Part 59
La guérison de Servigny fit des progrès tellement rapides, qu'au bout de huit jours il pouvait se lever une heure ou deux chaque jour. Mais celle de sir Lambton fut plus lente à obtenir. Deux médecins étaient constamment à ses côtés pour examiner les progrès de la maladie, qui enfin céda aux secours de l'art, au point qu'au bout d'un mois, il était tout à fait hors de danger et Servigny parfaitement rétabli. Ce fut alors, que pressé de questions, ce dernier raconta à sir Lambton toutes ses aventures (moins toutefois sa condamnation). Lorsqu'il en fut à la circonstance de son entrée dans une fabrique de châles et à celle de son renvoi sous le soupçon d'avoir, de concert avec le contre-maître, volé le chef de l'établissement.
--«Ciel! s'écria sir Lambton; c'est vous brave et généreux jeune homme que l'on a traité ainsi, et c'est moi, cruel! qui vous ai fait subir un pareil traitement! Non, vous n'étiez point coupable, j'ai été indignement trompé; un voleur est incapable d'aussi nobles sentiments!»
Servigny ne pouvait revenir de sa surprise; mais quand il se fut rappelé qu'il n'avait jamais connu que le contre-maître et l'intendant de la fabrique de châles où il avait été employé; qu'il n'avait jamais ni vu, ni même entendu nommer le propriétaire de l'établissement, tout ce qui lui paraissait d'abord obscur dans l'exclamation de sir Lambton lui fut enfin expliqué. Il retrouvait en lui un bon et généreux maître, et, pour comble de bonheur, il lui avait sauvé la vie!
--Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, dit un jour sir Lambton à Servigny, car enfin, si, éclairé sur les manoeuvres qui ont amené votre renvoi de mon établissement, j'en avais puni les lâches auteurs, il est certain que je ne vous aurais pas rencontré si à propos pour me sauver de la dent et des griffes de ce diable de tigre dont le souvenir me fait encore dresser les cheveux d'horreur!
--C'est pourtant vrai, répond Servigny, et c'est une nouvelle preuve de la bizarrerie de mon destin que de devoir à ce féroce animal l'occasion de me justifier de ma conduite passée, et d'obtenir enfin l'assurance d'une protection que mes longs et fidèles services n'auraient peut-être jamais pu me faire acquérir.
III.--La maison des voleurs.
Sur la route de Normandie, entre Neuilly et Nanterre, il existe une maison d'assez chétive apparence, portant le nº 2.
Cette maison est la première du village de Nanterre dont elle est éloignée de quelques portées de fusil.
Au-dessus de la porte d'entrée de cette maison est placé un tableau, sur lequel un émule des Charlet et des Bellanger a peint un cuirassier, un hussard et un lancier de l'armée impériale, avec ces mots: Aux trois Frères.
Nos lecteurs ont pu voir une enseigne semblable au-dessus de la porte d'un marchand de vins dont l'établissement est situé à Paris, à l'entrée de la rue Beauregard, près la porte Saint-Denis; c'est que la maison dont nous parlons appartient au sieur Favre, un vieux de la vieille, qui sert Bacchus après avoir servi Mars avec honneur et gloire, et n'est autre chose qu'une succursale champêtre de la maison de Paris.
Si, désirant visiter la maison en question, vous priez un habitant du pays de vous indiquer le cabaret des Trois frères, il est possible qu'il ne sache que vous répondre, mais si vous lui demandez la Maison des Voleurs, il vous indiquera de suite le plus court chemin pour vous y rendre.
N'allez pas croire cependant que le cabaret des Trois Frères, ou plutôt la Maison des Voleurs, puisque c'est sous ce nom que cet établissement est généralement connu, est un de ces lieux devant lesquels il faut passer sans s'arrêter; la Maison des Voleurs est un cabaret honnête, tenu par un cabaretier honnête homme, et fréquentée seulement par d'honnêtes ivrognes: d'où lui vient donc le nom quelque peu sinistre que nous lui connaissons?
