Les vrais mystères de Paris

Part 52

Chapter 523,810 wordsPublic domain

»Vous n'avez sans doute pas oublié qu'au moment où je vous quittai, je vous promis de vous faire connaître quelles étaient les personnes avec lesquelles vous vous trouviez, lorsque je fus assez heureux pour vous rendre un léger service; je me serais depuis longtemps acquitté de cette promesse, si cela m'avait été possible; mais blessé légèrement à la suite d'une rencontre, je fus transporté chez moi d'où j'espérais pouvoir sortir bientôt, malheureusement il n'en fut pas ainsi, je fus attaqué du tétanos, et pendant plus de trois mois je fus entre la vie et la mort, totalement privé de connaissance, et ce n'est que grâce aux soins assidus du bon docteur Mathéo, auquel je conserve une reconnaissance éternelle, que je recouvrai la vie et la santé; je ne suis guéri que depuis moins de huit jours et je viens aujourd'hui m'acquitter de la promesse que je vous ai faite.

»Je ne pense pas que vous ayez revu madame Delaunay. Cette femme chez laquelle je retournai aussitôt après vous avoir quittée, et que je forçai d'écrire à madame votre tante une lettre qu'elle a dû recevoir, devrait craindre que je ne réalisasse la menace que je lui avais faite de mettre l'autorité dans la confidence de sa conduite, si elle cherchait à vous revoir. Cependant, il est bon que vous sachiez ce qu'elle est; on doit, chaque fois que l'on rencontre de pareils êtres, leur arracher le masque qui leur couvre le visage; une fois démasqués, ils ne sont plus à craindre.»

Ici, Edmond de Bourgerel apprenait à Eugénie de Mirbel ce que le lecteur a sans doute déjà deviné; c'est-à-dire que madame Delaunay n'était rien autre chose qu'une intrigante de la plus vile espèce, qui ne s'était fait admettre dans le pensionnat d'où elle avait été ignominieusement chassée aussitôt qu'elle avait été connue, qu'à l'aide de fausses recommandations, qu'elle était la pourvoyeuse en titre de plusieurs riches libertins, et que le comte de ***, l'un d'eux, lui avait donné une somme considérable pour qu'elle lui livrât Eugénie de Mirbel, ce qu'elle avait tenté de faire sans pouvoir y réussir, que le chevalier de Saint-Firmin était le digne amant de cette femme, et qu'il la favorisait autant que cela lui était possible, sans doute parce qu'il partageait les bénéfices de son infâme commerce.

* * * * *

«Maintenant (continuait Edmond de Bourgerel, après le paragraphe dont nous venons de donner la substance à nos lecteurs) je devrais m'arrêter et clore cette lettre en vous disant que vous pourrez, dans tous les événements de votre vie, compter sur l'affection et le dévouement que méritent vos grâces et votre heureux caractère, mais je ne le puis.

»Depuis que je vous ai vue, mademoiselle, avant et depuis la maladie que je viens de faire et même pendant les courts instants de répit que me laissaient les plus cruelles souffrances, j'ai bien souvent interrogé mon coeur, et toujours il m'a répondu que je vous aimais, et que l'amour si vif que vous m'aviez inspiré ne devait finir qu'avec ma vie. Accueillerez-vous favorablement cet aveu? je n'ose le croire; ce serait pour moi plus de bonheur qu'il n'est permis à un mortel d'en espérer: cependant ne me supposez pas des vues qui ne sont pas les miennes, car je ne me suis déterminé à vous écrire cette lettre que pour solliciter de l'indulgence que vous ne refuserez peut-être pas à celui qui rend la plus complète justice à vos éminentes qualités, la permission de me présenter chez madame votre tante, à laquelle j'ai l'intention de demander votre main.

