Part 62
Nous n'essayerons pas de peindre la douleur de la comtesse de Neuville, lorsqu'elle reçut cette triste nouvelle; nous dirons seulement qu'elle fut profonde et que ce ne fut que grâce aux soins affectueux qui lui furent prodigués par Laure et Eugénie de Mirbel, qui était accourue près d'elle à la première nouvelle de ses malheurs, qu'elle parvint à se rattacher à la vie.
Peu de temps après la mort de M. de Neuville et de madame de Villerbanne, Lucie, qui malgré les instances de Laure n'avait pas voulu mettre le pied hors de son hôtel, et qui avait refusé de recevoir tous ceux qui s'étaient présentés chez elle afin de lui faire leurs compliments de condoléance, fut prévenue, par Laure, qu'un des aides de camp de son mari, qui venait d'arriver de l'Algérie, sollicitait la faveur de lui être présenté; c'était entre ses bras, disait-il, que monsieur de Neuville avait rendu le dernier soupir, et il venait, suivant l'ordre qu'il en avait reçu de son général, rendre compte à sa veuve, de ses derniers instants.
Lucie retint Laure près d'elle et donna l'ordre d'introduire cet officier.
--Il fallait, madame, lui dit-il après l'avoir saluée avec toutes les marques du plus profond respect, que je sois poussé par un aussi puissant motif que celui qui m'amène près de vous, pour me donner l'audace de venir troubler une douleur aussi légitime que la vôtre.
--Parlez-moi de mon époux, dit Lucie d'une voix entrecoupée de sanglots; c'est entre vos bras qu'il a rendu son âme à Dieu. Que vous a-t-il dit, monsieur? parlez, parlez, je vous en supplie.
--Hélas! madame, la mort ne lui a pas laissé le temps de vous écrire ainsi qu'il en avait l'intention; il n'a pu que me charger de venir vous répéter ses dernières paroles, et mon premier soin, en arrivant à Paris, a été celui de m'acquitter de la pénible et douloureuse mission qu'il a bien voulu me confier.
--Parlez, monsieur.
--Ce sont les dernières paroles de votre époux que je vais vous répéter, madame la comtesse; je n'y ajoute rien, je vous en donne l'assurance.
Et comme l'officier remarquait l'étonnement que causait à madame de Neuville, le préambule dont il avait cru devoir faire précéder ce qu'il avait à lui dire, il ajouta:
--Mon Dieu, madame, ce n'est pas sans raison que je m'exprime ainsi, et vous le comprendrez lorsque je vous aurai répété ce que m'a dit mon général.
«Monsieur de Bourgerel, me dit-il...»
--Monsieur de Bourgerel! s'écrièrent en même temps Lucie et Laure; vous vous nommez monsieur de Bourgerel?
--Oui, mesdames, répondit l'officier qui paraissait profondément étonné; vous connaissez mon nom?
--Continuez, monsieur; je dois, avant de répondre à la question que vous venez de m'adresser, connaître les dernières paroles de monsieur de Neuville.
--Je vous obéis, madame la comtesse. Voici donc ce que me dit mon général, lorsque aidé de ses autres officiers d'ordonnance, je l'eus fait porter à l'ambulance.
«Monsieur de Bourgerel, j'aurais bien voulu écrire à ma femme, car j'ai beaucoup de choses à lui dire; mais la mort ne m'en laissera pas le temps; écoutez-moi donc, et promettez-moi qu'aussitôt votre retour à Paris, vous irez lui répéter ce que je vais vous dire.»
--Mon général savait qu'ayant donné ma démission, je devais partir sous peu de jours; je lui fis la promesse qu'il me demandait, et il continua en ces termes:
«Vous direz à ma chère Lucie, que je meurs plein de reconnaissance du bonheur que j'ai éprouvé depuis que je suis son époux, et que s'il est permis à ceux qui ne sont plus, de s'occuper encore de ceux qui restent ici-bas, je prierai sans cesse l'arbitre souverain de nos destinées d'assurer son bonheur, et j'approuve d'avance tout ce qu'elle croira devoir faire pour être heureuse. Vous lui direz encore que c'est vous que j'ai choisi pour lui porter mes dernières paroles, parce que j'ai voulu m'associer, autant que cela m'était possible, à la bonne action qu'elle veut faire en assurant votre bonheur.»
