Part 55
»De la rue de la Chaussée-d'Antin, à celle Fontaine-Saint-Georges, il n'y a pas loin; aussi ils ne mirent pas beaucoup de temps pour arriver devant la maison qui porte sur cette rue le numéro 20, et dans laquelle ils entrèrent tous trois. Après avoir attendu environ une heure devant cette maison dans laquelle je vis entrer l'homme du faubourg Saint-Denis et plusieurs individus de mauvaise mine, n'en voyant sortir personne, et ne doutant plus que ce ne fût là qu'était le siége de la conspiration, Passe-Partout, qui était venu sur les pas de l'homme du faubourg Saint-Denis, me dit que nous ferions bien de nous introduire, si nous le pouvions, dans la maison en question et que peut-être nous pourrions entendre quelque chose de bon à savoir. Comme il n'y a pas de concierge dans cette maison, nous nous déterminâmes, au risque de passer pour ce que nous ne sommes pas à y entrer, et après avoir suivi une assez longue allée qui nous conduisit dans une espèce de jardin, nous arrivâmes près d'un petit corps de bâtiment dans lequel, selon toute apparence, les conspirateurs devaient être réunis.
»Nous ne nous étions pas trompés; ils étaient en effet dans une pièce du rez-de-chaussée de ce corps de bâtiment, et comme les fenêtres en étaient ouvertes (sans doute à cause de la grande chaleur qu'il faisait), une bonne partie de leurs paroles pouvait arriver jusqu'à nous.
Nous nous plaçâmes le mieux que cela nous fut possible pour écouter, et voici à peu près ce que nous entendîmes.
--»Ainsi, tu ne veux rien changer à ton plan, dit l'un deux.
--»Non, répondit celui auquel on venait de s'adresser et qu'à sa voix nous reconnûmes pour être celui du faubourg Saint-Denis, mon plan est sage, parfaitement conçu.
--»Mais songe donc que faire tuer le roi au milieu de ses gardes, c'est mettre le chef de la conjuration dans un péril dont on pourra trouver extraordinaire qu'il parvienne à se tirer.
--»Mais pourquoi? dit un autre. Lorsqu'il frappera le tyran, il sera vêtu de son uniforme, de sorte qu'il y aura nécessairement un moment d'hésitation parmi les soldats qui n'oseront de suite porter la main sur un de leurs chefs, ce qui donnera le temps d'agir aux autres conjurés.
--»C'est égal; frapper le roi au milieu de son escorte, c'est scabreux.
--»Laisse donc. La proclamation qui est pleine de belles périodes enlèvera le public; et puis si je change cela, il me faudra changer bien d'autres choses encore, et ma foi! je n'ai pas le temps; laissons donc les choses comme elles sont.
--»Eh bien! va comme il est dit; du reste, tu peux compter que nous te donnerons tous, au moment du danger, un fameux coup de main.»
Les deux agents du comte, après avoir expliqué à leur noble patron comment ayant été forcés de quitter précipitamment le lieu où ils se trouvaient pour échapper aux regards des conspirateurs qui s'étaient répandus dans le jardin, terminaient leur rapport en sollicitant la récompense à laquelle leur donnait droit la merveilleuse découverte qu'ils venaient de faire.
--Eh bien! monseigneur, dit le comte de D*** lorsque l'Excellence eut achevé la lecture de ce qui précède.
--Ceci est en effet très-grave, et je crois que nous ne saurions trop nous presser d'agir; il faut dès aujourd'hui faire arrêter tous les conjurés.
--Mais nous ne le pouvons; un seul nous est connu c'est le sieur Edmond de Bourgerel. Il résulte des renseignements que j'ai fait prendre, que la maison dans laquelle a eu lieu la réunion à la suite de laquelle les conjurés sont convenus de leurs faits, est habitée par un artiste qui depuis plus de six mois voyage en Suisse et qui paraît tout à fait étranger à la conspiration. C'est un de ses amis à qui il a confié la garde de son logement, qui le fait servir aux conciliabules, et malheureusement on n'a pu savoir le nom de cet homme.