C'est que naguère cette maison qui servit de retraite au fameux Capahut, chef de la bande de chauffeurs et d'assassins qui désolaient, en l'an III et l'an IV de la république, les environs de Paris[509], était encore, il y a quelques années, habitée par un assassin célèbre et sa famille, dont l'auteur de ce livre a parlé dans ses Mémoires; cet homme, qui a reçu sur la place publique de Rouen la juste punition de ses crimes, avait fait de la maison actuellement tenue par le sieur Favre un digne pendant de l'auberge de Peyrabeille de sinistre mémoire; malheur alors au voyageur qui entrait à l'auberge du Bienvenu, il n'en sortait que mort, si son extérieur promettait à la bande d'assassins dirigée par Cornu, dit le Père tranquille, un butin considérable.
La manière de procéder de ces assassins était fort simple et devait infailliblement réussir, surtout envers des gens qui ne se méfiaient de rien.
Toutes les chambres de l'auberge du Bienvenu, meublées fort simplement, étaient garnies de lits très-propres et assez bons pour que les voyageurs y trouvassent promptement le repos que les fatigues de la journée leur avaient rendu nécessaire. A la tête de ces lits se trouvait un panneau mobile qui se renversait du dehors en dedans, et qui pouvait d'autant mieux échapper aux regards des voyageurs, qu'il était à moitié caché par les rideaux du lit; lorsque le voyageur était endormi, ce panneau était mystérieusement ouvert par les assassins qui le renversaient sur leur victime, de sorte qu'elle se trouvait étouffée sans avoir pu pousser un seul cri, ni opposer la moindre résistance: le cadavre, dépouillé de tout ce qui pouvait le faire reconnaître, était porté au loin par le chef de famille, qui avait une carriole spécialement destinée à cet usage, et dont les nombreuses courses ne pouvaient paraître suspectes, puisqu'il exerçait, réellement, la profession de marchand colporteur.
A l'époque où se passèrent les principaux événements de cette histoire, les propriétaires assassins de l'auberge du Bienvenu jouissaient dans le pays de la meilleure réputation. On vantait, à la ronde, la probité et la bonhomie du père, qualités rares chez un marchand colporteur; la dévotion de la mère, l'ardeur laborieuse des deux filles, l'activité du fils, et il en fut ainsi, jusqu'au jour où la police, mise enfin sur les traces de ce nid d'assassins par un crime commis dans les environs de Versailles, vint un beau matin, au grand étonnement des habitants de Neuilly, Nanterre et lieux circonvoisins, saisir toute cette nichée de scélérats qui, ainsi que nous venons de le dire, expièrent leurs nombreux crimes sur la place du marché de Versailles.
De là le nom de Maison des Voleurs resté à la propriété dans laquelle le sieur Favre exerce honorablement son commerce[510].
C'est dans cette maison, à l'époque où elle était encore habitée par les individus dont nous venons de parler, que nous allons introduire le lecteur.
Dans la salle basse de l'une de ces bicoques à usage de cabarets-auberges, que l'on rencontre si fréquemment, jetées comme des accidents, sur les routes qui avoisinent la capitale et qui servent de caravansérail à la tourbe des voyageurs, trois femmes, à la clarté incertaine d'une lampe de forme séculaire, étaient occupées à préparer le repas du soir. La pièce où elles étaient servait tout à la fois de cuisine et de salle à manger; tout y était propre et dans l'ordre le plus parfait; les fourneaux, sur lesquels étaient quelques casseroles dont les émanations chatouillaient agréablement l'organe olfactif, étaient tenus avec un soin qui n'avait pas peu contribué à mettre l'hôtel du Bienvenu en réputation auprès des maquignons, marchands de boeufs, rouliers, saltimbanques, et autres gens du même acabit, tous grands mangeurs par nature et grands bavards par profession.
Les trois femmes en question étaient assises autour d'une petite table basse, placée dans un coin reculé de cette pièce, dont la propreté ne le cédait en rien aux cuisines les plus belles et les mieux tenues de la Hollande. La plus âgée pouvait avoir de 40 à 42 ans; elle était grande et vigoureusement constituée, d'une figure régulière et fraîche; ses yeux étaient bleus, ornés de cils noirs longs et soyeux, son nez légèrement retroussé, sa bouche petite, ornée de lèvres minces et roses du plus bel effet; sa taille fine et bien prise, une poitrine large dont les contours saillants reposaient agréablement le rayon visuel sans jamais alarmer la décence, complétait un ensemble qui était celui d'une fort agréable femme. Sa mise était celle d'une aubergiste des environs de Rouen, ou plutôt de la basse Normandie, quoique la coiffure semblât indiquer le pays de Caux.
