Les vrais mystères de Paris

Part 58

Chapter 583,781 wordsPublic domain

Quant aux moeurs, rien de plus efféminé, de plus corrompu; et c'est sans doute à cause du climat, car on a observé que le fils de l'Européen ne tarde pas à y perdre le courage héréditaire de ses pères. D'un autre côté, les femmes y passent leur vie dans la nonchalance, l'oisiveté et la mollesse, étant occupées tout le jour ou à se faire frotter le corps par de jeunes esclaves, ce qui est une de leurs grandes voluptés, ou à fumer le tabac du pays, qui est si doux que l'on peut en faire usage du matin au soir. Les moins vicieuses s'appliquent à des ouvrages à l'aiguille qu'elles font très-bien. L'adultère y est puni de mort, ce qui n'empêche pas que dans certaines de ces contrées, quand les femmes rencontrent un homme, elles le saisissent et le menacent de le dénoncer à leur mari s'il les méprise. Elles se glissent dans le lit d'un homme, le réveillent, et s'il les refuse, elles le menacent de se laisser prendre sur le fait, ce qui ne laisse à celui-ci que l'alternative de l'accomplissement de leurs désirs, ou une mort affreuse inévitable.

Enfin, et bien que la polygamie y soit poussée jusqu'à ses dernières conséquences, nous ajouterons que les hommes, pour étendre le cercle de leurs voluptés, n'ont pas craint d'outrager la nature!

Le sujet que nous traitons nous ramène maintenant à une courte notice sur la ville de Bénarès, pour laquelle Servigny avait pris passage, après quoi nous continuerons notre récit sans interruption.

Bénarès, bâtie sur les bords du Gange, et que l'on peut regarder comme la métropole ecclésiastique ou la Rome de l'Inde, est extrêmement grande et peuplée; on y compte environ six cent cinquante mille habitants. Elle est depuis un temps immémorial le siége principal de la littérature brahmanique, et réputée sainte par excellence. Les maisons sont très-hautes, aucune n'a moins de deux étages; la plupart en ont trois, et d'autres, en assez grand nombre, cinq et six, en général richement décorés. Le nombre des temples est très-considérable; la plupart sont fort petits, disposés comme des niches dans les angles des rues et sous l'abri de quelque grande maison. Plusieurs sont entièrement couverts de fleurs, d'animaux, de branches de palmiers, sculptés avec une élégance et un fini admirables. Les habitants décorent les parties les plus en vue de leurs maisons de camaïeux peints des plus vives couleurs, et qui représentent des hommes, des femmes, des taureaux, des éléphants, des dieux, des déesses, avec leurs formes et attributs divers. Des taureaux de tous les âges, consacrés à Siva, apprivoisés et familiers comme le chien domestique, circulent librement dans les rues, tandis que des groupes de singes, consacrés à Hanoumâm, grimpent sur le toits des maisons ou des temples, ou volent impunément dans les boutiques des fruitiers et des pâtissiers. La haute renommée de sainteté dont jouit cette ville, y attire, de toutes les parties de l'Inde, un grand nombre de pèlerins et de mendiants.

Nous avons dit que c'était pour Bénarès que Servigny avait pris passage. Arrivé dans un pays si nouveau pour lui, et où il n'avait aucune recommandation, il chercha d'abord à utiliser ses connaissances; mais là, comme partout, il est difficile d'inspirer confiance à ceux qui disposent de la fortune. Les habitants y sont même généralement hostiles aux étrangers, qu'ils considèrent comme autant d'êtres parasites qui viennent s'enrichir à leurs dépens, ou comme des criminels qui ont fui leur patrie sans doute pour se soustraire aux atteintes de la justice. D'un autre côté, ils ont été si souvent trompés par des aventuriers qu'ils avaient accueillis, et auxquels ils avaient procuré de bons emplois; si souvent ils avaient vu l'hospitalité violée, leurs femmes séduites, leurs filles et leurs richesses enlevées, qu'un sentiment légitime de répulsion ne leur était que trop permis.