--Mais comment faire alors? s'écria l'Excellence en se frappant le front d'un air désespéré.
Je pense, répondit le comte D***, que le meilleur moyen est de faire arrêter secrètement le capitaine Edmond de Bourgerel, que l'on tiendra au plus rigoureux secret jusqu'à ce qu'il ait fait connaître ses complices.
--Je suis de votre avis, monsieur le comte, et je vais de suite donner des ordres en conséquence.
L'Excellence, en effet, se plaça devant un bureau, et écrivit une missive qu'elle fit porter à l'instant même et un bon d'une somme assez rondelette que le comte de D*** s'empressa d'aller se faire payer.
Le lendemain, le pauvre Edmond de Bourgerel, qui conspirait en effet, mais seulement contre les règles de la poétique d'Aristote, fut happé dans la rue par une escouade nombreuse de porte-triques, commandée par l'illustrissime Passe-Partout; jeté dans un fiacre, conduit à la préfecture de police et déposé dans une petite pièce obscure, où on le laissa plusieurs jours avant de venir l'interroger.
Le malheureux jeune homme ne savait à quoi attribuer son arrestation, il était bien loin de supposer que c'était parce qu'il avait réuni plusieurs de ses amis, afin de leur lire un drame, qui, selon lui, devait damer le pion à tous ceux des grands faiseurs, qu'il se trouvait renfermé dans une _tour obscure_.
Il lui fut enfin permis de se défendre. Lorsqu'on lui fit connaître les motifs qui avaient provoqués son arrestation, ce qu'on fut forcé de faire, par l'excellente raison que, ne sachant rien, il ne pouvait rien dire; l'immense éclat de rire qu'il ne put retenir, malgré le chagrin qu'il éprouvait de se sentir détenu depuis si longtemps pour un aussi futile motif, déconcerta quelque peu son interrogateur, dont la stupéfaction fut portée à son comble lorsque Edmond lui eut fait connaître l'objet dont on s'était occupé à la réunion de la rue Fontaine-Saint-Georges.
Ce n'est pas sans peine que l'on se détermine à lâcher les fils au bout desquels on espérait pouvoir attacher un bon petit complot, susceptible de fournir la matière nécessaire à la confection d'une quantité raisonnable de rapports, actes d'accusation, réquisitoires et autres pièces d'éloquence; aussi il fallut qu'avant d'être mis en liberté, Edmond de Bourgerel fît entendre tous ses prétendus complices.
Lorsqu'il fut prouvé, démontré, avéré qu'il n'était coupable que d'un drame en cinq actes et onze tableaux, on le mit poliment dehors en lui demandant pardon de la liberté grande, après toutefois lui avoir fait observer que si au lieu de vouloir marcher sur les traces des Hugo et des Dumas, il s'était borné à étudier la théorie du service en campagne et le traité des fortifications de Vauban, le malheur dont il se plaignait ne lui serait pas arrivé.
C'était lui dire en termes polis, qu'il devait s'estimer très-heureux d'en être quitte à si bon marché. Edmond comprit parfaitement cela, et, bien qu'il eût passé plus de deux mois en prison, dont un et demi au plus rigoureux secret, il se tut et fit bien.
Son premier soin en sortant de prison, fut de chercher Eugénie, car il savait quel était le motif qui avait déterminé la malheureuse jeune fille à fuir de chez sa tante; mais toutes les démarches qu'il put faire, toutes celles que fit madame de Saint-Preuil, à laquelle il avait cru devoir confier; (en assumant sur sa tête une faute que les grands parents sont toujours disposés à pardonner, lorsqu'on offre de la réparer), ce qui s'était passé pendant le voyage de Péronne, toutes ces démarches, disons-nous, avaient été inutiles; madame de Saint-Preuil et Edmond de Bourgerel n'attendaient plus que de la bonté de Dieu le retour de celle qu'ils chérissaient tous deux à des titres différents, lorsque le jeune officier reçut du ministre de la guerre l'ordre de rejoindre son régiment.
Il ne partit qu'après avoir bien recommandé à madame de Saint-Preuil de lui écrire aussitôt que le hasard lui aurait fait retrouver Eugénie, lui promettant que son premier soin serait d'accourir à Paris, quand même il se verrait forcé de donner sa démission.