»Je lui donnerai, mademoiselle, sur ma famille et sur ma position dans le monde, tous les détails qu'elle pourra désirer, et ces détails seront de telle nature que j'ose croire que si votre volonté ne vient pas y faire obstacle, rien ne s'opposera à la réalisation de mon plus vif désir, mais vous comprendrez que je ne puis, sans laisser supposer à votre tante que je vous connais déjà, me présenter de suite chez elle, il faut, du moins je le crois, avant que je risque cette démarche, dont je ne veux pas compromettre le succès, qu'elle ait eu le temps de me remarquer et que j'aie pu conquérir ses bonnes grâces; enfin, il faut que des relations de bon voisinage précédent la demande que je veux lui adresser. Vous déciderez, mademoiselle, de ce que je dois faire, quels que soient du reste les ordres que vous jugiez convenable de me donner, ils seront, je vous en donne l'assurance, exécutés à la lettre; mais, je vous en prie, ne m'enlevez pas un espoir sans lequel je ne peux vivre, et laissez-moi, jusqu'à ce qu'il me soit permis de vous entretenir, m'enivrer de vos regards et que quelquefois votre voix se mêle aux accords mélodieux que vous savez tirer de votre, piano.

»Répondez-moi, mademoiselle; dites-moi si je dois craindre ou espérer; demain matin, à la naissance du jour, je chercherai une lettre sous les rameaux de votre rosier du Bengale; l'y trouverai-je?»

--Ceci, je le crois, a été écrit par un honnête homme, dit Lucie après avoir achevé la lecture de la lettre d'Edmond de Bourgerel; point de phrases entortillées, point de déclamations, point de pathos sentimental...

--N'est-ce pas, répondit Eugénie; comment se fait-il donc alors... Mais n'anticipons pas sur les événements, aussi bien je n'ai plus que peu de chose à vous dire.

La lecture de cette lettre, je dois l'avouer, me causa le plus vif plaisir; ce n'est pas sans éprouver une bien vive satisfaction que l'on acquiert la certitude que l'on est aimé de ceux que l'on aime; j'aurais dû sans doute la porter à ma tante, lui faire la confidence des événements qui avaient précédé sa réception et régler ma conduite sur les conseils de son expérience; mais fait-on toujours ce que l'on doit faire? surtout lorsque l'on agit sous l'impression d'un sentiment dans lequel se résument toutes nos facultés et que, comme moi, on a la tête assez pleine d'aventures merveilleuses, pour que rien n'ait plus le privilége de nous étonner.

»Voici ce que je répondis à monsieur Edmond de Bourgerel:

»Je regrette beaucoup, monsieur, d'être la cause des maux qui vous ont accablé; j'ai compris, bien que vous ne m'en ayez rien dit, que c'était avec le comte de *** qu'avait eu lien la rencontre à la suite de laquelle vous avez reçu la blessure qui a amené l'attaque de tétanos, qui vous a fait tant souffrir; daignez le croire, monsieur, jamais, le souvenir de ce que vous avez fait pour moi ne s'effacera de ma mémoire.

»Je crois tout ce que vous me dites, votre conduite ne m'a pas laissé le droit de douter de vos paroles; aussi, je ne crains pas de vous avouer que je vous verrai, sans en éprouver la moindre peine, vous adresser à ma tante; je crois comme vous, pour épargner une peine à cette respectable femme, que nous devons lui cacher la faute grave que j'ai commise; il faut, en effet, attendre un peu de temps avant de faire votre demande; du reste, monsieur, vous savez mieux que moi ce qu'il est convenable de faire.»

»Et je signai.

»A peine le jour commençait-il à poindre, que monsieur Edmond de Bourgerel sortit mystérieusement de chez lui, franchit lestement l'espace qui séparait nos deux chalets, et vint prendre la lettre que j'avais déposée pour lui, à la place indiquée; il la porta à ses lèvres et l'embrassa à plusieurs reprises; avait-il deviné que j'étais derrière les vitres, et les baisers qu'il donnait à la lettre étaient-ils en réalité destinés à celle qui l'avait écrite? Je le crois.

