Les vrais mystères de Paris

Part 63

Chapter 633,855 wordsPublic domain

--Sir Lambton nous parle de vous en des termes si honorables, dit Lucie, qui à son tour avait achevé la lecture de la lettre apportée par Paul Féval (qui n'était autre, nos lecteurs l'ont déjà deviné, que Servigny), que nous ne saurions mieux lui témoigner l'affection que nous lui portons qu'en vous en accordant une part. Ainsi, nous vous prions, monsieur, de vouloir bien accepter, jusqu'à l'arrivée de sir Lambton à Paris, un logement à l'hôtel.

Paul Féval, nous conserverons jusqu'à nouvel ordre, à notre héros, ce nom qui était celui de sa mère, répondit comme il le devait à l'accueil empressé de la comtesse de Neuville, dont cependant il n'accepta pas la gracieuse proposition; il allégua pour justifier son refus les nombreuses absences qu'il allait être forcé de faire, sir Lambton l'ayant chargé à la fois de monter sa maison à Paris, où il avait l'intention de se fixer, et de faire pour lui l'acquisition d'une propriété située aux environs de la capitale.

--Mais, bien que je doive refuser, afin de ne point me rendre importun, l'offre gracieuse que vous avez la bonté de me faire, continua Paul Féval en s'adressant à la comtesse, je serai plus d'une fois, madame, forcé de mettre votre bonne volonté à l'épreuve; sir Lambton m'ayant expressément recommandé de ne rien faire qui ne soit du goût de sa chère nièce, j'ose espérer que vous voudrez bien quelquefois me servir de guide; car je ne dois pas vous le dissimuler, le séjour assez long que je viens de faire dans l'Inde m'a rendu quelque peu étranger aux habitudes de la fashion parisienne.

--Je ferai pour ma chère Laure, répondit la comtesse, tout ce qui pourra lui être agréable; mais vous aurez une triste compagne de vos excursions.

--En effet, madame, j'ai appris en arrivant en France la mort de monsieur le général comte de Neuville. La perte d'un aussi brave militaire est une véritable calamité; mais la pensée que tous ceux qui aiment leur pays s'associent à votre douleur, doit être pour vous une source puissante de consolations.

--J'ai accepté avec résignation les croix que le Seigneur a bien voulu m'envoyer; elles sont cependant bien lourdes à porter, car je perds à la fois un époux que j'aimais, la seule parente qui me restait, et ma plus chère amie.

--Mais, Lucie, tu n'y penses pas; on dirait vraiment que je vais aller habiter les antipodes. Tu n'as donc pas compris que mon oncle a l'intention de se fixer à Paris?

--Je crois, en effet, madame la comtesse, ajouta Paul Féval, que c'est à tort que vous vous alarmez. Sir Lambton, bien qu'il ne vous connaisse que de réputation, vous aime, madame, presque autant qu'il aime sa nièce; et lorsque vous connaîtrez ce digne gentilhomme, il ne vous sera pas possible de lui refuser votre amitié. C'est donc un ami que le ciel vous envoie pour vous aider à supporter la perte de ceux qui ne sont plus.

--Que la volonté de Dieu soit faite! j'accepterai, quels qu'ils soient, ses décrets avec reconnaissance.

Pendant tout le temps que les trois personnes rassemblées dans le salon de l'hôtel de Neuville, avaient mis à échanger les paroles que nous venons de rapporter, Paul Féval, chaque fois qu'il le pouvait sans inconvenance, avait attentivement examiné Laure qui, de son côté, pendant qu'il causait avec madame de Neuville, l'avait plusieurs fois regardé en dessous. Ce manège n'avait pas échappé à Lucie.

Presque toutes les femmes possèdent la merveilleuse faculté de se comprendre entre elles sans avoir besoin de se parler; un geste, un signe presque imperceptible qu'elles échangent rapidement, leur apprennent quelquefois ce que nous ne pourrions exprimer qu'à l'aide d'assez longs discours; ainsi, un simple clignement d'oeil, auquel elle avait répondu par un léger mouvement d'épaules, avait appris à Lucie que son amie croyait reconnaître, dans le jeune homme qui était devant elles, celui dont elle lui avait parlé la veille, qu'elle désirait savoir si elle ne se trompait pas, mais qu'elle n'osait l'interroger.

