Les vrais mystères de Paris

Part 70

Chapter 703,921 wordsPublic domain

Le nom de Servigny, sir Lambton, a été flétri devant les hommes; mais je ne crains pas de le dire, il a, depuis longtemps, reconquis devant Dieu sa pureté primitive!...

L'abbé Reuzet, après s'être recueilli quelques instants, raconta à sir Lambton, tous les événements de la vie de Servigny, que nos lecteurs connaissent déjà.

Lorsqu'il eût achevé, sir Lambton, qui l'avait écouté avec la plus sérieuse attention et sans l'interrompre une seule fois, lui serra de nouveau la main, et lui dit d'une voix émue:

--Si les faits sont tels que vous venez de me les raconter, et je n'en doute pas, puisque vous en êtes le garant, Servigny est véritablement plus malheureux que coupable. Il a cependant, un tort grave à mes yeux, celui de ne pas m'avoir accordé une confiance dont j'étais digne; mais je lui pardonne bien volontiers, et ce que vous venez de m'apprendre ne change rien à mes projets.

--C'est bien! monsieur! c'est bien, répondit l'abbé au bon gentilhomme, je n'en attendais pas moins de votre noble caractère; mais je dois, autant pour remplir complétement la mission dont je suis chargé que pour m'acquitter des devoirs que mon caractère m'impose, vous faire quelques observations que vous voudrez bien, je l'espère, accueillir avec indulgence.

--Parlez, M. l'abbé, parlez, je suis prêt à vous écouter.

--Vous ne devez pas vous dissimuler, sir Lambton, la position de Servigny; il n'est, après tout, qu'un évadé du bagne de Toulon, que l'événement le plus insignifiant en apparence peut trahir, dont la destinée peut être brisée au premier moment. Irez-vous associer l'existence de votre nièce à une existence aussi précaire? Et si telle est, en effet, votre intention, ne croyez-vous pas qu'il est de votre devoir de lui apprendre les événements de la vie passée de celui que vous lui destinez pour époux:

Sir Lambton, après avoir réfléchi quelques instants, répondit ainsi?...

--J'apprécie, M. l'abbé, le motif qui vous engage à me faire ces observations, auxquelles je vais tâcher de vous répondre: Servigny n'a été conduit au bagne que par suite d'un événement unique dans sa vie; il est entré sans antécédents, et du reste, il est resté peu de temps; il n'est donc pas connu des gens dont le métier est de chercher ceux qui se trouvent dans une position semblable à la sienne; vous me direz qu'il peut être reconnu par quelques-uns de ses compagnons d'infortune; mais il n'est pas probable qu'il en rencontre dans le monde où nous allons vivre. Je pourrais facilement, grâce aux nombreuses influences que je puis faire agir en sa faveur obtenir sa grâce s'il survenait quelque fâcheuse aventure; mais jusque là, je crois que nous ferons bien de rester dans la position où nous sommes, n'êtes-vous pas de mon avis?

--Sans doute; si vos intentions sont toujours les mêmes; il faut mieux éviter de fournir au monde, qui n'est pas comme vous exempt de préjugés, l'occasion de juger des faits, que bien certainement, il n'apprécierait pas à leur juste valeur.

--Je crois, comme vous, que ma nièce doit savoir tout ce qui regarde celui qui doit être son époux; c'est vous, M. l'abbé, que je charge de l'instruire. Dites-lui que je verrais avec plaisir son union avec Servigny, parce que je suis convaincu que ce jeune homme est très-capable de la rendre heureuse; mais que cependant je la laisse entièrement libre de ses volontés.

--Je verrai, aujourd'hui même, mademoiselle de Beaumont, dit l'abbé Reuzet; et maintenant, monsieur, que vous savez à peu près tout ce qui concerne mon ami, je ne crains pas de vous le dire, je souhaite bien vivement que votre nièce ne s'oppose pas à l'union que vous projetez; union qui, je l'espère, sera aussi heureuse que possible.

--Oui, monsieur l'abbé, cette union sera heureuse; c'est parce que j'en suis persuadé, que je désire qu'elle s'accomplisse.

