Part 64
Après avoir jeté un coup d'oeil sur l'avenir qui se déroulait devant elle, elle se vit descendant dans la tombe sans laisser de regrets à personne, après une vieillesse passée dans la tristesse et dans l'isolement. Laure l'aimait sans doute, son amitié lui était précieuse, mais Laure, jeune, belle, riche, devait nécessairement, et dans un avenir très-prochain, se marier; alors elle aurait des enfants, une famille à laquelle elle serait forcée de se consacrer. Mais elle aussi possédait toutes les qualités qui promettaient à son amie une si belle destinée! devait-elle donc, nouvelle Arthémise, être déshéritée de toutes les joies, parce qu'elle avait perdu un époux qu'elle avait aimé sans doute, et qui était digne de l'être, mais pour lequel cependant elle n'avait jamais éprouvé ce sentiment exclusif qui fait qu'une autre image ne peut jamais remplacer celui qui n'est plus? Non, sans doute.
Un homme, possesseur d'un nom honorable, d'une fortune au moins égale à la sienne, dont tout le monde parlait avec éloges et qui paraissait lui avoir voué une affection véritable, se présentait à elle et lui disait: «Comme vous, je suis seul au monde, donnons-nous la main et appuyons-nous l'un sur l'autre pour traverser le rude sentier de le vie.» Et cet homme, elle l'aimait, c'est en vain qu'elle cherchait à se le dissimuler; elle l'aimait de toutes ses forces, de toute son âme; devait elle le refuser?
La conclusion des raisonnements qui précèdent n'est pas difficile à deviner. La malheureuse comtesse de Neuville envoya au marquis de Pourrières une lettre, qui, bien qu'elle ne renfermât pas un acquiescement complet à ses voeux, pouvait cependant lui laisser concevoir l'espérance qu'ils ne tarderaient pas à être réalisés.
Après avoir reçu cette lettre, Salvador sollicita la permission de venir quelquefois présenter ses hommages à madame le comtesse de Neuville.
Lucie n'avait pas fait à son amie la confidence des événements qui venaient de se passer, et cela se conçoit. Laure, chaque fois que le nom du marquis de Pourrières était prononcé devant elle, l'accompagnait de quelques sanglantes épigrammes, indices trop certains de la haine que, sans savoir pourquoi, elle avait voué à ce personnage, ainsi qu'à son ami, le vicomte de Lussan; de sorte que Lucie, assez timide pour ne pas oser défendre un homme qu'elle aimait, lorsqu'on l'attaquait sans raison devant elle, n'aurait pas, pour tout au monde, voulu que l'on sût à quel point elle en était arrivée avec lui, et qu'elle se surprenait quelquefois à désirer l'arrivée de sir Lambton, qui, en la séparant de Laure, devait lui laisser la liberté d'agir à sa guise. Elle répondit donc à Salvador qu'elle ne pouvait, quant à présent, lui accorder la faveur qu'il demandait; qu'elle voulait, avant de le recevoir, laisser se passer encore un peu de temps, mais qu'il pouvait être certain que dès que son salon serait ouvert, le nom du marquis de Pourrières figurerait sur la liste de ses invitations.
Elle venait de remettre cette dernière lettre au domestique chargé de la porter à son adresse, et elle cherchait dans un petit coffret, dans lequel elle avait l'habitude de serrer sa correspondance, une lettre reçue depuis longtemps et à laquelle elle voulait répondre lorsque celle qui lui avait été écrite par le docteur Mathéo, et qu'elle avait totalement oubliée, lui tomba sous la main.
Une révolution soudaine s'opéra dans les idées de Lucie, à la vue de cette lettre.
--Mon Dieu! mon Dieu! se dit-elle, si les révélations qu'il veut me faire allaient rendre cette union impossible! oh! ce serait un effroyable malheur et auquel certainement je ne survivrais pas.
Et comme il y avait déjà longtemps que le docteur était absent, et que, quelque éloigné que fût le lieu choisi pour sa résidence, la lettre qu'il avait promise devait avoir eu le temps d'en arriver, Lucie envoya de suite à la poste demander s'il ne s'y trouvait pas une lettre portant pour suscription les initiales C. D. N.
