Part 67
--Merci, merci, répondit Servigny, mon premier soin en arrivant à Paris a été de me présenter chez vous, mais vous étiez absent.
--Dieu, pour éprouver son serviteur, lui avait envoyé une maladie cruelle; mais aujourd'hui je suis parfaitement guéri, je crois même que je vais, ce qui ne m'est pas arrivé depuis bien longtemps, faire honneur au modeste repas que le bon Silvain va nous servir à l'instant même, si vous voulez bien le partager.
Servigny, qui voulait causer longuement avec l'abbé Reuzet, s'empressa d'accepter la gracieuse invitation qu'il venait de lui faire.
Après le repas, qui, bien que simple, n'était pas cependant celui d'un père du désert ou d'un trappiste, car le digne abbé Reuzet croyait, et nous sommes tout disposés à penser qu'il n'avait pas tort, que si Dieu a couvert la terre d'aliments sains et agréables, c'est pour que ses serviteurs en fassent usage, et que la mise en pratique de la morale de son divin Fils lui est infiniment plus agréable que les jeûnes exagérés et les macérations, l'abbé et son hôte passèrent dans un petit salon aussi simplement meublé, mais aussi propre que la salle à manger, pour y prendre le café.
L'abbé Reuzet, qui à quelques mots que lui avait dit Servigny pendant le dîner, avait deviné que son hôte désirait l'entretenir en particulier congédia Silvain.
--Les lettres que vous avez reçues, dit Servigny à l'abbé Reuzet, vous ont appris tout ce qui m'était arrivé jusqu'au moment où sir Lambton, complètement guéri des blessures reçues en combattant le féroce animal qui avait mis en danger ses jours et les miens, voulut bien me confier un poste qui me mît à même de lui être utile et de lui prouver que j'étais digne de son estime. Si les services imposent des devoirs d'obligation à ceux qui les reçoivent, ils en exigent de délicatesse chez ceux qui les ont rendus; aussi, je tâchais de m'acquitter de tous les devoirs qui m'étaient imposés, de manière à ne point faire regretter à sir Lambton la confiance qu'il avait bien voulu me témoigner, et il faut croire que je réussis complètement, puisque, peu de temps après, il me chargea de la direction de son principal établissement, l'un des plus considérables de ces riches contrées.
Voici, en substance, ce que Servigny raconta à l'abbé Reuzet, qui l'écoutait avec une attention soutenue:
Après quelques temps de gestion, sir Lambton remarqua que des économies considérables avaient été faites, et qu'à l'aide de méthodes abréviatives, introduites par Servigny, les produits de la fabrique étaient plus abondants et plus soignés. D'un autre côté, les ouvriers, mieux guidés dans l'emploi de leur temps, avaient éprouvé une grande amélioration dans leur position, tant par l'accroissement des salaires, que par les soins affectueux et vraiment paternels que Servigny avait pour eux.
Il avait compris, tout d'abord, que les bons maîtres font les bons ouvriers, et sans autre système, il avait obtenu les plus heureux résultats. En un mot, il avait su se concilier l'amitié et le bon vouloir de tous; aussi; était-il chéri du maître, qui se reposait de tout sur lui, et le considérait comme un autre lui-même.
Le retour de Servigny à une meilleure fortune, ne lui avait pas fait oublier la pauvre vieille qui lui avait donné asile dans ses jours d'adversité: Il allait souvent la voir, et ne manquait jamais de lui porter des consolations et des secours. C'était une malheureuse Irlandaise, dont le mari avait été massacré et dépouillé dans une expédition des troupes Anglaises contre les Afghans. Restée seule, sans fortune, sans appui, elle vivait du faible produit de son travail, dont une stricte économie lui permettait de consacrer une part au soulagement des malheureux; conduite pieuse dans laquelle Servigny l'aidait de sa bourse, autant qu'il pouvait le faire, sans blesser sa délicatesse.
Il y avait déjà longtemps que cet état de choses durait, lorsque sir Lambton prit la résolution de quitter l'Inde et d'aller en France, vivre heureux au milieu d'un peuple qu'il n'avait jamais cessé d'aimer, et dont la gloire, quoique travestie par la haine anglaise, avait fait souvent battre son coeur!
