Part 61
--Eh bien! oui, madame la comtesse, c'est avec le plus vif plaisir que je ferais ce voyage si je ne devais être que provisoirement remplacé dans votre maison; mais si les choses ne pouvaient pas s'arranger ainsi, je n'irais que plus tard revoir nos montagnes et ma famille.
--Eh bien! mon bon Paolo, je vous accorde le congé que vous sollicitez, et je vous promets que vous serez le bienvenu à l'hôtel lorsque vous y reviendrez. Allez donc retrouver votre ami et faites tout à votre aise les préparatifs de votre départ.
--Ah! merci, madame la comtesse, s'écria Paolo dont des larmes de joie humectaient les paupières; mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes bonne.
Et sans attendre une réponse à ces exclamations, le brave garçon sortit par la petite porte par laquelle il venait d'entrer et se mit à courir le long de la route de Sens.
--Je suis charmée d'avoir pu faire quelque chose pour ce digne homme, dit Lucie qui avait suivi des yeux son fidèle domestique. Je suis bien certaine que je n'ai pas obligé un ingrat.
--Je suis de ton avis, répondit Laure, Paolo est un de ces rares serviteurs qui honorent la livrée qu'ils portent.
Les sons éloignés de la cloche qui annonçait le dîner, rappelèrent aux deux amies qu'il fallait qu'elles se hâtassent de rentrer au château, si elles ne voulaient pas laisser à la marquise de Villerbanne le temps de s'impatienter.
--Mais arrivez donc! leur dit la bonne dame lorsqu'elles entrèrent dans le salon; j'ai vraiment cru un instant que nous serions forcés de dîner sans vous.
Madame de Villerbanne n'était pas seule; un homme fort âgé, mais dont les années n'avaient pu parvenir à courber sa haute taille, était assis près d'elle; il se leva pour aller au devant des deux jeunes amies, et saisissant Lucie par la taille, il déposa sur son front un vigoureux baiser.
Ce vieillard était doué d'une de ces bonnes et franches figures militaires qui inspirent tout d'abord la confiance; de sorte que Lucie, bien qu'un peu étonnée de cette brusque attaque ne songea pas à se fâcher; elle se plaignit seulement de ce que les moustaches de ce galant cavalier l'avaient quelque peu piquée.
--Elles sont en effet un peu rudes, répondit le vieillard; mais rassurez-vous, madame la comtesse, une autre fois, je n'appuierai pas aussi fort.
--Une autre fois, dit Lucie, qui devinait qu'elle avait devant les yeux une personne qu'elle devait connaître, mais dont les traits échappaient à son souvenir; vous comptez donc, monsieur, m'embrasser encore.
--Mais sans doute, et j'espère bien, morbleu! que vous ne serez pas plus cruelle qu'autrefois et que vous me rendrez mes baisers.
--Ah! par exemple! s'écria Lucie en regardant sa tante, que sa perplexité paraissait amuser beaucoup.
--Comment, Lucie, dit à la fin madame de Villerbanne, tu ne reconnais pas monsieur...
--Attendez, chère tante, attendez un instant..... monsieur le général, comte de Morengy!
--Je savais bien, moi, qu'elle me connaîtrait, s'écria le vieux général. Madame la comtesse, vous avez une mémoire meilleure que la mienne; car je crois que je ne vous aurais pas reconnue, si madame la marquise ne m'avait pas tracé votre portrait; mais il faut dire que vous n'étiez encore qu'une enfant lorsque je vins faire mes adieux à monsieur votre père, avant de me mettre en voyage. La femme a tenu ce que promettait la jeune fille, continua le général en s'adressant à madame de Villerbanne.
--N'est-ce pas, général? répondit la marquise; eh bien! elle est aussi bonne que belle, ajouta-t-elle, après avoir embrassé Lucie, que ces éloges rendaient toute confuse.
Monsieur de Morengy adressa à Laure quelques paroles gracieuses, et la compagnie passa dans la salle à manger, où grâce aux talents du Vatel de madame de Villerbanne, le plus délicieux dîner avait été servi.
Le général comte de Morengy, était, malgré son grand âge, un joyeux et spirituel convive; aussi, le dîner fut-il beaucoup plus gai qu'il ne l'était d'habitude.
