Les vrais mystères de Paris

Part 71

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--Elle parle italien! s'écria le brave homme enthousiasmé, elle parle italien! J'étais bien sûr que nous finirions par nous comprendre, continua-t-il en s'adressant à ceux qui entouraient le lit de la malade.

--Vous voulez dire, lui fit observer un de ses estafiers, qu'elle comprend l'italien? Vous n'avez sans doute pas oublié qu'elle est muette?

--C'est vrai, elle est muette, je l'avais oublié. Mais c'est égal, il y a encore moyen de s'entendre. Savez-vous écrire? dit-il à Silvia.

La malade fit un signe négatif.

--Elle ne sait pas écrire; c'est désagréable. Connaissez-vous l'homme qui vous a frappé?

Nouveau signe négatif.

--Ah!...

--Si signora Italiana?

Signe affirmatif.

--Di Roma?

Signe négatif.

--Di Firenze?

Signe négatif.

--Di Livorno?

Signe affirmatif.

--Savez-vous lire?

Signe négatif.

--Elle ne sait ni lire ni écrire, et elle est muette! s'écrie le magistrat d'un air à la fois désespéré et découragé, nous ne pourrons jamais savoir ni son nom, ni ce qu'elle était venue faire en France, ni pourquoi elle était vêtue d'un costume d'homme... C'est à en perdre la tête!

Le magistrat aurait peut-être prolongé plus longtemps cet interrogatoire qui ne lui apprenait rien de ce qu'il voulait savoir; mais le médecin lui ayant fait observer que la malade paraissait très-fatiguée, il voulut bien se retirer.

Des scènes à peu près semblables à celle que nous venons de rapporter se renouvelèrent à divers intervalles. Silvia continua d'affirmer qu'elle était de Livourne, qu'elle ne connaissait pas l'homme qui l'avait frappée. Ce furent du reste les seules choses qu'il fut possible de lui arracher à toutes les demandes conjecturales qu'on lui adressait sur les causes de son voyage en France et de son déguisement en homme; elle se bornait à répondre par des signes négatifs, qui désespéraient ses interrogateurs.

Les motifs qui la faisaient agir ne sont pas difficiles à deviner.

Elle aurait bien voulu pouvoir se venger de Beppo; mais pouvait-elle sans se compromettre elle-même, dénoncer l'ex-pêcheur? Ne devait-elle pas craindre que cet homme, dont elle venait d'être mise à même d'apprécier la sauvage énergie, une fois arrêté, ne cherchât à l'entraîner avec lui dans l'abîme? ce qui lui serait facile, s'il se déterminait à raconter aux magistrats ce qu'il savait de sa vie, et puis une fois que dame justice, excessivement curieuse de sa nature, aurait mis le nez dans ses affaires, il était presque certain qu'elle découvrirait une foule de choses qu'elle voulait absolument laisser ignorer; ainsi, on pouvait savoir que la noble marquise de Roselly, ex-première chanteuse du grand théâtre de Marseille, n'était autre que Désirée-Céleste Comtois, élevée sous un faux nom, à l'institution de la Légion d'honneur; alors il faudrait dire adieu (et c'était le moindre des malheurs qu'elle devait craindre), à la position qu'elle avait occupée dans le monde et qu'elle espérait bien reconquérir. On pouvait savoir qu'elle avait beaucoup connu à Marseille le juif Josué, si misérablement assassiné à Paris, et de conjectures en conjectures, d'investigations en investigations, découvrir que c'était en sortant de chez elle qu'il avait été assassiné; et de cette découverte, à celle de la vérité, il n'y avait pas loin; tandis qu'avec le système qu'elle avait adopté, elle n'avait absolument rien à craindre. Lorsque après l'avoir bien interrogée, on serait enfin convaincu qu'il était impossible de percer le voile dont le hasard et non sa volonté paraissait vouloir envelopper sa destinée, comme en définitive on n'avait rien à lui reprocher, comme on ne pouvait lui faire un crime du coup de poignard qu'elle avait reçu, il était probable qu'on la laisserait libre de porter ses pas où elle le désirerait. Il ne s'agissait donc que de prendre patience, et Silvia était une de ces créatures qui, bien persuadées que le temps est un grand maître, savent se dire à propos: que tout vient à point à qui sait attendre et qui agissent en conséquence.

