Les vrais mystères de Paris

Part 65

Chapter 653,918 wordsPublic domain

La lettre qu'elle avait écrite, et qu'elle donna l'ordre à sa femme de chambre de faire de suite porter à son adresse, était destinée à Salvador et voici ce qu'elle contenait:

«M. le marquis.

»Venez de suite, j'ai besoin de vous parler, et si vous pouvez répondre d'une manière satisfaisante aux questions que je veux vous adresser, je ne vous défendrai plus d'espérer. Je vous attends à 10 heures.

»LUCIE DE NEUVILLE.»

--Enfin! se dit Salvador après avoir lu ces quelques mots; enfin ce n'est pas sans peine qu'elle s'est décidée, mais quelles sont ces questions qu'elle veut m'adresser et auxquelles il faut que je réponde d'une manière satisfaisante pour qu'il me soit permis d'espérer? Que le diable m'emporte si je le sais; mais qu'importe, on tâchera, belle comtesse, de vous satisfaire.

A l'heure indiquée, Salvador se faisait annoncer chez la comtesse de Neuville et il était introduit dans le salon on Lucie l'attendait.

--Je me suis empressé, lui dit-il, après l'avoir saluée avec toutes les marques du plus profond respect, de me rendre à vos ordres.

--Je vous remercie, M. le marquis, répondit la comtesse, veuillez vous asseoir et daignez m'écouter avec la plus sérieuse attention.

--Nous allons à ce qu'il paraît, entamer une question capitale, pensa Salvador, que l'air presque solennel de la comtesse de Neuville étonnait singulièrement: attention, et quoi qu'il arrive, ne laissons pas un seul des muscles de notre visage trahir les émotions que nous pourrions éprouver.

--Je vais, M. le marquis, continua Lucie après s'être recueillie quelques instants, vous parler avec une extrême franchise. Puis-je espérer et voulez-vous me promettre que vous voudrez bien suivre l'exemple que je vais vous donner.

Salvador fit à Lucie la promesse qu'elle lui demandait, promesse qu'il accompagna de toutes les protestations imaginables.

--Je ne veux pas, dit la comtesse, vous rappeler l'événement qui a amené notre connaissance. J'ai dû croire, après vous avoir rencontré chez madame la marquise de Villerbanne, à l'explication que vous m'avez donnée de votre présence dans cette taverne de la rue de la Tannerie, que j'aurais dénoncée à la police, si je n'avais pas craint d'être forcée d'y justifier ma présence; je n'avais donc d'autres raisons lorsque je repoussais l'aveu que vous me fîtes, de vos sentiments, (aveu que je dois croire sincère, puisque vous le renouvelez aujourd'hui en l'accompagnant de la demande de ma main), que celles qui m'étaient dictées par les devoirs qui m'étaient imposés. Ce que je viens de vous dire, M. le marquis, vous permet de supposer que je ne suis pas éloignée de vous accorder ce que vous voulez bien considérer comme une faveur.

--Ah! madame la comtesse, s'écria Salvador; (et à ce moment, tout scélérat qu'il était, il ne jouait pas la comédie; car il est de ces instants durant lesquels toutes les natures, même les plus perverties, se laissent amollir) que de bontés dont je ne suis pas digne, et par quels témoignages d'affection et de reconnaissance pourrai-je reconnaître la grâce insigne que vous voulez bien m'accorder?

--Je ne vous demande rien autre que ce que vous venez de me promettre.

--Alors il me sera facile de vous satisfaire.

--Je le désire, M. le marquis, je le désire bien sincèrement:--vous vous rappelez sans doute que désirant savoir quelle était la personne qui m'avait renvoyé le carnet que j'avais perdu dans la rue de la Tannerie, j'envoyai chez vous.

Salvador devinant de suite qu'il avait été desservi dans l'esprit de Lucie par le docteur Mathéo, ne lui laissa pas le temps d'achever la phrase qu'elle avait commencée.

--Le docteur Mathéo, dit-il, je me rappelle parfaitement cette circonstance, j'ai même été assez étonné de ce que vous aviez chargé un pareil homme d'une mission aussi délicate.

