Les vrais mystères de Paris

Part 72

Chapter 723,833 wordsPublic domain

--Mais je ne demande pas mieux, répondit Roman; donne-moi un peu d'argent, et je pars aujourd'hui même pour Paris, où tu me retrouveras, je te le promets, tout à fait corrigé.

--Je le désire; mais je n'y compte pas, reprit Salvador, qui prit dans son portefeuille trois billets de mille francs qu'il remit à son ami. Ne les joue pas, ajouta-t-il; car, je te donne ma parole, que je ne t'en donnerai pas d'autres, d'ici à trois mois au moins; tu as maintenant dissipé plus que la moitié de ce qui te revenait; ainsi, tu n'as plus rien à exiger.

--C'est bon, c'est bon, sermonneur; je sais que tu es un excellent garçon, incapable de laisser dans l'embarras ton plus cher ami, si par hasard il s'y trouvait. Je vais de suite te débarrasser de ma présence qui, je le vois, t'importune en ce moment. Tu es encore sous l'influence de la lune de miel, mais cela se passera, mon très-cher, cela se passera.

Roman, après avoir serré la main de Salvador, se dirigea vers l'avenue du parc qui conduisait au château, en sifflant l'air de la marche des Tatares, que selon toute apparence, il affectionnait beaucoup.

Nos lecteurs, nous en sommes à peu près certains, ont déjà deviné quelles étaient les idées qui germaient dans la tête de Salvador, que Roman vient de laisser seul près le ravin du parc, et qui n'a pas interrompu l'exercice assez fatigant auquel il se livre depuis déjà longtemps.

Ils ont deviné que cet homme qui a conquis, grâce à ses crimes et au hasard qui a toujours favorisé toutes ses entreprises, un nom honorable, parmi les plus honorables, une position élevée, une fortune considérable, que cet homme, qui vient d'épouser une femme que les plus riches et les plus nobles lui envient, veut conserver tout cela; et que, comme il a vu que s'il laissait vivre auprès de lui un homme dont le jeu et l'ivrognerie avaient presque annihilé les facultés, cela ne lui était pas possible; il a pris la résolution de se débarrasser de son complice.

Mais comment se débarrasserait-il de cet homme, que tant de liens mystérieux attachaient à lui? Voudrait-il consentir à s'expatrier et, en supposant même qu'il le voulût, son absence assurerait-elle sa tranquillité? Ne pouvait-il pas, de loin comme de près lui imposer des lois auxquelles il serait forcé de se soumettre.

De près, Roman était moins à craindre pour Salvador, que de loin; car, il y avait entre eux une effroyable solidarité; de la sûreté de l'un, dépendait celle de l'autre; mais l'éloignement rompait cette solidarité, seule garantie des scélérats entre eux.

Il ne fallait donc pas que Roman s'éloignât; et cependant, Salvador, bien convaincu que les vices de son ami ou plutôt de son complice, ne feraient qu'augmenter avec l'âge, était bien déterminé à ne point en supporter plus longtemps les conséquences.

Salvador s'était déjà dit tout ce qui précède, lorsque sa femme lui raconta l'odieuse scène qui avait provoquée l'entrevue dans le parc, à laquelle nous venons d'assister.

Alors, mais seulement alors, Salvador osa envisager la conclusion nécessaire des pensées dont nous venons d'analyser la substance.

Il se dit, en termes positifs, que la mort de Roman pouvait seule assurer son bonheur et sa tranquillité, et la mort de Roman fut à l'instant résolue.

Il n'était resté dans la partie solitaire du parc, où l'avait laissé celui dont il venait de jurer la mort, que pour chercher à son aise les moyens de lui arracher la vie sans courir le risque de se compromettre.