Ces actes d'ingratitude, malheureusement trop souvent renouvelés, avaient donc fermé toutes les portes aux Européens qui, comme Servigny, cherchaient leur existence dans la carrière des emplois ou du travail; il était même très-difficile, pour ne pas dire impossible, de se faire admettre dans une maison à quelque titre que ce fût, même pour l'emploi le plus infime. Servigny ne possédait que le peu d'argent qu'il tenait de l'extrême charité du bon curé, et cela ne pouvait le mener bien loin: pour comble de malheur, il tomba malade, et en très-peu de temps il se trouva absolument sans ressources. Dans cette extrémité, il fut contraint de travailler comme un simple journalier, encore n'obtenait-il pas toujours de l'occupation, tant il était encore faible et peu accoutumé à ce genre de travail. Ce qu'il gagnait suffisait à peine pour lui procurer les aliments grossiers les plus indispensables à la vie.

Enfin, après trois ou quatre mois de séjour, d'efforts et de persévérance de toute espèce, il était parvenu à se rendre utile. Un contre-maître qui avait eu souvent occasion de l'employer, l'avait remarqué et lui avait témoigné de l'intérêt; il le chargea de tenir note des travaux qui s'exécutaient dans une fabrique de châles qui appartenait à un riche _nabab_[507], au service duquel il était. Servigny s'acquitta avec exactitude et talent de la mission qui lui était confiée, et son supérieur en était satisfait; mais le mauvais destin qui le poursuivait, ne permit pas qu'il restât longtemps dans une position où du moins il était à l'abri du besoin. Un ouvrier, originaire du pays et que Servigny avait remplacé dans la confiance du contre-maître, avait conçu contre lui un sentiment de jalousie tel, que de concert avec quelques-uns de ses camarades, il résolut la perte ce jeune homme. Pour y parvenir plus sûrement, ils firent agir, en secret auprès du nabab qui, ne pouvant tout voir, ne manqua pas d'accueillir ces faux rapports. D'ailleurs, la trame avait été si adroitement ourdie, les preuves paraissaient si évidentes, si bien combinées contre l'un et contre l'autre, que tous deux furent renvoyés sans être entendus. L'intendant du nabab qui ne pouvait souffrir les étrangers, et principalement les Français, parce qu'un voyageur de cette nation lui avait récemment enlevé sa femme, qu'il idolâtrait, et en même temps la majeure partie de sa fortune, ne contribua pas peu à la décision si funeste qui replongeait Servigny dans la misère.

Par suite de ce renvoi, Servigny se trouva donc plus malheureux que jamais, car ses ennemis s'empressèrent de le publier et d'y ajouter toutes les petites perfidies dont leur conduite précédente n'était que le prélude.

Le contre-maître s'empressa de quitter le pays. Quant au malheureux Servigny, tous les coeurs et toutes les portes lui étaient fermés, tant la prévention agissait fortement contre lui. On était d'autant mieux convaincu de sa culpabilité, que le nabab, chez lequel il avait été employé, était généralement connu comme un homme bon, sensible, généreux, aimant à pardonner. On excusait d'autant moins l'offense, que l'offensé méritait de l'être. Enfin, et encore bien que Servigny fût dans la plus grande détresse, qu'il passât souvent jusqu'à deux ou trois jours manquant de la nourriture la plus essentielle, il ne pouvait se résoudre à recourir à la charité publique; plutôt que de tomber si bas, il préféra vivre du produit fort éventuel de commissions dont on le chargeait, de ports de lettres et de paquets. Encore combien de fois Servigny ne se prit-il pas à regretter la vie du bagne! Là, au moins, il trouvait parmi ses compagnons quelques coeurs compatissants pour charmer son infortune, tandis qu'ici, libre, il est l'objet du mépris de tous. N'est-ce pas là le comble de l'opprobre?

