Les vrais mystères de Paris

Part 57

Chapter 573,797 wordsPublic domain

Servigny se jette à genoux et prie avec une grande ferveur. Après avoir terminé sa prière, il se lève avec résolution, rassemble les lambeaux de sa chemise, en fait une corde pour mettre fin à ses souffrances. Il travaille avec tant d'action et en même temps avec tant de sang-froid à ces tristes préparatifs, que ceux qui auraient pu l'examiner en ce moment n'auraient jamais pu supposer qu'il préparait l'instrument de son supplice. Enfin tout est prêt: il cherche un lieu propre à l'exécution de son fatal projet, mais aucun des arbres qui l'entourent, jeunes et faibles oliviers, ne présente la force et la hauteur convenables. Cette circonstance ne le déconcerte point: sa détermination est irrévocablement prise, il trouvera plus loin ce qu'il ne peut rencontrer ici. L'espoir de terminer promptement tous ses maux lui rend une nouvelle énergie. Après avoir cheminé près d'une heure sans rencontrer ce qu'il cherche, il aperçoit enfin un petit bois dont les arbres touffus lui font espérer leur funeste concours, mais il en était séparé par un torrent que les eaux pluviales de la nuit avaient considérablement grossi. Déterminé qu'il est à ne céder devant aucun obstacle, il tente de franchir celui-ci. En l'examinant de plus près, il s'aperçoit que le courant est plus rapide que profond; il descend dans le lit du torrent en se cramponnant aux anfractuosités de rochers qui en tapissent les bords; il remonte de l'autre côté en s'aidant des mêmes précautions. Enfin, le voilà près du but, il touche, selon lui, à la terre promise, ses souffrances vont finir! l'arbre est choisi; tout est préparé, la corde est attachée!... Mais au moment suprême, il croit devoir adresser une dernière prière à l'Etre immense et éternel de qui il attend son pardon!...

Tout à coup, une réflexion le frappe: c'est de se débarrasser de tous ses vêtements. Si je reste couvert de la livrée du crime, se dit-il, je n'inspirerai aucune compassion à ceux qui trouveront mon cadavre, personne n'aura pitié du malheureux galérien, que l'on croira un grand coupable. Si au contraire, je suis nu, en voyant les blessures dont je suis couvert, mon corps sera recueilli avec quelques égards; on supposera probablement qu'après avoir été dépouillé, des brigands ont voulu, par un raffinement de cruauté, me faire subir ce genre de mort, pour faire croire à un suicide. En mourant dans cet état, j'ai du moins la consolation que ma position restera ignorée; et qui sait? peut-être que quelque âme charitable me fera donner une honnête sépulture. En disant ces mots, il se dépouille des vêtements infimes qui lui restent, il les précipite dans le torrent qui les entraîne dans sa course rapide.

Rien ne l'empêchait donc plus d'exécuter son funeste projet; il allait même se passer la corde au cou, lorsque le son d'une cloche peu lointaine se fait entendre. Il écoute: c'était minuit qui sonnait. Frappé de ces sons qui lui rappellent tout à la fois les souvenirs religieux, les vertus, le bonheur d'un autre âge, hélas! si fugitifs pour lui, un autre ordre d'idées s'empare de ses esprits. Il imagine que la voix de la cloche est un avertissement d'en haut qui le rappelle aux devoirs sacrés que la religion impose à ses fidèles sectateurs. Soudain ses sens se calment; la terrible vérité lui apparaît dans tout son jour: il voit et il déteste le crime horrible qu'il allait commettre en attentant lui-même à ses jours. «O mon Dieu! s'écrie-t-il, ma chaîne est lourde, mais j'aurai la force de la porter jusqu'au moment où ta bonté infinie daignera en alléger le poids!» Ayant ainsi accepté un nouveau pacte avec la vie et les souffrances, il arrache la corde et la jette dans le même torrent qui déjà avait entraîné au loin le reste de ses vêtements.

