Les vrais mystères de Paris

Part 66

Chapter 663,938 wordsPublic domain

--Je n'en sais vraiment rien, voici du reste, comment les choses se sont passées:--Comme je viens de te le dire, nous nous sommes trouvés nez à nez en traversant cette place et je crois que nous avons été aussi prompts l'un que l'autre à nous reconnaître; j'ai cependant été le premier à lui souhaiter le bonjour, en l'appelant par son nom.

--Tu as eu tort, il était beaucoup plus simple, puisqu'il ne te parlait pas, de continuer ton chemin.

--Sans doute, mais je me suis rappelé que ce _fagot_[572] n'était qu'un _homme de lettres_[573], et comme ces _nierts_[574] ne brillent pas par _l'atout_[575], j'ai voulu me procurer un instant de _rigolade_[576], j'ai cru qu'en se voyant _reconnobré_[577], il allait avoir le _traque_[578]; eh bien! pas du tout, je vais te répéter mot à mot le petit discours qu'il m'a adressé:--Bonjour, monsieur Duchemin, m'a-t-il dit, je suis charmé de ce que vous n'êtes pas retourné là-bas et j'aime à croire, qu'ainsi que moi, vous êtes devenu un honnête homme. Si vous étiez malheureux, je m'empresserais de vous offrir quelques secours; mais l'élégance de votre costume, les bijoux qui vous couvrent, et plus que tout cela, l'air de parfait contentement dont est empreinte votre physionomie, me disent que vous n'avez besoin de rien; je voudrais qu'il me fût possible de vous voir souvent; vous êtes, je ne l'ai pas oublié, un homme de très-bonne compagnie et vous avez infiniment d'esprit, mais vous devez comprendre que votre présence me rappellerait des souvenirs que je veux absolument effacer de ma mémoire. Ainsi donc, quels que soient les lieux dans lesquels nous nous rencontrions, à l'avenir, nous ne devons pas nous connaître. Votre nom ne sortira jamais de ma bouche, tâchez également de ne jamais prononcer le mien. Si je m'adressais à un homme moins raisonnable que vous, je lui dirais que je suis déterminé à tout risquer pour conserver la position que je me suis faite, et que j'ai, Dieu merci, bec et ongles pour me défendre; mais il est inutile, avec vous, de se servir d'un pareil langage. Adieu donc, monsieur Duchemin, je vous souhaite toutes sortes de prospérités.

--En achevant ce petit discours, auquel je dois l'avouer, je ne m'attendais pas, il m'a quitté sans attendre ma réponse et sans seulement prendre la peine de me saluer.

--Ce Servigny me paraît un homme résolu et que nous ferons bien de ménager, si par hasard nous le rencontrons dans le monde, il ne t'a rien demandé que de raisonnable.

--Ainsi, tu crois que nous n'avons rien à craindre?

--Je le crois.

--C'est qu'il me parlait d'un ton si calme, il paraissait si sûr de lui, que j'ai cru un instant qu'il était de la _boutique_[579].

--Mon pauvre Roman, je vois avec plus de peine que tu ne peux te l'imaginer, que tes facultés baissent considérablement. Depuis quelques temps tu vois partout des agents de police, tu ne rêves que gendarmes, arrestations, condamnations et exécutions; et lorsque tu es en proie à ces hallucinations, ta physionomie, autrefois si joyeuse et si placide, pourrait seule indiquer, à l'observateur le moins exercé, que tu as sur la conscience plus d'un gros péché; il faut prendre garde à cela, mon ami.

--Mais tu rêves, je crois?

--Non, je ne rêve pas, malheureusement.

--Ainsi, tu crois que j'ai des remords, moi, Roman?

--Je ne dis pas cela, mais voici ce qui arrive: lorsque tu as perdu, et tu perds malheureusement plus souvent que tu ne gagnes, tu fais monter dans ton appartement une bouteille de rhum, que tu bois quelquefois tout entière afin de t'étourdir; ce n'est jamais impunément que l'on se livre à de semblables excès, et tu subis aujourd'hui les conséquences de ta conduite.

--C'est vrai, mille diables, c'est vrai, que faire?

--Il faudrait ne plus jouer et t'abstenir de boire; mais cela ne te sera plus possible, maintenant l'étoffe a pris son pli.