Ce que nous venons de dire, nous dispense d'expliquer à nos lecteurs les raisons à peu près semblables qui l'empêchèrent d'écrire à Salvador ce qui lui était arrivé.

Lorsque Silvia fut tout à fait rétablie, l'autorité, qui n'avait pas encore perdu l'espoir d'en obtenir quelques curieuses révélations, la fit enlever de l'hospice où elle avait été consignée et transporter dans une prison. Comme elle avait compris que le meilleur moyen, d'intéresser à elle ceux de qui dépendait son sort, était de se soumettre sans murmurer à toutes leurs volontés; elle se borna, lorsqu'on lui annonça cette nouvelle, à croiser ses mains sur sa poitrine et à lever les yeux vers le ciel, en signe de résignation.

Pendant près de cinq mois, qu'elle passa en prison avant d'être rendue à la liberté, elle ne se démentit pas un seul instant; elle travaillait avec ardeur et sa douceur était inaltérable. Enfin, elle manoeuvra si bien, qu'elle intéressa l'aumônier de la prison, qui fit d'actives démarches afin de lui faire rendre la liberté.

Ces démarches allaient être couronnées de succès et Silvia attendait chaque jour l'ordre de sa mise en liberté, lorsqu'il lui arriva un événement heureux pour elle, bien qu'il prolongeât sa captivité de quelques jours et qu'il mit ses jours en danger.

Elle était à la fois si belle et si douce; il y avait tant de distinction dans ses manières, que le directeur de la prison n'avait pas voulu qu'elle fût confondue avec les autres prisonnières. A cet effet, il lui avait assigné une cellule isolée qui faisait partie d'un petit bâtiment dans lequel on serrait le bois destiné au chauffage de la prison; elle était chaque soir enfermée dans cette cellule que l'on ouvrait le matin afin de lui laisser la faculté de se promener par toute la maison, tant que durait la journée.

Silvia avait reçu le matin la visite du bon ecclésiastique qui s'intéressait à elle, et elle s'était endormie heureuse de savoir que bientôt elle serait mise en liberté, lorsque vers le milieu de la nuit, elle fut réveillée par les cris de ses compagnes de captivité, et les exclamations des employés de la prison qui couraient à travers les cours et les corridors de la prison; une fumée épaisse remplissait sa cellule, et à travers les barreaux de sa fenêtre, elle put voir les flammes dévorer la partie du bâtiment où était renfermé le bois.

Encore quelques minutes, et ces flammes allaient l'atteindre, et personne ne venait à son secours; les gardiens, occupés à contenir les prisonnières qu'ils avaient été forcés de faire sortir de leurs dortoirs et qui poussaient des cris effroyables, bien qu'elles fussent à l'abri de tout danger, paraissaient l'avoir tout à fait oubliée. Sa frayeur fut si vive, qu'une révolution subite s'opéra dans tout son être et qu'elle pût pousser des cris perçants, suivis bientôt de cette exclamation: Au secours! au secours!...

Elle avait recouvré la parole!

Les cris de Silvia ne furent pas, heureusement pour elle, entendus des employés de la prison, qui se trouvaient dans la cour; mais ils attirèrent l'attention d'un pompier, qui, debout, la hache à la main, sur une solive embrasée, travaillait avec ardeur à isoler l'incendie; ce brave militaire, sans penser aux nombreux dangers qu'il allait affronter, s'élance sur le toit du bâtiment dont faisait partie la cellule habitée par Silvia; les flammes, la fumée, rien ne l'arrête, il arrive près de la cellule; Silvia, presque étouffée par la fumée, était tombée évanouie sur sa modeste couchette. Le brave pompier, qui voit derrière lui l'incendie faire de rapides progrès, n'hésite pas: il frappe à coups redoublés sur les barreaux qui garnissent la fenêtre de la cellule; il en descelle un, puis deux; enfin, il parvient à entrer dans la cellule de la malheureuse prisonnière, qu'il prend entre ses bras, et malgré les flammes et la fumée, qui ont redoublé d'intensité pendant les quelques minutes qui viennent de s'écouler, il reprend le chemin qu'il vient de parcourir, et à l'aide d'une échelle que lui tendent ses camarades, il arrive enfin dans la cour, où il dépose la femme qu'il vient de sauver au moment où le toit du bâtiment incendié s'affaisse et tombe.