--Le général n'en put dire davantage, madame la comtesse, la mort, l'affreuse mort vint saisir sa proie, de sorte que je me trouve forcé de vous demander l'explication de ses derniers mots.
Les faits qui précèdent, pour ne point paraître extraordinaires à nos lecteurs, ont besoin d'être expliqués. C'est ce que nous allons faire le plus succinctement possible.
Lucie, aussitôt après avoir fait la rencontre d'Eugénie de Mirbel, avait écrit à son époux afin de lui apprendre ce qu'elle avait fait pour son amie; mais elle n'avait pu d'abord lui apprendre le nom du père de l'enfant d'Eugénie, qu'elle n'avait connu que lorsque celle-ci lui eût raconté son histoire. Ce ne fut qu'après avoir opéré le raccommodement de son amie et de sa tante, qu'elle écrivit une nouvelle lettre à son mari dans laquelle, après lui avoir donné tous les détails qu'il était nécessaire qu'il sût, elle le priait de faire rechercher l'officier dont elle lui disait le nom, et d'employer près de lui l'influence que devait lui donner son grade et son caractère, afin de l'engager à réparer le mal qu'il avait fait.
Cette lettre, monsieur de Neuville ne l'avait reçue que la veille du combat où il devait perdre la vie. L'officier, dont sa femme lui parlait, était justement son aide de camp; mais il l'avait chargé, deux jours auparavant, d'une mission qui devait le tenir éloigné jusqu'au lendemain matin; de sorte que le général dût remettre pour après le combat, dont on faisait déjà les préparatifs lorsqu'il arriva, l'entretien qu'il se proposait d'avoir avec lui.
La mort l'empêcha d'accomplir ce dessein; il ne put, ainsi que nous venons de le voir, que charger Edmond de Bourgerel, d'aller trouver sa femme, laissant à celle-ci le soin d'achever l'oeuvre qu'elle avait si dignement commencée.
Si maintenant nous ajoutons que les lettres écrites à Edmond de Bourgerel quelques jours plus tard par Eugénie de Mirbel et madame de Saint-Preuil, arrivaient en Afrique lorsqu'il arrivait à Paris, où sa première visite avait été pour madame de Neuville, on ne sera plus étonné de ce que les paroles du général lui avaient paru assez extraordinaires.
Ce fut donc Lucie de Neuville qui apprit à ce jeune homme tout ce qui était arrivé à celle qu'il aimait, depuis qu'elle avait quitté la maison de sa tante pour s'épargner la douleur d'avouer à cette respectable femme la faute qu'elle avait commise.
Edmond ne pouvait se lasser de remercier la bonne comtesse, il pressait ses mains et celles de Laure entre les siennes; Lucie n'avait pas voulu lui laisser ignorer la part que son amie avait prise dans la bonne action dont il la félicitait.
--Ah! mesdames, disait il aux deux amies, combien je vous remercie, et que je me trouve heureux de ce que la mort, que j'ai si souvent cherchée sur les champs de bataille, n'a pas voulu de moi. Croyez-le bien, l'image d'Eugénie n'a jamais cessé d'être présente à mes yeux! je n'avais, au milieu des dangers incessants de la fatale campagne que nous venons de faire, qu'un seul désir, une seule pensée, la retrouver; et ce n'est que parce que je voulais la chercher moi-même que j'ai donné ma démission et que je suis accouru à Paris aussitôt que cela m'a été possible.
La visite d'Edmond de Bourgerel devait être pour la comtesse de Neuville un événement heureux; car elle devait, en forçant celle-ci de s'occuper de son amie, l'arracher, pour quelques instants du moins, à la sombre douleur par laquelle elle se laissait abattre. Laure comprit cela. Il fallait donc qu'elle essayât de la tirer de l'espèce de torpeur dans laquelle elle était plongée.
--Vous allez sans doute, dit la jeune fille à Edmond de Bourgerel, courir de suite chez Eugénie, car vous devez être impatient de lui faire oublier tous les maux qu'elle a soufferts.
Et comme Edmond lui répondait affirmativement.
--Mais ne craignez-vous pas, ajouta-t-elle, que la surprise et la joie ne provoquent une révolution qui pourrait lui devenir fatale?