Aussi, pour se soustraire à tant d'humiliations, il ne manquait pas, toutes les fois qu'il le pouvait, d'aller s'enfoncer au sein des vastes forêts qui avoisinent la ville de Bénarès. Là, oublié de tous et s'isolant du reste de l'univers, les productions de la nature si luxuriantes, si magnifiques dans cette terre privilégiée en donnant un autre cours à ses idées, devenaient pour lui l'objet de profondes méditations. En effet, qui aurait pu contempler, froid et impassible, l'immense baobab, géant des forêts, vrai colosse végétal dont le tronc acquiert jusqu'à vingt-cinq pieds de diamètre! Il faut, dit-on, des milliers d'années pour que cet arbre parvienne à ce monstrueux développement. Ce tronc immense, couronné d'un grand nombre de branches étalées horizontalement, remarquables par leur grosseur, et plus encore par leur longueur qui est de cinquante à soixante pieds, ne l'est pas moins par ses racines qui sillonnent le sol en tous sens jusqu'à une distance de cent cinquante à cent soixante pieds. Viennent ensuite le catalpa, dont le tronc est peu gracieux, mais dont l'ample feuillage et les belles fleurs d'un blanc ponctué de pourpre, font un si bel effet, le nopal, le dattier, le beau marronnier, aujourd'hui si répandu en Europe; le daphné indica, dont l'odeur suave parfume l'atmosphère; le manguier, le goyavier, le durion, et surtout le mangouste dont les fruits sont si délicieux; en un mot, cette végétation qui déploie tout le luxe et la majesté qu'elle offre ordinairement sous les climats des tropiques, lorsqu'elle est secondée par les agents les plus puissants, comme la nature du sol et l'humidité.

Servigny s'arrachait avec peine du sein de ces vastes forêts, où, selon l'expression d'un ancien, il n'était jamais moins seul que quand il était seul. Il ne revenait à Bénarès qu'autant que la nécessité de renouveler ses provisions l'y obligeait; mais aussitôt qu'il avait satisfait à cette loi impérieuse de toute existence, il retournait à sa chère solitude.

Il avait découvert un endroit qu'il affectionnait principalement et où il se livrait plus que partout ailleurs, à ses mélancoliques rêveries; c'était un petit rocher escarpé et à pic, un de ces accidents abrupts d'un sol si fécond en heureux contrastes. Un bouquet d'arbrisseaux odorants couronnait la crête de ce rocher, et là, non-seulement, il pouvait méditer sans craindre la dent des animaux féroces, mais encore il lui semblait qu'il aurait pu y braver un nouveau déluge. Toutefois il avait eu bien de la peine à gravir cet endroit escarpé; mais à force de le contourner en tout sens, il avait découvert une petite source dont les eaux fraîches et limpides avaient donné naissance à des plantes grimpantes dont il s'était aidé lors de sa première ascension, et dont il continuait à s'aider toutes les fois qu'il voulait la renouveler.

Au premier aspect, rien de plus sauvage que cet endroit isolé. Cependant en y regardant avec attention, certain arrangement dans les fragments de rochers qui tapissaient le lit de la source dont nous avons parlé, des vestiges de pieux plantés ça et là, lui donnèrent à croire que des habitations avaient pu y exister à une époque plus ou moins reculée. Cette remarque l'encouragea à se livrer à une exploration plus approfondie, et à considérer ces vestiges comme des jalons qui avaient été placés là dans un dessein qu'il ne pouvait encore parfaitement s'expliquer. Après avoir marché d'obstacles en obstacles, fouillant et sondant partout les interstices d'un gazon épais qui recouvrait la cime du piton, les traces d'un ancien sentier, en partie cachées par les ronces et les broussailles, le confirmèrent dans l'opinion que cet étroit plateau avait été autrefois habité, mais que les constructions étaient devenues la proie des flammes. Il était dans l'enthousiasme d'une découverte qui, depuis un grand nombre de siècles, peut-être, avait échappée à tous ceux qui avaient visité cette partie reculée de la forêt. Du sommet de ce rocher il découvrait un pays immense; mille pensées diverses venaient tour à tour l'y assaillir; peut-être que nouveau Robinson, il lui était réservé de redonner la vie à ces débris d'une civilisation éteinte par la faux du temps ou par la fureur des partis; mais pour recommencer Robinson, il lui manquait un Vendredi, et où trouver un si fidèle compagnon dans une contrée qui le traitait en véritable paria.