Lucie ne savait rien refuser à Laure.

--Votre nom, monsieur, dit-elle à Paul Féval, ne nous est pas inconnu, et hier, lorsque nous l'avons vu sur la liste des personnes qui se sont inscrites chez moi, nous comptions recevoir aujourd'hui la visite d'une personne que mon amie connaissait déjà.

--Mon Dieu! madame, si c'est un hasard, il est bien singulier; car le nom de mademoiselle m'a rappelé celui d'une compagne de mes jeunes années, qui doit avoir maintenant l'âge et les traits gracieux de mademoiselle.

--Plus de doute! s'écria Laure après avoir entendu la réponse de Paul Féval; vous êtes de Lagny?

--Oui, mademoiselle.

--C'est bien cela; c'est dans cette ville que j'ai passé une bonne partie de mon enfance. La maison de votre mère était voisine de celle que j'habitais avec ma tante; c'est vous qui me promeniez dans le jardin de votre maison; et puis, vous me faisiez des cocotes et de beaux pantins qui remuaient les yeux et la langue d'une manière si comique, qu'ils me faisaient mourir de rire; j'étais toute petite alors, mais j'ai bonne mémoire, voyez-vous.

--Et vous avez tenu tout ce que vous promettiez à cette époque.

--C'est vrai, répondit Laure que le plaisir qu'elle éprouvait, en se rappelant les souvenirs de ses jeunes années, empêchait de s'apercevoir qu'elle se faisait un compliment à elle-même. Vous rappelez-vous combien j'étais folle et rieuse, combien j'étais contente lorsque vous me faisiez présent d'un nid de chardonnerets ou de linots, qu'au risque de vous rompre le cou, vous étiez allé chercher pour moi, au faîte d'un des vieux arbres qui bornent la Marne.

--Vous me rappelez, mademoiselle, l'époque la plus heureuse de ma vie. Pourquoi, hélas! a-t-elle été suivie de jours si malheureux?

--Puisque mon bon oncle vous a chargé d'acheter pour lui une propriété où sans doute nous irons souvent, il faut la choisir à Lagny on dans les environs; je serais vraiment heureuse de revoir les lieux où s'est passée mon enfance.

Paul Féval, qui avait écouté avec le plus vif plaisir les naïves réminiscences de la jeune fille, lui répondit qu'en faisant tout ce qui pouvait lui être agréable, il ne ferait que se conformer aux ordres qu'il avait reçus de sir Lambton, qu'elle pouvait être certaine que dès le lendemain il se mettrait en campagne afin d'explorer les environs de Lagny; et que s'il trouvait de ce côté une propriété convenable, il viendrait avant de conclure, l'inviter à la visiter; puis il ajouta que sir Lambton l'ayant aussi chargé d'acheter un hôtel à Paris, il serait bien aise de savoir quel quartier elle désirait habiter.

--Mais, je veux, si cela est possible, que de mes fenêtres on puisse voir celles de ma bonne Lucie, lui répondit Laure.

--Je voudrais, mademoiselle, avoir à ma disposition la lampe d'Aladin, vos souhaits seraient exaucés aussitôt que formés; mais je possède, à défaut de cette lampe merveilleuse, deux talismans à l'aide desquels on peut surmonter bien des obstacles.

--Et quels sont donc ces deux talismans?

--Beaucoup de bonne volonté et beaucoup d'argent.

--Ah ça! mais mon oncle est donc bien riche?

--Beaucoup plus riche que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais jamais fortune brillante ne fut placée dans de plus dignes mains. Sir Lambton fait de la sienne le plus noble usage; il a compris qu'elle n'était entre ses mains qu'un dépôt dont les malheureux devaient avoir leur part; aussi, tous les jours, il sèche de nouvelles larmes, toutes les heures de sa vie sont marquées par une bonne action. Ah! Mademoiselle, que vous êtes heureuse de lui appartenir, si tous les heureux de la terre ressemblaient à votre oncle, personne assurément ne songerait à se plaindre d'être pauvre.