Tout cela avait demandé pour se passer, moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour le raconter. Le pompier avait déposé Silvia dans un coin isolé de la cour, et pressé de retourner où son devoir l'appelait, il l'avait quittée sans plus s'occuper d'elle, de sorte qu'elle était seule lorsqu'elle reprit l'usage de ses sens.

Nous laissons à nos lecteurs le soin d'apprécier combien fut grande la joie qu'elle éprouva lorsqu'elle fut tout à fait revenue à elle! elle venait d'échapper à un effroyable danger, à la mort la plus cruelle, et elle avait recouvré l'usage de la parole!

Mais qu'allait-elle faire de cette précieuse faculté? devait-elle s'en servir ou la cacher avec soin? Après avoir réfléchi quelques instants, elle prit ce dernier parti, et c'était en effet le plus sage; on avait perdu l'espoir d'en obtenir quelque chose, puisque l'on était presque décidé à lui rendre la liberté, et quelque confiance qu'elle eût dans la finesse de son esprit, elle n'était pas bien certaine de répondre d'une manière satisfaisante aux nouvelles questions qu'on ne manquerait pas de lui adresser, si l'on venait à apprendre qu'elle n'était plus muette.

Mais, tout à coup, elle se rappela qu'avant de tomber évanouie sur le lit, elle avait poussé des cris perçants et demandé du secours; ou ces cris avaient été entendus, puisque l'on était venu l'arracher à la mort ou elle ne devait sa délivrance qu'au hasard, qui avait rappelé à l'un des employés de la prison qu'il y avait dans une cellule isolée une malheureuse prisonnière qu'il ne fallait pas laisser périr. Dans le premier cas, elle devait parler avant même que l'on songeât à l'interroger, afin de ne point laisser soupçonner qu'elle avait intérêt à cacher quelque chose; dans le second, son intérêt bien entendu, exigeait qu'elle continuât de garder le silence, sa perplexité était grande, et elle ne savait à quoi se résoudre; mais le hasard vint à son secours.

Les pompiers, aidés des employés de la prison, étaient enfin parvenus à se rendre maîtres du feu, qu'ils avaient complètement isolé, et ils se disposaient à faire jouer les pompes afin d'éteindre le foyer de l'incendie. Le pompier qui avait sauvé Silvia vint par hasard dans le coin isolé de la cour où il l'avait déposée, et dont elle n'avait pas songé à bouger, à la pâle lueur de l'incendie, il remarqua l'extrême beauté de la femme qui lui devait la vie.

Il fut intérieurement flatté d'avoir sauvé une aussi belle créature, et il s'arrêta près d'elle.

--Vous devez, lui dit-il, une fameuse chandelle au bon Dieu, qui a bien voulu permettre à vos cris d'arriver jusqu'à moi; si je ne m'étais pas trouvé par hasard à quelques pas de la fenêtre de votre donjon, à l'heure qu'il est, vous ne seriez plus de ce monde; car, du diable si tous ceux qui se trouvaient dans la cour vous auraient entendus.

Silvia promena ses regards autour d'elle, et ne se détermina à répondre à son libérateur qu'après avoir acquis la certitude que personne ne pouvait l'entendre, et que tout le monde était trop occupé pour que l'on songeât à la remarquer.

--Comment; lui dit-elle, vous avez été le seul à m'entendre! mes cris ne sont arrivés qu'à vous!

--Oh! mon Dieu oui, répondit le pompier, et j'en suis maintenant bien aise; je suis charmé, en vérité, de n'avoir eu besoin de personne pour sauver une femme aussi jolie que vous.

--Je regrette de ne pouvoir vous témoigner ma reconnaissance autrement que par des remercîments.

--Mais c'est tout ce qu'il faut, s'écria le brave pompier; sauver les gens qui se brûlent, mais c'est une des obligations de l'état.

--Noble état que celui qui oblige ceux qui l'exercent à sacrifier à chaque instant leur vie pour sauver celle de leur semblable.

