Les vrais mystères de Paris

Part 53

Chapter 533,912 wordsPublic domain

»Je comptais les jours à mesure qu'ils s'écoulaient, et je crois qu'il n'est pas nécessaire de vous dire qu'ils me paraissaient d'une longueur extrême, enfin par une belle journée du mois de juin on m'apporta une jolie corbeille de satin blanc qui contenait ces mille colifichets donnés à la jeune fille et qui ne doivent servir qu'à la femme; chaque objet était la traduction d'une pensée délicate, ou d'une gracieuse attention; mon amant avait prévenu tous mes désirs, deviné tous mes goûts; les étoffes étaient celles que j'aurais choisies, le châle était de la couleur que j'aimais: je passai plusieurs heures, les plus délicieuses de ma vie, à examiner l'un après l'autre, ces objets que je ne touchais qu'avec une sorte de vénération, et cependant il n'y avait dans ma corbeille, ni cachemire de l'Inde, ni pierreries étincelantes; la fortune modeste de M. de Bourgerel ne lui permettait pas l'acquisition de ces coûteuses superfluités; un beau châle français, une modeste parure de perles étaient les pièces les plus précieuses de ma corbeille: mais le goût le plus pur, la plus parfaite entente de ce qui est convenable, avaient présidé au choix de toutes ces choses qui me paraissaient, du reste, cent fois préférables aux plus riches trésors de Golconde et Visapour.

»La nuit vint, et je pus me dire en me couchant, c'est demain.

»Et cependant j'avais eu le coeur gros toute la soirée, et lorsque je fus seule dans ma chambre, quelques larmes que je ne cherchais plus à retenir, se frayèrent un passage et tombèrent lentement le long de mes joues pâles; c'est que mon amant n'était pas venu ainsi qu'il en avait l'habitude, nous rendre compte le soir de ce qu'il avait fait durant la journée et que je ne pouvais m'expliquer que par un malheur dont il aurait été la victime, cette absence la veille d'un jour semblable à celui que devait éclairer le soleil du lendemain.

»Je pris la résolution d'attendre son retour assise près de ma fenêtre.

»Une heure, deux heures se passèrent, et il ne revint pas. J'étais accablée de fatigue et je me pris à songer que si je ne prenais pas quelques instants de repos, j'aurais pour la cérémonie du lendemain, une singulière physionomie; cette réflexion me détermina à me coucher, mais malgré tous mes efforts, malgré les raisonnements que je me fis à moi-même pour trouver une raison qui m'expliquât l'absence de mon amant, je ne pus parvenir à m'endormir avant la naissance du jour. Ainsi qu'il arrive souvent, après que toutes nos forces se sont épuisées dans une lutte inégale, je dormis d'un sommeil de plomb et je ne me réveillai que lorsque les rayons du plus beau soleil qui se puisse imaginer, vinrent caresser mon chevet; je me jetai à bas de mon lit, et je courus à ma fenêtre. Hélas! je devinai à l'aspect de celle de mon amant, dont la veille j'avais remarqué jusqu'aux plus petits plis des rideaux, qu'il n'était pas rentré chez lui.

»La journée se passa sans qu'il reparût; les personnes qui devaient être témoins de notre union, celles que ma tante avait invitées, aussi bien que celles qui avaient été invitées par lui, arrivèrent successivement; personne ne put nous donner de ses nouvelles, et à toutes il fallut raconter ce qui nous arrivait. Quelle journée, suivie de jours plus affreux encore!

»Nos efforts, pour découvrir ce qu'était devenu monsieur de Bourgerel, demeurèrent sans résultats, ce fut en vain que nous nous adressâmes aux diverses personnes qui le connaissaient, au ministère de la guerre, au parent qui avait fait pour lui la demande de ma main à ma tante, personne n'en savait plus que nous sur son compte; sa disparition, pour tout le monde comme pour nous, était un problème insoluble, une énigme sans mot.

»Je tombai malade, et pendant un mois je fus entre la vie et la mort; ma bonne tante me soigna avec le dévouement qu'elle m'avait toujours témoigné, et grâce à ses soins, et peut-être aussi grâce à la bonté de ma constitution et à mon extrême jeunesse, je recouvrai la santé; mais ce ne fut que pour acquérir la certitude d'un malheur plus effroyable encore que tous, ceux qui m'avaient accablé: je m'aperçus à des signes non équivoques que j'allais devenir mère.

