompé, mon cher ami, je ne t'enverrai pas la bonne petite somme que tu me demandes, et cela par la raison toute simple que je suis absolument dans la même position que toi, c'est-à-dire sans argent, et que pour t'en envoyer il faudrait que j'en empruntasse, ce que je ne puis faire dans ce moment.
»Il faut que la passion du jeu et l'ivrognerie t'aient rendu stupide, puisque, m'écrivant pour me demander de l'argent, que tu iras porter sur le tapis vert de quelque tripot clandestin, aussitôt que tu l'auras reçu, tu ne saisis pas cette occasion de me parler d'une foule de choses qui m'intéressent infiniment, tu le sais bien; tu as vu la marquise de Roselly, que fait-elle? que dit-elle? as-tu vu les hommes de là-bas? as-tu quelque chose en vue? il faut absolument que tu trouves un moyen quelconque de remplir notre coffre-fort, puisque tu sais si bien le mettre à sec; je viens, je crois, de faire une assez belle affaire, signale-toi à ton tour; j'ai maintenant le droit de te retourner les reproches que tu me faisais lorsque le chagrin que me causait la disparition de Silvia m'avait rendu tout à fait incapable de travailler. Cependant sois prudent, très-prudent, excessivement prudent, ne fais rien surtout avant de m'avoir consulté, ne vas pas oublier que, grâce aux deux funestes passions qui te dominent, tu n'as plus maintenant ce coup d'oeil exercé et cette rare intrépidité, qui faisaient autrefois de toi un homme précieux.
»Maintenant, parlons raisonnablement, comme je ne veux pas te laisser absolument dépourvu d'argent, je t'envoie cinq cents francs, à la fin de chaque mois je t'enverrai ou je te remettrai une pareille somme; six mille francs par an, c'est je crois un revenu fort honnête, surtout pour un homme qui a fait la sottise de perdre au jeu plus de quatre cent mille francs, en quelques années, et je pense que si tu veux bien le rappeler que tu as perdu au delà de ce qui te revenait dans la succession d'Alexis, et de ce que nous ont rapporté les diverses affaires que nous avons faites, tu seras assez raisonnable pour ne pas exiger davantage.
»Adieu, mon cher Roman, sois raisonnable, c'est ce que je te souhaite.
»Ton ami,
»SALVADOR.»
Tous les mots qui composaient cette lettre, avaient été tracés entre les lignes d'une lettre insignifiante, avec de l'encre sympathique et ne devaient apparaître qu'après avoir été approchés du feu; Salvador et Roman, dans la crainte que leurs lettres ne s'égarassent à la poste, ou qu'elles ne fussent perdues, ne négligeaient jamais cette précaution, assez commune du reste, chez les gens de leur trempe.
_Roman à Salvador._
Paris.
«Monsieur le marquis,
»Je viens de perdre les cinq cents francs que vous aviez bien voulu m'envoyer, et j'ai été si confus, si désespéré d'avoir commis cette nouvelle faute, que je suis de suite rentré chez moi afin de cacher à tous les yeux mon triste visage et que pour me consoler j'ai avalé sans coup férir une bouteille entière de votre excellent rhum.
»La divine liqueur de la Jamaïque a opéré dans mon esprit une telle révolution, que je ne me trouve plus maintenant aussi coupable que je me le paraissais tout à l'heure, que dis-je, je me trouve même tellement Innocent, que je suis presque étonné que tu ne m'aies pas envoyé, au lieu de morale, dont je ne me soucie guère, la robe blanche, symbole d'innocence que revêtaient les jeunes lévites avant de procéder aux sacrifices.
»Ah ça! mon cher ami, je crois vraiment que tu te moques de moi, j'ai, dis-tu, perdu tout ce qui me revenait dans l'héritage d'Alexis de Pourrières, et ma part dans les diverses affaires que nous avons faites, tu as peut-être raison, je n'ai point pris la peine de calculer, mais tu es, je le crois, possesseur d'une fortune assez considérable, et de cette fortune la moitié m'appartient, tu n'avais peut-être pas pensé à cela.
»Aie donc l'extrême bonté de m'envoyer de l'argent chaque fois que t'en demanderai, si tu veux que je ne cesse pas d'être,
»Ton meilleur ami,
»ROMAN.» #/
_Salvador à Roman._
Du château de Pourrières.
«La fortune à laquelle tu fais allusion est celle de ma femme et non la mienne, je ne puis, ni ne veux en faire le sacrifice, pour te mettre à même de satisfaire ta folle passion.
»Je t'enverrai cinq cents francs, et pas plus.
»SALVADOR.»
_Roman à Salvador._
Paris.
«A ton aise, garde ton argent, puisque tu ne veux pas en sacrifier une petite partie pour obliger ton ami, je n'en ai d'ailleurs pas besoin, j'ai trouvé le moyen de m'en procurer beaucoup sans me compromettre, tant pis pour celui aux dépens de qui l'affaire sera faite.