--Je suis vraiment charmée, cher général, dit madame de Villerbanne, lorsque après le dîner la compagnie se trouva réunie pour prendre le café, de ce que le hasard nous a fait voisins de campagne.
--Vous êtes véritablement trop bonne, madame la marquise, répondit monsieur de Morengy, le plaisir est tout de mon côté; aussi, je regrette beaucoup que des affaires importantes me forcent à entreprendre un voyage en Savoie, qui va me tenir éloigné de vous pendant au moins une année.
--C'est donc vous, général, qui m'enlevez le plus fidèle de mes serviteurs, dit la comtesse de Neuville.
--Comment, madame, ce garçon a pu se déterminer à quitter votre service. Je lui en veux de cela, et si je ne l'avais pas envoyé en avant afin de me faire préparer mes relais, je ne l'emmènerais pas en Savoie.
--Ce serait, général, vous priver pendant votre voyage des soins affectueux d'un bon et loyal serviteur.
--Je ferai ce que vous me dites, et je suis d'avance persuadé que je m'en trouverai bien.
La soirée était déjà avancée, lorsque le comte de Morengy quitta le château de Villerbanne, après avoir promis à la vieille marquise et à ses deux charmantes compagnes qu'il viendrait les visiter tous les jours, jusqu'à son départ pour la Savoie.
Le général et la marquise avaient échangé en se quittant, un sourire et des regards d'intelligence que Lucie remarqua, et dont elle demanda l'explication à sa tante.
--Ah! voilà, répondit madame de Villerbanne, qui ne résistait qu'avec peine aux sollicitations et aux câlineries de Lucie qui voulait absolument savoir ce qui avait donné lieu aux regards d'intelligence échangés entre sa tante et le comte Morengy. On a bien raison de dire qu'il n'y a rien au monde d'aussi curieux qu'une fille d'Eve; sachez donc, ma chère nièce, puisque vous ne voulez pas me laisser le plaisir de vous surprendre, que grâce au général, qui a réuni à son château une nombreuse société, il va m'être possible de vous donner ici d'aussi belles fêtes que si nous étions à Paris.
--Je l'avais deviné! s'écria Laure en sautant de joie; et on dansera, n'est-ce pas, madame la marquise.
--Et on dansera, mon enfant.
Le lendemain, en effet, une armée d'ouvriers, dirigés par le comte de Morengy, qui avait accepté avec empressement le poste d'ordonnateur de la fête que voulait donner la marquise et qui s'acquittait de ces fonctions avec une ardeur toute juvénile, envahit le château de Villerbanne. Ils eurent bientôt fait du vieux manoir une sorte de palais enchanté.
--Eh bien! mesdames, disait le soir le vieux général, êtes-vous contentes de moi?
--Très-contentes en vérité, M. le comte, répondit la marquise. Et c'est pour après-demain?
--Oui, madame, pour après-demain; et voici mon programme que je soumets à votre appréciation: D'abord, dîner dans la salle d'armes du château, transformée pour cette fois en salle _banqueter_; illumination générale du jardin et du parc; ascension d'un aérostat; danse, feu d'artifice; et départ à la pointe du jour de votre très-humble serviteur, qu'une chaise de poste viendra prendre chez vous.
--C'est donc bien décidé, vous partez?
--Je ne puis remettre mon voyage; mais mon absence ne sera pas éternelle, et je compte à mon retour acheter un hôtel voisin du vôtre.
Nous n'essayerons pas de décrire la fête dont le général vient de nous faire connaître le programme; nous dirons seulement que les choses avaient été admirablement faites, et que tout s'y passa convenablement.
Cependant, ni Lucie ni Laure ne devaient prendre à cette fête, donnée uniquement pour elles, le plaisir qu'elles se promettaient.
Si nos lecteurs veulent bien nous accompagner dans la partie la plus reculée du parc du château, et suivre quelques instants la comtesse de Neuville et son amie, ils sauront quelles sont les causes qui ont amené sur leurs visages les nuages qui assombrissent leurs jolis traits.