Il y avait tant de dignité dans la voix et dans l'aspect de Silvia, lorsqu'elle prononça ces quelques paroles, que le brave pompier demeura tout interdit devant elle.

--Excusez, madame, dit-il enfin... excusez, je ne savais pas... Mais je reste là à causer avec vous et l'ouvrage n'est pas terminé.

--Allez, répondit Silvia, allez où le devoir vous appelle, je ne vous oublierai pas.

Le soldat alla se réunir aux travailleurs. Silvia, du coin où elle était blottie, le vit manoeuvrer une pompe avec ardeur, et se retirer avec ses camarades lorsque l'incendie fut éteint.

Il n'avait parlé à aucun des employés de la prison, personne ne savait donc ce qui lui était arrivé.

Il lui fallait bien du courage pour jouer le rôle qu'elle venait de s'imposer; ce courage, elle l'eut: continuellement sur ses gardes, elle ne laissa pas soupçonner un seul instant qu'elle pouvait à l'heure qu'il était répondre, si elle le voulait, aux questions que quelquefois on lui adressait.

Sa persévérance fut enfin récompensée, les démarches du bon ecclésiastique furent couronnées de succès, et un beau matin les portes de la prison furent ouvertes devant Silvia. Le bon prêtre lui avait remis une petite somme qu'il avait recueillie pour elle parmi plusieurs personnes charitables, et qui était destinée à subvenir aux frais du long voyage qu'elle allait soi-disant entreprendre, car elle avait fait comprendre que son intention était de retourner à Livourne, et le directeur de la prison, voulant contribuer à la bonne action de l'aumônier, lui avait fait présent du pauvre costume qu'elle portait lorsque nous l'avons vu apparaître dans l'église Notre-Dame de Lorette.

Elle aurait pu, si elle l'avait voulu, se procurer un costume un peu moins pauvre, car la somme que lui avait remise le digne aumônier de la prison, sans être considérable, était suffisante; mais elle avait préféré garder celui-ci, qui la rendait presque méconnaissable.

Elle alla directement de la prison à l'avenue Châteaubriand, où, comme nous le savons, était situé le petit hôtel qu'elle habitait lorsqu'elle avait été enlevée par Beppo; elle voulait savoir, en prenant des renseignements chez les voisins, ce qu'étaient devenus sa maison, ses gens. Hâtons-nous de dire qu'elle ne craignait pas d'être reconnue, attendu que pendant le temps de sa prospérité, elle ne sortait que rarement à pied, et que les souffrances physiques et les peines morales qu'elle venait d'éprouver avaient notablement changé sa physionomie.

Les personnes auxquelles elle s'adressa, sous le prétexte d'obtenir l'adresse de la marquise de Roselly, lui apprirent ce que nos lecteurs savent déjà, qu'après l'avoir attendu plusieurs jours, ses gens avaient été prévenir la police de cette bizarre disparition, qu'on l'avait activement cherchée, mais que toutes les recherches ayant été inutiles, les scellés avaient été mis sur tout ce qu'elle possédait, et qu'après un certain temps, ses meubles, chevaux, équipages avaient été vendus par les soins de l'administration, et que le produit de la vente avait été déposé à la caisse des consignations pour lui être remis, dans le cas peu probable où elle viendrait le réclamer; du reste, on croyait généralement qu'elle avait été assassinée, et on ne savait ce qu'étaient devenus ses gens, qui s'étaient dispersés peu de temps après sa disparition.

--Je n'ai rien à craindre de ce côté, se dit Silvia après avoir quitté la bavarde épicière qui venait de lui donner ces renseignements qu'elle avait, du reste, accompagnés de commentaires assez peu bienveillants pour la marquise de Roselly, qu'elle détestait, par la raison toute simple que ce n'était pas chez elle que se fournissait cette dame; je n'ai absolument rien à craindre. Allons maintenant chez le marquis de Pourrières.

La demeure de Salvador n'était pas éloignée de l'hôtel naguère habité par Silvia; aussi, malgré sa faiblesse, il ne lui fallait que peu de temps pour s'y rendre, il était alors environ onze heure du matin.

