Part 60
--Vous savez, mes bons amis, dit-il, qu'il faut _goupiner_[548] avec prudence, et procéder par ordre afin de ne pas devenir _malade_[549]. Une occasion extraordinaire se présente; vous avez entendu ma femme et mes deux _momignardes_[550] vous _bonnir_[551] que le _négriot_[552] était _gras_, qu'il _plombait_[553]; il faut tomber sur ce _mauricaud_[554]; et selon moi, ce n'est pas la chose du monde la plus facile. Les _deux truqueurs de combrouse_ nous entendront, si on _rebatit le sinve_[555]; si au contraire nous achetons leur silence, c'est nous exposer à des inconvénients graves. Dans l'autre cas, que faire?
--Les _buter_[556] tous, s'écrièrent en même temps la mère et le jeune homme imberbe, c'est le seul moyen de s'assurer de leur discrétion. Vous savez que les _parrains_[557] sont dangereux.
--_Buter_[558] est l'expédient dont nous nous servons habituellement, dit Blaise le Petit Christ; mais la conscience ne vous dit-elle pas que c'est un crime atroce que de tuer son prochain, lors surtout qu'il ne possède pas une obole. Ceux-ci sont de pauvres diables qui nous embarrasseront autant et plus que s'ils avaient été productifs. Je vous assure qu'il me répugne de verser le _raisiné_[559] de ces deux _truqueurs_.
La fille rouge, qui s'appelait _Pacifique_, prenant à son tour la parole, dit à son père:
--On voit bien que vous venez de la _prianté_[560], car vous _bigotez_[561]! A quoi bon tous ces _boniments_[562]? _J'escarperais_ dix _truqueurs_ pour _affurer_ le _négriot_[563] en question.
--Ma _frangine_[564] a raison, dit la soeur, il faut tout _refoidir_[565] pour s'emparer de tout.
Toute la bande étant enfin d'accord pour _escarper_[566] les trois malheureux, on fit monter Marguerite, surnommée la Vierge-Noire, pour aller aux écoutes.
Au bout de quelques instants elle descendit et leur dit que les deux _truqueurs_ causaient encore, mais qu'on n'entendait aucun bruit chez le voyageur.
--Un peu de patience, ajouta-t-elle, il n'est pas encore deux heures du matin.
On se mit à boire la goutte pour passer le temps, et lorsque le moment fut venu, on distribua les rôles: Le père, la Vierge-Noire et le meunier, se chargèrent de l'étranger; les autres furent chargés d'expédier les deux coureurs de foire.
Enfin deux heures sonnèrent. Quand on se fut assuré par une nouvelle vérification que les deux malheureux _truqueurs_ dormaient profondément, et que probablement il en était de même du voyageur, les brigands se dirigèrent sans bruit du côté où ils devaient opérer. _Pacifique_ monta sur un arbre, qui existe encore et qui porte, aujourd'hui comme alors, le numéro 93, qui dominait la maison, pour faire le guet, et à son signal les brigands devaient frapper; mais ayant entendu quelque bruit, elle crut devoir différer un instant. Cependant les brigands étaient à leur poste; leur impatience, la soif du meurtre et de l'or, les rendait horribles à voir! Un signe, et les portes disposées à la tête de chaque lit étaient ouvertes, les dossiers mobiles s'abaissaient et c'en était fait de la vie des trois infortunés, qui du sommeil passaient à la mort; mais _Pacifique_, dont l'oreille était sûre autant que les yeux, entendit de nouveau le même bruit; c'était un homme qui filait le long des murs du jardin, l'obscurité ne lui avait pas permis de distinguer avec plus de précision. Inquiète, elle descend de son observatoire et court rendre compte à ses complices de ce qu'elle a vu.
Jean-Louis allume sa lanterne et sort au plus vite pour vérifier à l'extérieur d'où vient l'alarme, lorsque arrivé au mur de gauche du jardin, il voit la corde fabriquée par Servigny. Il ne comprend pas d'abord ce que cela signifie, mais son père, qui le suit, devine aisément que l'homme et le coffret ont disparu. Pour mieux s'en assurer, il monte à la chambre qu'il avait occupé; il veut en ouvrir la porte, mais elle est barricadée. Il appelle ses complices, ceux-ci l'aident à forcer l'entrée et à repousser les meubles à l'aide desquels le voyageur s'était retranché; mais personne: l'oiseau était envolé!