Tout ce que nous venons de raconter succinctement à nos lecteurs, madame de Saint-Preuil, qui déjà l'avait dit à madame de Neuville, la répéta à sa nièce avec infiniment plus de détails.
Nous n'essayerons pas de peindre la joie d'Eugénie de Mirbel, lorsque sa tante, après lui avoir accordé son pardon, lui eût donné l'assurance qu'elle pouvait encore espérer des jours heureux. Nous dirons seulement que la comtesse de Neuville et Laure de Beaumont étaient aussi heureuses que l'était leur amie, qui ne pouvait se lasser de les embrasser, et qui ne les quittait que pour retourner près de sa tante à laquelle le contentement paraissait avoir rendu la santé, et qui avait pris entre ses bras sa petite nièce, à laquelle elle prodiguait les plus touchantes caresses.
Lucie et Laure devinèrent que la bonne madame de Saint-Preuil et Eugénie de Mirbel, devaient avoir beaucoup de choses à se dire; elles se retirèrent, heureuses d'avoir opéré un rapprochement dont le résultat devait être le bonheur de leur amie.
IV.--Rencontre.
Le salon de madame la marquise de Villerbanne, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, était un terrain neutre sur lequel se rencontraient souvent les représentants le plus distingués des opinions religieuses, politiques ou littéraires, qui se partagent le monde; mais là ils étaient forcés de vivre en bonne intelligence et de se rappeler sans cesse qu'avant d'être de telle communion, de telle opinion on de telle école, ils devaient être hommes du monde, et qu'ils ne devaient pas au grand déplaisir des dames et de ceux qu'une profession de foi, une dissertation sur le dernier projet de loi et une querelle littéraire renouvelée de Vadius et de Trissotin, ne séduisent que médiocrement, transformer en une arène le salon d'une femme qui voulait, avant tout, que l'on s'amusât chez elle.
Que l'on ne croie pas cependant que l'on ne devait, chez madame de Villerbanne, s'occuper que de futilités; cette dame, bien que déjà âgée, était trop du siècle pour qu'il en fût ainsi: elle permettait la discussion, pourvu qu'elle fût calme et de nature à intéresser ceux qui n'y prenaient point part; elle tolérait même le combat, lorsque les combattants ne se servaient que d'armes courtoises, et que les spectateurs, ou plutôt les auditeurs, ne devaient pas attraper de blessures; aussi le salon de madame de Villerbanne était-il très-recherché, car les lieux semblables sont rares, et lorsqu'ils existent, tout le monde leur rend justice, quoique bien peu de personnes se montrent dignes d'y être longtemps admises.
Ces derniers mots demandent une explication que nous allons nous empresser de donner à nos lecteurs, afin que ceux d'entre eux, auxquels leur fortune permet de recevoir, puissent user, si bon leur semble, de la recette employée par madame de Villerbanne pour se composer une société agréable.
On était très-facilement admis chez la marquise de Villerbanne; cette dame recevait avec cette grâce, cette affabilité qui n'appartiennent qu'à un très-petit nombre de personnes, tous ceux qui lui étaient présentés, et il n'est pas nécessaire de dire qu'on ne lui présentait que des gens que leur nom et leur position dans le monde rendaient dignes de cet honneur. Mais la marquise avait adopté une règle dont elle ne se départait qu'en faveur de se intimes, c'est-à-dire qu'une présentation chez elle, ne donnait le droit à celui qui l'avait obtenue de se présenter de nouveau, que si préalablement une lettre d'invitation lui avait été adressée: tout le monde savait cela, et chacun se soumettait à cette règle, que les élus trouvaient fort sage, et dont ceux qui n'avaient pas été favorisés songeaient seuls à se plaindre.