La nouvelle résolution que Servigny venait de prendre, en lui rendant la sérénité de l'âme, ne pouvait atténuer que bien faiblement les douleurs atroces auxquelles il était en proie. Exténué de faim, de froid et de fatigue, son sang perdu en abondance, la fièvre qui l'égarait et que tant de causes avaient allumée dans ses sens, tout contribuait à éteindre dans cet homme naguère si courageux et si fier, toutes les idées grandes et généreuses pour le livrer tout entier aux seuls et vils instincts de la conservation matérielle.

Il prend donc la résolution de se diriger vers l'église dont il sait n'être pas bien éloigné. En ce moment, la pluie avait cessé; le ciel moins obscur lui permet de distinguer la flèche du clocher, faiblement, mais enfin assez pour donner une direction à ses pas jusqu'ici incertains et chancelants. Après quelques minutes de marche, il se trouve devant une maison que la clarté débile et passagère de la lune lui permet de distinguer. Une croix, signe toujours vénéré des chrétiens malheureux, surmonte la porte, et tout indique que c'est le presbytère. Il hésite: il ne sait s'il doit frapper et implorer du secours. Son état complet de nudité, les blessures dont il est couvert, tout lui fait craindre d'épouvanter l'homme respectable dont il vient interrompre le repos, et d'en être repoussé. Ensuite, comment éviter les soupçons? Et, s'il échappe à ceux-ci, comment ne pas éveiller la sollicitude du maire et celle de tant d'autres autorités toujours prêtes à se ruer sur le malheur? Comment créer une fable assez vraisemblable pour intéresser à sa position, pour lui gagner tous les coeurs? Comment répondre à cette multitude de questions que chacun va lui adresser? Son anxiété est au comble: il se sent défaillir!...

Cependant, par un instinct machinal, il s'empare du marteau, il se décide à frapper:

--Le sort en est jeté, que Dieu me protège, dit-il.

Deux minutes s'étaient à peine écoulées, qu'une voix d'homme, partie de l'intérieur, se fait entendre et lui demande, en patois provençal, à travers un petit grillage pratiqué dans la porte:

--Qui frappe à cette heure avancée de la nuit, et que désire-t-on de moi?

--Ah! monsieur le curé, de grâce! Je suis entièrement nu, blessé, mourant de faim, de froid et de fatigue, répond Servigny: j'implore vos secours!

--Attendez, mon ami, lui dit le bon curé, je vois votre pitoyable état; attendez deux minutes, je vais vous ouvrir.

Il revient bientôt avec la clé et une lanterne à la main; il ouvre la porte et s'empresse de jeter un manteau sur les épaules de Servigny: puis le regardant plus attentivement:

--Dieu du ciel! s'écrie-t-il, vous êtes sans doute une des victimes des brigands qui infestent la forêt de Cuges?

Puis, sans attendre la réponse de Servigny:

--Suivez-moi, lui dit-il, il n'y a pas un instant à perdre!

Il le conduit dans une petite salle à manger où règne l'ordre et la propreté. Il sonne son monde, et en un clin d'oeil, un homme et une femme, Sylvain et Marguerite, déjà âgés tous deux, mais d'un extérieur qui commande la confiance, s'empressent d'accourir auprès de leur maître vénéré; il se fait apporter la boîte aux médicaments qu'il tient toujours abondamment fournie, et à ses frais, pour venir au secours des malheureux; il demande de l'eau chaude, du linge. On approche le blessé près d'un feu petillant que les domestiques ont eu soin d'allumer. Le vénérable pasteur se met en devoir d'examiner et de panser les blessures de Servigny. Celles des coudes, quoique graves, n'étaient pas inquiétantes; mais celle de la tête pouvait avoir des suites fort dangereuses. Elles furent toutes pansées par le respectable curé avec l'adresse d'un chirurgien habile. Ces soins préliminaires une fois remplis, il fait donner un bouillon au malade; et, lorsque ce dernier est bien réchauffé, il donne ordre de lui passer une chemise et de le coucher. On place Servigny dans la pièce où couchait le domestique. Avant de se séparer du bon curé, il voulait lui raconter la longue série de ses infortunes et surtout la manière dont il avait été si maltraité peu d'heures auparavant; mais le bon curé l'en empêcha, en lui recommandant d'observer le plus rigoureux silence pour ne pas aggraver la fièvre à laquelle il était en proie.