--Voilà une fuite bien inconcevable, dirent-ils. Quels motifs, ou plutôt quels soupçons a-t-il eus pour prendre un tel parti, au risque de se rompre le cou?
Les bandits formaient mille conjectures, chacun émettait une opinion différente.
--Ah bah! dit Blaise le Petit Christ, c'est probablement un _friquet_[567] qui a conçu le projet de voir de ses propres yeux ce qui se passe ici: ainsi c'est partie remise. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, nous n'avons pas de temps à perdre; enlevez le _gré_[568], le _pot_[569] et les _frusquins_ du _sinve_, qui s'est _esgaré_[570] avec les miens, le reste me regarde.
Il fit détacher la corde, la brûla, puis ayant dit quelques mots à l'oreille de sa femme:
--Partez, vous autres, je vous donne rendez-vous au Vert-Galant, près Livry, où je vais vous suivre. En changeant de direction nous verrons venir les événements.
Là-dessus ils partirent. Les trois femmes restèrent dans leur établissement en attendant le mot de cette énigme.
IV.--Un malheur complet.
Malgré les instances de madame de Villerbanne, Lucie, aussitôt que Salvador l'eut reconduite à sa place, voulut absolument se retirer; elle fit donc demander sa voiture et, quelques instants après, elle était dans sa chambre à coucher où Laure, qui voulait savoir ce qui s'était passé entre elle et le marquis de Pourrières, l'avait suivie.
Lucie était triste, préoccupée, et lorsque sa femme de chambre se retira, après l'avoir déshabillée, au lieu de faire part à son amie, ainsi qu'elle en avait l'habitude, de ses impressions de la soirée, elle garda le plus profond silence. Laure, qui d'après ce qui s'était passé avait cru qu'elle trouverait son amie tout à fait rassurée, ne savait à quoi attribuer cet état de demi-prostration, aussi ce ne fut qu'après avoir hésité quelques instants, qu'elle se détermina à lui demander la cause de l'abattement dans lequel elle la voyait.
--Mais je n'ai rien, je te l'assure, lui répondit Lucie après quelques minutes d'hésitation, je suis seulement quelque peu indisposée.
--Est-ce là tout? reprit Laure qui devinait que Lucie, pour la première fois de sa vie, voulait lui cacher quelque chose.
--Sans doute.
--Tu ne me dis pas quels ont été les résultats de ta longue conversation avec le marquis de Pourrières.
--Que veux-tu que je te dise? Quoique, ainsi que tu l'as remarqué, nous ayons causé assez longtemps, nous n'avons vraiment parlé que de choses insignifiantes.
--Comment il ne t'a pas dit pourquoi il se trouvait habillé comme un ouvrier des ports dans cette maison de la rue de la Tannerie? cela me paraît assez étonnant!
--Mais si vraiment, et si nous avions eu un peu plus de perspicacité, nous aurions tout de suite pu nous expliquer un fait qui ne va plus te paraître extraordinaire; nous sommes en carnaval, ma chère Laure!
--Eh bien?
--Comment, tu ne devines pas que le marquis qui s'était déguisé pour aller à un bal de souscription, donné chaque année par un marchand de cuirs, dont tous les journaux parlent sous le nom de _Chicard_, a voulu profiter de cette occasion unique pour visiter tous les établissements publics de Paris, qui offrent des physionomies curieuses à étudier.
--Ah! répondit Laure d'un air profondément étonné.
L'excuse alléguée par le marquis de Pourrières, et que Lucie ne songeait pas à révoquer en doute, lui paraissait tant soit peu invraisemblable, elle ne voulut pas cependant dire à son amie ce qu'elle en pensait. Lucie était tranquille, elle ne paraissait plus rien craindre et Laure qui ne pouvait deviner ce qui se passait dans le coeur de la comtesse n'en demandait pas davantage; elle se retira donc après avoir tendrement embrassé sa compagne, à laquelle elle souhaita une heureuse nuit toute remplie de songes agréables.