Le domestique revint avec une réponse négative. Lucie le renvoya à des intervalles plus ou moins rapprochés, et toujours la réponse fut la même. Cette lettre à laquelle elle attachait une grande importance, précisément peut-être parce qu'elle ignorait ce qu'elle devait contenir, cette lettre qui devait lui faire connaître l'homme qu'elle n'était pas éloignée de choisir pour époux, cette lettre, elle n'arrivait pas. Le docteur était-il mort? l'avait-il oubliée, ou sa lettre n'avait-elle été écrite que pour l'engager à fuir un homme qu'elle était disposée à aimer? De ces trois suppositions, la dernière était celle que Lucie admettait le plus volontiers, bien que le caractère grave du docteur la rendît peu probable; mais elle aimait le marquis de Pourrières, et il y a déjà longtemps que l'on a dit pour la première fois, et avec raison que lorsque l'on aime on ne raisonne pas.
L'acquisition de la propriété près de la petite ville de Lagny, que Lucie et Laure étaient allées visiter et qui avait paru charmante à cette dernière, ainsi que celle d'un hôtel voisin de celui occupé par la comtesse de Neuville, avaient nécessité une infinité de démarches; de sorte, qu'à son grand regret, Paul Féval n'avait pu faire que de rares apparitions chez la comtesse; mais il se consolait en pensant que bientôt il allait vivre sous le même toit que Laure et qu'alors il pourrait la voir et lui parler à tous les instants du jour. Est-ce à dire que déjà il aimait cette jeune fille et qu'il songeait à s'en faire aimer? vraiment non; il obéissait seulement à ce sentiment si naturel qui n'est pas encore de l'amour, mais qui lui ressemble beaucoup et qui fait que sans but, sans espérance (la position de Paul Féval près de sir Lambton et ses fatals antécédents, lui défendaient d'oser seulement penser à celle qu'il avait aimée lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant), on aime à se rapprocher d'une femme aimable et jolie.
Paul Féval, qui tenait à s'acquitter consciencieusement des diverses missions qui lui avaient été confiées par sir Lambton, avait déployé tant de zèle, il avait si utilement employé son temps, que l'hôtel était meublé, les domestiques à leur poste, les chevaux à l'écurie et les voitures sous les remises, lorsqu'il reçut de son généreux protecteur une lettre qui l'invitait à venir au-devant de lui jusqu'à Vernon où il s'était arrêté chez un de ses vieux serviteurs, attendu, disait-il, qu'il ne voulait pas faire son entrée à Paris sans avoir près de lui son plus fidèle ami.
Paul Féval, après avoir été porter à Laure une lettre, incluse dans la sienne, se mit immédiatement en route. Il portait avec lui une somme assez forte en or que sir Lambton l'avait chargé de prendre chez son banquier et de lui apporter; et pour aller plus vite, il avait fait atteler le plus vigoureux cheval des écuries à un léger cabriolet qu'il conduisait lui-même, n'ayant pas voulu pour une route qu'il comptait faire tout d'un trait s'embarrasser d'un domestique.
Sa visite à l'hôtel de Neuville, où il avait été invité à dîner, l'avait retenu assez longtemps, de sorte qu'il était déjà tard lorsqu'il se mit en route. Cependant il arriva à bon port et beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait espéré, bien qu'accompagné d'une assez forte pluie.
Ce ne fut pas sans éprouver une certaine émotion qu'il passa devant l'auberge du Bienvenu, où sa vie, peu de jours auparavant, avait couru un aussi grand danger.
La petite maison, faiblement éclairée à l'intérieur, était calme et silencieuse.
--Qui sait, se dit Paul Féval, si dans ce moment ils n'assassinent pas, pour le dépouiller, quelque malheureux voyageur.
--Le mauvais temps ne vous à donc pas empêché de vous mettre en route, dit sir Lambton lorsqu'il vit entrer Paul Féval dans le modeste appartement qu'il occupait chez l'habitant de Vernon; c'est bien, j'aime, morbleu! que l'on soit exact. M'avez-vous apporté ce que je vous ai demandé?
--J'ai, ainsi que vous me l'avez ordonné, renfermé dans une boîte élégante cinq cents napoléons tout neufs que je vous apporte.