Il y avait tant d'émotion dans la voix de Paul Féval lorsqu'il prononça les quelques paroles qui précèdent, il était si facile de deviner que ce qu'il disait était l'expression sincère de sa pensée, que les deux femmes ne purent s'empêcher d'être profondément attendries.

--C'est bien, monsieur, c'est bien, lui dit Lucie en lui tendant la main, le ciel récompense sir Lambton de tout le bien qu'il fait puisqu'il lui a accordé un ami qui sait si bien apprécier les éminentes qualités qu'il possède.

Il faut croire que les âmes d'élite se devinent à la première entrevue, puisque Paul Féval, bien que depuis les malheurs qui lui étaient arrivés, il fût devenu quelque peu misanthrope, se trouvait si à l'aise près des deux aimables femmes qui venaient de le recevoir avec tant d'affabilité; leur conversation lui paraissait si charmante, qu'il lui semblait qu'il les connaissait depuis déjà longtemps et qu'il ne songeait pas plus à les quitter qu'elles de leur côté ne pensaient à le congédier. Aussi, ce ne fut pas sans éprouver une bien vive surprise, qu'il entendit un valet de chambre qui venait d'entrer dans le salon annoncer que le dîner était servi; il était depuis plus de trois heures chez la comtesse de Neuville.

Il se leva de suite pour prendre congé.

--Les heures, mesdames, se passent auprès de vous sans qu'on s'en aperçoive, dit-il; aussi j'ai l'espérance que vous voudrez bien être indulgentes et me pardonner la longueur démesurée de ma première visite.

--Pourquoi nous quitter déjà? répondit Lucie, dînez avec nous, si rien ne vous appelle ailleurs; vous représentez ici sir Lambton, et je suis persuadée qu'il ne me refuserait pas si je lui faisais la prière que je vous adresse en ce moment.

--Restez, M. Féval, ajouta Laure, nous parlerons de Lagny et des souvenirs du temps, passé, ne voulez-vous pas?

Paul Féval ne pouvait résister à d'aussi gracieuses instances: il accepta, heureux de pouvoir passer quelques heures encore près de Laure, vers laquelle il se sentait attiré par un sentiment d'une nature bien différente de celui que jadis il avait éprouvé pour Silvia.

Paul Féval employa les jours qui suivirent à parcourir les environs de Paris, afin de chercher une propriété telle que la désirait celle qu'il aimait déjà, ce qui ne lui fut pas difficile; car, ainsi qu'il l'avait dit dans la conversation, il pouvait disposer d'un talisman presque aussi puissant que celui d'Aladin, de beaucoup d'or.

Laure éprouvait une bien vive joie de ce qu'elle allait enfin voir un parent que jusqu'à ce jour elle n'avait connu que par les bienfaits dont il l'avait accablée; mais cette joie était mitigée par la peine que lui causait la nécessité de se séparer de son amie, peine d'autant plus vive qu'elle s'était aperçue que la tristesse de Lucie augmentait d'intensité à mesure que l'époque de l'arrivée à Paris de sir Lambton approchait.

Lucie sans doute s'affligeait de ce que son amie allait être forcée de la quitter; mais la sombre tristesse à laquelle elle était en proie était encore provoquée par d'autres motifs. Le lecteur n'a pas oublié que dans la lettre qu'il lui avait écrite, le docteur Mathéo lui avait fait la promesse de lui envoyer sous peu de temps l'explication détaillée des motifs qui l'avaient engagé à lui adresser sa première épître, plusieurs mois s'étaient écoulés; et Lucie, qui avait envoyé souvent à la poste, n'y avait pas trouvé cette lettre qu'elle attendait et qui devait, du moins elle le croyait, mettre un terme à la cruelle perplexité à laquelle elle était en proie; voilà principalement pourquoi elle était triste, et cette tristesse paraîtra toute naturelle lorsque nous aurons fait connaître les motifs qui lui faisaient attendre avec autant d'impatience la lettre promise par le docteur Mathéo.