Dans ces circonstances, il se décida à vendre ses propriétés. Toutefois, avant d'en venir là, il proposa à Servigny de lui laisser la suite de ses affaires. Touché jusqu'aux larmes, d'un si généreux procédé, Servigny le remercia en ces termes:
--J'étais profondément malheureux. Une circonstance, que je ne veux point rappeler, vous a déterminé à m'accorder votre confiance; plus tard, vous m'avez comblé de vos bienfaits. Que pourrais-je désirer autre chose que de rester toute ma vie près de vous, à moins cependant que vous n'ayez quelque motif d'agir autrement! Dans le cas contraire, permettez-moi de continuer à vous consacrer ce qui me reste de jeunesse et de forces pour m'acquitter de la reconnaissance que je vous dois, et qui durera autant que ma vie.
Sir Lambton ne put résister à cette dernière preuve d'attachement: Il se précipita dans les bras de Servigny, le tint longtemps pressé sur son coeur, et, à compter de ce moment, il fut convenu qu'on ne se quitterait plus, et que le retour en France ne séparerait pas les deux amis.
Servigny ne voulut pas quitter le pays sans revoir la bonne vieille que nous connaissons déjà et qu'il avait trouvée si secourable à une autre époque; il voulait lui laisser un dernier gage de souvenir et de reconnaissance.
Un matin qu'il s'y était rendu dans ce dessein, il la trouva l'air triste et fatigué; il lui en demanda la cause. Mais, au lieu de lui répondre, elle posa mystérieusement le doigt sur la bouche, tout en lui indiquant d'un geste sa chambre à coucher.
--Que voulez-vous dire? lui dit-il à voix basse.
--Une femme, une Française, encore jeune et belle, lui répondu la vieille, repose dans cet appartement; chut!
Puis, l'attirant au dehors de la maison et l'ayant invité à s'asseoir sur un banc qui était près de la porte; elle lui raconta en ces termes les circonstances qui avaient amené l'inconnue chez elle:
--«Avant-hier, vers la brune, dit-elle, je revenais de chez ce vieil Anglais que vous connaissez. Je traversais le petit bois qui domine la montagne, lorsque parvenue à l'extrémité la plus rapprochée de la ville, je crus entendre des gémissements partir de l'épaisseur du fourré. Je m'arrête, j'écoute: le silence le plus absolu régnait autour de moi. Je crus d'abord m'être trompée; mais à peine avais-je fait quelques pas que le même bruit frappe de nouveau mes oreilles. M'étant arrêtée une seconde fois, une voix plaintive se fit entendre distinctement à quelques pas de moi. Je m'approche: Qui que vous soyez, m'écriai-je à haute voix, indiquez-moi où vous êtes, je vous porterai secours.» Point de réponse. Je renouvelle mon interpellation, je prête l'oreille, je ne tarde pas à acquérir la preuve qu'une créature humaine gisait près de moi, et que l'état de souffrance où elle se trouvait, lui avait seul fait pousser les gémissements que j'avais entendus.
»La nuit devenait fort obscure. Malgré cela, je cherche, j'appelle. Je ne reçois aucune réponse, aucun mouvement n'indique la direction dans laquelle je dois m'engager pour arriver à l'infortunée qui déjà m'inspire tant d'intérêt. Pour surcroît de tourment, le ciel couvert d'épais nuages, l'air absorbant de l'atmosphère, menacent d'un violent orage. N'entendant plus rien, j'allais abandonner mes recherches et continuer mon chemin, lorsque tout à coup les éclairs sillonnent la nue, le tonnerre gronde avec furie, la pluie tombe à torrents. Je m'arrête de nouveau, dominée par l'idée de secourir, s'il est possible, l'être malheureux qui gît à quelques pas de moi; mais je n'entends rien, absolument rien. Forcée alors par le mauvais temps, et aussi peut-être un peu par la crainte, je quitte cette scène d'horreur pour rentrer chez moi. Il était minuit lorsque j'y arrivai, fatiguée, harassée, trempée jusqu'aux os. Je me jetai à la hâte sur mon lit; mais impossible de fermer l'oeil, tant j'étais agitée! Il me semblait encore entendre les accents plaintifs de cette voix vibrant à peine à travers le feuillage, le vent et la pluie. Que de reproches ne m'adressai-je pas sur ma pusillanimité, mon peu de persévérance? Je l'aurais sauvé, me disais-je! Si je reste, c'en est fait, je serai cause de sa mort!...