Sir Lambton ouvrit la petite caisse que Paul Féval venait de lui remettre, et dans laquelle les napoléons étaient renfermés dans un double fond recouvert par un nécessaire de femme, garni de toutes ses pièces; c'est bien cela, dit-il après s'être assuré que Paul Féval s'était rigoureusement conformé à ses instructions, c'est bien cela. J'ai voulu, ajouta-t-il, m'arrêter quelques jours ici avant de me fixer à Paris, où je savais qu'habitait un homme qui a trouvé l'occasion, il y a longtemps, de me rendre un important service, et je suis vraiment arrivé à propos: ce brave homme, qui n'a pas été assez heureux pour faire fortune, marie sa fille, à laquelle il ne peut donner de dot; j'ai voulu, moi, doter la demoiselle; c'est une manière comme une autre de reconnaître les services que m'a rendus le père, qui, tout pauvre qu'il est, est fier comme un hidalgo espagnol et qui n'a jamais rien voulu accepter; mais il va être bien attrapé. Je donne devant lui, et seulement quelques minutes avant de monter en voiture, ma petite boîte à la demoiselle qui sera charmée de recevoir un aussi beau nécessaire, lorsqu'ils découvriront la cachette du double fond, je serai loin; et s'ils viennent m'en parler, je leur dirai que je ne sais ce qu'ils veulent me dire.
Sir Lambton, on le voit, était un de ces hommes rares, qui font le bien seulement pour le plaisir qu'ils éprouvent à le faire, et qui se soucient fort peu des éloges et des remercîments que peuvent leur valoir leurs bonnes actions; ajoutons cependant, afin que l'on ne nous accuse pas d'avoir mis en scène un de ces enrichis du nouveau monde, usés jusqu'à la corde, comme il s'en rencontre dans une infinité de vaudevilles et de mélodrames, qu'il n'avait pas l'habitude de jeter des bourses pleines d'or au nez de tous ceux qu'il rencontrait, et que s'il donnait dix mille francs à la fille de son hôte pour lui servir de dot, c'est que le service que le père lui avait rendu pouvait justifier une pareille générosité. Si maintenant l'on vient nous dire qu'il n'y a pas grand mérite à reconnaître un service, et que beaucoup d'autres à la place de sir Lambton auraient fait ce qu'il venait de faire, nous répondrons que c'est possible, mais que nous n'en croyons rien; la reconnaissance étant, suivant nous, la plus rare de toutes les vertus; au reste, nous ne voulons pas ici énumérer toutes les qualités de sir Lambton, que les événements qui vont suivre feront suffisamment connaître, et après avoir dit que le cadeau qu'il destinait à la fille de son hôte fut accepté comme une de ces brillantes bagatelles qu'il est d'usage d'offrir aux jeunes mariés. Nous nous placerons près de lui sur la banquette du cabriolet qui l'amène à Paris, et après avoir écouté sa conversation avec Paul Féval, nous la rapporterons à nos lecteurs.
--Eh bien! mon ami, dit-il, lorsque le cabriolet eut dépassé les dernières maisons de Vernon et qu'il roula sur la belle route de Normandie, vous avez vu ma chère petite nièce. Est-elle vraiment aussi jolie que me l'a écrit plusieurs fois ce pauvre comte de Neuville?
--Quels que soient les éloges que vous ait faite monsieur le comte de Neuville des charmes de mademoiselle de Beaumont, répondit Paul Féval, il sera, j'en suis certain, resté au-dessous de la vérité; il est impossible de peindre une aussi charmante créature.
--Diable! diable! reprit en riant sir Lambton, vous m'inquiétez, mon cher Féval; il faut de bien belles cages pour garder un aussi bel oiseau. Celles que vous avez choisies sont-elles bien convenables.
--Je me suis conformé à vos ordres; je n'ai rien fait sans avoir préalablement consulté mademoiselle de Beaumont; et comme elle est, ainsi que son amie qui a bien voulu m'aider de ses conseils, douée du goût le plus sûr et du tact le plus délicat, je pense que vous serez content.
--Ainsi, notre hôtel à Paris?
--Est charmant et délicieusement meublé.
--Notre maison des champs?
--Est un joli petit château, situé à quelques lieues de Paris, tout près de Lagny, jolie petite ville du département de Seine-et-Marne, où mademoiselle de Beaumont a été élevée.