Lucie regarda Salvador, sa physionomie était calme, il ne paraissait pas redouter les suites d'un entretien dont le commencement aurait dû l'inquiéter s'il avait eu quelque chose à redouter, elle continua:

--Quelques jours après la visite qu'il vous rendit afin de m'obliger, le docteur Mathéo quittait la France, abandonnant une belle clientèle, la position presque brillante qu'il avait acquise et voici la lettre qu'il m'écrivait avant de se mettre en route.

Lucie remit à Salvador la lettre du docteur Mathéo, que le lecteur connaît déjà et elle l'invita à la lire.

Il fit ce que désirait la comtesse et celle-ci, qui l'examinait très-attentivement, ne remarqua pas sur son visage la plus légère trace d'émotion.

--Je ne vous aurais jamais parlé de cette lettre, dit Lucie lorsque Salvador en eut achevé la lecture, si le docteur Mathéo m'avait adressé celle qu'il me promettait lorsqu'il m'écrivait celle-ci et qui probablement aurait renfermé, s'il y a lieu, l'énonciation de quelques faits précis; mais il n'en a pas été ainsi, de sorte qu'aujourd'hui je me trouve, à moins que je ne me détermine à rompre avec vous, forcée de vous demander une explication que vous devez, si je ne me trompe, être impatient de me donner.

--Vous ne vous trompez pas, madame la comtesse, je ne dois ni ne veux, lorsque je sollicite l'insigne bonheur de vous nommer mon épouse et que vous voulez bien me laisser concevoir l'espérance que mes voeux seront exaucés, laisser subsister le moindre nuage dans votre esprit. Je vais donc vous donner de cette lettre une explication qui, je le crois, ne vous laissera rien à désirer.

--Parlez, M. le marquis, je désire bien sincèrement qu'il en soit ainsi, et je suis prête à vous écouter avec la plus sérieuse attention.

--Je ne veux pas chercher à vous le dissimuler, dit Salvador après s'être recueilli quelques instants, je connais depuis longtemps le docteur Mathéo et je ne suis pas étonné de ce qu'il vous a adressé une lettre semblable à celle-ci; mais il est un fait, madame la comtesse, qui n'aurait pas manqué de vous frapper, si vous aviez bien voulu prendre la peine de réfléchir quelques instants.

--Et lequel?

--La fuite précipitée du docteur, dès que par suite d'un événement qu'il ne pouvait prévoir, je me suis trouvé instruit de son séjour à Paris, ce fait seul ne devait-il pas vous prouver que cet homme avait des raisons pour me craindre et qu'il pouvait être intéressé à me nuire et de cette réflexion, à la pensée qu'on ne doit pas accorder une grande confiance à des calomnies intéressées, il n'y a pas loin.

Après ce petit préambule, qui ne laissa pas de faire sur l'esprit de Lucie une certaine impression, Salvador, après lui avoir fait observer que le docteur était si bien convaincu d'avance du peu de confiance que l'on devait accorder à ses allégations, qu'il avait cru devoir lui promettre, pour leur donner plus de poids, une lettre qui devait, suivant lui, les corroborer, lettre qu'elle n'avait pas reçue et qu'elle ne recevrait point, par la raison toute simple que le docteur Mathéo savait fort bien que lui, le marquis de Pourrières pourrait facilement réduire à néant toutes les calomnies qu'il lui plaisait d'inventer, et qu'il aimait mieux la laisser sous le coup de vagues imputations qui permettaient à son imagination de lui prêter tous les crimes imaginables, lui raconta une histoire dans laquelle il eut le soin de se réserver le plus beau rôle qu'il soit possible d'imaginer, et de présenter le docteur Mathéo sous les couleurs les plus odieuses, le hasard, lui dit-il, l'avait rendu le témoin d'un crime commis par ce dernier à l'étranger plusieurs années auparavant, et dont il avait dû provoquer la punition; mais le docteur avait su échapper par la fuite au châtiment qui lui était réservé et il n'avait pas entendu parler de lui jusqu'au moment où il s'était présenté à son hôtel chargé de la mission qui lui avait été confiée par la comtesse de Neuville. Je dois vous dire, madame la comtesse, ajouta Salvador, qu'à l'époque dont je vous parle, voulant cacher à ma famille, avec laquelle quelques escapades de jeunesse que j'ai cruellement expiées, puisque mon pauvre père est mort sans que je sois auprès de lui pour recevoir ses derniers embrassements (ici Salvador, pour donner plus de force à son discours, fit une courte pause durant laquelle il porta son mouchoir à ses yeux); les divers lieux que j'habitais, je voyageais sous un nom qui n'était pas le mien, vous comprendriez difficilement sans cela que le docteur se fût présenté à l'hôtel du marquis de Pourrières, sachant que c'était moi qu'il devait y rencontrer.