»Cependant l'orage avait cessé; mais le jour ne venait pas au gré de mon impatience. Enfin, exténué de fatigue, l'impérieuse nature l'emporte, je cède au sommeil. Mais un songe affreux ne tarde pas à m'éveiller en sursaut, haletante et couverte de sueur. J'avais vu, dans ce songe d'énormes serpents dévorer un corps humain, dont les cris déchirants faisaient tressaillir mon âme! Je me lève à la hâte décidée à retourner sur les lieux, espérant cette fois parvenir, s'il en était temps encore, à sauver le malheureux que je me reprochais d'avoir si lâchement abandonné.
»Toutefois, pour ne manquer le but de cette nouvelle excursion, je crus devoir éveiller mon voisin, le père William, en le priant de m'accompagner jusqu'à l'endroit où gisait la malheureuse victime que je voulais à tout prix secourir. Il s'y prêta de bonne grâce. Arrivés au bosquet, nous nous mîmes en recherches pendant assez longtemps, lorsque tout à coup le père William s'écria d'une voix altérée:
--»Par ici, venez, venez vite!
»Je cours de son côté: quel triste spectacle s'offre alors à mes yeux! Une femme, jeune encore, d'une figure belle, mais pâle comme la mort, gisait sans mouvement au fond d'un trou assez profond.
--»Elle est morte! m'écriai-je.
--»Je ne le crains que trop, répond le père William; mais nous ne pouvons pas à nous deux la sortir de là. Je vais chercher du monde et je reviens.
»A peine un quart d'heure s'était-il écoulé que William reparut avec quelques hommes de bonne volonté, qui avaient bien voulu l'aider dans cette bonne oeuvre; d'autres étaient allés chercher un médecin qui ne tarda pas à arriver sur les lieux.
»On descend dans le trou, et on en tire avec soin et précaution la malheureuse jeune femme qui paraissait exister encore. On la dépose sur un brancard de branches d'arbres fait à la hâte; le médecin l'examina avec la plus scrupuleuse attention; elle était glacée!... Il ordonna de faire du feu et de la réchauffer; mais elle était toujours dans le même état. C'est à peine si quelques rares et lentes pulsations la distinguaient d'un cadavre! Le docteur paraissait même croire que tout secours était inutile. Mais je le suppliai de redoubler d'attention et de soins; il me semblait que les parties inférieures était moins rigides, moins froides; il ne tarda pas à être de mon avis. Il ordonna alors de la porter de suite chez moi, où elle fut placée dans mon lit, réchauffée par degrés, puis enfin saignée. Ces premiers soins une fois remplis, il lui administra deux cuillerées d'une potion qui parut la ranimer. Enfin, elle ouvre les yeux; mais trop faible pour soutenir, l'éclat de la lumière, elle les referme aussitôt. Le docteur prescrivit alors de la tenir chaudement, et de redoubler le cordial dont l'emploi avait déjà produit de si heureux résultats; puis il se retira en promettant de venir la revoir dans le jour.
»Elle a passé la journée et la nuit dans mon lit. Pendant ce temps-là le docteur est venu la voir cinq ou six fois. A ses dernières visites il me donna l'espoir de la sauver; mais jusqu'ici, elle n'a ni ouvert les yeux, ni poussé la moindre plainte: elle est entièrement immobile. Cependant, une douce chaleur parcourt son corps, son sang est rappelé à la circulation; enfin, la vie matérielle lui est rendue, et tout annonce que les prévisions du docteur se réaliseront. Voici ses habits, je les ai fait sécher, et quoiqu'en mauvais état, la finesse des tissus, celle de son linge, tout en elle semble annoncer une personne qui a connu des jours plus heureux.»