La porte cochère de l'hôtel était ouverte à deux battants et la cour était remplie de brillants équipages. Silvia, tenant son mouchoir devant sa figure, dans la crainte d'être reconnue par quelques-uns des gens du marquis, s'approcha de la cour; elle remarqua alors devant le péristyle une voiture toute neuve, attelée de deux superbes chevaux blancs. Les armes qui ornaient les panneaux de cette voiture lui apprirent qu'elle appartenait au marquis de Pourrières, le cocher, le chasseur et les laquais avaient revêtu des livrées toutes neuves; ils avaient des gants blancs et d'énormes bouquets à leurs boutonnières.

--C'est singulier, se dit Silvia; est-ce que par hasard il se marie?

Elle demeura quelques instants ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, qui toutes se terminaient ainsi: Comment faire et quels moyens employer pour empêcher ce mariage?

Elle fut arrachée à ses réflexions, par des cris de gare! vingt fois répétés, et elle fut obligée de se ranger précipitamment contre la muraille, pour éviter d'être renversée par la voiture du marquis de Pourrières qui passa rapide devant elle, suivie de toutes celles qui, deux minutes auparavant, emplissaient la cour de l'hôtel.

Silvia, après avoir essuyé son front sur lequel roulaient de grosses gouttes de sueur, s'approcha du suisse de l'hôtel, nouveau serviteur qu'elle ne connaissait pas, occupé en ce moment à fermer la porte cochère.

--Votre maître va donc se marier? lui dit-elle de sa plus douce voix, car elle craignait que cet important personnage fier de sa livrée toute neuve et resplendissante d'or, ne voulut pas condescendre à causer quelques instants avec une femme jolie, à la vérité, mais plus que pauvrement vêtue.

Le nouveau suisse du marquis de Pourrières, soit parce qu'il était un peu moins brutal que ses confrères, soit parce qu'il se laissa attendrir par l'éclat des beaux yeux de la femme qui venait de lui adresser la parole, voulut bien lui répondre:

--Oh! le mariage est déjà fait, dit-il d'une voix presque douce. M. le maire, pour faire honneur aux nouveaux époux, a bien voulu se déranger pour eux...

Une nuage passa devant les yeux de Silvia.

--A quoi bon se désoler, se dit-elle après un instant de silence, c'est un fait accompli; mais je me vengerai.

--Dites donc, dit avec un accent provençal très-prononcé, le suisse, qui avait remarqué le trouble subit de Silvia; on dirait vraiment que vous êtes fâchée de ce que vous venez d'apprendre?

--Moi! répondit Silvia qui avait recouvré tout son sang-froid, je suis au contraire charmée de ce que M. le marquis de Pourrières, qui à ce que l'on dit est un très-charitable gentilhomme, épouse aujourd'hui une aussi aimable et aussi jolie femme que... Tiens j'ai oublié le nom de son épouse.

--Madame la comtesse de Neuville, la veuve du fameux général; rien que ça, dit le suisse en se frottant les mains d'un air de profonde satisfaction.

--Et savez-vous où doit se faire la cérémonie religieuse?

--A Notre-Dame de Lorette. Oh! ce sera superbe; et si je n'étais pas forcé de garder l'hôtel où il n'y a personne, j'irais voir cela.

--Eh bien! je vais aller à Notre-Dame de Lorette, et si vous voulez me promettre de donner à M. Lebrun aussitôt qu'il sera rentré, une lettre que j'écrirai après la cérémonie, je viendrai vous raconter tout ce qui se sera passé à l'église.

--Je vous verrais revenir avec infiniment de plaisir ma jolie dame; mais je ne pourrais, malgré l'envie que j'ai de vous être agréable, vous rendre le petit service que vous me demandez. M. Lebrun est parti depuis plus de huit jours pour la terre de M. le marquis, où les nouveaux mariés doivent aller passer la belle saison; ils partiront aussitôt après la cérémonie, sans même rentrer à l'hôtel; une mode anglaise.

Silvia ayant obtenu du suisse tout ce qu'elle désirait en obtenir, le quitta après lui avoir promis de revenir. Le brave homme rentra dans son logement en se frottant les mains, croyant que l'éclat de sa livrée neuve avait séduit la jolie femme avec laquelle il venait de s'entretenir.