Lorsque cet homme, qui ne me reconnut pas d'abord, m'eut apprit l'objet de sa visite, je fus, ainsi que je viens de vous le dire énormément étonné de ce qu'il paraissait posséder toute la confiance d'une femme dont tout le monde parlait dans les termes les plus favorables; mais mon étonnement cessa lorsque je me rappelai que ce sont les plus scélérats qui savent le mieux conserver toutes les apparences de la plus austère vertu. Alors, madame, je l'avoue, je tremblai pour vous; et, comme déjà vous m'inspiriez le plus vif intérêt, je me fis connaître à Mathéo qui, grâce à l'obscurité de la pièce où je l'avais reçu ou à tout autre cause, ne m'avait pas encore reconnu, et je lui dis que s'il ne cessait à l'instant même toutes relations avec vous si même il ne quittait promptement la France, je le ferais connaître à l'autorité: ce misérable alors me dit qu'il avait expié par ses remords le crime qu'il avait commis, et il me supplia à genoux de ne point le perdre; je fus assez faible pour lui promettre de ne rien dire, et j'aurais tenu cette promesse si je ne m'étais trouvé aujourd'hui forcé de rompre le silence afin de me défendre.

Le docteur Mathéo, jugeant sans doute les autres d'après lui-même, a cru que je lui manquerais de parole, et c'est à cette crainte qu'il faut attribuer sa fuite, qui ressemble assez à celle des Parthes, car c'est en fuyant qu'il a cherché à faire à son ennemi une blessure, qui grâce à Dieu, n'est pas très-dangereuse.

Salvador avait débité tout ce qui précède d'un ton si naturel, d'une voix si calme, il avait su donner tant de vraisemblance à l'histoire qu'il avait fabriquée pour justifier ses relations antérieures avec le docteur Mathéo, et puis d'ailleurs nous sommes tous, hommes ou femmes, si disposés à croire les paroles qui sortent des lèvres de ceux que nous aimons, qu'après l'avoir écouté, il ne resta plus à la comtesse de Neuville, qui lui avait accordé la plus bienveillante attention, le moindre doute dans l'esprit; elle était seulement affligée de ce qu'elle avait pendant assez longtemps accordé toute sa confiance à un homme qui en était aussi peu digne que le docteur Mathéo.

--Eh, mon Dieu! madame la comtesse, lui répondit Salvador à qui elle venait de faire part de ce qu'elle pensait, après lui avoir donné l'assurance qu'elle ne conservait pas contre lui la moindre prévention, je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, personne ne sait mieux que les plus profonds scélérats conserver toutes les apparences de la vertu; celui dont la conscience est pure ne calcule pas ordinairement la portée de ses actions, il ne croit pas, ce qui cependant arrive quelquefois, qu'il soit possible d'interpréter défavorablement les démarches en réalité les plus innocentes; croyez-vous par hasard que si j'avais deviné (ce que n'aurait pas manqué de faire un homme de la trempe de celui dont nous parlons) toutes les suppositions fâcheuses auxquelles pouvait donner naissance le désir de satisfaire une vaine curiosité, vous m'auriez rencontré dans le bouge infâme de la rue de la Tannerie?

--Oh! ne me parlez pas de cela, je vous prie, dit Lucie: je crois encore vous voir couvert de cet ignoble costume qui, je vous l'assure, ne vous allait pas aussi bien que celui que vous portez habituellement; je crois encore entendre les affreuses paroles que vous avez prononcées lorsque vous vous êtes approché de moi.

--Ce jour, dont vous voulez effacer le souvenir de votre mémoire, sera cependant, madame la comtesse, le plus beau jour de ma vie, si vous voulez bien ne pas m'enlever l'espoir que vous m'avez permis de concevoir?