--Ecoute, Salvador, décidément je veux me corriger; si je n'avais pas d'argent, je ne jouerais pas; et je ne bois, ainsi que tu viens de me le dire, qu'afin de m'étourdir. Eh bien! ne me donne plus rien lorsque tu toucheras nos revenus.

--Mais, malheureux, si je ne te donne pas d'argent, tu m'en voleras? Ah! quelle plaie, quelle plaie, qu'un homme comme toi. Roman, il faut absolument que nous nous séparions?

--Jamais! nous avons vécu ensemble, c'est ensemble que nous avons commis les crimes qui nous ont fait ce que nous sommes; nous mourrons ensemble, à moins cependant que l'un de nous deux ne soit, avant l'autre, emporté par une bonne maladie.

--Que le diable t'en envoie une, qui me débarrasse de toi! pensa Salvador, qui répondit assez brusquement à son ami, qu'il faudrait cependant bien qu'ils se séparassent, s'il ne voulait pas changer de conduite.

Roman et Salvador, tout en causant, étaient arrivés sur le boulevard. Ce dernier qui voulait, dans le cas on le vicomte de Lussan n'aurait pu obtenir de l'usurier Juste ce qu'il était allé lui demander, être en mesure de lui remettre la somme qu'il lui avait promise, entra chez un marchand de jouets d'enfants, qui avait joint au commerce des poupées et toupies d'Allemagne, les professions beaucoup plus lucratives, d'escompteur et d'usurier. C'est à ce marchand de jouets d'enfants que l'on attribue le trait suivant:

Ce digne industriel venait de prêter mille francs à un jeune homme de famille, qui ne devait les lui rendre que dans deux ans; il s'était montré assez raisonnable, c'est-à-dire qu'il s'était contenté de l'intérêt qu'il prenait ordinairement à ses meilleures pratiques, vingt-cinq pour cent par an, l'intérêt en dedans suivant la coutume de ces messieurs, et qu'il avait bien voulu ne point forcer le malheureux jeune homme à faire l'acquisition de quelques douzaines de poupées et de polichinelles.

Il venait donc de remettre au jeune homme qui était parti charmé d'avoir rencontré un aussi honnête homme, cinq belles piles d'écus composée chacune de vingt pièces de cinq francs toutes neuves, lorsque sa femme, qui avait été témoin de la négociation qu'il venait de terminer, lui dit de sa voix la plus douce:

--Tu viens de faire, je crois, une assez bonne affaire?

--Mais oui, mais oui, répondit le marchand de jouets, le jeune homme est bon, malheureusement le billet sera payé à échéance, de sorte qu'il n'y aura rien à gagner sur les frais; mais c'est égal, c'est de l'argent bien placé.

--Il me semble pourtant, reprit la femme, que si tu l'avais voulu, cette affaire aurait pu te rapporter davantage.

--Mais en prêtant ces mille francs pour quatre ans au lieu de les prêter pour deux; comme tu retiens l'intérêt, tu n'aurais eu rien à donner.

Le marchand de jouets prit sa femme entre ses bras et la tint longtemps serrée contre son coeur.

Touchante union de deux coeurs faits pour s'entendre.

Salvador obtint sans peine ce qu'il désirait de ce vertueux industriel, qui savait très-bien que le marquis de Pourrières était un des plus riches propriétaires du département du Var et que ce n'était que parce qu'il ne voulait pas prendre la peine de chercher ailleurs ce dont il avait besoin, qu'il s'adressait à lui. Hâtons-nous de dire, pour rendre hommage à sa probité, qu'il accordait à ce noble client des conditions toutes spéciales, il ne lui prenait que six pour cent... par trimestre!

Lorsque Salvador sortit de chez le marchand de jouets, vainement il chercha Roman sur le boulevard; celui-ci, qui avait retrouvé dans la poche de son gilet quelques pièces d'or qu'il croyait avoir perdues la veille, avait suivi dans un tripot le comte palatin du saint-empire romain, qu'il venait de rencontrer par hasard.

--Puisse-t-il ne jamais revenir, se disait Salvador en traversant le boulevard pour se rendre au café Anglais, il faut absolument que je trouve un moyen de me débarrasser de cet homme qui me ruinera si je n'y prends garde, il le faut absolument.