Cette prescription était loin d'être du goût du bon homme Sylvain, qui, outre qu'il aurait pu, à bon droit, passer pour le plus grand bavard de France et de Navarre, était bien la curiosité incarnée. A ce double titre, il grillait d'impatience de se faire raconter les circonstances merveilleuses, selon lui, qui avaient réduit un homme jeune et fort à venir se réfugier la nuit, entièrement nu, au presbytère de son maître. Il s'approche donc doucement du lit de son hôte, et d'une voix qu'il rend la plus engageante possible:

--Ah! mon bon monsieur, lui dit-il, quels infâmes scélérats! comme ils vous ont traité! Veuillez donc me raconter les diverses circonstances de cet événement; je veux que dès l'aube du jour tout le village en soit informé, et que chacun devienne votre vengeur. Nous nous armerons tous de fourches, de faux; nous fouillerons toute la contrée, et par la mort! si nous trouvons les misérables, nous les amèneront pieds et poings liés! Je suis tellement indigné, vous m'inspirez une si véritable compassion, que je vais mettre des cordes dans mes poches, et, par la mort! ce sera moi qui les garrotterai! Combien étaient-ils, les gueux? étaient-ils armés? avaient-ils des figures bien farouches, bien rébarbatives? Tant mieux, par la mort! ils verront que le vieux Sylvain n'y va pas de main morte; oui, Sylvain, qui depuis quarante-deux ans porte la hallebarde avec honneur et gloire, dans l'église du bon et brave Saint-Marsault[506], par la mort! j'en ai fait trembler bien d'autres.

--Brave Sylvain, répond le malheureux Servigny, étourdi de cette longue tirade, je vous remercie d'épouser si chaudement ma cause; mais il m'est impossible de vous satisfaire en ce moment. Outre que ce serait une grave inconvenance que de désobéir à votre excellent maître, mes forces ne me permettent pas de répondre à votre empressement. Veuillez donc m'excuser, et permettez-moi de prendre un peu de repos.

--Bien, bien, mon bon ami, je vois combien vous souffrez; je vais vous laisser dormir tout à votre aise... Cependant, j'y réfléchis et je pense que si vous vouliez me raconter les choses à voix basse, cela ne vous fatiguerait pas. Je vous jure que je n'en parlerai demain matin qu'au maître d'école, à grand Guillaume, le garde champêtre, à la femme du premier marguillier et à celle de l'épicier du coin. Ce sont tous mes amis, et on peut compter sur leur discrétion comme sur la mienne. Ils viendront vous voir demain matin, oui-da! et je veux que la marguillière vous apporte du lait et des oeufs frais lorsque vous serez convalescent, ce qui j'espère ne sera pas long; car, Dieu merci, je m'y connais. Ce que vous avez se réduit à fort peu de chose; et, tenez, je suis sûr qu'aussitôt que vous vous serez ouvert à moi, vous vous sentirez tout soulagé!

--Encore une fois, brave Sylvain, cela m'est impossible, absolument impossible ce soir. Veuillez me laisser reposer.

--Diable d'homme, se dit Sylvain, en grommelant entre ses dents, on a bien de la peine à le faire parler. Ça m'a l'air suspect et même furieusement suspect. Tous ces taciturnes ont à coup sûr quelque chose sur la conscience, car j'ai toujours remarqué que l'honnête homme est ordinairement généreux et abondant dans ses paroles. C'est tout de même vexant pour moi, et je puis bien dire que voilà la première fois qu'il arrive quelque chose d'extraordinaire dans le pays et que je me couche sans le savoir. Maudit sournois, va! tu peux bien compter que les poules de la marguillière ne pondront pas pour toi, et quant à son lait, il ne te tournera pas sur l'estomac! Va, je te déteste, et pour te le prouver, je jure que je ne te dirai plus rien.