Lorsque la bonne vieille eut terminé son récit, dans lequel il semblait qu'elle voulût atténuer tout ce qui la concernait, Servigny lui adressa les plus vives félicitations sur sa belle conduite; il prit une bourse remplie de guinées, l'offrit à la bonne vieille, et la força de l'accepter afin de subvenir aux soins et aux dépenses que sa généreuse sensibilité lui avaient imposés. Après quoi, il se retira, promettant de ne pas partir sans la revoir et lui dire un dernier adieu.
Rentré chez sir Lambton, il continua de régler toutes les affaires; et quand enfin tout fut prêt pour le voyage de France, il se rendit près de la bonne vieille, ainsi qu'il le lui avait promis quinze jours auparavant. Il la trouva occupée de quelques travaux domestiques; près d'elle était assise une jeune femme d'une pâleur extrême que faisait encore ressortir ses longs cheveux noirs et ses beaux yeux de la même couleur. Elle paraissait avoir été d'une beauté remarquable; mais elle était si faible, si abattue, qu'à peine pouvait-elle se soutenir sur le siége où elle était assise, contrairement aux ordres du docteur qui avait prescrit de la laisser couchée sur une chaise longue. Après l'avoir saluée, Servigny continua de converser avec la vieille Irlandaise, à laquelle lui aussi devait la vie. Celle-ci le questionna sur le pays où il allait habiter. Il lui répondit que le bâtiment sur lequel il allait s'embarquer avec sir Lambton et sa suite devait les ramener en France, et les débarquer au Havre; que de là il irait à Marseille...
--Marseille! s'écria la malade: Marseille, c'est ma patrie! puis elle retomba accablée sur sa chaise.
Lorsqu'elle eut repris l'usage de ses sens, elle s'écria de nouveau:
--Marseille! Marseille, c'est mon pays! c'est dans cette ville que doit être ma famille, si elle existe encore, malgré tous les tourments que je lui ai causés; de grâce, monsieur, si vous allez dans la ville qui m'a va naître, soyez assez bon pour voir ma famille et lui dire la position où je me trouve en ce moment, c'est-à-dire bourrelée de remords et un pied dans la tombe!... Je mourrai heureuse si vous me promettez de voir mes parents et de remettre cet anneau au marquis de Pourrières, dont ma famille vous donnera l'adresse. Attendez! voici quelque chose de plus précieux encore:
Elle tira alors de son sein une petite boîte en écaille garnie en or, en disant:
--C'est tout ce qui me reste de ma prospérité passée! Cette boîteccontient l'acte de naissance de mon fils. Hélas! je l'ai lâchement abandonné ainsi que son malheureux père!...
En ce moment un torrent de larmes inondait son visage, elle ne put continuer, tant ces souvenirs lui causaient d'émotion.
Servigny et la vieille dame la voyant près de défaillir, s'empressèrent par leurs soins et leurs consolations à la calmer, à la ranimer. Servigny lui assura qu'il verrait sa famille, ainsi que son fils et le père de cet enfant; qu'elle pouvait compter sur lui pour ce dont elle le chargerait. Elle parut se remettre un peu et remercia ses deux bienfaiteurs du tendre intérêt qu'ils lui portaient. Elle ajouta que trop fatiguée en ce moment, elle priait Servigny de revenir plus tard, qu'elle préparait pour le jour de son départ les notes qu'elle lui destinait.
A quelques jours de là, Servigny retourna voir cette infortunée: il la trouva un peu mieux. Elle lui remit toutes les notes dont il pouvait avoir besoin pour faire les démarches qu'elle avait réclamées de lui, et le pria instamment de vouloir bien l'instruire de tout ce qu'il apprendrait dans ses intérêts:
--J'aurai la force de vivre, ajouta-t-elle, jusqu'à ce que je sache si j'ai encore des parents, des amis, et surtout si mon fils existe encore. Cette certitude me ferait oublier tous mes malheurs, toutes mes souffrances.