»Je n'avais pas dit à monsieur Edmond de Bourgerel, qu'ainsi qu'il me le demandait, je lui chanterais quelques-unes des romances de mon répertoire; cependant je saisis le premier moment que me laissèrent les soins de notre ménage, (l'exiguïté de notre revenu ne nous permettant pas d'entretenir une domestique), pour me mettre à mon piano; mais qu'allais-je chanter, je n'en savais vraiment rien; je pris l'album de Loïsa Puget, déterminée à chanter la romance qui me tomberait sous les yeux; après l'avoir ouvert au hasard, le hasard a quelquefois de bien singuliers caprices; l'album ouvert, il fallait, si je voulais rester fidèle à l'engagement que j'avais pris avec moi-même, il fallait, dis-je, chanter la romance qui commence ainsi:

Le nom de celui que j'aime!

»J'hésitai quelques instants, devais-je chanter cette romance? non, sans doute me disait ma raison; chante, chante, me disait mon coeur, il sera bien heureux de t'entendre. Hélas! lorsque la raison et le coeur sont aux prises, ce n'est pas toujours la raison qui reste la maîtresse du champ de bataille.

»Les dernières paroles de la romance de Loïsa Puget étaient à peine sorties de ma bouche, que les sons du piano, de monsieur de Bourgerel, m'annoncèrent qu'il allait me répondre; des préludes joyeux destinés sans doute à me témoigner la satisfaction qu'il éprouvait, précédèrent le morceau qu'il chanta; il était emprunté à un opéra-comique du vieux répertoire, dont le titre m'échappe, et commence ainsi:

Oh! bonheur extrême, Enfin elle m'aime.

»Nous nous entendions parfaitement.

»L'histoire de nos amours ressemble à celle de tous les amours; longues heures passées l'un à côté de l'autre, pendant lesquelles on ne se dit rien, bien que l'on ait mille choses à se dire lorsque arrive le moment de se séparer; regards furtifs échangés dans l'ombre, douce pression d'une main que l'on croit rencontrer par hasard, et qui presque toujours n'a été mise à la place où elle s'est laissé prendre que parce qu'on savait qu'on viendrait l'y chercher; serments de s'aimer toujours, oubliés souvent, hélas! aussitôt qu'ils ont été faits. Laissez-moi donc arriver de suite à l'époque où Edmond de Bourgerel, que ma tante avait d'abord reçu comme un voisin avec lequel on pouvait entretenir des relations agréables, lui fit faire par un parent éloigné, le seul qui lui restât, la demande formelle de ma main, qui lui fut accordée, les renseignements obtenus sur son compte ayant donné à ma tante la certitude qu'il possédait toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur d'une épouse.

»Nos bans allaient être publiés, lorsque ma tante reçut, d'un notaire de Péronne, qu'elle avait chargé d'opérer la vente d'une petite propriété qu'elle possédait aux environs de cette ville, et dont le prix devait former une partie de ma dot (ma bonne tante, malgré tout ce qu'avait pu lui dire Edmond, avait absolument voulu se dépouiller en ma faveur), une lettre qui lui disait que si elle voulait se rendre elle-même sur les lieux, il la mettrait en rapport avec une personne qui avait envie d'acheter cette propriété, dont la vente n'avait pas encore été annoncée, et qu'il était probable qu'elle en obtiendrait, en traitant avec cette personne, quelques mille francs de plus; mais le notaire ajoutait que sa présence était absolument nécessaire, attendu que la réalisation de ce marché était subordonnée à de certaines conditions qu'elle ne comprendrait bien que s'il lui était donné de les lui expliquer de vive voix. S'il ne s'était agi que de ses intérêts, ma tante bien certainement ne se fut pas dérangée; mais c'était de moi qu'il était question, et pour moi il n'y avait rien que ne fût prête à faire cette bonne parente; d'ailleurs, me dit-elle, lorsque craignant qu'un déplacement ne fût nuisible à sa santé, toujours faible et chancelante, je l'engageais à ne point se déranger, Péronne n'est pas si éloigné de Paris qu'on n'en puisse facilement revenir, et c'est tout au plus si je serai absente huit jours. Le voyage fut donc résolu.