Sylvain ayant enfin terminé son monologue, et voyant que son malade était endormi, prit le parti de se recoucher. Mais impressionnable comme tous les curieux dont la fibre sensible vient d'être violemment agitée, il eut bien de la peine à s'endormir. Il s'était d'ailleurs recouché avec la tête si pleine de scènes de brigands, qu'il ne tarda pas à tomber dans un état d'hallucination que trahissait l'agitation et de ses draps et de sa couverture.

En ce moment, et par une coïncidence que la position de Servigny explique assez naturellement, altéré qu'il était par les ardeurs d'une fièvre dévorante, il demande à boire. Il appelle:

--Sylvain! Sylvain?

Sylvain, toujours en proie à la même hallucination, effrayé d'entendre si près de lui une voix étrangère, croit avoir toute une légion de brigands à ses trousses.

--Ah! mon Dieu! au secours s'écria-t-il. _Confiteor Deo..._ à la garde! à la garde!... _in nomine Patris, et Filii_... _mea culpâ, mea maximâ culpâ_... M. le curé! Marguerite! Grand Guillaume! à moi!... _in manus tuas domine_... au secours! on m'assassine! ah! messieurs ne me tuez pas, je suis un pauvre homme! grâce! grâce!

Bref, Sylvain fait un tel vacarme et de tels efforts, qu'épuisé il tombe et roule à côté de son lit!

M. le curé, justement effrayé des cris de son domestique, accourt et trouve le pauvre Sylvain plus mort que vif. M. le curé interroge Servigny, qui le met en peu de mots au courant de ce qui vient de se passer; alors le bon curé revient à Sylvain, il l'appelle: Sylvain! Sylvain! es-tu blessé ou mort? voyons parle; est-ce que tu ne me reconnais pas?

Sylvain ouvre enfin les yeux: sont-ils partis, dit-il? Ah! M. le curé, quels brigands, quelles figures! ils étaient plus de dix! mais c'est surtout le grand boiteux qui m'a fait le plus de peur!... Dieu de Dieu! quel sabre et quelles moustaches! N'importe, je l'ai bien reconnu, le gueux; mais patience, j'aurai ma revanche...

--Mon bon ami, lui dit le curé avec douceur, tu es en ce moment victime de l'erreur de tes sens. Vois donc, tout est calme ici excepté toi. Toutes les portes, toutes les fenêtres sont fermées, comment veux-tu que des brigands se soient introduits dans ta chambre où il n'y a rien à prendre, et que ton voisin ne les ait pas vu en même temps que toi! Reviens de ton illusion, calme tes esprits et couche-toi; je vais prendre mes pistolets et veiller à la porte; tu peux dormir tranquille le reste de la nuit. C'en est bien assez pour une fois.

Cette courte, mais grave allocution du bon curé, produisit tout son effet sur le faible et superstitieux Sylvain, qui, accoutumé d'ailleurs à une grande docilité envers un si bon maître, accueillait toutes ses paroles comme des oracles. Tout rentra dans le calme, et M. le curé alla achever le reste de la nuit dans son appartement.

Vers les sept heures, le bon curé étant venu pour avoir des nouvelles de son malade; Sylvain, qui était éveillé, répondit qu'il dormait.

--Non, mon père, je ne dors plus, dit à son tour Servigny, je me sens même beaucoup mieux depuis que vous m'avez accueilli dans votre sainte maison, et que je suis devenu l'objet de vos soins éclairés. Je ne saurais mieux vous en témoigner ma reconnaissance, ajouta-t-il, qu'en vous priant de vouloir bien m'entendre en confession.

Touché autant que surpris des sentiments religieux de l'étranger, le bon curé s'empressa d'acquiescer à sa demande. Sur un signe de lui, le domestique se retira, et lorsqu'ils furent seuls, Servigny se laissa couler à bas de son lit et vint se prosterner aux pieds du vénérable ecclésiastique qui, le retenant, lui ordonna de rester au lit; mais Servigny insista.