Salvador, après avoir appris la mort du général comte de Neuville et celle de la marquise de Villerbanne, s'était dit que ce serait un coup de maître et qui assurerait à la fois sa position dans le monde et sa fortune ébranlée par les rudes assauts que lui portaient journellement ses prodigalités et les pertes continuelles de Roman, que d'épouser madame de Neuville; aussi ce qui peut-être n'était d'abord qu'un caprice qui se serait passé, faute de pouvoir se satisfaire, était devenu un projet à la réussite duquel il avait pris la résolution de consacrer tout ce qu'il possédait de capacités et de persévérance, et la lettre de condoléance que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs était la première scène de la comédie qu'il se proposait de jouer pour arriver au but qu'il voulait atteindre.

Lucie n'avait pas répondu à cette lettre, c'était une imprudence; elle aurait dû l'accueillir comme une simple marque de l'intérêt que sa position devait nécessairement inspirer à tous ceux qui la connaissaient, et lui faire une de ces réponses banales qui ne signifient absolument rien, mais qui cependant sont exigées par les lois qui régissent la bonne compagnie: ne pas répondre au marquis de Pourrières après ce qui s'était passé entre elle et lui, c'était accorder à la lettre qu'il avait écrite une importance qu'elle n'avait pas, c'était en quelque sorte lui donner le droit de penser qu'elle le redoutait assez pour ne pas vouloir conserver avec lui la moindre relation, ce fut du moins ce que pensa Salvador, et il agit en conséquence.

D'autres lettres suivirent celle-ci, lettres beaucoup plus longues, mais dans lesquelles cependant il ne lui parlait que d'elle et de la part qu'il prenait aux malheurs qui venaient de la frapper. Ces lettres étaient empreintes d'une si touchante sensibilité, le marquis de Pourrières y parlait avec tant de vénération de la bonne marquise de Villerbanne qui, disait-il, avait été la plus chère amie de son père, il était si facile de deviner, bien qu'il n'en dit rien, qu'il aimait la personne à laquelle il les adressait, que Lucie, prédisposée peut-être par là pensée de l'isolement dont elle était menacée, à accueillir avec une certaine indulgence ceux qui lui témoignaient de l'attachement, lui répondit quelques mots affectueux.

Quelqu'un de moins adroit que Salvador se serait empressé, sans doute, après avoir obtenu un pareil résultat, de solliciter la faveur d'être admis à l'hôtel de Neuville; il ne se rendit pas coupable d'une pareille maladresse: il s'était dit que la comtesse était un oiseau sauvage qu'il fallait apprivoiser peu à peu avant de tenter de le saisir, et il agissait en conséquence.

Il répondit à la première lettre qu'il reçut de la comtesse, que, forcé d'aller visiter ses propriétés, il serait forcé de se priver du plaisir de correspondre avec elle pendant quelques jours: c'était presque un traité qu'il concluait avec elle, une sorte d'engagement qu'il lui faisait prendre à son insu; cela étonna bien quelque peu la comtesse de Neuville, mais comme en définitive, les termes du billet de Salvador étaient on ne peut plus convenables, elle n'accorda à cette phase de ses relations avec le marquis de Pourrières qu'une très-légère attention.

L'absence de Salvador, qui, ne voulant pas courir le risque d'être surpris en flagrant délit de mensonge, était allé chasser chez un de ses amis, se prolongea plusieurs semaines, et plus d'une fois, pendant ce laps de temps, Lucie, disposée par le profond isolement dans lequel elle vivait depuis la mort de son mari à favorablement accueillir tout ce qui pouvait rompre quelque peu la monotonie habituelle de son existence, désira recevoir une lettre du marquis de Pourrières; enfin il en vint une. Salvador rendait compte à la comtesse de Neuville des résultats de son voyage, il lui parlait de ses propriétés, de leur situation, des améliorations qu'il avait l'intention d'apporter à la culture de ses terres, du revenu qu'elles produisaient; puis, venant à lui, il lui disait qu'il faisait des démarches afin d'obtenir une recette générale, et qu'il espérait qu'elles seraient couronnées de succès.