Nous laisserons, si nos lecteurs veulent bien nous le permettre, Salvador et le vicomte de Lussan fêter au café Anglais des filets de perdrix rouges sautés aux truffes, arrosés d'excellent vin de Chambertin et nous irons retrouver Paul Féval ou plutôt Servigny qui se promène dans la plus sombre allée du jardin des Tuileries.

La rencontre qu'il vient de faire, l'a sans doute vivement impressionné, car sa physionomie est triste, il se promène à grands pas, il laisse s'échapper de sa poitrine de sourdes exclamations et quelquefois il s'arrête et paraît réfléchir profondément.

--Que faire, grand Dieu! se dit-il, et comment sortir de l'impasse dans laquelle je suis engagé, dois-je laisser ignorer à mon généreux protecteur les événements de ma vie passée et associer à mon sort une femme que ses attraits, sa fortune appellent à la plus heureuse destinée. Oh! non, la rencontre que je viens de faire est un avertissement du ciel, qui a voulu me prouver que le plus léger souffle pouvait renverser un édifice bâti sur le sable. Puis il recommence sa promenade à pas précipités, puis il s'arrête pour réfléchir de nouveau. Tout à coup il se frappe le front, et les nuages qui le couvraient se dissipent.

--Ah! c'est le ciel qui m'inspire, dit-il presque à haute voix, je vais aller trouver l'homme généreux qui m'a tendu la main lorsque j'étais plongé dans un abîme dont je n'espérais plus sortir, le digne pasteur qui pratique si bien les maximes de son divin maître, il me dira ce que je dois faire; quels que soient les conseils qu'il me donne, je les suivrai, quelque soient les sacrifices qu'il m'impose, je les accomplirai, j'en prends Dieu à témoin.

Cette résolution une fois prise, Servigny beaucoup plus calme qu'il ne l'était quelques instants auparavant, sortit du jardin des Tuileries et franchit rapidement l'espace qui sépare le palais de nos rois de la rue de la Sourdière, où il entra dans une maison de modeste, mais d'honnête apparence.

Voici quels étaient les événements qui amenaient Servigny chez le vénérable ecclésiastique qui habitait cette petite maison.

Après avoir employé toute la matinée de ce jour à visiter en détail sa nouvelle habitation, et lorsque Laure fut sortie pour se rendre chez madame de Neuville, (si nos lecteurs veulent bien se rappeler que sir Lambton était Anglais, et que les moeurs de son pays laissent aux jeunes filles la faculté de sortir seules quand elles le désirent, il ne seront pas étonnés de ce que le digne gentilhomme, qui voulait du reste ne rien laisser désirer à sa nièce, n'avait pas attendu pour l'inviter à aller chez son amie, qu'elle lui en demandât la permission), sir Lambton avait invité Servigny à le suivre dans son cabinet, il voulait lui dit-il, lui parler de choses très importantes.

Servigny prit un siége et se disposa à écouter son protecteur, qui, après s'être recueilli quelques instants, commença ainsi:

--Vous m'avez, mon cher Féval, rendu une multitude de services; après m'avoir sauvé la vie au péril de la vôtre, vous m'avez consacré plusieurs des belles années de votre jeunesse durant lesquelles, grâce à votre activité, à votre intelligence, à votre probité surtout, ma fortune s'est considérablement augmentée; vous voudriez, sans doute me répondre, car je sais combien vous êtes désintéressé, que je vous ai généreusement payé et que par conséquent je ne vous dois rien, vous seriez dans l'erreur; il est de ces choses que tous les trésors de l'Inde ne suffiraient pas à payer, d'abord parce qu'elles sont d'un prix inappréciable, et ensuite parce qu'elles se donnent et ne se vendent pas, c'est l'amitié, le dévouement et vous m'avez donné des preuves de l'un et de l'autre, puisque vous avez refusé pour me suivre, l'établissement que je voulais vous donner, qui constituait à lui seul une fortune déjà considérable, qu'il vous eût été très-facile, d'augmenter encore en peu de temps.

--Je veux vous récompenser cependant, que dois-je donc faire pour cela?

--Vous ne me devez aucune récompense, sir Lambton, répondit Servigny, et rien je vous assure ne manque à mon bonheur. J'ai trouvé près de vous une position honorable et qui suffit à me voeux, mon seul désir est de m'en montrer toujours digne et de la conserver.