»Tant que je pus cacher mon état aux yeux peu clairvoyants de ma tante, je fus assez tranquille; je puisais du courage dans l'excès même de mon malheur. Dieu ne voudra pas, me disais-je, que je meure si jeune; car je mourrai bien certainement si jamais je suis forcée de mettre ma tante dans la confidence de la faute que j'ai commise. Et cette pensée, et l'habitude que je pris insensiblement de considérer la mort comme un refuge assuré contre les éventualités de ma position, permirent à l'espérance, cette divinité bienfaisante qui veille constamment à notre chevet, de se glisser dans mon coeur; et chaque soir en me couchant je me disais, après avoir examiné les rapides progrès de ma grossesse: Il reviendra demain.

»Mais hélas! il ne revenait pas!

»Enfin le moment arriva où il n'allait plus m'être possible de cacher mon état. La gêne que déjà j'étais obligée de m'imposer me mettait à la torture, et plus d'une fois j'avais cru remarquer que les yeux de ma tante se fixaient sur moi avec une curieuse attention: j'étais folle, je n'entendais pas les questions qui m'étaient adressées, ou si je les entendais, j'y répondais tout de travers. Ma tante, que mon état inquiétait horriblement, parlait de faire venir l'habile médecin qui m'avait donné des soins durant la maladie que j'avais faite peu de temps auparavant. C'était là ce que je voulais éviter à tout prix: ce médecin allait infailliblement s'apercevoir de mon état, et alors que deviendrais-je? comment supporter les regards irrités de ma tante? Je vous le dis, j'étais devenue folle. Au lieu d'aller me jeter aux pieds de ma tante et de lui avouer ma faute, au lieu de pleurer sur son sein, où bien certainement j'aurais trouvé un refuge, je pris la résolution de fuir, et cette résolution je l'exécutai peu de jours après l'avoir formée.

»Je pris quelques bijoux, quelques hardes, et un matin, tandis que ma tante reposait encore, je sortis de cette maison où j'avais été à la fois si heureuse et si malheureuse. Je ne savais où porter mes pas, mais je marchais, je marchais; je n'avais qu'un but, qu'un désir, celui de cacher ma honte à tous les yeux.

»Je ne sais quel chemin je pris pour arriver au coin de la rue Saint-Lazare et de celle de la Chaussée-d'Antin, où épuisée par la rapidité de ma course je fus forcée de m'arrêter pour reprendre haleine.

»J'étais appuyée contre une borne depuis quelques minutes, lorsque je vis venir à moi ton mari, ma chère Lucie, qui, sans doute, venait de sortir de chez lui; il s'aperçut, je le crois, de la position dans laquelle je me trouvais: je n'avais pas, pressée par le temps, pris avant de sortir mes précautions ordinaires; le petit paquet que je portais sous mon bras, ma pâleur extrême, mon trouble, ma fuite précipitée au moment où il s'approchait de moi, probablement pour m'interroger, toutes ces circonstances réunies l'instruisirent complètement, car un peu plus tard, lorsque je me présentai chez toi pour implorer tes secours, il me fut impossible de t'aborder.»

--Continue, ma chère Eugénie, dit à ce moment Lucie de Neuville. Je te dirai, lorsque tu auras achevé ton récit, quelles raisons déterminèrent M. de Neuville à me défendre de te recevoir, on t'a calomniée auprès de lui, ma pauvre amie.

--Mais qui donc, grand Dieu! s'écria Eugénie de Mirbel, je n'ai jamais fait de mal à personne.

--Ce n'est pas une raison, il existe malheureusement des gens qui nous prennent en haine, par cela seul qu'ils n'ont pu nous faire tout le mal qu'ils projetaient; mais continue, je te donnerai tout à l'heure l'explication de ce que je viens d'avancer.