--Vous avez raison, mademoiselle, je verrai d'abord madame de Saint-Preuil.
--Mais cette bonne dame a autant, et plus peut-être qu'Eugénie, besoin de ménagements.
--Comment faire alors? je n'ai qu'un seul parent auquel je puisse confier la mission d'aller préparer ces dames à recevoir ma visite, et je sais que maintenant il est absent de Paris.
--Si Lucie n'était pas, en ce moment, absorbée par la douleur, dit Laure en baissant la voix, mais assez haut cependant pour être entendue par son amie, je lui proposerais de venir avec moi chez Eugénie, ce serait le moyen convenable; mais elle ne voudra pas y consentir.
--Pourquoi non, mon amie? dit Lucie, touchée par le profond soupir que M. de Bourgerel venait de laisser s'échapper de sa poitrine; pourquoi non? la douleur ne m'a pas rendue égoïste, et je crois que je ne puis mieux honorer la mémoire de ceux qui ne sont plus qu'en cherchant à faire un peu de bien à ceux qui restent. Je vais accompagner chez notre amie M. de Bourgerel.
Elle sonna et donna l'ordre au domestique qui se présenta de faire atteler.
--Ah! madame, lui dit Edmond, qui avait saisi sa main pour la couvrir de baisers, vous êtes un ange du ciel! Dieu, je l'espère, vous récompensera.
Un triste sourire vint effleurer les lèvres de Lucie, elle ne doutait pas de la bonté du Créateur, mais l'espérance, cette divinité bienfaisante que nous trouvons toujours près de nous pour nous consoler lorsque nous souffrons, avait déployé ses ailes et s'était envolée loin d'elle. Devait-elle revenir? c'est ce que l'avenir nous apprendra.
Lucie ne mit pas beaucoup de temps à réparer le désordre de sa toilette; elle ne songeait plus, hélas! à sa parure; aussi lorsqu'elle redescendit au salon où étaient demeurés Laure et Edmond de Bourgerel, le valet de chambre n'était pas encore venu annoncer que la voiture était prête. Elle prit alors une part active à la conversation, qui pendant sa courte absence, s'était établie entre Edmond et Laure. Laure avait voulu que le jeune officier lui fît connaître toutes les circonstances qui avaient accompagné la mort de M. de Neuville. Edmond confirma tout ce que les bulletins de l'armée d'Afrique avaient déjà appris à Lucie. M. de Neuville était mort glorieusement sur la brèche, et c'était en voulant lui faire un rempart de son corps, qu'Edmond de Bourgerel avait reçu la légère blessure qui le forçait de porter un de ses bras en écharpe. Lucie paya à la mémoire de son époux un nouveau tribut de larmes; et les chevaux étant attelés, on partit.
Lucie et Laure montèrent d'abord chez Eugénie, qu'elles trouvèrent occupée à peindre des fleurs sur un écran; la jeune femme n'avait pas eu de peine à trouver les moyens de se créer une industrie capable de lui procurer une existence à peu près honorable; car, ainsi que nous croyons l'avoir déjà dit, elle possédait un remarquable talent de peintre de fleurs, et sa jolie figure, ses grâces modestes et touchantes avaient intéressé tous ceux auxquels elle s'était adressée, et chacun à l'envi s'était empressé de lui donner du travail. Hâtons-nous cependant d'ajouter, afin que nos lecteurs ne nous accusent pas de manquer de vraisemblance, que les dignes marchands de brillantes bagatelles, au service desquels elle avait mis son gracieux talent, s'étaient bientôt aperçus de son inexpérience, et qu'ils n'avaient pas négligé l'occasion de se procurer des oeuvres d'artiste au prix qu'ils payaient ordinairement pour des enluminures: le commerce avant tout.
Eugénie, lorsque Lucie et Laure entrèrent dans son modeste logement, jeta loin d'elle sa palette et ses pinceaux, et courut au-devant de ses deux amies, qu'elle serra tour à tour entre ses bras.
--Merci d'être venues me voir, leur dit-elle, merci! la juste douleur que tu éprouves, ma chère Lucie, ne t'a pas fait oublier que tu avais ici une sincère amie qui y compatit, et qui, elle aussi, est bien malheureuse.