Près d'elle, à sa droite, était une fille de 22 ans, d'une constitution robuste quoique maigre; sa figure régulière, sa bouche vermeille, qu'embellissaient trente-deux perles d'une admirable blancheur, son teint brun fortement bistré, ses yeux noirs surmontés de deux arcs épais de même couleur, ses cheveux d'ébène, tout en elle accusait une énergie qui n'est point le partage habituel de son sexe.
Enfin, la troisième, qui était à gauche, paraissait âgée de 18 ans environ: elle avait les cheveux d'un blond ardent, une figure longue et maigre, où les taches de rousseur trônaient dans tout leur éclat. Ses yeux étaient, à la vérité, grands, beaux et vifs, mais en revanche, la bouche, qu'elle avait horriblement grande, étaient absolument dépourvue de dents. Ses formes anguleuses et décharnées, ses pieds larges et difformes, ses mains fortes et osseuses, tout l'ensemble de sa personne rappelait involontairement les sorcières de Macbeth, ou plutôt celle de Teniers dans son bizarre tableau de la Tentation de saint Antoine.
Ce trio féminin travaillait avec beaucoup d'action et en silence, ce qui n'est guère dans les habitudes du sexe: mais le violent orage qui venait d'éclater avait suspendu tous les caquets, jeté l'effroi dans tous les esprits. Ce silence fut tout à coup interrompu par le coucou d'une pendule en bois, placée dans un coin de la pièce.
--Déjà neuf heures et demie, dit la mère, et personne encore! Dieu ne permettra pas, sans doute, que nous fassions encore chou blanc cette nuit. Voilà six jours que nous n'avons étrenné!
--Cela est assez étonnant dit la brune, tous les _nierts_[511] qui sont venus _pioncer icigo_[512] étaient dans la _raffale_[513]: c'est un vrai guignon!
--M'est avis, dit la rouge, que vous avez manqué le bon, l'autre _sorgue_[514].
Quoi, le _birbe_[515] qui avait l'air de faire la _manche_[516] dans les _garnaffes_[517] et les _pipés_[518]?
_Gy_[519], il avait la _cergole_[520] autour du _bauge_[521], elle n'était pas à _jeun_[522], je l'ai bien _remouchée_[523]!
Pourquoi ne l'avoir pas _bonni_[524] au _dabe_[525]?
En ce moment la lueur d'un éclair se répand dans la partie sombre de la pièce,--Tiens, l'orage n'est pas fini dit la mère!--Aussitôt un violent coup de tonnerre se fait entendre.
--En v'là du temps, dit la rouge: il n'est pas propre à nous amener de la pratique!
--Qui sait, dit l'aînée? Te souviens-tu de _l'orphelin_[526] qui par économie voyageait à pied, et qui est venu souper et coucher ici? il était gras le poulet hein?
--Amen.
Un nouveau coup de tonnerre avait presque ébranlé la maison:--Sainte mère de Dieu, dit la mère en faisant le signe de la croix, ayez pitié de nous! Notre-Dame de Bon Secours, protégez-nous! Disant cela, elle ouvrit une armoire, en tira une bouteille et une petite branche de buis bénit, puis en aspergea la pièce ainsi que ses filles, en répétant à haute voix les litanies de la sainte Vierge.
L'orage s'étant enfin apaisé peu à peu, ces trois femmes se replacèrent auprès de la petite table, et la conversation reprit son cours.
--Si nous n'avons rien fait à la _taule_[527] dit la mère, il faut espérer que l'ouvrage de la _chique_[528] de Colombe aura été _maquillé_ sans _regout_[529]; le temps a dû favoriser le _dabe_[530] et à l'heure qu'il est _l'entonne_[531] est _roustie_[532].
--Je ne sais pourquoi, répondit la brune, je n'ai pas la même idée que vous, _daronne_[533]: la nuit dernière j'ai rêvé de _greffiers_[534] c'est signe de _renaud_[535].