--Je ne veux rien vous promettre, dit Lucie en accompagnant ces paroles du plus gracieux sourire, mais si cela peut vous faire plaisir, je vous répéterai ce que j'ai eu ce matin l'honneur de vous écrire, je ne vous défends pas d'espérer.

En achevant ces mots, elle tendit à Salvador sa jolie petite main que le bandit porta à ses lèvres.

--Je ne veux pas, madame la comtesse, dit-il, en prolongeant indéfiniment cette visite abuser de la faveur que vous avez bien voulu m'accorder, je vais donc me retirer; mais ne me sera-t-il pas permis de venir quelquefois vous présenter mes hommages?

--M. le marquis, vous faites en ce moment de la diplomatie, et vraiment cela n'est pas bien.

--Je ne comprends pas, madame la comtesse.

--Dites que vous ne voulez pas comprendre et je vous croirai: n'êtes vous pas venu hier me faire une visite que j'ai reçue avec infiniment de plaisir?

Salvador embrassa, avec plus d'ardeur encore qu'il venait de le faire, la main de Lucie, car la réponse qu'elle venait de lui faire équivalait à une autorisation expresse de se présenter quand il le jugerait convenable à l'hôtel de Neuville.

VI.--Un digne prêtre.

Salvador, lorsqu'il rentra à son hôtel, y trouva le vicomte de Lussan qui venait d'engager avec Roman une discussion qui, sans être orageuse, paraissait cependant très-animée.

--Vous arrivez fort à propos, lui dit le vicomte, pour m'accorder ce que me refuse absolument notre digne ami, que je ne croyais pas capable d'un pareil procédé à mon égard.

--Mais qu'est-ce donc, répondit Salvador, qui avait cru remarquer sur le visage de Roman la trace d'un certain embarras dont il était bien aise d'avoir l'explication.

--Voici le fait, cher marquis, ajouta de Lussan: J'ai absolument besoin de cinq mille francs, et comme ma caisse est malheureusement veuve de mon dernier écu, je suis venu tout naturellement vous prier de me prêter cette bagatelle; ne vous trouvant pas, je me suis adressé à notre ami, eh bien! le croiriez-vous? il m'a refusé.

--Mais je vous dis, morbleu! que je n'ai plus d'argent, s'écria Roman.

--Est-ce que vraiment, dit Salvador, tu aurais déjà perdu tout ce que t'ont rapporté les dernières affaires que nous avons faites?

--Eh! qu'y a-t-il donc là de si étonnant? monsieur de Lussan, qui a touché presque autant que moi, se trouve bien aujourd'hui sans le sou; ses chevaux, ses chiens et sa danseuse lui ont enlevé une somme au moins égale à celle que j'ai perdue, grâce aux refaits de trente et un et aux zéros rouges et noirs; chacun prend son plaisir où il le trouve.

--Triste plaisir, dit Salvador, que celui qui ne laisse pas à l'insensé qui veut absolument se le procurer, la satisfaction d'obliger un ami; mais ne vous mettez pas en peine, monsieur le vicomte, je vais vous remettre la petite somme dont vous avez besoin.

Roman, qui depuis quelques instants se promenait dans l'appartement en sifflant l'air devenu populaire: _Tu n'auras pas ma rose_, sortit de l'appartement.

Salvador prit dans sa poche une petite clé et ouvrit le tiroir d'un meuble dans lequel il avait l'habitude de renfermer son argent.

Le tiroir était vide.

Nous n'essayerons pas de décrire la stupéfaction qui se peignit sur sa physionomie.

--Volé! dit-il, volé! moi!

Le vicomte, voyant le marquis rester immobile devant le tiroir dont ses yeux interrogeaient machinalement la profondeur, s'approcha de lui:

--Mais qu'avez-vous donc, cher marquis? lui dit-il, car l'exclamation de Salvador n'était pas arrivée jusqu'à lui.

Personne n'est plus sensible à un vol qu'un voleur; on en a vu plus d'une fois ne pas craindre de se faire arrêter, afin de se procurer la douce satisfaction de faire punir judiciairement celui de leurs complices qui s'était rendu coupable à leur égard d'une soustraction frauduleuse. Nous prions donc nos lecteurs de ne pas être étonnés de l'indignation à laquelle va se livrer le malheureux Salvador.