--Hélas! ma chère Eugénie, si je ne savais que bientôt tu seras aussi heureuse que tu es malheureuse maintenant, je croirais que nous n'avons été mises ici bas que pour souffrir, car mes malheurs, hélas! sont irréparables.
--Je n'espère plus, répondit d'une voix sombre Eugénie de Mirbel; il n'a pas répondu aux lettres que nous lui avons adressées; il est mort ou il m'a oubliée. Ah! si l'innocente créature à laquelle j'ai donné le jour ne m'attachait à la vie, je me verrais sans peine descendre dans la tombe.
--Eugénie! Eugénie! il ne faut pas te désespérer, dit Laure, nous avons vu ce matin un officier de l'armée d'Afrique, qui nous a annoncé la prochaine arrivée à Paris de M. de Bourgerel; il ne le précédait, nous a-t-il dit, que de quelques postes, de sorte qu'il est possible que demain, aujourd'hui peut-être, il se présente devant toi; car nous savons qu'il ne t'a pas oubliée, et que c'est à toi qu'est destinée sa première visite.
--Laure, au nom du ciel! tu ne me trompes point, n'est-ce pas? oh! ce serait affreux! Mais qui donc vous appris tout ce que tu viens de me dire? il n'est pas probable qu'Edmond ait confié à un étranger des secrets....
--Nous avons amenée avec nous la personne dont Laure vient de te parler, répondit Lucie, elle est en bas dans notre voiture; veux-tu que nous lui fassions dire de monter?
--Oh! oui! un ami d'Edmond; qui sans doute est chargé de m'annoncer son retour!... puisque vous l'avez amené avec vous, c'est avec plaisir que je le recevrai.
Eugénie allait donner à sa vieille bonne l'ordre de descendre, Laure l'arrêta:
--Eugénie, lui dit-elle, rassemble toutes tes forces tu vas en avoir besoin pour recevoir cette personne; tu la connais!
--Eugénie, ajouta la comtesse qui avait remarqué que son amie, commençant à se douter que la personne dont on lui parlait n'était autre qu'Edmond de Bourgerel, était devenue affreusement pâle, ma bonne Eugénie, sois aussi calme pour être heureuse que je le suis après les affreux malheurs qui viennent de m'assaillir.
--Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! s'écria Eugénie, les yeux baignés de larmes, il n'y a plus de danger! je pleure!...
La bonne vieille, que nos lecteurs connaissent déjà, n'avait pas attendu, pour descendre, les ordres de sa maîtresse, et quelques minutes après, Edmond serrait entre ses bras la fidèle amante dont un concours de fatales circonstances l'avait tenu éloigné si longtemps.
Edmond ne pouvait se lasser d'embrasser tour à tour son amante et sa fille, qu'Eugénie avait mise entre ses bras.
Lucie et Laure attendaient patiemment que les premiers transports de ces deux tendres amants étant passés, ils trouvassent le temps de leur adresser quelques paroles; le spectacle de leur bonheur leur faisait du bien; la pensée d'y avoir contribué était un baume réparateur qui contribuait à cicatriser les plaies saignantes du coeur de Lucie.
Edmond, plus fort qu'Eugénie, se rapprocha le premier de la comtesse de Neuville.
--Croyez, madame, lui dit-il, que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour elle; je me souviendrai toujours que vous vous êtes arraché aux justes préoccupations de votre douleur pour vous occuper de nous. Ah! madame, madame! vous êtes bien la digne femme de mon brave général.
--Ne me remerciez pas, répondit Lucie, depuis que j'ai la certitude que les peines de ma bonne Eugénie sont arrivées à leur terme, je me trouve un peu moins malheureuse; mais n'oubliez pas, M. de Bourgerel, qu'il est une autre personne qui attend votre retour avec la plus vive impatience et chez laquelle je veux aussi vous conduire.
--La bonne madame de Saint-Preuil: ah! je regrette de l'avoir oubliée aussi longtemps, dit Edmond de Bourgerel, mais ne suis-je pas excusable? ajouta-t-il en regardant Eugénie avec des yeux pleins de tendresse.
Celle-ci qui avait jeté un châle sur ses épaules, était déjà prête à partir, et quelques instants après ils étaient tous arrivés chez madame de Saint-Preuil.