Cette lettre, dont le but, ainsi que l'avait espéré Salvador, échappa à Lucie, amusa beaucoup la comtesse de Neuville et amena la réponse sur laquelle avait compté en l'écrivant le marquis de Pourrières. Lucie lui répondit qu'il avait cru sans doute écrire à son notaire ou à son homme d'affaires, et qu'elle ne devinait pas pourquoi, si vraiment sa lettre n'était point le résultat d'une erreur ou d'une préoccupation inexplicable, il lui envoyait un compte aussi exact de ses revenus. Elle terminait en le félicitant de ce que sa fortune était aussi brillante et aussi solidement assise, et par des voeux pour la réussite de ses projets.

Voici ce que répondit Salvador à la dernière lettre de la comtesse de Neuville:

«Madame la Comtesse,

»Ce n'est que parce qu'elle devait amener la réponse que vous venez de me faire que je me suis déterminé à vous écrire la lettre qui vous a si grandement étonnée. Puissiez-vous accueillir celle-ci avec autant d'indulgence que vous en avez témoigné à toutes celles qui l'ont précédées.

»Vous me dites, madame la comtesse, en terminant la lettre que je viens de recevoir, que vous faites des voeux pour la réussite de _tous_ mes projets; si, après avoir lu ceci, vous ne rétractez pas ces aimables paroles, je serais sans contredit le plus heureux des mortels; mais je n'ai, je vous l'avoue, que bien peu d'espoir; quoi qu'il en soit, comme c'est de vous que dépend l'accomplissement de mon voeu le plus cher, je me détermine, au risque de ce qui pourra en arriver, à vous écrire cette lettre que peut-être vous jetterez de côté sans en achever la lecture, dès que vous aurez porté vos yeux sur le paragraphe suivant:

»Je vous aime, madame la comtesse! Avant de vous avoir rencontrée, j'étais tout disposé à révoquer en doute cette maxime de Labruyère: _l'amour naît à la première vue_, mais je suis forcé de reconnaître aujourd'hui, que le célèbre moraliste ne se trompait pas lorsqu'il écrivait ceci, car l'amour que vous m'avez inspiré et qui, je le sens bien, ne finira qu'avec ma vie, a pris naissance le jour même où nous nous rencontrâmes pour la première fois.

»Cet amour, dont j'osais vous faire l'aveu chez madame de Villerbanne, aveu que vous avez repoussé comme vous le deviez à cette époque et qui va peut-être élever aujourd'hui entre vous et moi une barrière insurmontable (car je ne veux pas chercher à la faute que j'ai commise une excuse que je ne trouverais que dans la violence du sentiment que vous m'avez inspiré, et cette excuse, je le sens bien, vous ne voudriez pas l'admettre), cet amour, dis-je, j'ai vainement tenté de l'arracher de mon coeur; soins superflus, peines inutiles, c'est en vain que j'ai cherché des distractions dans le monde, c'est en vain que j'ai demandé à l'étude un remède à mes maux. Au milieu du cercle le plus brillant et le plus animé comme dans le silence du cabinet une gracieuse image était toujours présente devant mes yeux: c'était la vôtre, madame. J'ai donc été forcé après avoir épuisé toutes mes forces dans la lutte, de me résigner à souffrir silencieusement, si vous ne daignez laisser tomber sur moi un regard de commisération.

»La mort de M. le comte de Neuville que je suis, daignez en être persuadée, le premier à déplorer, et celle de madame le marquise de Villerbanne, vous laissent, madame la comtesse, isolée au milieu du monde (je sais que vous avez eu le malheur de perdre tous vos parents); c'est une bien triste situation que celle d'un être, quels que soient d'ailleurs sa fortune et sa position dans le monde, qui n'a pas pour parcourir le rude sentier de la vie, un bras dévoué sur lequel il puisse s'appuyer; je puis vous parler ainsi, madame la comtesse, car ma position est identiquement semblable à la vôtre; comme à vous l'impitoyable mort m'a enlevé tous ceux qui m'étaient chers; comme vous je suis seul au monde, j'ai des amis, sans doute, qui n'en a pas? mais est-il bien prudent de compter sur l'affection de simples amis, et n'est-il pas naturel qu'ils nous abandonnent lorsque les liens du sang ou de l'amour les appellent loin de nous?»