--Mais, si je ne me trompe, vous êtes aussi de Lagny?
--Il est vrai, et le hasard a voulu que je retrouvasse en mademoiselle de Beaumont une jeune fille que j'ai connue lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant et moi un très-jeune homme.
--Vraiment, et vous vous êtes reconnus de suite?
--La maison habitée à Lagny par mademoiselle de Beaumont était voisine de celle de ma mère, et son nom était resté dans ma mémoire; ce n'est que ce souvenir qui m'a aidé à reconnaître votre nièce car les années ont fait de la gracieuse enfant une si admirable jeune fille...
--Que je prévois qu'il faudra bientôt que je me résolve à m'en séparer, répondit sir Lambton en regardant attentivement Paul Féval; les épouseurs, j'en suis certain, vont se présenter en foule à l'hôtel Lambton; et comme je n'ai pas l'intention de condamner ma nièce à conserver le feu sacré, il faudra bien que j'accorde sa main à quelqu'un.
Paul Féval ne put entendre ces mots sans éprouver une certaine émotion, il pût cependant répondre de l'air le plus naturel du monde, qu'il était certain que mademoiselle de Beaumont ferait un choix digne d'elle, et qui assurerait son bonheur.
Sir Lambton, ainsi que le lecteur sans doute l'a déjà deviné, mûrissait des projets auxquels il n'aurait pas facilement renoncé, et ne s'attendait pas à une réponse aussi naturelle que celle qui venait de lui être faite; nous devons dire qu'il avait espéré voir poindre quelques sombres nuages sur le front de Paul Féval. Ayant été, grâce à la fermeté du pauvre jeune homme, déçu dans ses espérances, il fut pendant quelques minutes d'assez mauvaise humeur, et ce fut assez brusquement qu'il dit à son compagnon de voyage, lorsqu'il voulut bien renouer la conversation:
--Vous ne seriez donc pas fâché de danser à la noce de ma nièce.
L'intention qui avait dicté cette question eût été saisie par une intelligence bien inférieure à celle dont était doué celui auquel elle était adressée; elle n'échappa donc pas à Paul Féval. Tout son sang reflua vers son coeur, lorsqu'il vit à quel brillant avenir il lui était permis de prétendre; la main d'une femme jeune, aimable, jolie et riche, lui était pour ainsi dire offerte, à lui, pauvre paria, qui ne possédait rien au monde; et cette femme, il l'aimait, il venait à l'instant même d'en acquérir la certitude, les paroles de sir Lambton venaient de lui révéler l'état de son coeur; c'était trop de bonheur où plutôt c'était trop de malheur; car, après avoir jeté un coup d'oeil sur les événements de sa vie passée, il se dit que cette femme qu'il aimait, dont, il était certain, il serait parvenu à se faire aimer; que cette femme, dont si généreusement son digne protecteur venait de lui permettre d'espérer la main, ne pouvait être à lui, car il ne pouvait pas même lui donner ce que possèdent les plus pauvres, un nom pur et sans tache. Devait-il, pour récompenser la généreuse confiance de sir Lambton, associer à sa destinée si incertaine, dont le plus petit événement pouvait rompre si violemment le cours, celle d'une jeune fille devant laquelle s'ouvrait le plus brillant avenir et dont tous les jours devaient être filés d'or et de soie? Oh! non, l'honneur lui imposait des devoirs dont il saurait se montrer digne; mais comment refouler sans cesse au fond de son coeur les sentiments qui venaient d'y prendre naissance.
N'y a-t-il pas dans la vie de ces instants durant lesquels on n'est plus le maître de sa volonté? et ne devait-il pas les redouter, lui, que sa destinée appelait à vivre près de Laure! Que devait-il donc faire? partir, quitter son bienfaiteur, abandonner la position qu'il s'était faite près de sir Lambton, au risque même de passer pour un ingrat. Le sacrifice était grand sans doute; mais Dieu, qui lui avait donné la force de supporter les cruelles épreuves de sa vie passée lui accorderait encore celle de l'accomplir.
Telles étaient les pensées de notre héros, tandis que sir Lambton, charmé d'avoir trouvé le moyen de le mettre pour ainsi dire au pied du mur, attendait, en se caressant le menton qu'il voulût bien lui répondre; mais étonné à la fin du mutisme de son compagnon de voyage.