--Je ne viens pas, madame, dit Edmond en pliant les genoux devant la vieille dame que les trois jeunes femme avaient précédemment préparée, implorer un pardon que déjà vous avez eu la bonté de m'accorder, je viens seulement vous prier d'embrasser l'époux de votre nièce et vous donner l'assurance que tous mes jours seront consacrés à vous faire oublier les peines que j'ai pu vous causer.
Une scène à peu près semblable à celle qui venait de se passer chez Eugénie de Mirbel, se passa alors chez madame de Saint-Preuil, où Lucie et Laure laissèrent monsieur de Bourgerel.
Nos lecteurs ont deviné qu'Edmond après avoir régularisé sa position d'officier démissionnaire épousa Eugénie de Mirbel. La position particulière de ces deux jeunes gens, leur imposait la loi de donner à leur union le moins de publicité possible: ils se marièrent donc sans éclat, accompagnés seulement des témoins indispensables et d'un petit nombre d'amis dont ils n'avaient pas à redouter les commentaires disgracieux et les malignes épigrammes. Après la cérémonie religieuse, les jeunes époux s'approchèrent de Lucie et de Laure.
--Nous allons, leur dit Edmond de Bourgerel, nous retirer dans une petite propriété que je possède à Saint-Léonard, joli petit village des environs de Senlis; notre fortune ne nous permet pas de vivre convenablement à Paris, et madame de Saint-Preuil consent pour nous suivre à quitter le chalet suisse qu'elle habite. Pouvons-nous espérer, mesdames, que vous voudrez bien quelquefois venir visiter notre modeste ermitage? vous n'y trouverez pas sans doute le luxe et le confort auxquels vous êtes habituées, mais vous y rencontrerez toujours des coeurs francs et dévoués.
--Et cela vaut mieux que tout le reste, répondit Lucie en tendant sa main à Edmond qui la serra affectueusement dans les siennes après l'avoir baisée plusieurs fois, je ne refuse pas la proposition que vous me faites, M. de Bourgerel, aussitôt que je le pourrai, j'irai vous retrouver et je resterai longtemps près de vous, je vous en donne l'assurance: le spectacle du bonheur dont vous allez jouir, me fera quelquefois oublier mes peines.
Edmond, avant son mariage, avait mis fin à toutes les affaires qui auraient pu le retenir à Paris, aussi une voiture de voyage attendait à la porte de l'église madame de Saint-Preuil et les deux jeunes époux; madame de Neuville voulut absolument les voir partir.
--Soyez heureux, leur dit-elle lorsque les chevaux s'ébranlèrent, soyez heureux! et pensez quelquefois aux amies que vous laissez à Paris.
--Toujours, toujours! répondit Eugénie de Mirbel en agitant son mouchoir, adieu Lucie, adieu Laure, ou plutôt au revoir.
La voiture avait disparu sous le nuage de poussière qu'elle soulevait derrière elle.
--Ah! ma chère Laure, dit Lucie qui se jeta entre les bras de son amie dès qu'elles furent remontées en voiture, maintenant que tous ceux qui m'aimaient sont morts ou partis, que deviendrais-je si tu allais me quitter?
V.--Un amour fatal.
La comtesse de Neuville trouva en rentrant à son hôtel, une lettre qui portait le cachet armorié du marquis de Pourrières, elle la montra à Laure.
--Que peut me vouloir cet homme, dit-elle en décachetant la lettre, aurait-il par hasard l'audace de me parler d'amour dans un pareil moment?
--Je ne le pense pas, répondit Laure, le marquis de Pourrières, je ne puis lui refuser cette qualité, est homme de bonne compagnie, et je ne crois pas qu'il ose parler d'amour à une veuve sur les cendres encore chaudes de son mari.
--Lis, dit Lucie après avoir parcouru la courte missive de Salvador, qui était conçue en ces termes:
«Madame,
»Les journaux m'ont appris l'affreux malheur qui vient de vous frapper, croyez que je prends une bien vive part à la juste douleur que vous devez éprouver, et daignez agréer avec l'assurance du dévouement le plus désintéressé, celle du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,
»Madame la comtesse, etc.»
--C'est une simple lettre de condoléance semblable à toutes celles que tu as déjà reçues et que tu n'as pas pris la peine de décacheter, dit Laure après avoir lu.