--Eh bien! Laure, dit la comtesse, lorsque les sons de l'orchestre n'arrivèrent plus à leurs oreilles que comme un écho éloigné se confondant avec le murmure de la brise qui agitait doucement le feuillage des vieux arbres, eh bien! que dis-tu de cela?
--Mais c'est une fatalité! répondit Laure, suis-je donc condamnée à rencontrer partout cet odieux vicomte de Lussan?
--Qui traîne toujours avec lui le marquis de Pourrières, que je puis voir sans me rappeler aussitôt cet affreux cabaret de la Tannerie.
--Mais s'il en est ainsi, s'écria Laure, pourquoi donc lui parles-tu, à ce marquis, avec autant d'affabilité que tu le fais?
Il y avait dans l'accent de Laure, lorsqu'elle adressa cette question à son amie, une intention qui n'échappa pas à la comtesse; pour tout au monde, Lucie n'aurait pas voulu laisser deviner l'état secret de son coeur.
--Mais puis-je agir autrement? se hâta-t-elle de répondre, ma tante aime beaucoup M. de Pourrières; elle a été charmée de ce qu'il faisait partie de la société amenée ici par M. de Morengy, et je crois vraiment que si je ne lui faisais pas bon visage, j'indisposerais contre moi madame de Villerbanne.
--Ainsi, c'est seulement la crainte de désobliger madame Villerbanne qui t'engage à écouter cet homme, ainsi que tu viens de le faire, pendant des heures entières, à lui sourire lorsqu'il te regarde, à ne danser qu'avec lui, car ce soir tu n'as dansé qu'avec lui?
--Oh! Laure, j'ai dansé aussi avec M. Winkelmann.
--Le diplomate allemand, qui me fait la cour et qui ressemble à une ballade de Goethe, celui-là ne compte pas.
--Mais enfin, si, ainsi que tu le supposes, je témoigne à M. de Pourrières un si vif intérêt, ce n'est pas sans motifs, et puisque tu parais disposée à douter de celui que j'avoue, quels sont ceux que tu me supposes?
--Est-ce que je sais, moi; je suis seulement certaine que tu n'as pas pour le marquis de Pourrières une haine semblable à celle que j'ai vouée au vicomte de Lussan.
--Bon Dieu! Laure, s'écria Lucie presque effrayée, tant son amie avait mis d'énergie à prononcer ces derniers mots, je ne t'ai jamais entendue parler ainsi; il y a longtemps que nous connaissons le vicomte de Lussan, et c'est aujourd'hui seulement que tu exprimes avec autant de violence la haine qu'il t'inspire; en vérité, cela est extraordinaire.
--C'est vrai, répondit Laure, je suis étonnée moi-même d'éprouver autant d'aversion pour ces deux hommes; car avant de les avoir vus, je croyais qu'il me serait impossible de haïr quelqu'un, même ceux qui m'auraient fait du mal: mais c'est en vain que je veux m'en défendre; lorsque je les vois j'éprouve ce sentiment qui nous fait reculer, bien que nous sachions que nous n'avons rien à craindre, lorsque nous rencontrons un animal immonde.
--Ainsi, pensait Lucie, qui avait écouté Laure, dont le visage, ordinairement pâle, était coloré des plus vives couleurs, je perdrais l'affection de ma plus chère amie, si elle venait à deviner que j'aime celui de ces deux hommes qu'elle déteste le plus. Mon Dieu! mon Dieu! suis-je assez malheureuse!
A ce moment, Laure qui marchait devant la comtesse, semblable à une colombe que la vue d'un oiseau de proie vient d'effrayer, se rapprocha d'elle et lui dit à voix basse:
--Ils viennent de ce côté, nous allons les rencontrer au détour de cette allée, si nous continuons à suivre ce sentier; retournons sur nos pas, je t'en supplie!
--Mais le pouvons-nous? nous aurions l'air de les craindre, et puis ce serait faire à ces messieurs une impolitesse que rien ne justifie.
--Ils penseront de moi ce qu'ils voudront, répondit Laure à ces justes observations de son amie.
Et avant que celle-ci pût s'opposer à son dessein, elle se sauva en courant et disparut bientôt sous les grands arbres du parc.