Restée seule, Lucie prit dans une élégante petite boîte en bois de palissandre, ornée d'incrustation, plusieurs lettres réunies en paquet, et se plaça pour les lire devant le bon feu qui, grâce à la prévoyante sollicitude de sa femme de chambre, flambait dans l'âtre... Ces lettres étaient celles qui lui avaient été adressées par son mari depuis qu'il était en Algérie.
Lucie n'acheva pas la lecture de la première qui lui tomba sous la main; c'était vainement qu'elle cherchait à chasser loin d'elle les préoccupations qui obscurcissaient son esprit, elle ne pouvait donner un sens aux caractères tracés sur la feuille de papier qu'elle avait devant les yeux, ses pensées étaient ailleurs; elle posa le paquet de lettres sur la tablette de la cheminée.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle avec l'accent de la plus douloureuse anxiété, pourquoi avez-vous voulu que je rencontrasse cet homme?
Cette exclamation de la malheureuse comtesse de Neuville vient de trahir l'état de son coeur.
Il n'était que trop vrai, elle aimait Salvador, et cela ne doit pas étonner. Ainsi que nous l'avons déjà dit, cet homme possédait toutes les aimables qualités qui constituent un homme du meilleur monde: des traits d'une distinction parfaite, un organe flatteur et des formes élégantes. Et puis il y avait dans la manière dont il lui était apparu, quelque chose d'imprévu qui l'avait séduit. Sa physionomie était, aux yeux de Lucie, entourée d'une certaine auréole mystérieuse, qui devait vivement intéresser une femme douée d'une assez vive imagination, et dont le coeur n'avait pas encore parlé (il ne faut pas donner le nom d'amour à l'affection mêlée de respect que le colonel de Neuville avait inspiré à sa femme); et chacun sait que de l'intérêt à l'amour il n'y a pas loin.
--Hélas! hélas! continua Lucie, il est donc vrai, j'aime cet homme! Que deviendrai-je si je ne puis parvenir à étouffer cette funeste passion? mais j'y parviendrai avec l'aide de Dieu; le souvenir de ce que je dois de bonheur à l'homme estimable dont je porte le nom, viendra à mon secours dans la lutte pénible que je vais avoir à soutenir contre moi-même, et dont, je l'espère, je sortirai victorieuse.
Dès que Lucie se fut rendu un compte exact de l'état de son coeur, elle se trouva beaucoup plus tranquille, elle reprit les lettres de son mari, que cette fois elle put lire sans que des pensées étrangères au sujet qui l'occupait vinssent la distraire.
--Oui, certes, se disait-elle chaque fois qu'une phrase, un mot, expressions senties de la vive tendresse que lui portait monsieur de Neuville, venaient saisir son esprit; oui, certes, je saurai remplir tous les devoirs qui me sont imposés! ce ne sera pas à une ingrate que ces témoignages d'affection auront été adressés!
Lucie, on le voit, ne ressemblait pas à cette nouvelle espèce de femmes vaporeuses et incomprises, mises à la mode par les romans de l'époque, qui, sitôt qu'elles ont une passion au coeur, s'en vont accompagnées de celui qui a su leur inspirer la susdite passion, errer, au clair de la lune, sur le bord des lacs bleus, et qui trouvent dans leur tête, lorsqu'elles ont succombé sans avoir combattu, une foule de diatribes plus ou moins éloquentes contre les vices sociaux qui suivant elles ont provoqué leur chute; elle savait qu'elle devait combattre de toutes ses forces le sentiment qui, à son insu, s'était glissé dans son coeur, qu'elle devait conserver pur et sans tache le nom qu'elle avait reçu de son époux; elle avait mesuré l'étendue de ses devoirs, et depuis qu'elle s'était dit qu'elle saurait les accomplir, elle était redevenue plus tranquille. Décidément, la comtesse de Neuville, bien que nous l'ayons faite jeune, aimable, spirituelle et jolie, était une femme très-prosaïque, et qui, nous le craignons, ne paraîtra que médiocrement intéressante à ceux de nos lecteurs qui n'aiment que les passions échevelées et les femmes _idem_.
Nous laisserons s'écouler plusieurs semaines durant lesquelles il n'arriva rien d'intéressant à ceux de nos héros dont nous nous occupons actuellement.