--Non, mon père, dit-il, c'est à vos pieds que doit rester un si grand pécheur; daignez m'écouter.

Pendant plus d'une heure le malheureux Servigny resta ainsi prosterné devant le vénérable curé, sans que celui-ci l'interrompit une seule fois. Lorsqu'il eut enfin terminé le récit de tout ce que nous connaissons, le curé lui ordonna de se coucher et de l'écouter:

--Tout ce que vous venez de me confier, mon cher enfant, lui dit-il, excite en moi le plus vif intérêt. Si, comme j'aime à me le persuader, vous m'avez dit la vérité, je vous promets aide et protection. Si, au contraire, vous m'avez trompé, je suivrai ce que la charité me prescrit à votre égard; je vous guérirai et aussitôt après, je vous renverrai de chez moi. Vous ne devez rien espérer de plus.

--Je ne vous ai pas trompé, j'en suis incapable, ô mon père! daignez vous en assurer; tout ce que je vous ai dit est vrai, exactement vrai.

--Cela suffit; soyez tranquille et comptez sur moi, répondit le bon curé.

Sorti de la chambre de Servigny, il appelle Sylvain et Marguerite:

--Mes enfants, leur dit-il, tout le monde doit ignorer ce qui s'est passé ici cette nuit. Il s'agit de réparer tout à la fois un grand malheur et une grande injustice, à laquelle vous vous associeriez si vous vous permettiez une indiscrétion coupable. Promettez-moi donc par notre saint patron, que vous garderez un inviolable secret.

--Je le jure par saint Marsault, dit Marguerite.

--Et moi aussi, dit Silvain, avec un empressement qui surprit le curé, car il savait que la discrétion n'était pas la vertu dominante de son domestique. Quoi qu'il en soit, jamais serment ne fut mieux tenu, tant le bonhomme Sylvain redoutait les plaisanteries dont il n'aurait pas manqué d'être l'objet à cause de l'apparition du grand boiteux qu'il avait si bien reconnu dans le cours de cette même nuit.

Le secret fut donc religieusement gardé de part et d'autre, et à dater de ce moment, non-seulement Sylvain n'adressa plus de questions au malade, mais encore il redoubla d'attentions et semblait avoir conçu une sorte de respect pour lui.

Servigny entouré de soins et des consolations du bon curé, et, en son absence, de Sylvain et de Marguerite, gui le choyaient à l'envi, ne tarda pas à recouvrer la santé. M. le curé voulant s'assurer de la vérité des révélations de son protégé, écrivit partout où il pourrait recueillir des renseignements; les réponses qu'on lui fit étaient toutes en faveur de Servigny; il en était enchanté. Enfin, lorsqu'il eut reçu la lettre du procureur général d'Aix, il fit venir Servigny dans son cabinet et lui adressa ces mots:

--Vous m'avez dit la vérité: j'ai la conviction que vous n'êtes coupable que d'une grande légèreté. Je vous ai promis de vous sauver, je veux vous tenir parole. Voici un passe-port au moyen duquel vous pouvez passer aux Indes orientales; votre passage est payé. Veuillez accepter ces deux cents francs pour vous aider en arrivant, et fiez-vous à la Providence. Vous trouverez dans cette malle quelques hardes, des livres, et à peu près tout ce dont un jeune homme peut avoir besoin dans votre position.

Servigny fut si sensible à ce noble procédé qu'il ne put remercier son bienfaiteur qu'en versant un torrent de larmes. Oui, répéta le bon curé, j'ai trouvé le moyen de vous faire passer aux Indes orientales; je vous ai recommandé à un homme de bien, capitaine d'un navire qui vous transportera dans ces riches contrées. Rendez-vous utile à bord; j'ai la certitude que par votre bonne conduite et votre éducation, il vous sera facile de vous y placer et de vous y procurer une heureuse existence.

Nous ne suivrons pas Servigny dans sa traversée: tout ce qu'il importe de savoir, c'est qu'elle fut heureuse.