»M. Edmond de Bourgerel, avait absolument voulu venir avec moi accompagner ma tante à la diligence.

--Je pars tranquille, me dit-elle en montant en voiture, en me montrant mon futur mari qui s'était éloigné de quelques pas afin de nous laisser la liberté de causer à notre aise, je suis certaine que ta conduite sera digne du nom que tu portes, et que tu n'oublieras pas que noblesse oblige. C'était la première fois que ma tante me parlait de la noblesse de notre famille, et je fus aussi surprise que profondément touchée de l'accent solennel dont elle sut revêtir ces paroles si simples; noblesse oblige!--Certes ma bonne tante, lui répondis-je, certes noblesse oblige, soyez tranquille, je ne l'oublierai pas.--J'en suis certaine, mon enfant, reprit-elle après m'avoir embrassée une dernière fois, et puis d'ailleurs tu n'auras pas à combattre, lui aussi est noble, noble de nom et de coeur, il se montrera digne de la confiance que je veux bien lui accorder.

»Ma tante salua de la main Edmond de Bourgerel, qui s'inclina respectueusement, et la voiture partit au galop.

»Fatale confiance, funeste erreur d'un coeur généreux. Hélas! Hélas! ma pauvre tante, vous ne deviez plus revoir votre nièce que flétrie et déshonorée!

»Est-ce à dire que M. de Bourgerel se montra tout à fait indigne de la confiance qu'on lui avait témoigné, qu'il employa pour me séduire cette ignoble science des roués de notre époque, non! je ne puis pour excuser à vos yeux la faute que j'ai commise, lui prêter des torts qu'il n'a pas, ne me croyez pas cependant plus coupable que je ne le suis en effet, j'aurais dû sans doute être plus forte que je ne fus, j'aurais dû me défendre et la défense, j'en suis encore convaincue à l'heure qu'il est, eût été facile, mais est-ce ma faute à moi si je suis faible, est-il toujours possible de se défendre, lorsque l'on aime celui qui vous attaque? écoutez et jugez-moi.

»Ma tante était partie depuis deux jours; la huitième heure du soir allait sonner, lorsqu'une vieille dame, amie de ma tante, vint pour lui rendre visite; cette dame savait que je devais épouser M. de Bourgerel que plusieurs fois elle avait rencontré chez nous, celui-ci l'ayant vu entrer de la fenêtre de son chalet, me demanda la permission de venir faire un peu de musique avec moi, n'étant pas seule je ne crus pas devoir le refuser. Il vint donc et je me mis à mon piano, mais j'avais à peine commencé, que la vieille dame se leva précipitamment du siége qu'elle occupait et nous montrant le ciel qui était chargé de nuages noirs et épais, nous dit: que voulant être rentrée chez elle avant que l'orage qui se préparait n'éclatât, elle allait nous quitter à l'instant même; tous nos efforts pour la retenir ayant été inutiles, nous fûmes forcés de la laisser partir, de sorte que je restai seule avec Edmond, j'aurais dû le renvoyer de suite, mais je voyais qu'il était si heureux d'être auprès de moi, moi-même j'étais si heureuse d'être près de lui, que je me dis que je pouvais bien sans qu'il y eût un grand mal à cela, lui permettre de rester quelques instants encore; j'allais cependant lui dire de se retirer, que tout à coup des bouffées de vent qui emportèrent avec elles toutes les fleurs qui garnissaient ma fenêtre et les grondements lointains du tonnerre, nous annoncèrent que l'orage que nous attendions depuis longtemps déjà, allait enfin éclater.