--Je suis volé, répondit-il à la question du vicomte de Lussan, volé comme dans un bois. J'avais dans ce tiroir dix-sept mille francs en billets de banque et cinquante napoléons doubles; eh bien! ils ne m'ont rien laissé, les brigands!...

--Et vous pouvez ajouter que le vol a été commis par des gens qui s'y connaissaient, s'écria le vicomte de Lussan, qui avait enlevé la serrure et l'avait examinée avec l'oeil exercé d'un connaisseur. Les fausses clés dont on s'est servi ont été fabriquées de main de maître, car elles n'ont laissé sur les garnitures que des traces à peine visibles.

--Mais c'est une infamie! s'écria Salvador lorsqu'il fut enfin sorti de l'état de torpeur dans lequel il avait été plongé par la découverte du vol dont il venait d'être la victime; c'est une véritable infamie! mais je vais de suite aller déposer ma plainte chez le commissaire de police de mon quartier, et, s'il plaît à Dieu, les audacieux auteurs de ce crime seront punis comme ils le méritent.

--Mais qui accuserez-vous? my dear, dit le vicomte de Lussan, que la déconvenue de Salvador amusait singulièrement.

--Mais si je savais qui je dois accuser, croyez-vous par hasard que j'aurais besoin, pour punir le coupable, d'aller mettre la police dans la confidence de mes affaires?

--Est-ce que vraiment vous avez l'intention de vous plaindre?

--Mais, sans doute.

--Allons donc, vous êtes fou, cher marquis.

--Je suis fou! je suis fou! parce que je ne veux pas me laisser voler sans me plaindre.

--Mais, cher marquis, il ne vous arrive aujourd'hui que ce qui, grâce à vous, est arrivé déjà à plusieurs autres.

--Oh! c'est bien différent.

--Je ne savais pas cela; mais puisque vous êtes bien décidé à faire arrêter le coupable, je vais de suite aller prévenir Roman de se sauver.

--Comment? que voulez-vous dire? est-ce que vous supposez que Roman?...

--Sans doute, c'est lui et non pas un autre qui a fait le coup. M'avez-vous pas remarqué son air embarrassé et sa disparition subite lorsque vous avez déclaré vouloir me prêter la somme dont j'avais besoin?

--Le misérable! voyez, cher vicomte, quelles actions coupables peut nous faire commettre une passion aussi impérieuse que celle du jeu, voler un camarade!

--Un complice, c'est vraiment abominable! mais puisque le fait est accompli, il faut en prendre votre parti.

--Oh! je ne lui pardonnerai jamais cela! voler un ami!

--Un complice! est-ce que l'on a des amis lorsque l'on exerce une profession semblable à la nôtre? mais laissons cela et parlons d'autre chose. Comment vont vos affaires avec madame de Neuville?

Cette question fit oublier à Salvador le malheur qui venait de lui arriver.

--Au fait, se dit-il, je puis bien supporter sans me plaindre une perte qui, en réalité, n'est rien pour moi, puisque je suis certain d'épouser une femme que j'aime et dont la fortune est considérable.

Mais se rappelant ce que venait de lui dire le vicomte de Lussan, il lui répondit qu'il n'était guère plus heureux près de madame de Neuville, que lui-même ne l'avait été près de Laure de Beaumont.

--Ah! répondit le vicomte de l'air le plus indifférent, je ne vous adressais cette question que parce que je vous ai vu sortir hier de l'hôtel de cette dame.

--Il paraît, pensa Salvador, que ce diable d'homme est partout; mais que m'importe, ce n'est pas lui qui pourra empêcher la réussite de mes projets; il n'a du reste aucun intérêt à me nuire.

--Je vais aller demander de l'argent au père Juste, dit le vicomte, il faudra bien que ce vieil Arabe consente à m'obliger. Venez-vous avec moi, marquis?

--Je le veux bien; si vous pouvez me faire prêter quelques billets de mille francs par cet usurier, vous m'aurez rendu un véritable service. Je vais écrire à mon notaire de Pourrières de m'envoyer de l'argent; mais il faut attendre qu'il arrive, et je suis littéralement sans le sou, ce misérable Roman m'a enlevé tout ce que je possédais.