--Je n'ai plus que peu de choses à te dire, continua Eugénie de Mirbel; «j'allai me loger dans un modeste hôtel garni où j'attendis, en cherchant du travail sans pouvoir en trouver, l'époque de ma délivrance qui n'était pas très-éloignée. Je donnai enfin le jour à l'innocente créature qui repose dans ce berceau, mais je ne pouvais encore me lever du lit de douleur sur lequel j'étais déjà resté clouée assez longtemps, lorsque je m'aperçus que mes faibles ressources étaient épuisées et qu'il ne me restait rien, rien au monde, et la maîtresse de l'hôtel garni me disait chaque jour que si je ne pouvais la payer, elle serait forcée de me renvoyer; ce fut alors qu'une brave femme, que j'avais prise sur l'indication de mon hôtelière pour me soigner durant ma maladie, touchée de mon extrême misère, prenant en pitié ma jeunesse, mon profond désespoir, me fit, bien qu'elle fût presque aussi pauvre que moi, transporter chez elle; et son dévouement depuis lors ne s'est pas démenti un seul instant. J'étais malade, elle me soigna; il me fallait des médicaments, elle vendit, pour me les procurer, le peu d'objets ayant quelque valeur qu'elle possédait; et lorsque je voulais opposer des bornes à son extrême bienfaisance: «Laissez, laissez, mademoiselle, me disait-elle, Dieu nous a mis sur la terre pour nous aider les uns les autres, et pour nous aimer comme des frères; ce que je fais pour vous aujourd'hui, vous me le rendrez plus tard, et si vous ne le pouvez jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, eh bien, il m'en sera tenu compte là-haut.»

»Mais enfin, il arriva un moment où les ressources de cette femme estimable furent épuisées comme l'avaient été les miennes, ce fut alors que je me déterminai à t'écrire, et ce fut elle qui se chargea de porter la lettre qui t'a engagée à venir à mon secours; tu sais le reste, et je crois qu'il est inutile que je te renouvelle les témoignages d'une reconnaissance dont tu dois être assurée. Explique-moi maintenant ce que tu me disais tout à l'heure?»

--Monsieur de Neuville est doué du plus noble et du meilleur coeur, aussi n'est-ce pas sans motifs qu'il se détermina à prendre la mesure extrême qui t'a tant affligée; mais voilà ce qui arriva: Ainsi que tu l'as dit, il allait s'approcher de toi pour te parler, lorsque tu pris la fuite; affligé de cette brusque disparition, il continua sa course; un hasard fatal voulut que ce jour même, contre son habitude, il entrât, ayant très-chaud, dans un café adossé à un théâtre de fantasmagorie et de jeunes comédiens, situé dans un passage voisin du boulevard, pour y prendre une limonade; plusieurs personnes, dont faisait partie le maître de l'établissement, qui n'est autre sans doute que ce chevalier de Saint-Firmin si rudement apostrophé par M. de Bourgerel, occupaient une table voisine de celle à laquelle il s'était placé, et ton nom ayant frappé son oreille, il écouta ce qu'elles disaient. Le maître du café racontait le duel qui avait eu lieu entre le comte de D*** et M. de Bourgerel, et il s'exprimait sur ton compte en des termes qui lui avaient été inspirés sans doute par sa digne maîtresse, madame Delaunay; cette conversation entendue à la suite de la rencontre qu'il avait faite quelques heures auparavant, donna de toi, ainsi que tu dois bien le penser, une singulière opinion à M. de Neuville, et ce fut sous le coup de cette impression qu'il défendit à nos gens de te laisser arriver jusqu'à moi, si par hasard tu te présentais à l'hôtel.

--Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Eugénie en se cachant le visage entre ses mains, suis-je assez malheureuse, mais qu'ai-je donc fait à cet homme pour qu'il ne craigne pas de traîner ainsi mon nom dans la boue?

--Allons, ma chère Eugénie, rassure-toi, tout ceci finira bientôt, s'il plaît à Dieu; j'ai déjà écrit à M. de Neuville, et je suis certaine d'avance qu'il te rendra justice lorsqu'il saura, qu'après tout, tu es plus malheureuse que coupable.

--Dieu le veuille; car si je devais être un sujet de trouble entre toi et ton mari, s'il allait te blâmer de ce que tu as fait pour moi, j'en mourrais de désespoir.