Salvador connaissait la vive amitié qui unissait Lucie et Laure, et ce n'était pas sans intention qu'il avait écrit cette phrase; il voulait, en laissant entrevoir la possibilité d'une séparation entre elle et son amie, l'effrayer davantage sur l'isolement dans lequel, le cas échéant, elle se trouverait, ce qui devait, suivant lui, la disposer à ne pas lui refuser sans examen la demande qu'il venait lui faire. Ses prévisions, ainsi que la suite le prouvera, ne l'avaient pas trompé; il était du reste servi par le hasard, cette bizarre divinité qui semble quelquefois, en favorisant les entreprises les plus coupables ou les plus folles, tenir à nous prouver que les poëtes ne nous ont pas trompé en nous disant qu'elle était aveugle, car ce fut justement peu de temps après l'arrivée à Paris de Paul Féval et sa première visite à l'hôtel de Neuville, que la comtesse reçut la lettre dont nous allons donner la suite à nos lecteurs.

«Vous ne voudrez pas, madame la comtesse, vous ensevelir dans une obscure retraite, lorsque vous possédez toutes les aimables et brillantes qualités qui doivent faire l'ornement de votre monde, ce serait d'ailleurs manquer à la mission qui vous est imposée: puisque Dieu, en rappelant à lui l'homme estimable que vous venez de perdre, n'a pas voulu que vous puissiez lui consacrer vos jours, c'est que dans sa justice il réservait à un autre le bonheur de vous posséder.

»Vous avez deviné, madame la comtesse, que je viens solliciter à deux genoux l'honneur de devenir votre époux. Je n'ai point, certes, la prétention de remplacer celui que vous avez perdu; je ne puis vous offrir un nom illustré sur tous les champs de bataille de l'empire...» (Nous ferons en passant remarquer à nos lecteurs que ces louanges, si généreusement accordées à M. de Neuville, devaient, tout en flattant l'amour-propre de Lucie, lui rappeler que l'époux qu'elle venait de perdre, était beaucoup plus âgé qu'elle, et amener une comparaison qui ne pouvait qu'être avantageuse à celui qui s'offrait.) «Mais tel qu'il est, mon nom est honorable, c'est celui d'une des plus anciennes familles du midi de la France, et je sens que l'envie de vous plaire, si vous étiez ambitieuse, me rendrait capable de l'entourer d'autant de lustre qu'il en avait jadis.

»Je ne vous dirai rien de ma fortune, la lettre que celle-ci est destinée à expliquer vous a appris à ce sujet tout ce qu'il était nécessaire que vous sachiez, et vous avez pu voir que, sans être colossale, ma fortune est au moins fort raisonnable. Pardonnez-moi, madame la comtesse, si je me laisse à mon insu entraîner sur un terrain que je ne voulais pas aborder, mais nous vivons dans une société si singulièrement organisée, qu'il est bon quelquefois de faire observer que ce n'est pas l'intérêt qui règle les mouvements de notre coeur. Je voudrais, certes, que vous fussiez pauvre pour avoir le plaisir de vous enrichir; mais puisqu'il n'en est pas ainsi, je suis heureux de ce que le ciel a bien voulu m'accorder assez de biens pour qu'il ne soit pas possible de supposer que je veuille obtenir autre chose que ce que je sollicite, votre main, à laquelle, si vous me l'accordez, vous joindrez bientôt le don de votre coeur, car alors vous serez à même d'apprécier tout ce que le mien vous réserve d'affection véritable et de tendresse dévouée.

»Ne me répondez pas de suite, madame la comtesse, prenez le temps de réfléchir; quel que soit votre arrêt, qu'il me soit ou non favorable, il ne changera rien aux sentiments d'affection que vous a voué celui... etc., etc.»

Cette lettre, dont Salvador avait pesé avec soin tous les termes, et qui avait été reçue dans un moment favorable, produisit sur l'esprit de la comtesse de Neuville une certaine impression. Après l'avoir lue avec la plus sérieuse attention, elle se demanda si elle devait refuser, sans examen, l'offre que lui faisait, en des termes si convenables, le marquis de Pourrières.