La conversation, entre l'abbé Reuzet et sir Lambton, se prolongea longtemps encore. Ce dernier écoutait avec intérêt tout ce que lui disait le digne prêtre, qui de son côté, éprouvait un vif plaisir à prouver par des faits, que celui auquel il avait tendu la main au moment où il était abandonné de tout le monde, s'était montré digne de ses bienfaits, et que ce n'était que grâce à ses vertus et à son courage, qu'il était parvenu à reconquérir sa place dans la société.

--Oui, sir Lambton, disait-il au bon gentilhomme; oui, Servigny ou plutôt Paul Féval, car nous conserverons, si vous le voulez bien, ce nom à notre ami, est tout à fait digne de ce que vous voulez faire pour lui, et pour vous en donner une preuve nouvelle, je vais vous apprendre un secret que sa modestie, sans doute, vous a toujours caché. Vous avez, depuis qu'il est attaché à votre personne, généreusement rémunéré les services qu'il a pu vous rendre. Eh bien! savez-vous à quoi il a employé la plus grande partie des magnifiques appointements que vous lui accordez?

Sir Lambton ayant fait un signe négatif, l'abbé Reuzet ouvrit un des tiroirs du bureau devant lequel il était placé pour y prendre un paquet de lettres, il en tira quelques-unes qu'il remit à sir Lambton.

Ce ne fut pas sans éprouver une bien vive émotion, que le bon gentilhomme en acheva la lecture.

--Bon jeune homme, dit-il; et quelquefois je me suis demandé, ne le voyant prendre part à aucune de ces spéculations qui se présentent si souvent dans les contrées que nous habitons, et grâces auxquelles tant de gens parviennent à s'enrichir en peu de temps, ce qu'il pouvait faire de son argent.

--Oui, sir Lambton, voilà ce que faisait, ce que fait encore votre protégé. «Quels que soient les motifs qui puissent me servir d'excuse, me disait-il dans la première des lettres que vous venez de lire, je ne puis accuser les hommes de m'avoir injustement condamné, je dois donc, autant pour être à même de leur prouver, le cas échéant, que je ne suis pas tout à fait indigne d'indulgence, que pour remercier Dieu de la bienveillante protection qu'il a bien voulu m'accorder, consacrer à de bonnes oeuvres, la plus grande partie de ce que je possède. Qui sait ce que je serais devenu, à quelles fâcheuses extrémités le désespoir et la misère m'auraient poussé, si vous ne m'aviez tendu une main secourable, fourni les moyens de passer dans l'Inde et si, plus tard, je n'avais pas rencontré le généreux sir Lambton! Employez-donc, mon digne ami, la somme que je vous envoie et toutes celles que par la suite j'espère pouvoir vous faire parvenir, à secourir des infortunes analogues à la mienne; ce que vous avez fait pour moi, m'est un sûr garant que vous comprendrez mes intentions, que je n'ai pas besoin de vous expliquer davantage.»

--Je me suis, je le crois, continua l'abbé Reuzet, dignement acquitté de la mission dont mon ami a bien voulu me charger. Je n'ai pas toujours attendu pour le servir, que les infortunés, qu'il voulait secourir, s'adressassent à moi; souvent je les ai cherchés, et aujourd'hui s'il ne possède par les biens de ce monde, il est riche de ses bonnes actions dont, quoi qu'il arrive, Dieu lui tiendra compte. Grâce à lui, des infortunés que la misère avait poussés au désespoir, se sont arrêtés sur la route qui les conduisait à leur perte; des larmes amères, que l'injustice ou l'erreur des hommes faisaient couler, ont été séchées. Ah! sir Lambton, malgré les observations que je vous faisais il n'y a qu'un instant, vous n'avez pas cru devoir renoncer à vos projets; c'est Dieu, sans doute, qui, touché des prières qui lui sont journellement adressées par tant d'infortunés, en faveur d'un bienfaiteur inconnu, vous a affermi dans votre résolution.

--Je veux, monsieur l'abbé Reuzet, m'associer aux bonnes oeuvres de notre ami; c'est vous dire qu'il sera toujours de ma famille.