Si maintenant, suivant notre habitude, nous essayons de donner à nos lecteurs une idée du salon de la marquise de Villerbanne, nous dirons que c'était une de ces vastes pièces comme il n'en existe plus que dans les hôtels du faubourg Saint-Germain et de la place Royale, dans lesquelles on respire à l'aise; qu'il était orné de panneaux en bois de chêne sculpté, ce qui, suivant nous, vaut infiniment mieux que toutes les moulures en carton-pâte récemment mises à la mode; et de grandes et belles glaces, véritables chefs-d'oeuvre des manufactures royales, surmontées, ainsi que le dessus des portes, de médaillons entourés de guirlandes en bois doré, sur lesquels un élève de Boucher avait peint les plus gracieuses bergeries qu'il soit possible d'imaginer. Nous dirons encore que la cheminée en marbre vert de mer, était d'une capacité assez vaste pour qu'il fût possible à plus de dix personnes de se placer devant sans se gêner, lorsque l'on était en petit comité, et que sur cette cheminée on avait posé une magnifique pendule de Boule qui, toute vieille qu'elle était, valait bien les chefs-d'oeuvre modernes des Denière et des Thomire.
Nous savons que madame de Villerbanne, après avoir un peu grondé Lucie de ce qu'elle était restée un certain laps de temps sans aller la voir, lui avait fait promettre d'assister à une fête qu'elle allait incessamment donner à toutes les personnes admises ordinairement chez elle.
Cette fête devait être très-brillante, car la marquise, dont le salon était, cette année, resté ouvert un peu plus tard que les années précédentes, voulait clore dignement la saison d'hiver, et donner à ceux qui devaient y assister l'envie d'en voir souvent de semblables; elle n'avait donc rien négligé de tout ce qui pouvait ajouter quelque chose à l'attrait déjà si grand dont était doué son salon. Ainsi elle avait voulu que les artistes les plus distingués vinssent l'embellir de leurs talents, et tous ceux auxquels elle s'était adressée lui avaient promis leur concours avec empressement; car ils savaient tous que, bien qu'ils dussent recevoir chez la marquise de Villerbanne le juste tribut que les gens riches doivent payer à ceux qui veulent bien les amuser quelques instants, cette noble dame, comme du reste presque tous ceux de la classe à laquelle elle appartenait, était trop de son siècle pour leur refuser les égards qui sont dus en toute circonstance à des talents éminents, possédés souvent par des hommes doués du plus noble caractère, et que chez elle ils seraient traités sur le pied de la plus parfaite égalité.
Prions ici nos lecteurs de nous permettre une petite observation. Beaucoup d'entre eux ont été à même, sans doute, de remarquer que ce n'était pas les gens qui avaient le plus de naissance, qui, dans les relations ordinaires de la vie, apportaient le plus de morgue et de sotte fierté, et qu'un confident du télégraphe, un prince de la banque, un loup-cervier, comme on voudra le nommer, était souvent très-insolent (notons en passant, qu'ainsi que nous l'avons déjà dit plusieurs fois, il n'y a point de règles sans exceptions), tandis qu'un noble descendant des Montmorency ou des Rohan, était au contraire infiniment poli. Cette différence d'être a dû singulièrement étonner ceux d'entre eux qui, élevés à l'école du vieux libéralisme se sont nourris de la lecture de l'antique _Constitutionnel_ qui, entre choses curieuses, a dû leur apprendre que tous ceux qui portaient un noble nom étaient des vieillards poudrés à blanc et coiffés à l'oiseau royal, ou des douairières portant mouches et vertugadins, toujours prêts à jeter au visage de ceux qui, n'ayant pas le bonheur d'être de noble race, étaient admis devant eux les épithètes de manant et de malotru.
Lucie de Neuville aurait bien voulu se dispenser d'assister à la fête de madame de Villerbanne, car, ainsi que nous l'avons dit, elle était persuadée que la personne dont sa tante lui avait parlé sans paraître du reste y attacher une bien grande importance, n'était autre que le marquis de Pourrières, et ce qu'elle craignait par-dessus, tout, c'était de se trouver vis-à-vis de cet homme qu'elle craignait déjà avant d'avoir reçu la lettre du docteur Mathéo, et auquel cependant, par une de ces inexplicables bizarreries du coeur humain qui échappent à l'analyse, elle ne pouvait s'empêcher de s'intéresser.