Ainsi, cet homme, qui depuis plus de vingt ans était son compagnon de tous les instants; cet homme, auquel il venait de serrer la main; cet homme, en un mot, qui lui avait donné et auquel à son tour il avait donné de nombreuses preuves de dévouement, il l'allait tuer sans éprouver plus de pitié que l'on en a pour l'animal immonde que l'on est forcé d'écraser du pied. Il ne faut pas, cher lecteur, que cela vous étonne; Salvador se disposait à agir comme aurait agi, ou tout au moins comme aurait désiré agir, tout autre individu placé dans les mêmes conditions; comme aurait agi Roman lui-même, s'il se fût trouvé à sa place; tant il est vrai que les sentiments affectueux ne sont véritables; n'ont de valeur et de durée qu'autant qu'ils sont basés sur l'estime réciproque de ceux qui les éprouvent.

Nous savons fort bien que cette opinion, que nous émettons comme un fait positif, pourrait être démentie par une grande quantité d'exemples, et qu'il serait facile, à ceux de nos lecteurs qui ont compulsé les annales judiciaires, de nous citer une foule de criminels qui ont donné à leurs complices de nombreuses preuves d'amitié, qui ont de même sacrifié leur vie pour sauver la leur; mais quelque nombreux que soient les faits, ils le sont beaucoup moins, heureusement (c'est à dessein que nous disons heureusement), que les faits contraires.

Et puis, si l'on veut bien se donner la peine d'examiner avec attention le caractère des individus qui ont fourni ou qui fourniront à l'avenir ces exemples, on sera bientôt convaincu qu'au lieu de combattre l'opinion que nous venons d'émettre, les faits auxquels nous faisons allusion ne peuvent servir, au contraire, qu'à lui donner une nouvelle force.

En effet, ou a vu souvent des criminels sacrifier tout, leur liberté, leur vie même, à un complice pour lequel ils paraissaient éprouver une vive amitié; mais on a pu, en même temps, remarquer que les individus qui donnaient ces preuves de dévouement; étaient presque toujours des hommes tout à fait dépourvus d'intelligence, n'ayant d'une créature humaine, que l'enveloppe; tandis qu'au contraire, ceux en faveur desquels ils se sacrifiaient, se faisaient remarquer, soit par la finesse, soit par la culture de leur esprit.

Si nos lecteurs veulent bien se rappeler que nous leur avons dit déjà que les malfaiteurs se laissaient très-facilement dominer par ceux d'entre eux qui possèdent une certaine dose d'intelligence, ils n'accorderont plus, sans doute, le nom d'amitié au sentiment qui fait agir les individus dont nous parlons, sentiment irréfléchi, assez semblable à celui qu'éprouvent les chiens pour leurs maîtres, les bêtes féroces pour ceux qui sont parvenus à les dompter.

Une certaine communauté d'intérêts, peut donc bien, pendant un laps de temps, plus au moins attacher l'un à l'autre, des individus doués, ainsi que l'étaient Salvador et Roman, d'une intelligence à peu près égale; mais lorsque ces intérêts cessent d'être semblables, il y a lutte aussitôt, et cette lutte n'est ordinairement terminée que par la perte totale de l'un des deux, quelquefois même par celle des deux à la fois.

Dans la lutte qui venait de s'engager entre Salvador et Roman, ce dernier, entièrement dominé par la passion du jeu, aveuglé par l'insouciance ordinaire de son caractère et auquel l'âge et les liqueurs fortes dont, pour se consoler de ses pertes journalières, il faisait un usage immodéré, devait nécessairement succomber.

Salvador n'avait pas de plan arrêté, lorsqu'il avait engagé son complice à retourner à Paris; il ne voulait qu'éloigner du château la victime qu'il était bien déterminé à sacrifier à sa tranquillité; il pensait, avec raison, qu'il trouverait là, plus facilement que partout ailleurs, l'occasion de commettre avec sécurité, et de couvrir d'un voile épais, le nouveau crime qu'il méditait.

Nous ne voulons certes pas justifier Salvador, dont l'odieux caractère n'est que trop connu de nos lecteurs, nous devons cependant dire que ce n'était qu'après s'être livré de nombreux combats et avoir hésité longtemps, qu'il s'était déterminé à sacrifier son complice, nous ajouterons même (car cela prouvera qu'une fois que dans la carrière du crime on a dépassé certaines limites, il n'est plus possible de s'arrêter), qu'il ne se résolvait à commettre un nouveau crime, que parce qu'il avait acquis la certitude que tant que son complice serait près de lui il serait forcé de marcher en avant sur la route qu'il avait suivie jusqu'à ce jour et qu'il voulait absolument quitter.