Sir Lambton se leva; et après avoir recommandé à l'abbé Reuzet de voir sa nièce ce jour même, ainsi du reste que cela avait été convenu, il prit congé du digne prêtre qu'il considérait déjà comme un ami, bien qu'il ne le connût que depuis quelques instants; mais avant de le quitter, il remarqua Silvain qui marchait devant lui afin de lui ouvrir la porte. «C'est sans doute, dit-il à l'abbé Reuzet, le bon serviteur dont vous venez de me parler, et auquel notre ami Féval a fait une si furieuse peur lorsqu'il se présenta chez vous en si pitoyable état.» L'abbé ayant fait un signe affirmatif: «Permettez-moi, ajouta-t-il, de lui offrir une gratification que sans doute il voudra bien accepter.» Et, sans attendre une réponse, sir Lambton glissa, dans la main du bon domestique, plusieurs pièces d'or en lui disant d'aller boire à sa santé.

L'abbé Reuzet, fidèle à la promesse qu'il avait faite à sir Lambton, se présenta, dans l'après-dînée de ce même jour, à l'hôtel du riche gentilhomme Anglais, et fit demander mademoiselle Laure de Beaumont, qu'il voulait, disait-il, entretenir en particulier. La jeune fille était seule avec son oncle lorsqu'on lui annonça cette visite.

--Je ne connais pas cet ecclésiastique, lui dit-elle, et je ne sais si je dois?...

--Je crois que tu peux recevoir ce digne prêtre, lui répondit sir Lambton; je vais, du reste, vous laisser le champ libre, j'ai quelques lettres à écrire. Si après l'entretien que tu vas avoir avec monsieur l'abbé Reuzet, tu veux me parler, tu me trouveras dans mon cabinet.

Sir Lambton quitta le salon et quelques minutes après l'abbé y entra.

Nous ne rapporterons pas l'entretien de Laure de Beaumont et de l'abbé Reuzet, qui fut à peu près semblable à celui qui avait eu lieu quelques heures auparavant chez le digne serviteur de Dieu dont nos lecteurs doivent apprécier le noble caractère.

L'abbé Reuzet raconta à la jeune fille tout ce qu'il avait raconté à sir Lambton, il lui cacha cependant le motif qui avait fait commettre à Servigny la faute si sévèrement punie, il crut qu'il était au moins inutile d'apprendre à cette jeune fille que le coeur de celui qui peut-être serait son époux, avait jadis battu pour une autre femme; personne, nous le croyons, ne songera à blâmer le bon abbé de cette petite restriction qu'il ne se permettait du reste que dans une excellente intention, et parce qu'il savait, quelque peu expert qu'il fût en ces matières, que les femmes, lorsqu'elles aiment, sont jalouses, même du passé de celui auquel elles ont donné leur coeur.

--Monsieur l'abbé, dit Laure lorsque le prêtre eut achevé la confidence qu'il était venu lui faire, je dois rapporter à mon oncle tout ce que vous venez de me dire.

Et sans attendre une réponse, elle sortit du salon pour aller retrouver sir Lambton, qui, ainsi qu'il le lui avait promis, l'attendait dans son cabinet.

Elle se jeta dans les bras de son oncle, et ses larmes, qu'elle avait contenues à grand'peine tant qu'avait duré le récit qu'elle venait d'entendre, se frayèrent un passage et coulèrent avec abondance.

--Calme-toi, lui dit sir Lambton, calme-toi chère enfant, je ne veux pas, sois en convaincue, te contraindre à épouser mon protégé.

L'abbé Reuzet, afin de laisser à la jeune fille son libre arbitre, ne lui avait pas dit que la démarche qu'il faisait près d'elle était autorisée par sir Lambton.

Laure laissa tomber sur son oncle des regards étonnés, et un sourire semblable à ces rayons de soleil qui brillent quelquefois au milieu de l'orage, vint éclairer sa physionomie.

--Mais mon oncle, répondit-elle, je ne pleurais que parce que je croyais qu'après ce que je venais d'apprendre, mon mariage avec monsieur Paul Féval était devenu impossible.

--Dieu soit loué, il n'en est rien, s'écria sir Lambton qui embrassa sa nièce avec effusion, Servigny, malgré les malheurs de sa vie, est digne de moi, digne de toi; tu l'épouseras puisque tu ne crains pas d'associer ta vie à la sienne, et si Dieu est juste, nous serons tous heureux, car nous aurons tous fait notre devoir. Essuie tes yeux maintenant, et allons retrouver au salon le bon abbé Reuzet que tu as, je crois, quitté bien brusquement.