--Je lui sais gré de ne pas m'avoir écrit autre chose, répondit Lucie.
Avec la lettre du marquis de Pourrières on en avait remis plusieurs autres à la comtesse, ainsi que les listes journalières des personnes qui étaient venues se faire inscrire chez elle depuis la mort de son mari.
Tandis qu'elle lisait les lettres qui ressemblaient toutes par le fond et par la forme à celle de Salvador, Laure parcourait les listes, un nom la frappa sur celle de la veille.
--Connais-tu cela? dit-elle.
--Paul Féval, répondit la comtesse, après quelques instants de réflexion, ce nom m'est tout à fait inconnu; c'est sans doute celui d'une personne que nous aurons rencontrée quelquefois dans le monde.
--C'est singulier, j'ai un vague souvenir d'avoir entendu déjà prononcer ce nom. Ah! j'y suis! ce nom est celui d'une vieille dame qui habitait, à Lagny, la maison voisine de la nôtre. Est-ce que ce serait son fils qui serait venu nous voir? il faut que je m'en assure.
Laure sonna et donna l'ordre de faire monter le concierge.
--Vous rappelez-vous, lui dit-elle en lui montrant sa liste sur laquelle se trouvait le nom qui paraissait si vivement l'occuper, la personne qui a écrit ceci?
--Oui, Mademoiselle, répondit le concierge, après avoir rassemblé ses souvenirs; je me rappelle même que c'est vous que ce monsieur a demandée, et ce n'est que parce qu'il a appris notre malheur par d'autres personnes qui se trouvaient en même temps que lui dans mon logement, qu'il s'est inscrit sur la liste; vous devez trouver dans la correspondance sa carte qu'il m'a chargé de vous remettre en vous priant de vouloir bien le recevoir demain; il a, m'a-t-il dit, des choses très-importantes à vous communiquer de la part d'une personne qui vous est chère.
--Je suis sûre maintenant, dit Laure à Lucie après avoir fait signe au concierge qu'il pouvait se retirer, que ce monsieur est le fils ou le neveu, je ne sais plus lequel, de notre vieille voisine de Lagny, et qu'il vient me parler de la part de mon oncle; car mon oncle et toi, vous êtes les seules personnes au monde qui me soient chères et qui s'intéressent à moi.
--Cette visite, qui paraît te causer une si vive joie, m'attriste, je ne sais pourquoi, répondit la comtesse, quelque chose me dit que nous allons être forcées de nous séparer.
--Allons donc, voilà déjà plusieurs fois que mon oncle me fait annoncer que bientôt j'aurai le plaisir de le voir, et ses promesses ne se réalisent jamais. Je crois, moi, que je suis destinée à ne jamais me marier et à vieillir à tes côtés.
Le lendemain, la personne que Laure attendait avec une certaine impatience, se présenta à l'hôtel de Neuville. Des ordres ayant été donnés en conséquence, elle fut introduite de suite près des deux dames qui attendaient sa visite dans le salon.
C'était un homme âgé d'un peu plus de trente ans, doué d'une taille avantageuse et d'une physionomie intéressante et agréable, bien qu'un peu sérieuse; sa mise, à la fois élégante et simple, annonçait un homme de bonne compagnie.
Après avoir salué les deux dames avec toutes les marques du plus profond respect, il remit une lettre à Laure.
--C'est de mon oncle, dit la jeune fille après avoir regardé la suscription, et elle s'empressa de la décacheter.
Le jeune homme, tandis qu'elle lisait, ne pouvait en détacher ses regards; c'est qu'en effet, la jolie personne qu'en ce moment il avait devant les yeux lui rappelait une gracieuse enfant dont, depuis quelque temps, il cherchait à rassembler, pour en former un tout, les traits épars dans sa mémoire.
--Ma pauvre amie, dit Laure après avoir achevé la lecture de la lettre qu'elle remit à Lucie, tes pressentiments ne t'avaient pas trompée; nous allons être bientôt forcées de nous séparer; mais ne te désole pas, ajouta-t-elle de suite, car elle avait remarqué que des larmes roulaient sous les paupières de son amie, je ne quitte pas Paris. Nous nous verrons souvent; tous les jours, même.