--Ne crains rien, quelque chose me dit que tes malheurs sont passés, mais pour qu'ils ne reviennent pas, il nous reste encore beaucoup de choses à faire. Eugénie, il faut revoir ta tante.

--Oh! jamais! jamais! à moins que ce ne soit M. de Bourgerel qui me conduise à ses pieds.

--M. de Bourgerel, s'il n'est pas mort, reviendra, car rien dans sa conduite envers toi n'indique qu'il ait eu l'intention de t'abandonner; mais as-tu bien songé, ma chère Eugénie, aux cruels tourments, à la mortelle inquiétude qu'a dû éprouver l'estimable femme qui t'aime tant, depuis près d'une année qu'elle ne sait ce que tu es devenue?

--Elle me croit morte, sans doute, et j'aime mieux qu'elle ait cette idée que de me savoir déshonorée.

--Sois raisonnable, mon amie, il y a toujours dans le coeur de ceux qui nous aiment, des trésors d'indulgence, et ils sont toujours prêts à cacher sous leur manteau les fautes que nous avons pu commettre; de reste, je verrai d'abord ta tante, et ce ne sera qu'après l'avoir disposée à t'accueillir avec indulgence, que je l'amènerai près de toi, car il faut que toutes les personnes de notre monde ignorent ce qui t'est arrivé; aussi tu resteras ici, où, grâce aux talents que tu possèdes, tu pourras facilement te créer une position indépendante.

Ce ne fut qu'après de longues instances que Lucie, et Laure qui avait joint ses prières à celles de son amie, parvinrent à déterminer Eugénie à revoir sa tante; la pauvre femme ne pouvait se résoudre à paraître devant elle après la faute qu'elle avait commise; mais enfin, vaincue par les touchantes exhortations de ses deux amies, elle les laissa libres de faire, pour assurer sa tranquillité, (nous ne disons pas son bonheur, elle n'espérait plus de jours heureux depuis qu'elle avait perdu l'espoir de revoir M. de Bourgerel), tout ce qu'elles croiraient raisonnable; et ce ne fut qu'après l'avoir tendrement embrassée et lui avoir de nouveau donné l'assurance d'un meilleur avenir, que Lucie et Laure, qui voulaient aller dîner chez la marquise de Villerbanne, se déterminèrent à la quitter.

La vieille marquise de Villerbanne gronda beaucoup sa nièce de ce qu'elle était restée si longtemps sans lui rendre visite, Lucie s'excusa du mieux qu'il lui fut possible, et la marquise, lorsqu'elle lui eut fait la promesse d'assister avec son amie, à sa prochaine soirée, recouvra toute sa bonne humeur.

--Nous aurons, lui dit-elle, quelques nouveaux visages, notamment un gentilhomme dont j'ai beaucoup connu le père pendant l'émigration, et que l'on dit être un charmant cavalier; nous verrons si celui-là ira aussi augmenter le nombre de ceux qui te font la cour.

Lucie, poussée par un indéfinissable sentiment de curiosité, allait demander à sa tante le nom de ce cavalier, dont elle lui faisait un si pompeux éloge; mais un domestique, étant venu annoncer à la compagnie réunie dans le salon que le dîner était servi, elle fut forcée de donner sa main à un de ses admirateurs, et de remettre la question qu'elle voulait faire à un moment plus opportun.

Après le dîner, les visites se succédèrent avec une telle rapidité que Lucie ne put trouver un moment pour entretenir en particulier la marquise de Villerbanne, de sorte que sa curiosité n'ayant pas été satisfaite, et quelle peine plus cruelle peut éprouver une fille d'Eve? elle était d'assez mauvaise humeur lorsqu'elle rentra chez elle.