Tandis que Laure était dans le cabinet de son oncle, Servigny, absent depuis le matin, était entré dans le salon; en y trouvant son ami, il avait de suite deviné qu'en ce moment on s'occupait de sa destinée. L'air soucieux du bon abbé, quelque peu étonné de la brusque disparition de Laure, ne lui présageait rien de bon.

--Eh bien? dit-il à son ami.

--Ils savent tout, répondit l'abbé Reuzet, sir Lambton a accueilli, aussi bien qu'il était possible de l'espérer, la confidence que je lui ai faite...

--Et Laure, s'écria Servigny, vous ne me parlez pas de Laure?...

--Mon ami, rassemblez tout votre courage, je crois, sans cependant en être sûr, que vous allez en avoir besoin.

Une affreuse pâleur couvrit tout à coup le visage de Servigny, cependant il répondit d'une voix calme:

--Cela devait être, elle devait me repousser. Oh! je souhaite que celui qui sera son époux la rende aussi heureuse que j'aurais pu le faire.

L'entrée dans le salon de sir Lambton et de sa nièce, l'empêcha d'en dire davantage; le gentilhomme alla vers lui et lui prit la main.

--Je sais tout, lui dit-il..... Servigny, embrassez votre femme, ma nièce veut bien vous accorder sa main.

Servigny croyait rêver, il fallut, pour qu'il se déterminât à embrasser les joues fraîches et rosées de celle qu'il aimait, que sir Lambton le poussât vers elle.

Il voulut ensuite se jeter aux genoux de son généreux protecteur et de la jeune fille, qu'à partir de ce moment il pouvait considérer comme sa fiancée; mais sir Lambton ne lui en laissa pas le temps:

--Sur mon coeur! sur mon coeur, lui dit-il.

Et comme Servigny ouvrait la bouche pour lui témoigner sa reconnaissance:

--Le passé est un songe que nous devons tous oublier, continua-t-il, et le parti le plus sage que nous puissions prendre pour qu'il en soit ainsi, c'est de ne jamais en parler, entendez-vous, monsieur Paul Féval?

Sir Lambton, ainsi du reste que l'on a pu s'en apercevoir, aimait assez que ses projets fussent exécutés aussitôt que conçus; aussi dès le lendemain du jour où se passèrent les événements que nous venons de rapporter, il fallut que Servigny s'occupât de se procurer toutes les pièces sans lesquelles il ne pouvait se marier, ce qui ne lui fut pas très-difficile, malgré l'extrême réserve qu'en raison de sa position il était forcé de s'imposer.

Des renseignements pris préalablement à Lagny par un homme adroit, et sur la fidélité duquel il était permis de compter, lui ayant appris que le bruit de sa condamnation, qui du reste n'avait pas eu de retentissement, malgré les circonstances assez singulières qui l'avaient accompagnée, n'était pas venu jusqu'à sa ville natale; il prit son courage à deux mains et se transporta à Lagny, et après qu'il se fut fait reconnaître, il obtint sans difficulté toutes les pièces qui lui étaient nécessaires, c'est-à-dire son acte de naissance, ceux de ses père et mère, etc., etc.

Dès que Servigny se fut procuré ces diverses pièces, sir Lambton, Servigny et Laure allèrent à....., où ils devaient rester jusqu'à la conclusion du mariage.

Sir Lambton avait voulu que le mariage se fît à la campagne, afin d'éviter les commentaires de la société parisienne, promptement, secrètement, sans prévenir personne, et ce n'avait été qu'à force d'instances que Laure avait obtenu la permission de prévenir son amie, qui lui répondit qu'elle faisait les voeux les plus ardents pour son bonheur, et qu'elle espérait, de son côté, lui apprendre sous peu de temps une nouvelle qui l'étonnerait beaucoup.

Laure se doutait bien de ce que serait la nouvelle que son amie comptait lui apprendre plus tard; elle avait plusieurs fois rencontré chez elle le marquis de Pourrières, et déjà l'on disait dans le monde que la comtesse de Neuville attendait avec une certaine impatience la fin de l'année consacrée. Pressée qu'elle était de serrer de nouveau les liens de l'hyménée, cela du reste n'étonnait personne, on trouvait tout naturel que Lucie, mariée fort jeune à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, et auquel elle n'avait pu par conséquent accorder qu'une affection en quelque sorte filiale, épousât, puisque le sort avait voulu qu'elle redevînt libre, un homme qu'elle pourrait aimer d'amour, et qui, du reste, paraissait à tout le monde tout à fait digne de la posséder.