Servigny lui assura de nouveau qu'elle pouvait compter sur lui, et, au risque d'être indiscret, il se permit de l'interroger sur son sort, sur les circonstances qui l'avaient réduit à l'état de dénûment dans lequel elle se trouvait.
Ces questions lui firent répandre un torrent de larmes.
--Hélas! dit-elle à Servigny, quand vous connaîtrez mes aventures, je serai l'objet de votre mépris, ainsi que de cette bonne dame dont le généreux dévouement m'a sauvé la vie. Mais je n'ai rien à vous refuser.
Alors elle raconta ce que nous savons déjà de son histoire; sa fuite avec un Anglais qui, à son tour, l'avait abandonnée presque sans ressources après l'avoir amenée dans l'Inde.
--«Depuis lors, ajouta-t-elle, j'ai ouvert les yeux sur ma position, mes fautes, mon infâme conduite. Combien je me repens en ce moment d'avoir quitté l'homme qui m'aimait, qui m'avait comblée de bienfaits, pour le trahir par la plus noire ingratitude! Et mon fils, quel remords n'éprouvé-je point de l'avoir laissé à des mains étrangères, sans m'être jamais préoccupée de son sort! Tout cela m'avait inspiré un profond dégoût de la vie, il me semblait qu'une voix puissante, mais intérieure, me criait sans cesse: «Tu es une mauvaise mère!» A la suite de ces diverses circonstances, poursuivie par d'affreux pressentiments, mon courage m'a abandonnée, je suis tombée malade, tout ce que je possédais, argent, effets, bijoux, tout a été sacrifié au rétablissement de ma santé. A peine convalescente, les personnes qui m'avaient recueillie sachant qu'il ne me restait aucune ressource, me signifièrent de choisir un autre asile; deux jours plus tard elles m'auraient impitoyablement jetée à la porte.
»En proie au plus violent désespoir, j'avais dirigé mes pas au hasard, décidée à marcher jusqu'au moment où trahie par mes forces je tomberais d'inanition. C'est du reste ce qui ne tarda pas à arriver. Je marchai tant et si loin, que je m'égarai dans le petit bois qui est auprès de la ville; je ne m'arrêtai qu'à la nuit close, et enfin m'étant assise au pied d'un arbre je m'y endormis. Mon sommeil fut assez paisible jusqu'au lendemain, et lorsque je m'éveillai le soleil était déjà assez avancé dans sa carrière; mais quoique j'eusse passé la nuit tout entière dans un repos que je n'avais pas goûté depuis longtemps, je n'en étais pas moins en proie aux plus affreux tourments. La faiblesse où j'étais, l'absence d'aliments réparateurs, tout contribuait à me plonger dans les plus sombres idées; il me semblait être poursuivie par ces bizarres fantômes que crée l'imagination en délire. En un mot, tout contribuait à me faire persister dans la résolution de mourir.
»Toutefois, l'idée de la mort, l'idée de mettre un terme aux angoisses du coeur, et à cette foule de plaies et de douleurs, à cette masse de chair qui est nous, fait de nous tous des poltrons; tout s'arrête et se décolore devant la pâle lueur de cette pensée[580]. Je me soulevai donc et retrouvai en moi de nouvelles forces; mais bien décidée à mourir de faim, si j'envisageai encore la vie, ce fut pour me réjouir de la fin de mes maux. Enfin parvenue au dernier terme de la faiblesse et du délire, je sentais, je voyais la nuit approcher; mais indifférente à tout, que m'importait la nuit quand j'aspirais le néant!... Tout à coup ma paupière s'appesantit, se ferme, je tombe épuisée sur le gazon!...
»Si j'en juge par l'agitation de mon sommeil, je demeurai longtemps en cet état, car je fus assaillie par cette foule de songes terribles et bizarres qu'enfante un cerveau débilité. Tantôt il me semblait tomber dans d'affreux précipices et rouler au sein d'eaux noires et infectes qui m'entraînaient au centre de la terre; tantôt que de hideux serpents me déchiraient de leur dent envenimée!...