»J'ai toujours eu une peur extrême de l'orage; vous vous rappelez sans doute mes folles terreurs d'autrefois lorsque le tonnerre grondait dans le lointain et que l'éclair sillonnait la nue? vous devez vous souvenir que dans ces moments-là j'avais en quelque sorte la tête perdue, que je courais ça et là; qu'il n'y avait pas de coin obscur dans lequel je n'essayait de me cacher; à l'époque dont je vous parle, l'âge m'avait rendu un peu plus raisonnable, mais cependant si mes frayeurs ne se traduisaient plus en démonstrations aussi exagérées, pour être contenues, elles n'en étaient pas moins violentes, du reste vous vous en souvenez sans doute, l'orage dont je vous parle était bien capable d'inspirer à de plus résolues que moi la plus vive terreur. Et d'abord cet orage avait été annoncé par un violent ouragan, qui, dans sa course rapide renversait, brisait, faisait tourbillonner tout ce que s'opposait à son passage, mes pauvres fleurs avaient été arrachées de la caisse qui les contenait; leurs débris jonchaient la cour, et à chaque instant nous entendions le bruit que produisait la chute sur le sol des vitres et des ardoises. Le ciel était noir, noir c'est le mot, mais à chaque instant la lueur blafarde des éclairs perçait le sombre manteau qui couvrait l'atmosphère et donnait une teinte sinistre à tous les objets dont j'étais environnée, puis c'était le tonnerre tantôt sourd et lointain, tantôt éclatant comme le son d'un tam-tam et puis la pluie qui tombant par lames avait fait de notre cour une sorte de lac; je pâlissais à chaque éclair, et malgré les efforts que faisait pour me calmer M. de Bourgerel, qu'alors je ne songeais plus à renvoyer (je crois vraiment que je serais morte de frayeurs si j'avais été forcée de rester seule par un temps pareil), chaque fois que le bruit éclatant du tonnerre venait frapper mes oreilles, je sautais sur ma chaise et je me cachais le visage entre mes mains. M. de Bourgerel avait insensiblement rapproché son siége du mien, nous étions plongés dans la plus profonde obscurité, l'orage nous avait surpris à la tombée de la nuit et j'avais bien trop peur pour aller chercher dans une pièce voisine ce qu'il fallait pour éclairer celle dans laquelle nous nous trouvions, et la pluie tombait toujours, le tonnerre grondait à des intervalles plus rapprochés et les éclairs se succédaient plus blafards et plus fréquents; mais depuis que j'étais auprès de M. de Bourgerel, j'avais un peu moins peur; je ne sais quelle voix intérieure me disait que près de lui je n'avais rien à craindre. Tout à coup la pluie tomba avec une nouvelle violence, le ciel sembla s'entr'ouvrir pour livrer passage à un éclair auquel ne pouvait être comparés aucun de ceux qui l'avaient précédé, et le tonnerre renversa le faîte d'une cheminée qui tomba dans la cour avec un bruit épouvantable; je poussai un cri perçant, et je me jetai dans les bras de M. de Bourgerel. Il passa son bras autour de ma taille et me serra avec force contre sa poitrine, son visage était près du mien, ses lèvres se posèrent sur les miennes; je ne sais ce que j'éprouvais, mais la frayeur m'avait en quelque sorte enlevé l'usage de toutes mes facultés, le trouble, l'émotion. Je crois que c'est à ce moment que je perdis l'usage de mes sens, car c'est en vain que j'interroge ma mémoire, je ne me rappelle rien, rien; seulement lorsque, grâce aux soins de M. de Bourgerel, qui était allé chercher chez lui un flacon de vinaigre des quatre voleurs, qu'il me faisait respirer, je revins à moi, il ne pleuvait plus, les nuages noirs qui nous cachaient le ciel quelques instants auparavant avaient disparu et la voûte azurée était parsemée de brillantes étoiles; mais, moi... moi, j'étais perdue, déshonorée.

»J'étais pâle, échevelée, mes yeux regardaient sans voir; j'entendais sans les comprendre les paroles que m'adressait M. de Bourgerel; seulement, lorsque la fièvre dévorante qui faisait claquer mes dents l'une contre l'autre me laissait quelques secondes de répit, un éclair lucide traversait mon esprit et me laissait voir la profondeur de l'abîme dans lequel je m'étais plongée. Mon amant fut obligé de me délacer et de me porter sur mon lit; je le laissai faire sans opposer la moindre résistance ni l'aider en rien; j'avais perdu la conscience de mon individualité; je n'étais plus une femme, j'étais une chose qui souffrait et à cette chose il ne restait pas même assez de force pour se plaindre.