Mais tous les petits moyens qu'elle employa pour se soustraire à l'obligation qui lui était imposée, échouèrent successivement devant la volonté de sa tante, volonté à laquelle, du reste, elle ne pouvait ouvertement résister, et devant les prières de Laure, qui, toute raisonnable qu'elle était, ne se serait pas vue sans éprouver une bien grande contrariété, privée du plaisir qu'elle se promettait de prendre au dernier bal de la saison.
Et maintenant entrons dans le salon de l'hôtel de Neuville, où nous allons trouver Lucie et Laure qui ont mis la dernière main à leur toilette, et qui attendent pour partir qu'on vienne les prévenir que les chevaux sont à la voiture.
Les deux femmes sont mises à peu près de la même manière; elles ont toutes deux une robe de crêpe blanc, un dessous en satin de même couleur; seulement, tandis que Laure n'a paré sa tête que de quelques fleurs qui, toutes fraîches qu'elles sont, le sont encore moins qu'elle, et orné son cou d'un simple collier de perles, Lucie à laquelle sa position de femme mariée permet un plus grand luxe, est parée des plus beaux diamants du monde.
--On dirait vraiment que nous sommes les deux soeurs, dit Laure, qui avait amené Lucie devant la grande glace placée au-dessous de la cheminée.
--Mais ne le sommes-nous pas? répondit la comtesse.
--C'est vrai, nous nous aimons autant que si nous étions du même sang, et pour ma part, je suis bien certaine qu'il en sera toujours ainsi.
--Chère Laure!
--Mais conçois-tu quelque chose à cela! ajouta Laure qui venait de jeter les yeux sur la pendule, il est plus de dix heures, et ce maudit Paolo ne vient pas nous dire que les chevaux sont attelés.
Et comme elle allongeait la main vers la sonnette, Lucie l'arrêta et lui dit:
--Tu es donc bien pressée d'aller à ce bal?
Mais sans doute, répondit Laure; c'est le dernier de la saison, et il sera, dit-on, très-brillant. Mais toi-même, n'es-tu pas charmée de trouver une occasion de te distraire un peu?
--Je t'avoue que si je n'avais pas eu la crainte de mécontenter ma bonne tante, et que si j'avais pu me déterminer à te priver d'un plaisir auquel tu parais beaucoup tenir, je serais aujourd'hui restée chez moi; car je crains toujours que cet individu dont ma tante m'a parlé, ne soit le marquis de Pourrières.
--Lucie, Lucie, dit Laure, vous savez qu'il a été convenu entre nous que vous ne parleriez plus de cet individu dont vous vous occupez beaucoup trop.
--Tu as raison; mais si cependant l'événement vient me prouver que mes pressentiments étaient fondés, que faudra-t-il que je fasse?
--Eh! mon Dieu! ne point parler à ce marquis, à moins que tu n'y sois absolument forcée, et dans ce cas tu n'ignores pas qu'il est une certaine manière de prouver aux gens qu'ils nous sont désagréables, sans qu'il soit nécessaire de manquer aux lois de la bonne compagnie.
--Je suivrai ton conseil, ma chère Laure.
La conversation des deux amies fut à ce moment interrompue par Paolo qui vint leur annoncer que la voiture était prête.
--Mais pourquoi donc a-t-on attendu si longtemps? dit Laure au vieux domestique qui priait sa maîtresse de vouloir bien excuser ses gens de ce qu'ils avaient été forcés de la faire attendre.
Paolo lui répondit que l'on s'était aperçu, au moment d'atteler, qu'il manquait un écrou à un des essieux de la voiture, et que la réparation de ce petit accident avait demandé un peu de temps.
--C'est peut-être un présage, dit Lucie en souriant, qui sait!
--Ah bah! dit Laure, impatiente de partir, je me rappelle avoir lu que César, malgré un présage que les augures regardaient comme mauvais, passa le Rubicon et qu'il gagna la bataille. Serais-tu, par hasard, moins courageuse que ce héros de la vieille Rome?
--Passons donc le Rubicon, répondit Lucie de Neuville, en jetant sur ses épaules un magnifique cachemire; je vais te montrer le chemin.