Laure était la seule qui ne partageât pas l'avis de tout le monde; elle n'avait pu vaincre l'antipathie que lui inspirait le marquis de Pourrières; c'était en vain qu'elle se disait que cet homme, très-joli cavalier du reste, possédait, en réalité, toutes les qualités qui pouvaient assurer le bonheur de la femme qui le choisissait pour époux; elle ne voyait pas, sans éprouver un vif sentiment de peine, son amie déterminée à lui accorder sa main; elle était gênée, contrainte, lorsqu'elle se trouvait près de lui, aussi n'allait-elle chez Lucie que beaucoup moins souvent qu'elle ne l'aurait fait si elle n'avait pas eu la crainte de l'y rencontrer.

Aucuns événements qui méritent la peine d'être rapportés ne précédèrent le mariage de Laure et de Servigny, qui, ainsi que nous l'avons vu, fut célébré à....., et consacré par le bon abbé Reuzet, qui avait voulu donner aux jeunes époux cette preuve de la vive amitié qu'il leur portait. Personne n'avait été invité à assister à la cérémonie religieuse, on s'était borné à envoyer la veille des lettres de faire part.

Trois mois plus tard, celui de Lucie de Neuville et du marquis de Pourrières fut, ainsi que nous le savons déjà, célébré avec pompe à l'église Notre-Dame de Lorette. Toute l'élite de la société parisienne avait été conviée à cette cérémonie. Lucie, qui regrettait beaucoup que son amie, en ce moment à Florence, ne fût pas près d'elle à cet instant solennel, fut conduite à l'autel par le vieux chevalier de Saint-Louis, que nous avons rencontré chez la marquise de Villerbanne; ce digne homme, qui pendant l'émigration avait été l'ami intime du vieux marquis de Pourrières, voyait avec plaisir son fils épouser une femme à laquelle, parce qu'il savait apprécier les brillantes qualités de son coeur et de son esprit, il avait voué une affection vraiment paternelle.

III.--Un coup d'oeil en arrière.

--Où me conduisez-vous, dit Silvia lorsque le cheval eut fait quelques pas.

--Oh! parbleu, chez moi, répondit le vicomte de Lussan, où vous resterez jusqu'à ce que je vous aie trouvé un logement convenable.

Silvia ne répondit pas de suite, ce ne fut qu'après avoir réfléchi quelques instants, qu'elle dit au vicomte qu'elle préférait être menée dans un hôtel garni.

--Mais vous ne pouvez vous présenter nulle part faite comme vous l'êtes en ce moment, s'écria de Lussan.

--Je le sais bien, dit Silvia, mais il y a moyen de s'arranger; vous allez d'abord me conduire dans un hôtel garni modeste, où vous arrêterez et payerez pour moi une petite chambre, un cabinet même, cela sera plus conforme à l'état présent de ma toilette, vous irez ensuite m'acheter tout ce qui m'est nécessaire et lorsque je serai convenablement vêtue, vous me conduirez soit à l'hôtel de Londres, soit à celui des Princes, où je resterai jusqu'à ce que ma maison soit remontée.

Le vicomte de Lussan se conforma aux désirs de Silvia; et comme à Paris il est facile de se procurer tout ce qu'on désire lorsque l'on ne ménage pas l'argent, quelques jours après, la marquise de Roselly, complétement équipée, était installée dans un des plus luxueux appartements de l'hôtel des Princes et recevait les hommages des princes russes, des lords anglais et des barons allemands, locataires ordinaires de cet hôtel.

Le lendemain matin, le vicomte de Lussan vint rendre visite à la marquise de Roselly, Silvia pria l'ami de Salvador de déjeuner avec elle, mais elle eut l'air de ne pas comprendre les questions détournées du vicomte de Lussan qui, nous devons le dire, aurait été bien aise de savoir ce qui lui était arrivé depuis sa disparition et qui cependant fut forcé de se retirer aussi ignorant qu'il l'était lorsqu'il était venu.