Les beaux jours avaient chassé l'hiver et son sombre cortége de pluie, de neige et de glace, et M. de Neuville, que Lucie croyait voir arriver au commencement du printemps, lui avait au contraire écrit qu'il était probable qu'il passerait encore au moins une année en Afrique. Il ne pouvait, disait-il dans sa lettre, quitter le poste qui lui avait été confié lorsque la guerre, que l'on avait cru à peu près terminée, venait de recommencer avec une nouvelle fureur, et au moment où, pour récompenser les services qu'il avait rendus pendant la dernière campagne, le roi venait de le nommer maréchal de camp. Lucie était donc menacée d'un été assez triste, à moins pourtant qu'elle ne déterminât sa tante à aller passer la belle saison au château de Villerbanne.
Ce n'était que très-difficilement que la vieille marquise se déterminait à quitter Paris, dont elle préférait le séjour, même pendant l'été, à celui de la plus belle campagne du monde.
--A Paris, répondait la marquise à ceux de ses amis qui s'étonnaient de la rencontrer encore à la ville lorsque toutes les personnes de son cercle avaient pris leur volée vers les champs, à Paris, il y a toujours quelque chose de nouveau à voir, tandis qu'à la campagne, ce sont constamment les mêmes arbres, les mêmes eaux que l'on a devant les yeux; les ombrages frais et mystérieux, les clairs ruisseaux, le chant du rossignol par une belle nuit d'été, tout cela fait rêver, et à mon âge la rêverie est dangereuse pour la santé, elle rappelle que nous n'avons que quelques pas à faire avant d'arriver à la tombe.
Ce n'est pas parce que nous sommes du même avis que madame de Villerbanne, que nous rapportons ce qu'elle disait à ceux de ses amis qui l'engageaient à visiter son habitation, nous voulons seulement prouver que ce ne fut pas sans peine que Lucie la détermina à quitter un séjour qu'elle aimait, pour aller s'enterrer (ce fut l'expression dont elle se servit lorsque, vaincue par les pressantes sollicitations de sa nièce, elle lui annonça, en souriant, qu'elle était prête à partir) dans un vieux manoir qui datait du temps de la première croisade.
Et maintenant, disons pourquoi Lucie qui, dans tout autre circonstance, se serait fait une loi en même temps qu'un plaisir de conformer ses désirs à ceux de sa bonne vieille parente, l'avait en quelque sorte forcée de faire ce qu'elle désirait.
Pour se conformer à la résolution qu'elle avait prise, Lucie devait éviter toutes les occasions de rencontrer le marquis de Pourrières, et c'est ce qu'il lui était difficile de faire, à moins qu'elle ne se résignât à ne point sortir de sa maison, car le marquis était très-répandu; elle l'avait plusieurs fois rencontré dans différents salons, et chaque fois qu'elle sortait pour aller à la promenade, il venait, accompagné du vicomte de Lussan, qui faisait à Laure une cour assidue, (ce qui déplaisait fort à la naïve jeune fille), caracoler à la portière de sa voiture.
Si Salvador avait fait à madame de Neuville l'aveu des sentiments qu'elle paraissait lui avoir inspirés, elle aurait pu sans doute lui témoigner son mécontentement d'une manière qui lui aurait enlevé l'espérance de voir réussir ses tentatives; mais il n'en était pas ainsi. Le marquis se montrait empressé, galant, sans jamais cesser d'être parfaitement convenable; il laissait à ses yeux le soin d'exprimer ce que sa bouche n'osait dire, de sorte que les lois de la bonne compagnie imposaient à Lucie l'obligation d'agréer des hommages qu'elle ne pouvait refuser sans avoir l'air de se douter de leur véritable caractère.
Ce n'était donc que pour fuir Salvador que la comtesse de Neuville s'était déterminée, au moment où elle avait acquis la certitude que l'absence de son mari devait se prolonger, à aller passer toute la belle saison à la campagne de madame de Villerbanne; elle ne se doutait pas, hélas! que ce n'est pas aux champs, à l'ombre des vieux chênes, sur les bords du ruisseau qui coule en murmurant entre deux rives fleuries, qu'il faut aller chercher le remède aux maux que l'on éprouve lorsque l'on a dans le coeur un amour que l'on veut absolument en arracher.