A quelques pas de l'hôtel de Pourrières, Silvia monta dans un cabriolet de place qui la mena à l'église Notre-Dame de Lorette.

--Je tâcherai, se dit-elle plus d'une fois durant le trajet, de faire une lune rousse de leur lune de miel; et s'il plaît au diable, je réussirai.

Nos lecteurs savent le reste.

IV.--Le château de Pourrières.

Le soleil vient de se lever, la rosée brille encore en perles étincelantes sur les feuilles des arbres séculaires du parc de Pourrières. Roman se promène en sifflotant le long de la barrière naturelle, que forme au parc du château de Pourrières le ravin dans lequel le malheureux Ambroise a trouvé la mort.

Roman n'a plus cette physionomie pleine et colorée que nous lui connaissons. Les lignes jadis pures de son visage, sont tourmentées; ses joues pendantes, sont pâles; de nombreuses rides sillonnent son front; ce ne sont pas les remords qui ont causé de tels ravages; mais bien le jeu et l'ivrognerie; car ses yeux ont conservé leur expression ordinaire d'insouciance, et ses lèvres, qui se relèvent un peu à chaque commissure, n'ont pas perdu leur expression sardonique.

Roman se promenait depuis quelques minutes seulement, lorsqu'il vit Salvador s'avancer vers lui.

Leur conversation nous apprendra quel motif les réunissait de si grand matin dans cette partie reculée du parc.

Roman fit quelques pas au-devant de son ami, il lui présenta sa main que Salvador refusa de serrer dans les siennes.

--A ton aise, dit-il, à ton aise.

Et il recommença sa promenade.

Les yeux bleus de Salvador lançaient des éclairs, sa démarche était brusque et saccadée; il était facile de voir qu'il était en proie à une violente colère, colère longtemps contenue et qui allait enfin éclater.

--Voyons, lui dit Roman, est-ce seulement pour me faire assister au lever de l'aurore, spectacle chéri de tous les hommes vertueux, s'il faut en croire la chanson de défunt M. Bouilly, que tu m'as prié de me trouver ce matin dans cette partie isolée du parc?

--Le moment est mal choisi pour plaisanter, répondit Salvador; ainsi, fais-moi grâce, je t'en prie, de tes sottes citations, que je ne suis pas d'humeur à écouter.

--Ah! diable! eh bien! puisqu'il en est ainsi, parlons sérieusement! Que me veux-tu?

--Je veux que tu me donnes l'explication de la scène scandaleuse qui s'est passée ici pendant mon absence.

--Et que veux-tu que je te dise! j'avais bu, il faut le croire, quelques verres de jurançon de trop; je riais dans le salon, avec une des femmes de ta noble épouse, qui à ce moment est entrée et m'a donné l'ordre de sortir, d'un ton auquel je n'ai pas été habitué depuis que je suis au service du marquis de Pourrières. (Roman, pour prononcer ces derniers mots, donna à sa voix une inflexion sardonique qui n'échappa pas à Salvador.) Je me suis emporté, et j'ai envoyé madame la marquise à la promenade, peut-être un peu moins poliment que je ne l'aurais dû, voilà tout.

--Voilà tout! voilà tout! en vérité je t'admire. Et sais-tu quels sont les résultats de ta conduite? Ma femme exige, et je vais être forcé de lui obéir, que je te renvoie à l'instant même.

--Tu diras à ta femme que ce qu'elle exige est impossible; elle criera peut-être un peu, mais lorsqu'elle sera bien convaincue que ses cris sont inutiles, elle prendra son parti et ne pensera plus à rien.

Salvador ne répondit pas à ce petit discours que son ami avait prononcé du ton le plus leste et le plus dégagé qu'il soit possible d'imaginer; il continua à se promener à grands pas. Roman, que son obésité empêchait de le suivre, s'était assis sur un tronc d'arbre et attendait patiemment qu'il voulût bien revenir près de lui.

--Il le faut, se disait Salvador en continuant sa promenade à pas précipités; il le faut absolument; car, maintenant, il ne changera pas; mais quels moyens employer!

Il revint près de Roman:

--Ecoute, lui dit-il, tu dois comprendre qu'après ce qui s'est passé, il faut absolument que tu quittes le château?