--Mais cela ne se peut, quels que soient les égards que je vous témoigne, le monde que je vais être forcé de fréquenter, car je ne veux pas condamner ma nièce à la vie d'une recluse, ne voudra jamais voir en vous que mon secrétaire, et cela ne peut ni ne doit me convenir; l'homme qui m'a sauvé la vie, qui, par son travail a augmenté ma fortune, aux yeux de tout le monde comme aux miens, doit être mon égal, mon ami.

--Vous vous exagérez beaucoup, sir Lambton, la valeur des services que j'ai été assez heureux pour vous rendre; en vous sauvant la vie, lorsqu'au surplus la mienne était aussi bien exposée que la votre, et qu'en combattant pour vous je combattais pour moi, je n'ai fait que ce que vous auriez fait vous même à ma place; si j'ai pu pendant le temps que j'ai été placé à la tête de vos établissements contribuer à la prospérité, je ne faisais que m'acquitter du devoir qui m'était imposé par la nature du contrat qui me liait à vous; vous m'aviez pris sans me connaître, lorsque mon état d'extrême misère devait vous inspirer des soupçons que personne n'aurait jamais songé à blâmer, pas même moi qui en aurais été la victime, car il est malheureusement dans la vie de ces positions qu'il faut avoir traversées pour les concevoir. Je devais donc, autant par reconnaissance que pour ne pas vous dégoûter de l'envie d'obliger, m'appliquer à vous prouver que vous aviez eu raison de me bien juger.

--Féval, vous êtes un noble jeune homme, et ce que vous venez de me dire, me prouve que j'ai raison de vouloir vous attacher à moi par des liens indissolubles.

--Ah! sir Lambton, s'écria Servigny d'une voix brisée par l'émotion, ne me laissez pas entrevoir un bonheur auquel je ne puis prétendre; en vous vouant toute mon amitié, en vous servant avec zèle, je n'ai fait que mon devoir, vous ne me devez rien, rien absolument, laissez-moi donc comme je suis, ou plutôt laissez-moi partir.

--Vous êtes fou, mon cher ami, répondit sir Lambton en souriant, car il croyait que Servigny ne manifestait le désir de retourner dans l'Inde, qu'afin d'aller y acquérir une fortune, qui lui permît, au retour, d'aspirer à la main de Laure; vous êtes fou, on n'acquiert pas en quelques années une fortune semblable à celle que vous souhaitez en ce moment, mais on peut fort bien s'en passer, lorsqu'un brave gentilhomme comme moi, vous dit en vous serrant la main: vous voulez n'avoir fait que votre devoir, eh bien! soit, mais les hommes qui s'acquittent ainsi que vous, de tous les devoirs qui leur sont imposés, sont si rares à l'époque où nous vivons, qu'il est de toute justice qu'en attendant la récompense que le ciel leur réserve, ils aient un peu de bonheur ici-bas. Pour qu'il en soit ainsi, j'ai une nièce, jeune, aimable, jolie et assez riche pour que vous n'ayez pas besoin de l'être, que vous aimez j'en suis sûr, que vous rendrez heureuse, car vous possédez toutes les qualités qu'il faut pour cela, et dont, si je ne me trompe, il ne vous sera pas difficile de vous faire aimer; eh bien! je vous offre la main de cette aimable enfant.

Sir Lambton s'arrêta afin d'attendre la réponse de Servigny; celui-ci était si troublé, qu'il ne sut d'abord que répondre à son généreux protecteur, un nuage couvrait ses yeux, son coeur battait à rompre sa poitrine, il parvint cependant à rassembler ses idées.

--Sir Lambton, dit-il après avoir porté à ses lèvres la main du bon gentilhomme, mon généreux protecteur, je ne veux pas chercher à vous le dissimuler, j'aime mademoiselle de Beaumont; mais dois-je accepter une proposition qui ne vous est inspirée que par un sentiment de reconnaissance exagérée. Mademoiselle de Beaumont est riche, je suis pauvre, je ne possède au monde que l'amitié que vous voulez bien me témoigner, elle est noble, je ne puis lui offrir qu'un nom obscur.