Lucie fut abordée par Salvador au moment où elle allait peut-être imiter son amie. Le marquis était seul, le vicomte de Lussan, qui avait remarqué la fuite de Laure, venait de quitter son ami afin de lui ménager un tête-à-tête avec la comtesse de Neuville.
Lucie, chaque fois qu'elle rencontrait le marquis de Pourrières, était pendant quelques instants sous le coup d'une impression pénible à laquelle donnait naissance le souvenir de l'événement fâcheux qui le lui avait fait connaître; mais cela n'avait pas plus de durée qu'un éclair; à peine avait-elle échangé avec lui quelques paroles qu'elle se laissait captiver par le timbre harmonieux de sa voix et les charmes d'un esprit qu'elle était très-capable de comprendre.
Ces nuances diverses n'avaient pas échappé à Salvador, qui était doué de cette perspicacité que possèdent presque tous ceux qu'une pratique constante du crime oblige à observer tout ce qui se passe autour d'eux; il avait donc deviné, à ces mille diagnostics qui n'ont pas de signification pour les yeux peu clairvoyants, mais qui se laissent facilement saisir par un observateur attentif, que la comtesse de Neuville l'aimait, et que tous les efforts qu'elle faisait pour arracher de son coeur la passion qui s'y était glissée à son insu seraient inutiles. Cependant, il ne lui avait pas encore fait l'aveu de ses sentiments, la crainte de perdre, en l'épouvantant, le terrain qu'il avait eu tant de peine à conquérir l'avait toujours retenu; mais au moment où nous sommes arrivés, il croyait son pouvoir assis sur des bases assez solides pour n'avoir plus à redouter une défaite s'il lui plaisait de commencer les hostilités. Il avait donc abordé la comtesse, déterminé à profiter de l'occasion qui se présentait de l'entretenir sans témoins, occasion que depuis longtemps il cherchait sans pouvoir la saisir.
Mais ses prévisions furent trompées. Après avoir employé tout les lieux communs qui précèdent ordinairement une déclaration d'amour adressée à une femme que sa position dans le monde, son esprit et son caractère ne permettent pas de traiter cavalièrement, il laissa s'échapper de ses lèvres l'aveu qui y était suspendu, il se trouva beaucoup moins avancé qu'il n'était auparavant.
--Je veux bien croire, monsieur le marquis, lui répondit Lucie, que ce n'est que parce que vous avez oublié que vous parliez à la comtesse de Neuville, que vous m'avez adressé de tels discours, aussi j'ai l'espérance que vous ne recommencerez pas de semblables tentatives; s'il en était autrement, je serais forcée d'avertir madame de Villerbanne, et je vous avoue que ce ne serait pas sans peine que je me verrais obligée de faire une semblable démarche.
Cela dit, Lucie quitta Salvador pour aller rejoindre Laure, qu'elle trouva se promenant avec de Morengy.
Salvador, qui, nous devons le dire, ne s'attendait pas à une aussi rude réception, n'avait pas trouvé une parole pour répondre à la comtesse de Neuville.
Il fut arraché à cette espèce de stupeur par de bruyants éclats de rire; c'était le vicomte de Lussan, qui, caché derrière le tronc d'un vieux chêne, avait entendu la déclaration de Salvador et la réponse qui venait d'y être faite.
--Touchez là, marquis, s'écria-t-il en présentant sa main à Salvador, nous pouvons, morbleu! nous donner la main; vous n'avez pas été mieux traité par la comtesse de Neuville que je ne l'ai été par sa jeune amie; repoussés avec perte, mon féal, il faut, si nous ne voulons imiter ces preux chevaliers qui soupiraient trente ans avant de pouvoir embrasser le bout des doigts de leur belle, que nous portions ailleurs nos hommages.
--Cela vous est bien facile à dire, à vous qui ne faites la cour à mademoiselle de Beaumont que pour vous distraire et par esprit d'imitation; mais moi, c'est bien différent: j'aime madame de Neuville, je l'aime véritablement.
--Vraiment, marquis?
--Mais c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
--Comment! vous avez encore de ces sortes de faiblesses? en vérité, vous m'étonnez énormément.