Disons encore que le mariage qu'il venait de faire avait exalté son orgueil, et que les manières sans façon de Roman, qu'il avait pris l'habitude de ne considérer que comme le premier de ses serviteurs, le blessaient horriblement.

Roman n'avait accepté avec empressement la proposition de quitter le château de Pourrières que parce que la vie que l'on y menait l'ennuyait passablement, car blessé plus qu'il ne le laissait paraître, par les manières hautaines et la morgue de son complice, il ne lui aurait pas fait cette concession, si sa volonté avait le moins du monde contrarié ses désirs: quoiqu'il en soit, il partit ainsi qu'il l'avait dit, le jour même, et grâce à la merveilleuse célérité des chaises de l'administration des postes, cinq jours après l'entretien que nous venons de rapporter, il était installé à l'hôtel de Pourrières.

Le jour même où Roman arrivait à Paris, Salvador recevait au château de Pourrières la lettre suivante:

«Monsieur le marquis de Pourrières,

»Si jamais je vous trompe, m'avez-vous dit un jour à la suite d'une assez violente querelle, durant laquelle j'avais manifesté le désir de vous quitter, désir auquel vous avez cru devoir vous opposer, si jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger! Je ne sais encore si vous m'avez trompé, mais je sais fort bien que vous venez d'épouser madame la comtesse Lucie de Neuville, que vous aimez beaucoup à ce qu'on assure: que vous ayez épousé cette femme pour donner à votre position dans le monde un nouveau relief, pour que sa dot vînt augmenter votre fortune, je le conçois facilement, et je ne songe pas à m'en plaindre; mais que vous l'aimiez lorsque je suis là, lorsque je n'ai pas cessé de vous aimer, lorsque c'est en quelque sorte à cause de vous que j'ai supporté pendant plus d'une année des souffrances sous le poids desquelles une femme moins forte que je ne le suis, aurait cent fois succombé, voilà ce que je ne souffrirais pas, voilà ce que je regarderais comme une tromperie, c'est de cela croyez-moi bien que je me vengerai; je sais fort bien que votre perte entraînerait la mienne, mais je crois que vous avez assez de perspicacité, et que par conséquent vous connaissez trop bien mon caractère, pour ne pas croire que cette considération pourrait me faire hésiter seulement une minute.

»Je veux donc (entendez-vous bien, je veux) que vous me disiez quelles sont les raisons qui vous ont déterminé à épouser la comtesse de Neuville, je veux que vous me donniez l'assurance que je n'ai pas perdu la place que je dois occuper éternellement dans votre coeur, je veux que vos actions me prouvent la sincérité de vos paroles.

»Je sais que je vous dois le récit de ce qui m'est arrivé depuis que nous avons été séparés; ce récit je vous le ferai lorsque vous aurez répondu à cette lettre, et il vous prouvera, je l'espère, que j'ai le droit de vous parler comme je le fais maintenant.

»Répondez-moi de suite à l'hôtel des Princes, où je suis logée maintenant; grâce à votre ami, le vicomte de Lussan, dont je suis très-contente; de suite entendez-vous, car je suis très-peu patiente, vous le savez, et quelquefois l'impatience fait commettre une foule d'imprudences dont on se repent lorsqu'il n'est plus temps de les réparer.

»Toute à vous,

»SILVIA.»

Salvador s'attendait à recevoir de Silvia une lettre à peu près semblable à celle que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, celle-ci ne l'étonna donc pas, mais comme il savait sa maîtresse très-capable de mettre à exécution les menaces qu'elle ne craignait pas de lui faire, il crut qu'il devait lui écrire de suite et de manière à la contenter.