--Est-ce que tu _coupes_[536] dans les rêves toi? dit la rousse. Quoiqu'ça peut faire des rêves? _nibergue[537]!_
--_Prêtez loche_[538] dit la mère, _j'entrave cribler_[539].
--Tiens, c'est vrai: c'est le _clipet_[540] d'un homme!
--J'vas y aller voir, et j'vous dirai de quoi qui s'agit, dit la grande brune.
Prends le _vingt-deux_[541] en cas de malheur, dit la mère.
La brune ne tarda pas à venir annoncer qu'un homme, un cheval et un cabriolet étaient tombés dans une des cuvettes de la route, et que le voyageur était pris sous la capote du cabriolet de manière à ne pouvoir sortir.
--C'est Dieu qui nous l'envoie, s'écria la mère! Vite une lanterne, courons au secours de ce pauvre homme!
--Oui, dit la rouge, allons au secours de ce brave homme, et tâchons de le ramener coucher à l'hôtel du Bienvenu.
Elles partirent toutes trois, et parvenues au lieu où l'accident était arrivé, elles eurent bientôt décharnagé le cheval qui se releva avec peine; il leur fut alors facile de dégager le voyageur et de le retirer du cabriolet. Il était moulu et couvert de contusions par tout le corps principalement à la tête. Enfin, il fut amené dans la maison. On fit bien vite du feu pour sécher ses vêtements, qui étaient imprégnés d'eau, de sang et de boue; et pour le réchauffer, car il était transi de froid.
--Dieu soit béni dit la mère, vous voilà sauvé!--Marguerite va vite chercher les habits des dimanches de ton père, et nous ferons changer ce brave monsieur qui est trempé comme une soupe. Puisque nous avons eu le temps de le _réchapper_ il ne faut pas laisser notre bonne oeuvre incomplète.
--Oui, madame, répondit le voyageur, sans vous je serais mort étouffé sous la capote de mon cabriolet. Je vous dois la vie; mais je vous prie de croire que je saurai reconnaître votre belle conduite. Puis, comme frappé d'une réminiscence, il s'écria:--Ah! mon Dieu! ma bonne dame, j'ai oublié de prendre dans le cabriolet un petit coffret qui était à mes pieds et qui renferme des choses bien précieuses.
--De l'or? peut-être, répondit la mère.
--Non pas de l'or, mais l'équivalent: des valeurs de banque au porteur.
Marguerite qui, en ce moment, apportait les habits de son père, fut chargée de la commission avec sa soeur. Pendant l'absence de ces deux filles, Servigny, (le malencontreux voyageur qui venait d'entrer à l'auberge du Bienvenu n'était autre que notre héros), changea de vêtements, et les siens furent placés devant un grand feu afin de les sécher.
Les deux soeurs ne tardèrent pas à rentrer, portant le petit coffret qui, relativement à son volume, était fort pesant. Servigny parut satisfait de le revoir en sa possession; il le plaça près de lui, prit un verre d'eau-de-vie qu'on lui offrait, et après que ses plaies furent lavées et bassinées de l'eau de Boule de Nancy, il se sentit soulagé; alors il s'informa de son cheval et de son cabriolet, on lui répondit que Jean-Louis, le garçon d'écurie, avait tant et si bien fait qu'il avait ramené l'un et l'autre; que le cheval était couronné aux deux genoux, que les brancards du cabriolet étaient cassés, la capote enfoncée, mais que tout cela ne serait rien et se réparerait facilement.
Servigny était resté vêtu des habits du maître de la maison tandis que les siens séchaient; et pour mieux témoigner combien il était sensible aux bons procédés que ses hôtes avaient eus pour lui, il devint communicatif bien au delà des bornes de toute prudence. Entre autres choses, Servigny leur dit qu'il arrivait de l'Inde pour acheter une grande propriété à Paris et une maison de campagne dans les environs. En ce moment, l'horloge sonna onze heures; l'hôtesse ayant remarqué que notre voyageur paraissait avoir oublié les événements de la soirée et repris toute sa sérénité, lui proposa de prendre un bouillon et de manger un des petits poulets à la casserole dont le fumet lui montait si agréablement au nez, lorsque entra Jean-Louis qui venait prendre les ordres de Servigny; il lui demanda s'il ne conviendrait pas de faire venir immédiatement le vétérinaire pour donner des soins à son cheval, et le charron pour réparer le cabriolet.