Il ne restera bientôt plus en France de châteaux semblables à celui de la famille de Villerbanne, le marteau des spéculateurs achève chaque jour l'ouvrage commencé par les démolisseurs de notre première révolution, et c'est vraiment grand dommage; car ce ne sont pas les chétives constructions de notre époque qui nous feront oublier ces vastes et magnifiques demeures, qui nous paraissent avoir été bâties par et pour des géants; aussi, lorsque nos pérégrinations nous conduisent devant un de ces manoirs auxquels on peut appliquer ce vers de Delille:
Sa masse indestructible a fatigué le temps.
Ce n'est pas sans éprouver un bien vif plaisir que nous nous découvrons devant ce vieux représentant de siècles, qui, soit dit en passant, valaient au moins le nôtre.
Saluons donc le vieux château de Villerbanne, dont nous venons d'apercevoir les hautes murailles grises percées de fenêtres en ogives, et les deux tourelles surmontées de girouettes criardes, au bout de cette longue avenue de chênes séculaires. Après avoir admiré ce bel édifice, qui est situé sur les bords de la Seine, entre Montereau-Faut-l'Yonne et Sens, et qui domine le paysage le plus pittoresque, le plus animé qu'il soit possible d'imaginer, nous comprendrons difficilement d'abord, que la marquise préfère le séjour de son hôtel à celui de cette antique demeure de ses nobles aïeux; mais si nous voulons bien réfléchir quelques instants, l'antipathie de la vieille dame nous paraîtra toute naturelle: le château n'est plus ce qu'il était encore lorsqu'elle fut forcée de quitter la France; ses fossés ont été comblés, une grille est à la place du pont-levis, levé jadis chaque soir à la tombée de la nuit; il a fallu remplacer les vieux vitraux armoriés de la chapelle; les livres de la bibliothèque et les portraits de famille qui garnissaient la grande galerie et la salle d'armes, ont servi à alimenter un immense bûcher autour duquel ont dansé de stupides paysans; aussi la vue de son château lui rappelait-elle toujours de tristes souvenirs, et il avait fallu toute l'amitié qu'elle portait à sa nièce, pour la déterminer à venir encore une fois s'y renfermer plusieurs mois.
Lucie et Laure aimaient infiniment la campagne; aussi était-ce avec plaisir qu'elles s'étaient mises en route pour le château de Villerbanne, qu'elles habitaient depuis environ un mois, lorsque la marquise, qui cherchait tous les moyens d'être agréable à ses deux commensales, leur demanda un matin, après le déjeuner, si la vie de recluses qu'elles menaient ne commençait pas à les ennuyer un peu.
--Mais, non, chère tante, répondit Lucie: n'avons-nous pas ici tout ce qui peut charmer notre vie: de beaux ombrages, des livres, de la musique, tout ce qu'il faut pour peindre, et des sites charmants à étudier?
--Ah! voilà beaucoup de choses, sans doute; mais ne trouvez-vous pas qu'il est fort ennuyeux de faire de la musique seulement pour les échos d'alentour, et de ne pouvoir montrer à personne les jolis dessins que l'on a faits?
--Sans doute, dit Laure en soupirant; mais il faut bien savoir se passer de ce que l'on n'a pas; ce château est si éloigné de Paris, qu'il est probable que nous n'y recevrons pas de visites!
--Allons, allons, ne vous désespérez pas, dit la marquise de Villerbanne en frappant un petit coup sur les joues rosées de Laure, ne vous désespérez pas, je vous ménage une surprise dont vous ne serez pas mécontente.
La marquise malgré les instances de Lucie et de Laure dont ce qu'elle venait de dire avait éveillé la curiosité, ne voulut pas s'expliquer plus clairement; elle quitta les deux amies en les engageant à prendre patience.
--Quelle est donc cette surprise que ma tante nous ménage? dit Lucie lorsqu'elle fut seule avec Laure.
--Mais, ne le devines-tu pas? répondit celle-ci; madame de Villerbanne, malgré l'amitié qu'elle nous porte, s'ennuie d'être seule avec nous, et cela se conçoit: elle ne peut pas comme nous aller, venir, courir dans les champs, dans le parc, aller à la ferme; aussi, je parie qu'elle veut donner ici quelques fêtes brillantes, afin d'y faire venir sa société de Paris.