Voici donc ce qu'il lui répondit:

«Votre lettre m'a beaucoup étonné; comment c'est vous qui me faites des menaces, c'est vous qui osez me demander compte de mes actions; cependant comme j'aime à croire que le récit que vous me promettez, me prouvera que vous avez le droit de me parler comme vous le faites, je veux bien vous répondre.

»Roman qui est en ce moment à Paris, vous dira quelles sont les raisons qui m'ont déterminé à prendre pour femme la comtesse de Neuville, que je n'ai épousée, vous croyant morte ou du moins infidèle, (et pouvais-je croire autre chose?) que pour donner un nouveau relief à ma position dans le monde et pour augmenter ma fortune de sa dot; je ne veux pas dire, que si vous n'étiez pas revenue, je ne me serai pas laissé séduire par les aimables qualités qu'elle possède, vous ne me croiriez pas et vous auriez raison; mais il est une femme qui me paraîtra toujours préférable à toutes les créatures de son sexe, et cette femme-là, c'est vous! vous le savez bien.

»Mais je veux, (entendez-vous bien, je _veux_), qu'elle me dise quels sont les événements qui l'ont retenue loin de moi pendant plus d'une année, et il faut pour que je lui reconnaisse les droits qu'elle s'arroge, peut-être un peu trop prématurément, que les explications qu'elle doit me donner, soient assez claires et assez catégoriques, pour ne me laisser aucun doute dans l'esprit.

»Je crois, Silvia, que vous avez assez de perspicacité pour bien connaître mon caractère, et que par conséquent vous ne devez pas croire que les menaces que vous me faites, puissent m'épouvanter; je suis, vous le savez, l'homme du monde qui accepte avec le plus de résignation, les faits accomplis, je ne vous recommanderai donc, ni la patience, ni la prudence, vous êtes parfaitement libre d'agir de la manière qui vous paraîtra la plus convenable.

»Tout à vous,

»A. DE POURRIÈRES.»

Salvador n'envoya cette lettre à Silvia, qu'après en avoir adressée une autre à Roman, dans laquelle il lui traçait la conduite qu'il devait tenir vis-à-vis de sa maîtresse; il savait que son complice, aussi intéressé que lui à ne point mécontenter la marquise de Roselly, qu'il craignait malgré le ton assuré qu'il affectait dans sa lettre, le servirait fidèlement malgré les germes de mécontentement qui existaient entre eux.

Comme nous ne voulons pas faire voyager nos lecteurs, de Paris, où se trouvent en ce moment Silvia et Roman, au château de Pourrières, où nous avons laissés Lucie et Salvador, pour de là, les conduire dans la capitale du grand duché de Toscane, où se sont rendus aussitôt après leur mariage Laure et Servigny, accompagnés de sir Lambton, nous mettrons sous leurs yeux leur correspondance, qui leur apprendra tous les événements qui doivent se passer jusqu'au moment où nous les retrouverons tous à Paris.

S'il est vrai, ainsi que l'a dit Buffon, que le style est tout l'homme, cette correspondance qui vient à l'instant même d'être remise entre nos mains et qui formera la matière du chapitre suivant, fera connaître le caractère des principaux personnages de cette histoire.

Nous répétons avant d'aller plus loin, ce que nous avons déjà dit plusieurs fois, cette histoire est vraie, vraie dans son ensemble et dans tous ses détails, tous les personnages qui y jouent un rôle, sont réels, plusieurs même vivent encore; nous avons seulement changé les noms de quelques-uns d'entre eux, (il était inutile de prendre cette précaution vis-à-vis de ceux dont le nom était en quelque sorte devenu historique, et Salvador et Roman étaient de ceux-là), et pour être convaincu de la vérité de ce que nous avançons ici, il ne s'agit que de consulter les annales de la préfecture de police et des tribunaux criminels.

Nous n'insistons sur ce fait, que parce que nous savons que les lecteurs sont généralement peu disposés à croire les auteurs, lorsque ces derniers affirment la vérité des faits qu'ils racontent, et que nous tenons à ce que l'on ne nous conteste pas le seul mérite que possède peut-être ce livre: celui d'être vrai.

V.--Correspondance.