Il n'entre pas non plus dans notre plan d'imiter certains faiseurs de romans, dont l'érudition parasite s'entoure de cartes et de collections de voyages pour faire de pompeuses descriptions de pays et de productions qu'ils n'ont jamais vus. Toutefois, et autant pour ne pas être taxé d'impuissance sous ce rapport, que pour bien identifier le lecteur avec les nouvelles péripéties qui attendent notre héros dans ces lointaines contrées, nous allons esquisser rapidement et à l'aide de nos souvenirs, les principaux traits qui les distinguent des nôtres.

De toutes les parties du monde, l'Asie est la plus remarquable par son étendue, par le nombre de ses habitants, par l'importance de ses souvenirs historiques. Il faudrait des livres entiers pour décrire les superbes régions qui se développent au sud de l'Imalaya, de celles que de vénérables traditions ont rendues si célèbres le long de l'Euphrate, du Tigre, du Jourdain et de la Méditerranée, comme aussi des régions bien plus vastes qui s'étendent au sud et à l'est du grand plateau de l'Asie centrale. Ces régions magnifiques ont été depuis l'aurore de l'histoire, le but des expéditions de tous les plus grands conquérants, et c'est de là que nous sont venues, en partie, nos religions, nos sciences et notre civilisation.

Le côté intellectuel de ces peuples offre un phénomène qu'il est peut-être réservé à la phrénologie seule d'expliquer d'une manière lucide. En effet, on compte dans cette partie du monde près de trente dialectes différents écrits et parlés, et malgré cela on ne peut pas dire qu'ils aient une littérature. Si comme on le prétend, le volume de la tête indique une capacité intellectuelle correspondante, ne faut-il pas en conclure que l'absence de littérature est une suite du peu de développement de l'encéphale de ces peuples, dont la tête est généralement d'un tiers moins grosse que celle des Européens?

Les systèmes religieux n'y sont pas en moins grand nombre que les langues, et on peut assurer à bon droit que l'Asie est le domaine des fables, des rêveries sans objet, des imaginations fantastiques. Aussi, quelles étonnantes variations, quelle déplorable diversité n'observe-t-on pas dans la manière dont la raison humaine, privée de guides et livrée à ses seules inspirations, a satisfait à ce premier besoin des sociétés antiques, la religion! Si le judaïsme et le christianisme sont nés en Asie, s'il est peu de vérités qui aient été enseignées dans cette partie du monde, on peu dire en revanche qu'il est aussi peu d'extravagances qui n'y aient été en honneur, ou qui n'y aient pris naissance. La superstition des sabéens, le culte du feu et des autres éléments, l'islamisme, le polythéisme des brahmanes, celui des boudhistes et des sectateurs du grand lama, le culte du ciel et des ancêtres, celui des esprits et des démons, et tant de sectes secondaires ou peu connues, enchérissant l'une sur l'autre en fait de dogmes insensés et même atroces, donnent une faible idée de l'étonnante variété qu'offrent les croyances religieuses des Asiatiques. Observez que nous ne mettons pas en ligne de compte les différentes sectes que la domination anglaise y a importées, pour ne pas surcharger le tableau d'un _tohu-bohu_ religieux, dont aucun autre pays du monde n'offre l'exemple.

Inutile de dire que cette multitude de sectes, jointes aux moeurs, aux coutumes antiques, aux idées reçues et aux erreurs même, sont pour le pouvoir autant d'entraves plus embarrassantes que les stipulations écrites, et dont il ne pourrait se délivrer qu'en s'exposant à périr par la violence même. Dans tout le reste, le despotisme est d'autant plus intolérable, que si le prince cesse de lever le bras, s'il ne peut anéantir à l'instant même ceux qui exercent les premiers emplois, et qui souvent substituent leur propre tyrannie à la sienne, tout est perdu; car le ressort du gouvernement, qui est la crainte, n'existant plus, le peuple n'a plus de garanties, il n'a plus que des oppresseurs. Enfin, on ne peut parler sans frémir des gouvernements monstrueux de cette partie du monde.