--Crois-tu cela? s'écria Lucie de l'air le plus alarmé qu'il soit possible d'imaginer.
Laure ne put s'empêcher de sourire.
--Eh! bon Dieu! dit-elle, tu as vraiment tort de t'alarmer; il est certain que ni M. le marquis de Pourrières, ni M. le vicomte de Lussan, ne seront invités; on ne reçoit, à la campagne, que ses amis intimes et ses voisins, et ces messieurs ne sont grâce à Dieu, que de simples connaissances de ta tante.
--C'est que je ne puis souffrir ce marquis de Pourrières, et si je savais devoir le rencontrer ici, je partirais de suite pour Paris.
Lucie, on le voit, n'avait pas confié à son amie le véritable état de son coeur; elle avait, au contraire, en affectant une aversion qu'elle était bien loin de ressentir et que Laure trouvait toute naturelle, cherché à détruire les soupçons auxquels la lettre de Mathéo et sa conduite, pendant et après la soirée chez madame de Villerbanne, avaient primitivement donné naissance.
--C'est comme moi, lui répondit Laure, je ne déteste personne au monde que ce marquis.
--Il paraît alors, dit Lucie en faisant un effort pour sourire (car ce n'était pas sans éprouver une bien vive peine qu'elle voyait sa plus chère amie manifester une telle aversion au sujet de l'homme qu'elle aimait), il paraît que M. le vicomte de Lussan a enfin conquis tes bonnes grâces?
--J'oubliais celui-là, s'écria Laure; je le déteste autant que son ami, et s'il devait venir ici, je serais la première à te prier de partir; mais il n'y a pas de danger.
Les deux amies avaient échangé les quelques phrases qui précèdent, en se promenant dans la partie la plus touffue du parc où elles s'étaient rendues après avoir quitté madame de Villerbanne. Comme pour rentrer au château elles passaient devant une petite porte qui s'ouvrait sur la route de Montereau à Sens, elles rencontrèrent Paolo, que la comtesse avait amené avec elle à Villerbanne, et qui rentrait en ce moment.
L'expression de la joie la plus vive brillait sur le visage du bon serviteur, qui se rangea respectueusement pour laisser passer les deux dames.
--Vous paraissez bien joyeux, Paolo, lui dit Lucie qui aimait beaucoup ce fidèle domestique qui avait, ainsi que nous l'avons dit, servi son père pendant plusieurs années avec autant de zèle qu'il la servait elle-même; est-il possible de savoir ce qui vous cause tant de satisfaction?
--Je suis bien reconnaissant de ce que madame la comtesse vent bien s'intéresser à moi, répondit Paolo, et son extrême bonté va me donner la hardiesse de solliciter une faveur.
--Ah! vous voulez me demander quelque chose, Paolo? eh bien! parlez, mon ami, et si je puis vous satisfaire, soyez persuadé que je ne vous refuserai pas.
--Madame la comtesse est vraiment trop bonne; mais je n'ose...
--Allons, ne craignez rien, Paolo; parlez, je vous écoute.
--Madame la comtesse me demandait tout à l'heure pourquoi je paraissais si joyeux? pour répondre à la question de madame, je lui dirai que, comme je me promenais aux environs du château, j'ai fait la rencontre d'un compatriote qui a servi dans le même régiment que moi que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, et qui est maintenant au service du propriétaire d'un des châteaux voisins; il m'a fait la proposition d'entrer chez son maître, qui a justement besoin d'un domestique. Madame la comtesse a sans doute deviné que j'ai d'abord refusé cette proposition, on ne quitte jamais de son plein gré d'aussi bons maîtres que ceux que j'ai l'honneur de servir; mais il m'a fait observer qu'il ne me faisait cette proposition que parce que des affaires appelaient son maître en Savoie, où il devait séjourner environ une année, et que c'était, pour moi, une occasion unique de revoir le pays; de sorte, que je me suis dit que si madame la comtesse voulait bien m'accorder un congé d'une année...
--Vous seriez charmé de revoir vos montagnes et vos belles vallées?