--Mon cher Féval, l'établissement que je voulais vous donner et que vous avez refusé pour ne point me quitter, vaut douze mille livres sterling; vous allez de suite, si vous ne voulez pas me laisser croire que l'orgueil vous domine, accepter cette somme en bons billets de la banque de France, un homme qui possède un peu plus de dix mille francs de rente, est assez riche pour prétendre à la main d'une princesse russe ou de la fille d'un nabab; voilà donc vos objections levées du côté de la fortune, quant à ce qui regarde la noblesse, vous possédez celle du coeur et des sentiments, et celle-là vaut bien l'autre.

Et comme Servigny, ne sachant ce qu'il devait répondre aux arguments serrés de sir Lambton, gardait le silence, sir Lambton se leva et ajouta après lui avoir serré la main:

--Je vous laisse, mon cher Féval; rappelez-vous qu'en me disant que vous aimiez ma nièce, et je ne vous aurais pas cru si vous m'aviez dit le contraire, vous vous êtes enlevé le seul motif raisonnable que vous pouviez alléguer pour éviter de faire ce que je désire; vous me rendrez réponse demain et nous nous occuperons de suite des démarches nécessaires. J'aime que les choses se terminent aussitôt qu'elles ont été décidées.

Servigny se trouvait dans une position singulière; il fallait ou qu'il acceptât la proposition de sir Lambton, car il s'était, en convenant de l'amour qu'il éprouvait pour Laure, enlevé, ainsi du reste que l'avait fort bien remarqué son protecteur, le seul motif raisonnable de refuser sa main; ou qu'il se résignât à faire l'aveu de sa position de forçat évadé, et cet aveu, il est facile de le concevoir, lui coûtait infiniment; peut-être lui ferait-il perdre l'estime de sir Lambton. Et Laure, Laure, que penserait-elle de lui? il voulait bien, pour ne pas associer cette heureuse jeune fille à sa destinée dont l'événement le plus insignifiant en apparence pouvait brusquement changer le cours, renoncer à l'espoir de la posséder, il voulait bien la fuir; mais il ne pouvait se faire à l'idée de devenir pour elle un objet de mépris et de dégoût; et serait-il autre chose, lorsqu'elle saurait qu'il avait partagé la couche et le pain de ces êtres hideux? qu'elle devait se représenter plus dégradés encore qu'ils ne le sont en réalité, qu'il avait été accouplé à un de ces êtres ignobles; pourrait-elle croire qu'il ne s'était pas souillé à leur contact, qu'il n'avait pas gagné quelques-uns de leurs vices?

Pour échapper à la cruelle perplexité à laquelle il était en proie, il était sorti de l'hôtel de sir Lambton, pour aller se promener dans l'allée du jardin des Tuileries, où nous l'avons retrouvé.

Comme il traversait la place de la Concorde, il avait rencontré Roman, (qu'il ne connaissait que sous le nom de Duchemin.) Le lecteur sait comment il avait reçu son ancien camarade de chaîne; il se serait peut-être montré un peu moins sévère envers un homme dont il ne connaissait pas les antécédents et auquel, après tout, il devait peut-être de la reconnaissance; (car c'était à lui, nos lecteurs sans doute ne l'ont pas oublié, qu'il devait sa liberté), s'il l'avait rencontré dans un autre moment; mais tout ce qui pouvait lui rappeler cette époque fatale de sa vie, devait alors lui être si importun, qu'il ne faut pas trop s'étonner de la rudesse qu'il témoigna au compagnon de Salvador.

Un vieux domestique lui avait ouvert la porte de la petite maison, dans laquelle nous venons de le voir entrer, et l'avait introduit dans une petite pièce du rez-de-chaussée qui servait à la fois d'antichambre et de salle à manger.

Cette pièce, plus que simplement meublée, n'était remarquable que par son extrême propreté.

--Ainsi, dit Servigny après avoir accepté le siége que le vieux domestique venait de lui offrir, vous êtes certain que M. l'abbé Reuzet va rentrer dans quelques instants?

--Très-certain, monsieur, M. l'abbé ne dîne jamais en ville et cinq heures vont sonner dans quelques minutes.

--En ce cas, j'attendrai; j'ai absolument besoin de parler à votre maître, que je connais depuis longtemps et que je n'ai pas encore eu le bonheur de rencontrer depuis que je suis à Paris, bien que je sois venu plusieurs fois.