Enfin il se retira en prenant toutes les précautions possibles pour retrouver son chemin. Revenu à la ville chez la vieille bonne femme qui lui donnait asile, moyennant une légère rétribution, il s'endormit bercé par des songes qui, tous, se rattachaient au projet qu'il avait conçu depuis si longtemps de s'établir sur la cime de son rocher; il s'y voyait entouré de toutes les commodités, de toutes les jouissances de la vie. Malheureusement le réveil venait trop tôt le rappeler à la triste réalité.

Néanmoins, et bien qu'il ne pût encore se rendre un compte positif de ce que deviendrait sa découverte, il ne cessait de s'en occuper. Mais y élever des constructions sans outils: impossible! s'y défendre sans armes: impossible encore! il pense donc, avant tout, à faire quelques économies au moyen desquelles il puisse aller s'y installer avec une certaine provision de vivres, seul moyen de donner quelque suite à son entreprise. Quand il a réussi dans ce projet, il emprunte à son hôtesse tous les outils dont elle peut disposer: une hache, une bêche, une houe, un pic, une vieille lance à demi brisée. Il veut commencer par explorer le sol jusqu'à une certaine profondeur; plus tard, et selon l'occurrence, il donnera à ses travaux un caractère plus grandiose.

Parti avec ces instruments qu'il transporte sur les lieux à plusieurs reprises, ainsi que ses provisions de bouche, il ne tarde pas à se mettre à la besogne. Les plantes rampantes une fois arrachées du sol, il acquiert la preuve que des cabanes avaient été incendiées, il retrouve même des ossements humains à demi consumés, ainsi que des fragments d'animaux que ses connaissances en paléontologie lui firent reconnaître pour avoir appartenu aux races ovine et bovine. Mais son enthousiasme fut au comble lorsque après avoir approfondi les excavations il trouva un fossile qui se rattachait par tous ses caractères au mégatherium, animal vertébré reconstruit par notre célèbre Cuvier, et dont la race a disparu de notre globe depuis sa dernière révolution. Il n'en fallut pas davantage pour persuader à Servigny que ce rocher, depuis si longtemps dédaigné, méconnu, avait été le théâtre de scènes également curieuses à étudier par le naturaliste et le géologue. Toutefois pressé d'arriver à des résultats dont l'actualité se faisait vivement sentir, il réserva à d'autres temps la suite de ses investigations scientifiques. Pour le moment, il cherchait à se créer un abri contre l'intempérie des saisons et qui le garantît en même temps contre la dent des animaux féroces, si redoutables dans ces contrées.

Il y avait déjà quelque temps qu'il travaillait à l'exécution de son projet, lorsque un jour, et au moment qu'il s'y attendait le moins, son attention fut vivement excitée par le bruit de pas précipités; c'était un homme pâle, défait, couvert de sang, qui cherchait à échapper aux poursuites d'un tigre de la plus grande espèce qui le suivait de près. Ce malheureux homme n'avait pour se défendre contre son redoutable adversaire que le canon d'un fusil dont la crosse avait disparu dans la lutte qui venait d'avoir lieu entre eux: il avait également perdu son couteau de chasse dont il ne lui restait plus que le fourreau et le ceinturon. Le tigre était blessé et écumant de rage: il allait indubitablement atteindre son ennemi et l'immoler! Servigny effrayé lui-même, se lève précipitamment, s'arme de sa pique, et se met sur la défensive. L'inconnu surpris s'arrête à cet aspect inattendu, le tigre lui-même semble hésiter; mais le temps est précieux, et bien que le costume de Servigny inspire peu de confiance à l'étranger, il n'hésite pas à se réunir à lui pour combattre l'horrible monstre.

--Ne craignez rien, s'écrie Servigny qui voit son trouble; ne craignez rien, quoique pauvre je suis honnête homme, et je sais quels devoirs votre position m'impose!