--Il vous reste de belles et bonnes propriétés; vous avez, comme on dit, des racines dans le sol. Ah! vous êtes beaucoup plus heureux que moi; je n'ai qu'une liasse de vieux parchemins, et ce que peut me rapporter une industrie qui ne trouve que rarement l'occasion de s'exercer.

--Ferai-je mettre les chevaux? dit Salvador.

--Non, répondit le vicomte, le temps est superbe, nous ferons, si vous le voulez, cette course à pied, et nous irons ensuite dîner au café Anglais. Le chagrin, je le présume, ne vous a pas enlevé l'appétit?

--Non, certes, je suis au contraire disposé à faire honneur à un excellent repas.

Salvador et le vicomte de Lussan sortirent ensemble: comme ils traversaient la place de la Concorde, pour se rendre sur le quai, ils se trouvèrent en face de Roman, qui causait près la grille de l'obélisque, avec un individu dont ils ne purent voir la physionomie, attendu qu'il leur tournait le dos. Le vicomte de Lussan remarqua seulement qu'il était doué d'une taille au moins égale à la sienne et d'une carrure qui annonçait une vigueur peu commune.

--Voilà un gaillard solidement bâti, dit-il à Salvador en lui faisant remarquer le compagnon de Roman, qui à ce moment quittait ce dernier qui demeurait immobile à la même place, semblable à la femme de Loth, lorsqu'elle eût été changée en statue de sel.

--Ah! double traître! s'écria Salvador qui avait quitté le bras du vicomte pour arriver plus vite près de Roman, si tu ne me rends pas mon argent, je te fais un mauvais parti.

--Allons, allons, répondit Roman sans paraître beaucoup ému de la colère de Salvador, calme-toi, mon ami, tu me retiendras ces dix-sept mille francs lorsque nous toucherons notre revenu.

Salvador fit la grimace, la nécessité de partager avec Roman le revenu des terres de Pourrières, commençait à lui paraître dure; cependant il ne dit plus rien.

--Débarrasse-toi du vicomte de Lussan! continua Roman, il faut que je te parle au sujet de la rencontre que je viens de faire de l'homme avec lequel je causais tout à l'heure.

--Est-ce important?

--Très-important.

Salvador alla vers le vicomte de Lussan qui, par discrétion, s'était arrêté à quelques pas de distance:

--Roman, lui dit-il, vient de m'expliquer de la manière la plus satisfaisante, la disparition de mes dix-sept mille francs qu'il va du reste me remettre à l'instant même. Allez donc sans moi chez le père Juste, vous me retrouverez au café Anglais; si vous ne faites pas affaire avec l'usurier, je vous prêterai ce soir la somme dont vous avez besoin.

Le vicomte continua seul son chemin, et Salvador vint retrouver Roman, qui était toujours près la grille de l'obélisque.

--Es-ce que tu as l'intention de prendre racine à cette place? lui dit Salvador.

--Je suis si étonné, que j'en ai presque perdu l'usage de mes jambes.

--Voyons, de quoi s'agit-il? quelle est la cause de ce prodigieux étonnement?

--Tu n'as pas reconnu l'homme avec lequel je causais tout à l'heure?

--Mais, butor, je n'ai pu voir sa physionomie, puisqu'il me tournait le dos; j'ai seulement remarqué qu'il était assez bien bâti.

--Eh bien! cet homme est le même qui a donné une si belle _floppée_[571] au vieux Lartifaille, pendant que nous étions au bagne de Toulon.

--Tu me parles d'un fait dont je n'ai point conservé le moindre souvenir.

--Mais c'est que celui qui a _rossé_ le vieux Lartifaille, n'est autre que le compagnon de notre _cavale_.

--Servigny!

--Lui-même; nous nous sommes trouvés nez à nez en traversant la place de la Concorde.

--Comment diable est-il parvenu à se tirer d'affaire? Si mes souvenirs sont fidèles, nous l'avons laissé sur la route, à quelques lieues seulement de Toulon, sans le sou et couvert du costume de forçat.

--C'est ce qu'il n'a pas voulu me dire.

--Il a parbleu bien fait. Lui aurais-tu raconté, s'il t'en avait demandé le récit, les événements qui ont fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui?

--Non, sans doute, mais je ne l'aurais pas reçu avec autant de rudesse qu'il m'en a témoignée.

--Somme toute, devons-nous craindre les résultats de cette rencontre?