»Tout à toi,
»ROMAN.»
_La marquise de Roselly au marquis de Pourrières._
Paris.
«Mon cher Alexis, savez-vous bien que le bon M. Lebrun joue en ce moment un jeu d'enfer, et qu'il perd chaque soir des sommes énormes, le vicomte de Lussan me disait il n'y a qu'un instant, qu'hier il avait perdu au moins cinquante mille francs.
»Si le bon M. Lebrun avait fait seul une affaire qui lui eût procuré des sommes aussi considérables que celles dont il dispose maintenant, nous le saurions, car les journaux qui sont depuis quelque temps d'une monotonie désespérante, nous en auraient parlé, l'argent qu'il joue et perd ne peut donc être qu'à vous, peut-être le lui avez-vous confié pour un emploi quelconque, peut-être vous l'a-t-il dérobé; du reste, maintenant que vous êtes averti, vous vous conduirez comme vous le jugerez convenable.
»Je désire bien vous revoir, mon cher Alexis, hâtez donc votre retour à Paris.
»SILVIA.»
_Le marquis de Pourrières à la marquise de Roselly._
Du château de Pourrières.
«Je vous remercie bien, ma chère Silvia, de l'avis que vous avez bien voulu me donner, quoiqu'il me soit parfaitement inutile, l'argent que M. Lebrun joue et perd en ce moment ne m'appartient pas, il se l'est procuré, je ne sais comment, mais ce n'est pas dans ma caisse qu'il l'a pris.
»Amusez-vous bien, et croyez que si vous avez hâte de me revoir, je ne suis pas moins impatient de pouvoir vous serrer dans mes bras, mais les devoirs conjugaux...
»Je quitterai Pourrières à la fin du mois prochain, peut-être avant.
_M. Paul Féval à M. le marquis de Pourrières._
Genève.
«M. le marquis,
«Aussitôt notre arrivée à Genève je me suis occupé de chercher toutes les personnes en état de me donner quelques renseignements de nature à me mettre sur les traces de votre malheureux fils; j'ai vu le successeur du bon père Humbert, à l'hôtel de l'Ecu, messieurs Fazy Pasteur et Piachaut, ainsi que l'ancien bourgmestre de la ville et les divers membres du tribunal devant lequel le pauvre Fortuné, faussement accusé d'avoir assassiné celui qui avait pris soin de ses jeunes années, a été forcé de comparaître, et j'ai aujourd'hui la douleur de vous annoncer que toutes mes démarches ont été inutiles, toutes ces personnes ne m'ont appris que ce que je savais déjà.
»Excité par le désir de vous être agréable, et jaloux de m'acquitter dignement de la mission qui m'a été confiée par la malheureuse Jazetta, j'ai fait publier par toute la ville que je donnerais une bonne récompense à tous ceux qui pourraient me procurer quelques renseignements sur le jeune Fortuné. Comme le crime dont ce malheureux jeune homme a été accusé, avait eu beaucoup de retentissement, j'espérais que peut-être quelques personnes l'auraient rencontré lorsqu'il était sorti de la ville pour n'y plus revenir, et que alléchées par l'espoir d'obtenir la récompense promise, elles viendraient me dire de quel côté il avait porté ses pas.
»Mon espérance n'a pas été déçue, peu de jours après la publication de l'avis que j'avais fait insérer dans les journaux, un paysan des environs est venu me trouver et m'apprit que le jeune Fortuné, avait été recueilli lors de son départ pour Genève, par une famille de saltimbanques, dont le chef se nomme de Riberpré: cet homme que la curiosité avait engagé à assister au jugement de votre fils l'a parfaitement reconnu, et c'est de lui-même qu'il a appris que ne sachant plus que faire, puisque tous les habitants de la ville dans laquelle il avait été élevé le repoussaient durement, malgré son innocence, il s'était déterminé à courir le monde avec ces saltimbanques.
»Les renseignements que j'ai immédiatement fait prendre m'ont donné la certitude que les faits avancés par cet homme pouvaient être vrais, il y avait effectivement à Genève lors du jugement de Fortuné, une famille de saltimbanques dont le chef se nommait de Riberpré. Nous possédons donc, M. le marquis, un premier jalon, et peut-être que si nous parvenons à découvrir la famille de Riberpré, ce qui ne me paraît pas impossible, il nous sera facile de savoir ce qu'est devenu votre fils, dans le cas probable où il ne serait pas avec elle.
»J'aurais très-volontiers continué ces recherches, mais le malheureux Fortuné dont tous les habitants de Genève qui ont conservé son souvenir, se plaisent (maintenant que son innocence a été démontrée d'une manière éclatante), à louer l'extrême douceur et l'intelligence, a un père auquel je n'ai pas voulu enlever la satisfaction de tenter lui-même tout ce qu'il était humainement possible de faire pour qu'il soit rendu à sa tendresse.