--Oh! mais, je réussirai! s'écria Salvador; je ne veux pas laisser à cette femme le droit de se moquer de moi.
--Bravo! morbleu, bravo! il n'y a que les lâches qui se laissent rebuter par les obstacles qu'ils rencontrent sur leur chemin. J'aime à vous voir cette noble résolution, et je suis prêt à reconnaître que vous êtes un digne gentilhomme; d'ailleurs, mon cher, cette femme vous aime, et ce n'est que pour l'acquit de sa conscience qu'elle vient de vous traiter si rudement.
--Le croyez-vous?
--J'en suis sûr. Oh! vous êtes plus heureux que moi! ce n'est point seulement parce qu'elle est vertueuse, que mademoiselle de Beaumont cherche par tous les moyens possibles à éviter ma présence, cette jeune fille me déteste.
--Je vous plains, cher ami.
--Je vous remercie beaucoup; je dois cependant vous avouer que les dédains de mademoiselle de Beaumont, m'affligent beaucoup moins que les infidélités de Coralie.
--Vous n'avez donc pas encore quitté cette danseuse?
--Hélas! non, j'y suis habitué. Mais laissons cela et rejoignons la compagnie, une plus longue absence pourrait être remarquée.
Salvador chercha vainement Lucie près de laquelle il voulait excuser sa conduite; la comtesse prétextant une indisposition subite, s'était retirée dans son appartement accompagnée de son amie, après avoir fait ses adieux au Comte de Morengy, qui, ainsi que nous l'avons dit, devait se mettre en route pour la Savoie à la pointe du jour.
Salvador, le vicomte de Lussan, la marquise de Villerbanne et plusieurs autres personnes, accompagnèrent le général jusqu'à sa chaise de poste.
--Je vous laisse, dit-il à la marquise en lui présentant les deux amis, deux charmants cavaliers pour charmer votre solitude. Ces messieurs, si vous voulez bien les recevoir, béniront, j'en suis certain, le hasard qui me force de les quitter si brusquement, après les avoir invités à passer chez moi toute la belle saison.
La marquise autant pour plaire à son vieil ami que pour augmenter le personnel des commensaux de son château, ayant joint ses instances à celles du général, il fut convenu que le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan, que le départ de M. de Morengy laissaient, ainsi qu'ils le disaient en riant, sans asile, viendraient s'installer chez elle, où ils passeraient une quinzaine de jours.
Salvador comptait mettre à profit ce laps de temps, durant lequel il lui serait possible de rencontrer souvent Lucie seule; mais ses espérances ne devaient pas encore se réaliser, car sitôt que la comtesse eût connaissance de cet arrangement, elle se détermina à quitter le château de Villerbanne, pour revenir à Paris.
Il fallait un prétexte pour justifier ce départ précipité, Lucie le trouva en disant à sa tante qu'elle craignait que l'indisposition dont elle s'était plaint la veille, ne dégénérât en une maladie sérieuse, et que les soins de son médecin ordinaire lui étaient absolument nécessaires. La marquise qui savait quelle confiance accordait Lucie au docteur Mathéo, et qui ignorait encore le départ de celui-ci, trouva son désir tout naturel et fut la première à l'engager à ne point différer son départ.
Salvador ne fut pas la dupe de cette comédie, mais il fut forcé de ronger son frein et de se résigner, ainsi que le vicomte de Lussan, à tenir compagnie à la marquise de Villerbanne. Son supplice cependant ne fut pas long; ce n'était que par politesse pour lui, que la vieille dame était restée à son château après le départ de sa nièce. Aussi dès que ses hôtes manifestèrent le désir de revenir à Paris, elle leur dit qu'elle voulait aussi retourner dans la capitale, de sorte que peu de jours après les événements que nous venons de rapporter, elle était réinstallée dans son hôtel de la place Royale qu'elle se promettait bien de ne pas quitter l'année suivante.
Sa première visite le lendemain de son retour à Paris, était destinée à sa nièce qu'elle n'avait pas fait prévenir de son arrivée et à laquelle elle voulait causer une agréable surprise. Elle, ne s'attendait pas, hélas! aux tristes nouvelles qu'elle allait apprendre à l'hôtel de Neuville.