_Lucie de Pourrières à madame Féval._

Du château de Pourrières.

«J'ai épousé, ma chère Laure, cet homme dont je m'étais fait d'abord une sorte de croque-mitaine, et que toi-même beaucoup plus raisonnable que moi, (je me plais à le reconnaître), tu ne pouvais pas souffrir; je ne t'apprends pas quelque chose de nouveau, tu as reçu sans doute à Florence, où je crois que vous voulez vous fixer, puisque vous n'annoncez pas l'intention de revenir en France, la lettre que je t'ai écrite pour te faire part de la résolution que je venais de prendre, après avoir consulté tous mes amis, et notamment M. de Kerandec, ce bon chevalier de Saint-Louis, que tu as rencontré plusieurs fois chez madame de Villerbanne; tous m'ont fait l'éloge du marquis de Pourrières, tous m'ont dit que je ne pouvais faire un meilleur choix, et ma foi je me suis décidée.

»Eh bien! ma chère Laure, je suis aujourd'hui on ne peut plus satisfaite de n'avoir pas imposé silence au penchant qui m'entraînait vers celui qui est devenu mon époux; M. de Pourrières est doué du meilleur coeur et du plus noble caractère qu'il soit possible d'imaginer; il m'aime autant que je l'aime, il ne s'occupe que de moi et il ne laisse échapper aucune occasion de me donner de nouvelles preuves de l'affection qu'il m'a vouée.

»Il m'a dernièrement sacrifié, sans hésiter un seul instant, un vieux serviteur de sa famille, qui m'avait manqué de respect, j'ai voulu intercéder en faveur de ce malheureux, qui ne s'était rendu coupable que parce qu'il était ivre, mais mon mari ne me l'a pas permis: Si Lebrun m'avait manqué, m'a-t-il répondu, lorsque je lui demandai la grâce de cet homme, je pardonnerais peut-être en faveur de ses anciens et bons services, mais je ne puis tolérer une offense qui vous est faite; il faut que nos gens sachent que je ne suis pas d'humeur à les laisser s'écarter une seule minute du respect qu'ils vous doivent; tout ce que je puis faire en faveur de Lebrun, c'est de le garder à mon service, mais il habitera Paris lorsque nous serons ici, et il viendra à Pourrières lorsque nous retournerons à Paris, c'est du reste un honnête serviteur, et qui sera aussi utile à l'avenir qu'il l'a été jusqu'à présent.

»J'ai dû ne plus m'occuper de cette sotte affaire, et le soir même, l'intendant de M. de Pourrières, bien morigéné, je le suppose, est parti pour Paris, où il restera jusqu'à ce que nous y retournions.

»Je ne te rapporte ce petit événement, ma chère Laure, que pour donner la mesure des égards que M. de Pourrières me témoigne et des soins dont il m'entoure, et pour te prouver en même temps qu'il est tout à fait digne de l'amitié que tu lui accorderas, si tu n'es pas une ingrate, car bien qu'il te connaisse à peine, il t'aime infiniment, et chaque fois que je lui parle de toi, il manifeste le désir de te voir bientôt revenir en France. Il veut, dit-il, faire de ton mari son plus intime ami, ce sera, à ce qu'il assure, le meilleur moyen de te posséder souvent chez nous; se trompe-t-il?...

»Réponds-moi, ma chère Laure, dis-moi beaucoup de choses; tout ce qui t'intéresse, m'intéresse, il ne faut pas que nos nouvelles positions nous fassent oublier l'amitié que nous avons l'une pour l'autre. Il y a dans mon coeur de la place pour l'amour et pour l'amitié. Es-tu comme moi? si je n'avais pas la crainte de t'affliger, je dirais que non, car tu n'as pas encore répondu à la première lettre que je t'ai écrite.

»J'ai reçu des nouvelles d'Eugénie de Mirbel ou plutôt de madame de Bourgerel, son mari et aussi un noble coeur, sa fille devient tous les jours plus jolie, madame de Saint-Preuil se porte bien, elle est heureuse.