»Hélas! pourquoi ne suis-je pas morte? étais-je donc fatalement destinée à vider jusqu'à la lie la coupe d'amertume à laquelle je venais de mouiller mes lèvres?

»J'étais dans un si pitoyable état, que monsieur de Bourgerel fut obligé de passer la nuit auprès de moi, et ce ne fut que le lendemain matin assez tard que je fus à peu près en état d'écouter avec calme tout ce qu'il me dit pour me consoler. Il me renouvela ses protestations d'un amour éternel; nous étions coupables sans doute; mais après tout, la faute que nous avions commise et dont je ne devais pas craindre les conséquences, puisque nous étions destinés l'un à l'autre, était-elle aussi grande que je me l'imaginais, et avions-nous fait autre chose que glisser sur la pente irrésistible qui nous entraînait l'un vers l'autre? Enfin tous les sophismes que les hommes savent trouver dans leur esprit lorsqu'ils leur faut justifier les fautes qu'ils ont commises ou celles qu'ils nous ont fait commettre.

»On croit facilement ce que l'on espère; les paroles de mon amant calmèrent peu à peu les tourments de mon esprit et de mon coeur, et deux jours après la fatale soirée dont je viens de vous parler, j'étais, non pas tranquille, on ne l'est jamais lorsque l'on ne peut, sans redouter la réponse qu'elle vous fera, interroger sa conscience; mais rassurée, je n'avais en effet aucune raison de douter de la parole de mon amant.

»Lorsque ma tante revint, elle remarqua d'abord l'extrême pâleur de mon visage, que je mis sur le compte de la peur que m'avait causé l'effroyable orage qui s'était déchaîné sur Paris quelques jours auparavant; ma tante, que les heureux résultats du voyage qu'elle venait de faire avaient mise en gaieté, me plaisanta un peu à propos de ce qu'elle appelait mes sottes frayeurs, puis il ne fut plus question de rien.

»M. de Bourgerel qui avait besoin pour se marier de la permission du ministre de la guerre, venait enfin de l'obtenir, ainsi qu'une prolongation de son congé de convalescence qu'il avait sollicitée en même temps. Il accourut tout joyeux nous annoncer cette bonne nouvelle, et comme nous avions à notre disposition depuis déjà longtemps toutes les autres pièces nécessaires, dès le lendemain, nos premiers bans furent publiés. Mon amant obéissant, soit à l'impulsion que je lui donnais, soit à son coeur (je ne puis après ce qui s'est passé m'expliquer la nature du sentiment qui le faisait agir), et dont l'impatience pouvait du reste paraître toute naturelle, avait manifesté à ma tante l'intention d'abréger, autant que cela serait possible, les formalités préliminaires de notre mariage; mais la digne femme qui voulait que les choses se fissent dans les règles n'avait pas voulu y consentir. Eh! bon Dieu! avait-elle répondu à ses supplications, auxquelles, comme bien vous le pensez, j'aurais voulu pour tout au monde qu'il me fût possible de joindre les miennes, n'avez-vous pas, jeunes comme vous l'êtes, le temps d'attendre un peu? j'attends bien, moi, qui suis beaucoup plus vieille que vous et aussi impatiente de vous voir heureux que vous pouvez l'être de le devenir; mais voyez-vous, il est de ces convenances que l'on ne brave pas sans que tôt ou tard il en résulte un mal; je ne veux pas, moi, que l'on croie dans le monde que je suis pressée de marier ma nièce.

»Nous fûmes forcés de nous résigner.

»Cependant les jours s'écoulaient et à mesure que le but auquel tendaient tous mes voeux se rapprochaient de moi, ma sécurité devenait plus grande; l'empressement de mon amant ne s'était pas démenti un seul instant, et si par hasard il voyait un sombre nuage passer rapide sur mon front, il savait faire naître une occasion de me parler en secret, et il trouvait dans son coeur pour me rassurer d'éloquentes paroles.