Laure prit ses gants, son bouquet et son éventail, et suivit Lucie qui déjà était sortie du salon.
L'entrée de la comtesse de Neuville et de son amie dans le salon de la marquise de Villerbanne excita une certaine rumeur; elles étaient toutes deux si jolies et si bien parées. Aussi, lorsque après avoir présenté leurs hommages à la maîtresse de la maison, elles se furent placées au milieu d'un groupe de jeunes et jolies femmes, charmant parterre dont elles étaient sans contredit les plus belles fleurs, elles se virent de suite entourées d'une cour empressée de rendre hommage à leurs aimables qualités, cour fort bien composée, vraiment, et parmi ceux qui en faisaient partie on pouvait remarquer plus d'un républicain farouche qui se montrait tout aussi bon courtisan que les autres, tant il est vrai que la beauté et les grâces constituent une puissance qui n'a à redouter qu'un seul ennemi, le temps, hélas! qui ne respecte rien.
Lucie, en entrant dans le salon, avait jeté sur tous ceux qui s'y trouvaient un rapide regard, et ce regard lui avait suffi pour reconnaître que celui qu'elle craignait tant de rencontrer n'y était pas; Laure avait répondu à un signe qu'elle lui avait adressé par un léger mouvement d'épaules qui pouvait se traduire ainsi: Tu vois bien, ma pauvre amie, que très-souvent les pressentiments sont menteurs; puis elle avait accepté l'invitation d'un jeune diplomate, qui était venu la prendre à la place qu'elle occupait entre son amie et une assez jolie petite personne qui, elle aussi, n'avait pas tardé à être invitée, de sorte que Lucie demeura, lorsque les premières mesures de l'orchestre se firent entendre, entourée seulement d'un cercle d'hommes qui oubliaient près d'elle et la danse et les tables de bouillotte.
Elle répondait avec sa grâce et sa présence d'esprit ordinaires aux nombreux compliments qui lui étaient adressés, cependant ce n'était pas ce qu'on lui disait qu'elle écoutait, c'était la voix, du valet chargé de proclamer le nom des invités à mesure qu'ils se présentaient, et qui arrivait claire et distincte à son oreille, malgré le murmure confus occasionné par les sons de l'orchestre, le bruit des pas des danseurs qui glissaient sur le parquet, et celui des conversations particulières.
--M. le vicomte de Lussan, dit le valet, M. le marquis de Pourrières.
FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME SIXIÈME.
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
LES VRAIS
Mystères de Paris
I.--Les trois pachas.
La comtesse se leva brusquement de son siége, afin de voir si l'homme qui venait de se faire annoncer était bien celui qu'elle connaissait; ses pressentiments ne l'avaient pas trompée: c'était lui! le vicomte de Lussan, que plusieurs fois déjà elle avait rencontré chez sa tante, le précédait, et ils traversaient tous deux le salon afin d'arriver près de la marquise de Villerbanne.
Le vicomte présenta le marquis de Pourrières qui fut parfaitement accueilli, et qui, après être demeuré quelques instants près de la marquise, alla se mêler aux divers groupes qui entouraient les danseurs.
Lucie était si affreusement pâle qu'un des hommes dont elle était entourée crut devoir lui demander si elle se trouvait indisposée.
--Mais non, répondit-elle en balbutiant, car elle venait de s'apercevoir que l'on avait remarqué le brusque mouvement qu'elle avait fait lorsque le marquis était entré dans le salon, et elle craignait que l'on ne devinât la cause qui l'avait provoqué.
--Madame est devenue tout à coup tellement pâle que j'ai craint un moment que la grande chaleur qu'il fait ici...
--En effet, je ne sais ce que j'éprouve, ajouta Lucie qui ne pouvait, malgré ses efforts, recouvrer son sang-froid, mais je ne serais pas fâchée de respirer quelques instants au grand air.
Le cavalier auquel elle parlait s'empressa de lui offrir son bras qui fut accepté et il la conduisit dans la chambre de madame de Villerbanne, où elle voulut rester seule quelques instants.