Quelques lignes nous suffiront pour apprendre à nos lecteurs ce qui était arrivé à Silvia du moment où elle fut frappée par Beppo sur le pont au Change, jusqu'à celui où nous sommes arrivés.

La blessure qui lui avait été faite, était excessivement grave, et après l'avoir examinée, les médecins entre les mains desquels elle fut d'abord remise, déclarèrent qu'elle était mortelle et que rien ne pouvait la sauver; mais le docteur Mathéo chef du service dans lequel elle avait été placée, et qui l'examina à son tour le lendemain matin, ne fut pas de cet avis, et ne craignit pas d'assurer qu'il était encore possible de la guérir; il prescrivit en conséquence tout ce que suivant lui il y avait à faire, et comme tous ceux qui étaient placés sous ses ordres respectaient autant sa science que son caractère, ses prescriptions furent si ponctuellement exécutées, qu'au bout de quelques jours l'état de la malade s'était sensiblement amélioré et qu'enfin il fut notoire pour tout le monde qu'elle ne perdrait pas la vie.

Mais si Silvia ne devait pas perdre la vie, elle était menacée de conserver jusqu'à la fin de ses jours une infirmité qui devait la lui rendre bien cruelle. La frayeur qu'elle avait éprouvée au moment où elle avait rencontré Beppo, les souffrances qu'elle venait de supporter, la cruelle incertitude dans laquelle elle se trouvait plongée, toutes ces causes réunies avaient si fortement agi sur son système nerveux, tellement ébranlé son organisme qu'elle avait perdu l'usage de la parole.

De semblables phénomènes, quelque extraordinaires qu'ils puissent paraître, sont beaucoup moins rares qu'on ne le pense généralement dans des cas pareils, et malheureusement la science est encore forcée de se borner à les constater, impuissante qu'elle est à y apporter quelque remède; on a seulement remarqué que des causes ayant quelque analogie avec celles qui les avaient fait naître, pouvaient les faire disparaître.

Silvia avait donc perdu l'usage de la parole, et les médecins qu'elle ne pouvait interroger que par signes, et que sa merveilleuse beauté intéressait vivement, ne pouvaient que l'engager à se résigner.

Elle avait été pendant près de trois mois entre la vie et la mort, dans un état complet de prostration, en un mot tout à fait hors d'état de répondre aux nombreuses questions qu'on lui avait adressées. Voyant qu'il était impossible de lui arracher des renseignements de nature à mettre sur les traces de son assassin, qui, jusqu'à ce moment avait su échapper à toutes les recherches; la police, forcée d'obéir à la médecine, avait consenti d'abord à la laisser en repos; mais lorsqu'elle fut convalescente, elle revint s'installer à son chevet et recommença ses interrogations.

La médecine avait prévenu la police que celle qu'elle voulait interroger était muette; mais cela ne découragea pas la noble dame, qui demanda à Silvia si elle savait écrire.

Celle-ci qui s'était tracé une règle de conduite dont elle ne voulait pas se départir, répondit par signes qu'elle ne comprenait pas.

--Vous ne comprenez pas le français? lui dit l'espèce de magistrat chargé de l'interroger, de quel pays êtes-vous?

Silvia regarda celui qui parlait ainsi, puis elle lui tourna le dos.

Elle regretta beaucoup en ce moment de ne pouvoir dire à ce brave homme qu'elle le priait de faire venir un interprète, attendu qu'elle était muette et qu'elle ne comprenait que l'italien, ce que probablement il aurait fait sans y entendre malice.

L'irrévérence de Silvia le choqua, bien qu'il ne sût à quoi l'attribuer. Cependant après s'être gratté le front pendant quelques minutes, il se dit que c'était peut-être parce qu'elle ne comprenait point le français qu'elle ne lui répondait pas, et comme il était le plus fort polyglotte de la rue de Jérusalem, il lui adressa la parole en allemand.

Silvia ne fit pas le plus léger mouvement.

En anglais.

En espagnol.

En patois flamand.

Même silence.

Le pauvre homme était au bout de son rouleau, il se rappela heureusement quelques mots italiens, qu'il se hâta de prononcer.

Silvia se retourna et lui fit entendre par signes qu'elle comprenait parfaitement.