»Mon mari, à qui je ne veux pas laisser lire cette lettre, n'insiste pas, mais il veut absolument y joindre quelque chose, je ne crois pas devoir m'opposer à ce désir.

»Adieu, ma bonne Laure, ou plutôt à bientôt, crois à l'amitié constante de

»LUCIE DE POURRIÈRES.»

Au bas de la dernière page de cette lettre, Salvador a écrit ces quelques mots:

«Je n'ai eu que rarement, madame, le bonheur de vous voir, je n'ai cependant oublié ni vos grâces, ni votre esprit, je n'ose vous prier de vouloir bien m'accorder une petite part de l'amitié que vous avez vouée tout entière à ma femme, mais j'ai l'espérance que vous voudrez bien quelquefois me permettre de l'accompagner, lorsqu'elle ira vous visiter. Je suis impatient de connaître M. Féval, persuadé que je suis que l'homme auquel vous avez bien voulu accorder votre main, est tout à fait digne de l'amitié de tous les honnêtes gens, veuillez, je vous prie, lui présenter mes hommages.

»Daignez agréer, madame, l'assurance du profond respect, avec lequel je suis,

»Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

»A. DE POURRIÈRES.»

_Silvia au marquis de Pourrières._

Paris.

«J'ai vu Lebrun.» Nos lecteurs savent que Silvia appelait ainsi Roman; le vicomte de Lussan, l'ayant entendu nommer au festin donné chez Lemardelay par Alexis de Pourrières, était le seul des amis de Salvador qui connût son véritable nom. «Et je suis à peu près satisfaite de ce qu'il m'a dit, vous avez, m'a-t-il dit, été très-affligé de ma perte, et ce n'est qu'après m'avoir longtemps cherchée et fait chercher, que vous vous êtes déterminé à épouser la comtesse de Neuville.

»Je vous le répète, ce n'est point de votre mariage, qui, je le crois sans peine, pouvait seul réparer les brèches faites à votre fortune par l'inconduite de votre intendant, que je songerai à me plaindre, s'il ne me fait pas perdre votre affection.

»Est-ce que vous ne pouvez pas vous débarrasser du bon M. Lebrun, est-il absolument nécessaire que vous gardiez près de vous cet homme, qui, si je dois croire ce que m'en a dit le vicomte de Lussan, perd tous les jours au jeu des sommes considérables, qu'il ne peut prendre que dans votre caisse.

»Je sais bien qu'il connaît une foule de choses et que c'est probablement pour cela que vous lui laissez faire à peu près tout ce qu'il veut, mais il me semble qu'il existe des remèdes pour guérir tous les maux, et que dans la position ou vous vous trouvez, l'emploi même des plus énergiques ne doit pas vous épouvanter.

»Si par hasard vous aviez l'intention de vous guérir, vous pourriez compter sur moi, je serais heureuse de trouver l'occasion de vous donner une nouvelle preuve de dévouement.

»Le vicomte de Lussan m'a dit que vous étiez parti avec le dessein de passer toute la belle saison au château de Pourrières, comme sans doute vous avez annoncé ce dessein à votre femme, et qu'un changement subit de détermination pourrait lui paraître extraordinaire et lui faire croire que ses charmes ont perdu le pouvoir de vous retenir près d'elle, ne changez rien à vos projets; j'attendrai pour vous servir que vous soyez de retour à Paris; vous voyez que je suis de composition facile. Aussi j'ai l'espérance que vous me tiendrez compte plus tard de mon extrême mansuétude.

»Je dois, maintenant que la paix est à peu près faite entre nous, vous raconter tout ce qui vient de m'arriver, vous allez lire une bien singulière histoire, et que peut-être vous ne voudriez pas croire si elle n'était pour ainsi dire de notoriété publique[582].»

Silvia raconte ici à Salvador des événements que nos lecteurs connaissent déjà, c'est-à-dire tout ce qui lui est arrivé depuis son enlèvement par Beppo, au moment où elle sortait de chez elle pour aller chez la devineresse de la rue des Vignes à Chaillot, jusqu'au moment où elle lui apparut dans l'église Notre-Dame de Lorette.