Sa femme de chambre lui remit une lettre qu'un commissionnaire inconnu avait apportée, et qu'il n'avait laissée qu'après avoir bien recommandé de ne la remettre qu'à elle-même. Lucie brisa le cachet de cette lettre qui était du docteur Mathéo et qui contenait ce qui suit:

«Madame la comtesse,

»Les événements de ma vie sont tels (et cependant croyez-le bien, je suis en réalité plus malheureux que coupable), que par suite de la rencontre que j'ai faite de l'homme qui porte le nom de marquis de Pourrières, je suis forcé de quitter la France pour n'y plus revenir ma fortune, que, dans la prévision d'un événement qui se réalise aujourd'hui, j'avais toujours tenue disponible, est médiocre, mais elle suffit à mes voeux, et je vais, dans une retraite connue de Dieu seul, oublier les hommes, le mal qu'ils m'ont fait, et tâcher de me faire oublier moi-même. Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai déjà loin de vous, et bientôt l'immensité des mers aura mis entre la France et moi une barrière difficile à franchir. Mais j'ai voulu, comme vous êtes la seule personne au monde à laquelle je m'intéresse, vous donner un avis que je vous prie à deux genoux de vouloir prendre en considération.

»Je ne sais si je me trompe, (fasse le ciel qu'il en soit ainsi), mais j'ai cru m'apercevoir que le marquis de Pourrières, que cependant vous n'avez va qu'une fois, vous inspirait cet intérêt, précurseur ordinaire d'un sentiment plus tendre; excusez-moi, madame, si je m'exprime avec aussi peu de ménagement, mais je n'ai pas le temps de chercher mes phrases, et je crois que la circonstance est assez grave pour me justifier.

»Vous rencontrerez probablement monsieur le marquis de Pourrières dans le monde, cela est infaillible, car si l'occasion ne se présentait pas d'elle-même, cet homme, bien qu'il m'ait donné l'assurance du contraire, cet homme, dis-je, saurait la faire naître. Eh bien! madame la comtesse, si je ne me trompe pas, et je crois ne pas me tromper, au nom de ce que vous avez de plus cher au monde, pour votre tranquillité et pour votre bonheur à venir, évitez ses regards, évitez de lui parler; fuyez, fuyez les lieux où vous pourriez le rencontrer, étouffez à sa naissance un sentiment qui, si vous n'y prenez garde, fera le malheur de votre vie entière; fuyez le marquis de Pourrières, cet homme que je connais bien, (car les malheurs de ma vie m'ont donné le triste privilége de pouvoir juger les hommes); cet homme est plus dangereux que vous ne pouvez le penser.

»Il faudrait, pour vous déduire les raisons qui m'engagent à vous parler ainsi, que je vous racontasse toute l'histoire de ma vie, et pour cela le temps me manque, la chaise de poste qui doit me conduire hors du royaume de France m'attend dans la cour de ma maison. Lorsque je serai arrivé au but du long voyage que je vais entreprendre, ce récit, que je ne puis vous faire aujourd'hui, je vous l'enverrai, et si maintenant cette lettre vous paraît inconséquente, lorsque vous connaîtrez la vie du malheureux docteur Mathéo, et le rôle qu'y joue celui qui, à tort ou à raison, se fait appeler le marquis de Pourrières, vous trouverez, j'en suis d'avance convaincu, qu'en vous l'écrivant je n'ai fait que m'acquitter d'un devoir qui m'était imposé par l'intérêt si vif que je vous porte.

»Adieu, madame la comtesse; je vous laisse prévenue et défendue par vos vertus, qui ne vous feront pas faute, si malgré les voeux bien sincères que ne cessera de faire pour votre bonheur, celui qui sait le mieux rendre justice à vos éminentes qualités, vous vous trouviez en péril.

»J'espère être arrivé dans moins de trois mois au but de mon voyage, et mon premier soin sera de vous adresser une lettre, qui vous expliquera celle-ci, et que vous trouverez à Paris, poste restante, aux initiales C. D. N.»

Lucie, après avoir lu cette lettre, sonna avec violence sa femme de chambre, qui se présenta tout effarée dans la chambre à coucher de sa maîtresse. La pauvre fille qui n'était pas habituée à d'aussi brusques appels, croyait qu'il était arrivé malheur à la comtesse, ou que le feu était à l'hôtel.

--Dites à mademoiselle de Beaumont de venir me parler, lui dit Lucie d'une voix brève, et saccadée.

--Mademoiselle est couchée et dort sans doute depuis longtemps, répondit la femme de chambre; cependant, si madame la comtesse le veut absolument, j'irai l'éveiller.

--Non, c'est inutile.

Et comme la femme de chambre attendait qu'il plût à sa maîtresse de lui donner des ordres.