--Faites venir l'un et l'autre, dit Servigny; je m'en rapporte à vous; mais rien ne presse quant à présent.
Jean-Louis qui n'était autre que le fils de l'aubergiste du Bienvenu, se retira; mais il revint bientôt sous le prétexte de demander de la chandelle pour sa lanterne. Il se pencha à l'oreille de sa mère, et croyant bien n'être pas compris, il lui dit à mi-voix, mais assez haut pour être entendu de Servigny:
--Il y a eu du _renaud à l'affaire de la chique, elle est maronnée, le dabe est revenu_[542].
Servigny, qui avait parfaitement compris ces termes d'argot, eut peine a réprimer un mouvement de surprise et de crainte.
--Seul et sans armes, quelle défense opposerai-je, se dit-il, aux adroits coquins dans le repaire desquels je suis tombé? Il est donc écrit que c'est ma dernière nuit!...
Toutefois, il ne laissa rien apercevoir des impressions qu'il venait d'éprouver et ne tarda pas à reprendre tout son aplomb. Il demanda donc, avec le plus grand sang-froid, à la maîtresse de l'auberge, si elle avait soupé. Sur sa réponse négative, il l'invita à lui faire _l'honneur_ de souper avec lui, ainsi que ses _demoiselles_. Il agissait ainsi dans la crainte que, s'il mangeait seul, on ne lui fît prendre quelque boisson narcotique sans qu'il s'en doutât. La mère et les filles, après quelques minauderies, ne purent se dispenser d'accepter, et tous se mirent à table. Servigny en fit les honneurs avec cette grâce et ces attentions polies qui distinguent l'homme du monde, et qui dans ces circonstances lui étaient plus particulièrement nécessaires pour observer les desseins de ses commensales. Mais tout se passa pour le mieux, et il ne remarqua absolument rien qui pût troubler sa tranquillité.
Lorsque vers minuit le souper fut fini, la mère donna ordre à ses filles de préparer le lit de l'étranger et de le bassiner avec du sucre en poudre dans la bassinoire, ce qui fut ponctuellement exécuté. Pendant tous ces préparatifs, la maîtresse de l'hôtel du Bienvenu causait avec Servigny de ce ton de bonne mère de famille si propre à inspirer la confiance et l'abandon; le mot religion était fréquemment répété; enfin, tout dans sa conversation était de nature à inspirer la plus grande sécurité à notre voyageur, qui se disait en lui-même:
--On prétend que les yeux sont le miroir de l'âme si cette règle est vraie, celle de l'aubergiste doit être excellente, car sa figure, tout à la fois respectable et belle, commande la confiance.
Il n'était donc pas éloigné en ce moment de lui accorder la sienne, malgré les termes d'argot qui avaient éveillé sa susceptibilité, lorsqu'il entendit distinctement faire l'_arçon_[543] et prononcer ces mots:
--Du _maigre_[544], il y a un _messière_[545]!
Alors, plus de doute, il était dans un repaire de voleurs!... Il fut un moment indécis sur le parti qu'il lui restait à prendre; mais comme c'était un homme de résolution, il se roidit contre les événements.
--S'il m'est impossible, dit-il, d'échapper au poignard de ces brigands, je leur vendrai chèrement ma vie.
Il dissimula donc adroitement ce qu'il éprouvait, comprenant bien qu'au premier soupçon c'en serait fait de lui. Enfin, il fut conduit dans sa chambre par la mère, qui lui indiqua l'endroit où il trouverait toutes les choses dont il pourrait avoir besoin. Elle lui souhaita le bon soir et une bonne nuit avec un air de bonté capable de détourner les soupçons de l'homme le plus défiant.