Pendant ce peu de temps, l'animal avait repris des forces et semblait chercher des yeux sur lequel de ses adversaires il se jetterait le premier; mais nos deux combattants s'étaient retranchés à l'entrée d'une cavité qui, en protégeant leurs derrières, rendait leur défense plus facile et en même temps plus formidable.

Tout à coup, la fureur du tigre ne connaît plus de bornes, il se précipite avec la rapidité d'un trait sur ses ennemis; il les attaque tour à tour, les pousse, les presse: mais, par une suite de son instinct féroce, c'est toujours l'inconnu qu'il poursuit avec le plus d'acharnement. Tous deux multiplient en vain leurs coups, il leur échappe en bondissant, ou par des feintes qui les font consumer en efforts vains. Servigny ne manque pas de sang-froid; il fait d'ailleurs un usage habile des forces et de l'adresse que nous lui connaissons: l'inconnu au contraire ne tarde pas à être épuisé par le sang qu'il a perdu depuis le commencement de cette lutte. Il est saisi et renversé par le redoutable animal: Servigny est lui-même blessé à la cuisse en voulant dégager l'étranger. Une lutte seul à seul s'engage alors entre Servigny et le tigre redoutable. Vainement Servigny, d'un premier coup, lui fait-il une profonde blessure dans le flanc, l'animai se retire et se rue avec furie contre son adversaire: celui-ci, la lance en arrêt, l'attend de pied ferme, et par un nouveau coup adressé à la tête lui crève un oeil: mais plus ses blessures se multiplient plus sa rage s'accroît!

Cette diversion avait permis à l'inconnu de se relever; il s'était armé de la hache de Servigny qui, par un hasard heureux, s'était trouvée à sa portée, et voulait, en rentrant dans la lutte, partager ses périls; mais ses coups se ressentaient de sa défaillance, et ne portaient que faiblement. Enfin, étourdi, épuisé, l'animal tombe sur le sol qu'il teint de son sang noir et fumant. Nos deux combattants croient sa mort certaine; mais au moment où ils se précipitent pour l'achever, d'un bond impétueux il se relève et se jette sur l'inconnu avec une nouvelle rage. C'en était fait de lui si le danger n'avait exalté au dernier point le courage de Servigny. Réunissant donc tous ses efforts et joignant la force à l'adresse, il plonge sa lance dans la poitrine de l'animal et la lui enfonce tout entière dans le corps.

L'animal affaibli conserve encore un reste de vigueur et de rage; il cherche de la gueule à arracher l'instrument de son supplice: vains efforts! il s'en prend alors à lui-même, il se roule, il se tord, et, dans sa fureur aveugle, il se précipite sur les pierres qui tapissent l'arène, qu'il mord et qu'il rougit de sa gueule ensanglantée!...

L'heure fatale avait sonné pour lui: il fait bien entendre encore quelques rugissements furieux, que répètent avec fracas les échos de la forêt; mais ils s'affaiblissent à mesure que ses forces s'épuisent avec son sang; un râle terrible succède; il rend enfin le dernier soupir.

Nos deux combattants en croient à peine leurs yeux; ce n'est qu'après avoir retourné le monstre, dès lors immobile, qu'ils sont bien convaincus de leur victoire. Après un instant de repos et de silence pour calmer leurs sens, l'inconnu se lève, se précipite dans les bras de Servigny, l'étreint avec la plus vive émotion, et le proclame son libérateur.

--Je vous dois la vie, dit-il; qui que vous soyez, comptez sur les effets de ma reconnaissance.

Servigny s'empresse de le remercier, et remarquant qu'il était extrêmement faible et souffrant des suites de ce combat, il lui fit avaler quelques gouttes de tafia qui lui restaient de ses provisions. Ce cordial lui rendit quelque énergie et lui permit de seconder Servigny qui oubliait ses propres blessures pour ne s'occuper que des siennes.