--Madame a donné l'ordre de ne lui annoncer personne, lui dit la femme de chambre de Lucie à laquelle elle s'adressa afin d'être introduite près de sa nièce; mais cet ordre ne peut concerner madame la marquise, que madame croyait à la campagne, et à laquelle elle a écrit ce matin afin de la prier de venir de suite la trouver, aussi je vais vous annoncer. Ah! ma pauvre maîtresse elle a bien besoin de consolations, s'écria, fondant en larmes, la pauvre fille en sortant du salon.
--Ah! venez ma bonne tante, venez pleurer avec moi, s'écria Lucie en se précipitant entre les bras de madame de Villerbanne.
La comtesse était affreusement pâle, ses cheveux étaient en désordre, ses yeux étaient rouges et les larmes avaient creusé de profonds sillons le long de ses joues; elle était couverte d'habits de deuil, la plus profonde tristesse était empreinte sur le visage de Laure, qui était entrée dans le salon à la suite de son amie.
--Il est mort! dit la marquise de Villerbanne, en se laissant tomber sur un divan.
Lucie pour toute réponse lui présenta une lettre.
Voici ce qu'elle contenait:
«Madame,
»Ce n'est pas sans éprouver la plus profonde douleur, que je me vois forcé de vous annoncer que votre mari, M. le maréchal de camp comte de Neuville, est mort glorieusement pour son pays.
»Les rapports de M. le lieutenant général, commandant l'armée d'occupation d'Afrique, qui seront incessamment rendus publics vous apprendront tous les détails de ce malheureux événement.
»Vous perdez, madame, un époux qui vous est cher, la patrie et le roi perdent un fidèle et courageux serviteur. La douleur que doivent inspirer de pareils sentiments est si naturelle, que je ne veux pas essayer de vous consoler.
»Daignez, etc.,
»Pour M. le maréchal,
»ministre de la guerre.»
La marquise de Villerbanne avait lu cette lettre à haute voix. Lorsqu'elle l'eût achevée, elle laissa tomber son visage sur un des coussins du divan, Lucie et Laure qui s'étaient placées près d'elle pleuraient silencieusement, il était facile de deviner que la plus vieille de ces trois femmes, était celle qui souffrait le plus, et qu'elle n'était pas destinée à supporter le coup affreux qui venait de la frapper. En effet, le comte de Neuville, fils d'une soeur morte sur l'échafaud en 1793, était le seul parent qui restait à madame de Villerbanne, qui jamais n'avait eu le bonheur d'être mère, et qui avait vu périr sous la hache révolutionnaire et sur les champs de bataille de l'empire tous ceux qui lui étaient chers, et il lui manquait au moment où elle comptait sur lui pour fermer les yeux, et avec lui descendait dans la nuit des tombeaux, un des plus illustres noms de la vieille monarchie française; cette dernière douleur devait donc combler la mesure, la marquise de Villerbanne devait éprouver le sort de ces vieux chênes qui se rompent enfin après avoir supporté le choc de plusieurs orages.
Lorsque après être restée longtemps dans la même position, elle leva enfin la tête, il y avait sur son pâle visage une si poignante expression de profond découragement et d'amère tristesse, ses cheveux blancs en désordre et ses yeux qui n'avaient pas versé une seule larme, annonçaient une si morne douleur que les deux jeunes femmes oublièrent un instant leurs propres peines pour essayer de la consoler.
La marquise les repoussa doucement.
--Pleurez, mes enfants, leur dit-elle, pleurez; les larmes qu'on ne répand pas, retombent sur le coeur et le brûlent.
--Ma bonne tante s'écria Lucie en sanglotant, et qui avait deviné, sans que celle-ci eût eu besoin de les lui exprimer, les sombres pensées de la vieille femme, il ne faut pas que vous mouriez.
--Je voudrais vivre, mon enfant, je voudrais vivre pour toi, pauvre ange qui va rester seule sur cette terre de douleurs; mais cela ne me sera pas possible, ce n'est pas à mon âge que l'on peut supporter de semblables coups. La marquise de Villerbanne, en achevant ces mots, se leva, et après avoir embrassé Lucie et Laure, elle sortit du salon.
Le lendemain elle était morte.