Cependant, à peine était-elle sortie que Servigny prête l'oreille; il entend qu'on parle à voix basse, mais il ne peut rien distinguer. Il fait le tour de chambre dont il remarque la propreté. Une commode, un bahut, un lit à rideaux, garni de draps propres et répandant une odeur de lessive parfumée d'iris, un christ en plâtre sur la cheminée, quelques tableaux de piété, un bénitier à la tête du lit; tout l'invite à la confiance et au repos. Toutefois, il ne peut rien comprendre à tout ce qu'il a vu et entendu: en effet, comment concilier tant de piété avec le langage du crime; il se perd en conjectures. La chambre dans laquelle il est monté par un escalier de meunier, n'était éclairée que par un châssis à tabatière assez élevé; mais il pouvait l'atteindre en plaçant une chaise sur la commode, surmontée de ses tiroirs. Une fois cet échafaudage établi au-dessous de ce châssis, il lui fut facile de l'ouvrir et de se hisser sur le toit; mais comment descendre; il se trouvait à plus de trente pieds du sol! Il importe de dire qu'après avoir entendu les termes d'argot qui l'avaient tant épouvanté, il avait pris dans le coin de la cheminée, et sans qu'on s'en aperçût, une forte serpette, avec laquelle il espérait se défendre s'il était attaqué, comme cela n'était que trop probable. Après avoir suffisamment exploré les lieux, il résolut de tout tenter pour se sauver d'une position semblable. Avec les draps du lit, il fabriqua une corde avec laquelle il put franchir la distance qui le séparait du sol; et dans la crainte d'être aperçu par quelque ouverture, il éteignit sa lumière, sauf à terminer ses préparatifs au clair de la lune qui donnait par la lucarne en question. Pendant qu'il travaille à sa délivrance, voyons ce qui se passe dans la salle où nous avons laissé les autres personnages de cette histoire.
Autour de la grande table sont assis cinq individus dont les types divers sont bons à signaler. Le premier, qui est le mari de l'hôtesse du Bienvenu, a un air de supériorité remarquable sur les autres; son maintien est grave, son costume est celui des marchands colporteurs de la basse Normandie; il a cinquante ans. Sa taille élevée, sa corpulence, ses mains fortes et larges, indiquent un homme doué d'une grande vigueur. Il s'exprime lentement comme la plupart des habitants de sa province, et avec cet accent qui en est le cachet particulier. Il paraît présider le conseil que l'on tient; sa femme est près de lui et ses deux filles à l'autre extrémité de la table.
A gauche du père de Blaise le-Petit Christ, comme l'appellent les gens du pays et les habitués de la maison, se trouve son fils, Jean-Louis, dont les yeux, la figure, les gestes, et toutes les habitudes du corps, révèlent l'âme atroce. Ce caméléon, vu hors de son rôle habituel, a l'air d'un idiot qui n'a d'autre instinct que de satisfaire aux besoins de la brute; mais aux yeux de l'observateur, il sue le sang et le crime par tous les pores.
Près de lui se trouve un homme de trente-six ans, grand et fortement bâti, vêtu en marchand de salade; son accent bas-normand indique son origine; il a le sourire stéréotypé sur les lèvres, et l'air tout à fait bonhomme. Enfin, à le voir il semblerait, comme on dit vulgairement, qu'on pourrait lui donner le bon Dieu sans confession.
De l'autre côté est un homme petit et trapu, aux cheveux noirs, crépus et crasseux, sa tournure est celle d'un chaudronnier ambulant. De sa bouche, constamment remplie d'une énorme chique, découle un liquide infect qui n'a de nom dans aucune langue, et les émanations qu'il exhale rendent son voisinage redoutable. Il a un oeil éraillé et la figure horriblement marquée de petite vérole; en un mot, c'est l'être le plus repoussant que l'on puisse imaginer.
Enfin, à côté de ce monstre, est un jeune homme de dix-huit à vingt ans, encore imberbe, vêtu en garçon meunier; sa figure candide, que le crime n'a pas encore flétrie, forme un contraste frappant avec celle de son voisin. On s'étonne de voir tant de douceur et de bonté apparentes dans une telle réunion; on dirait un ange au milieu des suppôts de Lucifer!
Blaise le Petit Christ prend la parole; il déplore qu'une circonstance fortuite l'ait forcé d'amener coucher deux _pantres_,[546] dans la maison. C'était deux hommes qu'il avait rencontrés sur la route de Colombe et qu'il connaissait pour des _truqueurs_[547], mais qui ne le connaissaient que comme un honnête marchand colporteur.