--Nous avons été passer quelques jours à la campagne, à la suite d'une maladie assez grave que vient de faire monsieur l'abbé; c'est sans doute pendant notre absence que monsieur sera venu?

--C'est probable, brave Silvain; mais monsieur l'abbé Reuzet, je l'espère, est maintenant tout à fait rétabli?

--Oh! oui, monsieur, répondit le domestique d'un air effaré, mon maître est maintenant tout à fait rétabli; mais je crois que monsieur vient de prononcer mon nom?

--Eh bien! est-ce que cela vous étonne?

--Mais, sans doute, monsieur, cela m'étonne beaucoup; vous me connaissez, tandis, que moi je n'ai pas celui de vous connaître.

--Vous n'êtes pas doué, brave Silvain, d'une excellente mémoire.

--Pardonnez-moi, monsieur, je possède une excellente mémoire; mais c'est en vain que je cherche à me rappeler vos traits...

--Comment! Silvain, vous avez oublié le malheureux voyageur qui, il y a quelques années, vint blessé, mourant de faim, frapper pendant une nuit d'orage à la porte du presbytère de Saint-Marsault, et auquel votre respectable maître prodigua les soins les plus empressés, soins auxquels vous avez bien voulu joindre les vôtres, ce que le voyageur n'a pas oublié.

Servigny mit dans la main de Silvain une dizaine de napoléons; le brave domestique, qui jamais n'avait osé rêver seulement la possession d'une somme aussi considérable, ne savait quels termes employer pour lui témoigner sa reconnaissance.

--Ah! monsieur! disait-il, c'est trop, c'est beaucoup trop; je ne sais si je dois, sans en avoir obtenu la permission de monsieur l'abbé, accepter une aussi forte somme.

--Ne craignez rien, brave Silvain, acceptez ce petit présent, je parlerai à votre maître, si cela peut vous faire plaisir, car ce n'est pas à cette bagatelle que je veux borner les témoignages de ma reconnaissance.

--Vous êtes trop bon, monsieur, et je suis bien aise de vous revoir aujourd'hui aussi heureux que vous étiez malheureux lorsque vous êtes venu chez nous pour la première fois. Mais c'est monsieur l'abbé qui va être content de vous voir! il ne vous a pas oublié, allez; chaque fois que vous lui envoyez une somme pour ses pauvres, il nous lisait, à la bonne Madeleine (elle n'est plus, la pauvre femme!) et à moi, quelques passages de vos lettres qui venaient de bien loin, à ce qu'il paraît, car il fallait payer près de cinq francs pour les recevoir; et il nous disait qu'il ne fallait jamais laisser s'échapper l'occasion d'obliger son semblable, attendu qu'un bienfait n'est jamais perdu.

Les tintements de la sonnette placée à la porte d'entrée ne laissèrent pas au vieux domestique le temps d'en dire davantage:

--Voilà monsieur l'abbé, s'écria-t-il.

Et il s'empressa d'aller ouvrir.

C'était en effet l'abbé Reuzet.

Ce digne prêtre était jeune encore, mais l'étude et les méditations avaient blanchi presque tous ses cheveux, l'austérité de sa physionomie, du reste remarquablement belle, indiquait un homme qui était sorti vainqueur des combats qu'il avait livrés à ses passions, mais non sans avoir reçu quelques blessures; cependant à la placidité de ses regards qui semblaient caresser tous ceux sur lesquels ils s'arrêtaient, on devinait que c'était un coeur d'or qui battait dans sa poitrine, et qu'il saurait, le cas échéant, trouver des paroles pour calmer toutes les souffrances, du courage pour en donner aux faibles, une marche assurée pour soutenir les pas chancelants de ceux qui auraient été prêts à succomber.

Il reconnut de suite Servigny, auquel il tendit une main que notre héros serra affectueusement dans les siennes.

--Je suis charmé de vous revoir, lui dit-il, vos lettres m'ont appris que Dieu avait bien voulu accueillir favorablement les prières que je n'ai cessé de lui adresser pour votre bonheur; recevez donc mes félicitations en même temps que mes remercîments pour les nombreuses aumônes que vous avez bien voulu m'adresser, elles ont servi, suivant votre intention, à soulager des infortunes imméritées.