--Vous pouvez vous retirer, lui dit brusquement Lucie; je n'ai besoin de rien.

«Madame, bien sûr, vient de recevoir une bien mauvaise nouvelle, se dit la femme de chambre en se retirant.»

Lucie ne se coucha qu'après avoir relu plusieurs fois la lettre du docteur Mathéo; son sommeil fut agité et plein de songes bizarres au milieu desquels lui apparaissait toujours la physionomie du marquis de Pourrières, tantôt riante et gracieuse, tantôt sombre et terrible.

Les premières lueurs du jour doraient à peine l'horizon, lorsque lasse d'attendre en vain le sommeil réparateur qui s'obstinait à la fuir, elle se jeta à bas de sa couche, se vêtit à la hâte d'un peignoir de mousseline blanche, et monta chez son amie qui dormait encore profondément.

III.--Un complot renouvelé des Grecs.

Ainsi que nous venons de le dire, Laure dormait encore profondément. Sa respiration égale, ses lèvres roses qui semblaient s'être entr'ouvertes pour sourire et qui laissaient entrevoir un double rang de petites perles de la plus éblouissante blancheur, annonçaient ce sommeil si calme et si réparateur qui n'appartient qu'à ceux d'entre nous dont l'âme ne s'est pas encore brûlé les ailes au souffle dévorant des passions et qui n'est traversée que par des songes sortis par la porte d'ivoire; songes d'enfants, songes couleur de roses, qui ne laissent dans la mémoire que des souvenirs agréables qui font regretter le sommeil.

Lucie s'était arrêtée à quelques pas du lit de son amie, qu'elle ne pouvait se résoudre à éveiller. Pourquoi, se disait-elle, mon sommeil n'est-il plus aussi calme que celui de cette innocente enfant? Pourquoi l'image de cet homme, que je n'ai vu qu'une fois, est-elle venue cette nuit se placer sans cesse devant mes yeux? Est-ce que par hasard le docteur Mathéo aurait raison? et serait-il vrai que l'intérêt de curiosité que cet homme m'a tout d'abord inspiré est l'indice précurseur d'un sentiment plus tendre? Oh! non, cela est impossible. Je suis l'épouse d'un homme que j'aime autant que je le respecte; je ne veux, je ne dois penser à qui que ce soit au monde...

Après être restée quelques minutes ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, la comtesse parut vouloir chasser les sombres pensées qui traversaient son esprit; elle s'avança sur la pointe des pieds jusque vers le lit de Laure et déposa un baiser sur le front blanc et pur de la jeune fille; celle-ci réveillée par cette caresse, se frotta d'abord les yeux, et lorsqu'elle eut reconnue son amie, elle lui passa ses deux bras autour du cou, et l'attirant vers elle, elle lui rendit avec usure la douce caresse qu'elle venait d'en recevoir.

Ces deux femmes ainsi enlacées, l'une brune, l'autre blonde, mais jeunes et belles toutes deux, rappelaient, en formant le plus délicieux groupe qu'il soit possible d'imaginer, Mina et Brenda, les deux charmantes soeurs de la ballade allemande; et pour les peindre, l'artiste le plus exigeant les aurait laissées là où elles se trouvaient, dans une gracieuse et fraîche chambre de jeune fille, éclairée par les joyeux rayons d'un beau soleil, toute pleine de fleurs rares et de ces mille riens qui nous font rêver lorsqu'il nous est donné de les apercevoir, parce que nous devinons à l'éclat de leurs couleurs, à la délicatesse de leurs formes, à une multitude de signes qui se sentent, bien qu'ils ne puissent pas s'exprimer, qu'ils appartiennent à une jolie femme.

--Comment! déjà levée? dit Laure après avoir regardé à une pendule de marbre blanc placée sur la cheminée, entre deux coupes d'agate destinées à recevoir ses bijoux.

--C'est que j'ai beaucoup de choses à te raconter, ma chère Laure, répondit Lucie.

--Je parie que tu veux encore me parler de cet ennuyeux marquis de Pourrières. Lucie, Lucie, je suis disposée à croire que ce n'est pas seulement la curiosité qui vous fait vous intéresser à cet homme.