--Vous ne me répondez pas, Féval? lui dit-il; je vous ai demandé si vous seriez bien aise de danser aux noces de ma nièce.
La résolution de Paul Féval était prise, lorsque pour la deuxième fois, sir Lambton lui adressa cette question:
--Je crois, répondit-il, que je n'aurai pas ce plaisir; j'ai beaucoup réfléchi depuis que je suis arrivé en France; je me suis dit que le repos n'était pas fait pour un homme de mon âge; aussi, j'ai pris la résolution de vous prier de me laisser retourner dans l'Inde.
--Vous n'avez guère de fixité dans les idées, mon cher Féval, répondit sir Lambton, je voulais, vous ne l'avez pas oublié, vous abandonner une de mes plantations, vous avez cependant refusé cette offre pour me suivre à Paris.
--Je ne pouvais me résoudre à vous abandonner.
--Est-ce à dire, morbleu! que ce que vous ne pouviez faire il y a quelques mois, vous le feriez aujourd'hui sans peine. Ah! les hommes! les hommes!
--Sir Lambton, s'écria Paul Féval que le doute que l'exclamation de son protecteur semblait indiquer, avait plus affligé qu'il n'est possible de se l'imaginer, vous ne me croyez pas capable d'une pareille ingratitude?
--Je ne crois rien, répondit sir Lambton; mais comme je ne puis attribuer un motif raisonnable à cette brusque envie de courir le monde qui vient de vous prendre, j'ai l'honneur de vous dire que si vous tenez à conserver mon amitié, vous resterez près de moi, ainsi que cela a été convenu.
Paul Féval était-il réellement fâché de ce que sir Lambton venait de repousser si brusquement le désir qu'il venait de manifester? nous ne le pensons pas; quoi qu'il en soit, il ne crut pas devoir insister.
--Vous le savez, sir Lambton, dit-il, vos moindres désirs sont des ordres pour moi.
--C'est très-bien, mon jeune ami, c'est très-bien, et pour vous récompenser de ce que vous voulez bien faire mes volontés, je vous promets que lorsque ma nièce sera mariée, nous irons tous trois visiter la Suisse et l'Italie, deux belles contrées bien préférables à l'Inde, où l'on ne va que pour faire fortune.
Sir Lambton, on le voit, ne voulait pas renoncer au projet qu'il avait formé.
--Mon Dieu! mon Dieu! se disait Paul Féval, inspirez-moi et que dois-je faire pour me montrer digne des bontés de cet excellent homme?
--Conseillez-moi, dit sir Lambton, devons-nous nous arrêter chez nous ou aller de suite chez madame de Neuville? Je penche vers ce dernier parti, je vous l'avoue, et c'est celui que j'adopterai si vous n'y voyez pas d'inconvénients. Je crois que la comtesse voudra bien excuser la modestie de notre costume de voyage en faveur d'une impatience qui, je le présume, lui paraîtra toute naturelle.
--Madame la comtesse de Neuville est une femme charmante; elle n'est ni coquette, ni maniérée, et elle trouvera tout naturel que vous ayez été impatient d'embrasser votre nièce.
--En ce cas, allons chez elle.
Quelques minutes après, le cabriolet entrait dans la cour de l'hôtel de Neuville, au moment où en sortait un élégant tilbury conduit par un cavalier de bonne mine, qui portait à sa boutonnière, le ruban de la Légion d'honneur.
Les yeux de Paul Féval s'étaient par hasard portés sur cet individu, au moment où il se baissait pour donner quelques ordres à son groom.
--C'est singulier, se dit notre héros, il me semble que j'ai vu cet individu quelque part?
Et un sombre nuage passa sur son front.
Le bruit avait attiré Lucie et Laure à celles des fenêtres du salon qui donnaient sur la cour.
--C'est mon oncle, s'était écriée Laure qui avait de suite reconnu Paul Féval, malgré une casquette dont la visière lui tombait sur les yeux; c'est mon oncle, je vais au-devant de lui.
--Et la jeune fille s'était de suite mise à courir. Lucie avait suivie son amie, de sorte que les deux dames étaient sous le péristyle, lorsque sir Lambton et Paul Féval descendirent de voiture.