»Enfin, que vous dirai-je? depuis ce moment, jusqu'à celui où je me suis trouvée chez la bonne Irlandaise, je n'ai eu d'autre sentiment de mon existence que par la perception de tous les tourments de l'enfer!... C'est à Dieu et à vous, bonne et respectable dame, que je dois la vie; puissé-je en faire un meilleur usage que par le passé!»
Tenez, dit-elle en s'adressant à Servigny: voici les papiers qui vous mettront à même d'avoir des nouvelles de mon malheureux fils. Daignez encore une fois me promettre de vous occuper de lui à votre arrivée en France et de m'informer du résultat de vos démarches.
--Vous pouvez compter sur moi, répondit Servigny; je vous jure que je verrai le fils et le père.
--Le père que j'ai si indignement trahi, dit la dame; il aura peut-être abandonné le fils pour se venger de la perfidie de la mère!
--Cela n'est pas probable, répliqua Servigny; un homme tel que le marquis de Pourrières ne pourrait commettre une telle injustice.
--Alexis était si jeune, il m'aimait tant, dit la dame, que ma fuite a dû le désespérer, il aura maudit la mère et l'enfant!
--De grâce, calmez-vous, madame! celui qui se repent de bonne foi est plus loin du mal que celui qui ne le connut jamais. Du reste, j'ai meilleure opinion de M. de Pourrières; je me réserve de le voir et de rallumer dans son âme tous les sentiments d'un père, si contre toute attente, il avait pu jamais les oublier.
--Que d'obligations je vous aurai, cher monsieur; si je désire vivre encore c'est pour avoir le temps de vous bénir.
Le moment de se séparer étant venu, Servigny embrassa ces deux dames et les quitta en promettant de leur écrire. Jamais séparation ne fut plus touchante; la jeune femme versait des larmes en abondance; quant à la vieille Irlandaise, il semblait qu'on lui arrachât un fils tendre et chéri, tant elle était inconsolable de prendre en Servigny un ami, un protecteur aussi généreux que délicat. Enfin, il fallut se quitter.
Peu de jours après, Servigny apprit que la pauvre femme était morte en le bénissant.
FIN DU SIXIÈME VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME SEPTIÈME.
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
Les Vrais
Mystères de Paris.
I.--Le départ.
Sir Lambton, possesseur de richesses considérables honorablement acquises, s'embarqua avec Servigny. Pendant la traversée qui fut on ne peut plus heureuse, il ne cessait de parler de sa nièce, qu'il n'avait vue que dans son enfance. Les lettres qu'il avait reçues de cette jeune fille avaient captivé toutes ses affections; il brûlait d'impatience de la revoir, sans cesse il relisait sa correspondance avec une nouvelle satisfaction, et il la faisait lire à Servigny qui la trouvait charmante. La naïveté du style, la pureté des sentiments qui y étaient exprimés, tout était empreint de ce cachet qui révèle les âmes d'élite. Enfin après soixante-seize jours d'une navigation qu'aucun accident n'était venu interrompre, ils débarquèrent heureusement au Havre.
Sir Lambton, qui avait des affaires importantes à régler en ce port et ensuite dans celui de Marseille, chargea Servigny de se rendre à Paris pour préparer tout ce qui était nécessaire à son installation. Il lui laissa carte blanche pour l'achat d'un hôtel dans un quartier élégant et tranquille, ainsi que d'une jolie maison de campagne dans les environs. Il devait, en arrivant à Paris, trouver prêt tout ce dont il avait besoin, et s'en rapportait entièrement au fidèle, à l'intelligent Servigny, qu'il regardait, avec raison, comme son meilleur ami.
Après avoir reçu les ordres et les diverses commissions de sir Lambton, et muni de lettres de crédit sur les premiers banquiers de la capitale pour des sommes considérables, le départ de Servigny fut fixé au lendemain; toutefois, avant de se rendre à Paris, il demanda à son protecteur la permission d'aller voir une vieille tante qui habitait Mantes; c'était la seule parente qui lui restât.
--«Faites comme vous voudrez, lui dit sir Lambton, pourvu que d'ici deux mois je trouve tout disposé pour me recevoir, je suis content.»