Ce n'est pas que Servigny n'eût aussi éprouvé les effets de la dent redoutable de leur ennemi; mais, il était moins dangereusement blessé que l'étranger. Celui-ci avait reçu plusieurs morsures graves et profondes, qui le faisaient horriblement souffrir, et l'empêchaient pour ainsi dire de se mouvoir. Servigny, après l'avoir en partie déshabillé, bassina ses plaies avec quelques gouttes de tafia qui redoublèrent momentanément ses souffrances; mais il ne tarda pas à en éprouver un grand soulagement. La manière heureuse et pleine de convenance avec laquelle Servigny prodiguait ses soins à l'étranger, donnaient à celui-ci l'envie de connaître cet homme envoyé du ciel pour le tirer si à propos du plus grand péril qu'il eût jamais couru; mais ce n'était ni le lieu, ni le moment de lui adresser des questions.

L'inconnu, soutenu par Servigny, eut beaucoup de peine à descendre de la plate-forme du rocher dont les parties les moins inclinées présentaient de sérieuses difficultés aux hommes mêmes les plus ingambes. Descendus enfin tous deux sans accident, ils se dirigeaient lentement vers la ville au travers de la forêt; mais les forces de l'inconnu ne tardèrent pas à le trahir; il s'évanouit! Tous les efforts de Servigny pour le ranimer furent inutiles. Que faire dans cette occasion? il était déjà tard et même nuit close depuis longtemps. Fatigué et blessé lui-même, aurait-il la force de porter celui à qui il venait de sauver la vie, et à qui il fallait la sauver une seconde fois pour compléter son noble dévouement?... Son anxiété était au comble! A chaque instant il craignait de voir expirer dans ses bras son malheureux compagnon; mais pouvait-il l'abandonner dans cet état pour aller chercher des secours à la ville, qui, hélas! était encore éloignée de plus d'une lieue? Sa résolution, son courage, s'accrurent avec le péril; il soulève adroitement le corps de l'étranger, le charge sur ses épaules, et, malgré les vives souffrances qu'il éprouve de ses blessures, il s'achemine vers la ville d'un pas ferme et assuré, glorieux de son précieux fardeau.

Déjà il n'en était plus qu'à quelques centaines de toises, lorsque tout à coup il se trouve entouré d'une faible escouade d'hommes armés, composée de cipayes[508], chargée du service de nuit. On l'arrête, on le prend pour un voleur, on veut même le maltraiter: mais sur l'observation du chef de la patrouille, on le conduit devant le magistrat préposé au service de sûreté. Là, Servigny dépose son fardeau; mais à peine ces hommes l'eurent-ils examiné que tous s'écrient: «c'est l'honorable sir Lambton qui est parti ce matin pour aller à la chasse dans la forêt. Que lui est-il donc arrivé? Alors Servigny raconte succinctement les différentes circonstances que nous venons de faire connaître, et chacun de le féliciter de sa noble conduite. On s'empresse de faire venir un brancard, on y place le blessé et on le porte avec tous les ménagements possibles à Beauchamp, maison de campagne qu'il possédait à peu de distance de là. Des médecins sont immédiatement appelés, et nos deux blessés tour à tour soignés et pansés. Sir Lambton restant toujours évanoui, le médecin pratiqua avec succès une abondante saignée: il rouvre enfin les yeux, et des signes non équivoques témoignent qu'il a recouvré l'usage de ses sens. Toutefois, et sans pouvoir encore articuler un mot, ses regards semblent indiquer qu'il cherche quelqu'un. La parole lui est enfin rendue, et le premier usage qu'il en fait est de demander où est l'étranger? où est son sauveur? On lui dit qu'il est dans un appartement voisin; mais sur un signe qu'il fait, un lit est dressé à côté du sien, Servigny y est transporté. Sir Lambton lui prend les mains, les couvre de baisers, lui adresse les remercîments les plus expansifs, les plus affectueux; il veut l'avoir près de lui et ne plus s'en séparer. De douces larmes inondent son visage, enfin il semble que pour lui seul la reconnaissance est la mémoire du coeur!