Sir Lambton aurait été peut-être bien embarrassé pour deviner laquelle de ces charmantes créatures était sa nièce, si les vêtements noirs de Lucie ne lui eussent rendu toute méprise impossible. Il prit la main de la comtesse qu'il serra affectueusement dans les siennes, puis il ouvrit ses deux bras à Laure qui se précipita sur son sein.
--Je vous remercie bien, madame la comtesse, dit-il à Lucie d'un ton pénétré, je vous remercie bien des bons soins et de l'amitié que vous avez bien voulu accorder à l'enfant de ma pauvre soeur qui, sans vous eût été forcée de passer les plus belles années de sa jeunesse dans un triste pensionnat, et j'ai l'espérance que lorsque vous le connaîtrez, vous voudrez compter Mitchell Lambton au nombre de vos amis.
--Je vous connais déjà, sir Lambton, répondit gracieusement Lucie; un de nos meilleurs écrivains à dit que le style était tout l'homme, et j'ai lu avec le plus vif plaisir toutes les lettres que vous avez écrites à mon amie; aussi, mon amitié vous est-elle acquise depuis longtemps déjà; mais ne vous contraignez pas; embrassez votre nièce, sir Lambton, réparez le temps perdu.
--Je profite de votre permission, madame la comtesse.
--Elle ressemble à ma pauvre soeur, dit-il après avoir longtemps tenu Laure embrassée, ce sont les mêmes traits, le même sourire; mais elle sera plus heureuse, je l'espère, ajouta-t-il en adressant à Paul Féval un regard qui pouvait se traduire ainsi: «c'est vous que je charge d'assurer son bonheur.»
Laure, qui avait suivi les regards de son oncle, rencontra ceux de Paul Féval et rougit prodigieusement. Avait-elle donc deviné ses pensées? c'est probable; il est de ces choses que les jeunes filles devinent sans qu'on ait besoin de les leur dire.
Les dames avaient conduit sir Lambton et Paul Féval dans le salon, et la conversation s'étant prolongée assez longtemps, il était tard lorsque nos personnages songèrent à se retirer.
--Je vais vous enlever ma nièce, dit sir Lambton à la comtesse de Neuville; je veux recevoir dès demain votre visite et il faut bien que j'aie quelqu'un pour vous faire les honneurs de mon hôtel.
Le désir de sir Lambton était si naturel, que la comtesse de Neuville, malgré la peine que lui faisait éprouver la nécessité de se séparer de son amie, n'essaya pas la plus légère objection. Laure, de son côté, n'osa pas mettre obstacle au premier désir d'un parent auquel elle devait tout.
--Nous ne nous séparons pas, dit-elle à Lucie avant de la quitter, car l'espace qu'il nous faudra maintenant franchir pour aller l'une vers l'autre est trop petit pour être compté pour quelque chose. Ainsi, à revoir, ma chère Lucie, à demain.
--Au revoir, à demain, répéta la comtesse, qui ne retenait pas sans peine les larmes qui roulaient sous ses paupières et qui se frayèrent un libre cours lorsqu'elle se trouva seule dans sa chambre à coucher; à demain.
Plusieurs heures se passèrent avant qu'elle songeât à se coucher. Seule! seule! se disait-elle chaque fois qu'un bruit éloigné venait l'arracher à l'espèce de torpeur dans laquelle elle paraissait plongée! seule! Ah! l'on a bien raison de dire que ce ne sont pas seulement les richesses qui constituent le bonheur. Tout à coup elle se leva précipitamment, elle ouvrit son secrétaire dans lequel elle prit tout ce qu'il fallait pour écrire.
Au moment de faire une démarche dont devait dépendre le sort de sa vie tout entière, elle hésita, mais seulement quelques minutes.
--Le sort en est jeté, dit-elle après quelques instants de réflexion, que ma destinée s'accomplisse. Je n'ai jamais fait de mal à personne, Dieu qui m'a mis cet amour dans le coeur, ne voudra pas sans doute que je sois malheureuse.
Lucie écrivit rapidement quelques mots qu'elle cacheta, puis elle se coucha, mais ce ne fut qu'à la pointe du jour qu'elle parvint à s'endormir.